Lettres du séminaire/17

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Calmann-Lévy (p. 128-135).

XVII


Paris, 8 novembre 1840.


Quelle triste nouvelle, chère maman, nous a apportée votre dernière lettre ! quelle peine le bon Dieu nous réservait Hélas ! je ne prévoyais que trop en quittant mon cher Guyomard que je ne le reverrais plus. Et ses parents… quelle douleur pour eux ! je ne me consolerais pas de cette perte si douloureuse, si je pouvais croire que ce fût moi qui eusse occasionné la mort de mon meilleur ami, en l’attirant à Paris : mais je puis me rendre le témoignage qu’en cela je ne lui ai fait que du bien, et qu’il m’en est reconnaissant devant Dieu. Lui-même souvent me l’a exprimé. Si la mort est venu le séparer de nous, ce n’est pas que les soins lui aient manqué ici, mais sa santé était si faible Quand je pense que je ne reverrai plus Guyomard, que je ne lui parlerai plus, que je n’ai pas assisté à ses derniers instants, cela me fait une peine que je ne puis vous rendre. Vous savez, chère maman, que depuis longtemps nous nous aimions. Mais ce qui doit nous consoler, sans toutefois tarir nos larmes, c’est qu’il est maintenant dans le ciel et il suffit de l’a voir connu pour n’avoir aucun doute à cet égard. Quelle vertu dans une si grande jeunesse ! Dieu n’a a pas voulu le laisser plus longtemps à la terre. Que je m’estimerais heureux si à la fin de ma vie je pouvais en être où il était ! Sa mort a beaucoup affligé les bons enfants de Saint-Nicolas, surtout ceux qui étaient unis plus étroitement avec lui. C’était un samedi soir, et je n’en savais encore rien, lorsque M. le Supérieur, à la réunion pour la lecture spirituelle, nous annonça sa mort bienheureuse devant Dieu. Jugez de ma douloureuse surprise. Il nous consola en nous rappelant toutes ses vertus « Il ne vivait, dit-il, que d’amour de Dieu, et ceux d’entre nous qui le connaissaient plus intimement peuvent lui rendre ce témoignage. » Le soir même, M. son professeur, qui est actuellement le mien, m’appela pour lui donner divers détails sur ce que je savais de sa vie ; je le satisfis aussi amplement que je le pus, et le lendemain à la sainte-messe, il nous fit à l’Evangile, au lieu d’instruction, le récit abrégé de sa vie et de ses vertus, d’après les quelques détails que je lui avais fournis. Toute la maison en fut édifiée. Le mardi, un service solennel fut célébré en son intention. M. son confesseur, qui est aussi le mien, officia, assisté de tous les membres de la congrégation du Sacré-Cœur, dont il faisait partie, et qui communièrent tous à son intention. C’est ainsi que nous lui avons prouvé notre sincère attachement ; son souvenir vivra longtemps parmi nous, et pour moi, ma chère maman, je n’oublierai jamais le meilleur ami que j’aie jamais eu, après vous, chère maman, et mon frère et ma sœur. Il était pour moi comme un second frère.

J’ai vu aujourd’hui même notre chère Henriette. Sa santé va très bien, et ses affaires s’avancent. Ne vous inquiétez pas de ce qu’elle éprouve des retards ; si elle avait voulu elle serait maintenant partie, mais elle agit avec prudence, et a bien raison. Quelles offres avantageuses on lui propose ! Hélas ! mais faudra-t-il encore m’en séparer ? Oh n’en parlons pas encore, je vous en supplie. Mais je vous supplie d’être sans nulle inquiétude sur son compte sous tous les rapports.

Que j’aime à penser à vous, ma bonne mère ; je vous écrirais des lettres entières si je voulais vous dire combien je vous aime. Mais parlons de quelque chose de positif. La rhétorique va toujours son train nous faisons de beaux discours, nous étudions d’admirables modèles. Les combats littéraires continuent avec un acharnement incroyable. Sept concurrents surtout se battent à outrance. Chaque composition amène une révolution, car il est rare qu’il s’en passe une où quelqu’un de ces sept malins ne tombe un peu bas, dans les quinzième, les treizième, les seizième, etc. J’ai eu mon tour à cette fameuse composition en discours français où j’ai été treizième. À la suivante composition, en discours latin, j’espérais prendre ma revanche. Point du tout : je fus le septième. Alors une sainte fureur s’empare de moi, je fais un dernier effort, et je suis le second en histoire et le premier en version latine et en version grecque consécutivement, tandis que MM. Nollin et Foulon vont complaisamment se placer les onzième, quatorzième, etc. De si rudes coups portés à mes rivaux m’ont reconquis l’excellence, que j’avais perdue par mes revers passés j’ai même un avantage assez marqué sur Henri Nollin, qui me talonne de plus près, car Alfred Foulon s’est un peu laissé enfoncer. Néanmoins, je tremble la fortune est changeante, mes adversaires s’endorment, mais si ce petit Alfred Foulon venait à se réveiller, quels coups de griffes il me porterait ! Il n’y a rien de plus terrible qu’un lion qui s’éveille en colère. Le séminaire vient de faire une perte bien difficile à réparer dans la personne de mon bien aimé professeur de seconde, Monsieur Bessières, que monseigneur l’Archevêque vient d’appeler à un autre ministère. Il vient d’être établi chef des catéchismes de la paroisse de la Madeleine, place de la plus haute importance, et autrefois remplie par Monsieur Dupanloup avant qu’il fût supérieur du petit séminaire. Je me réjouis bien que ceci ne soit point arrivé pendant les deux ans que j’ai passés sous lui. C’était un si excellent professeur Il aimait tant sa classe ! Mais cette année il n’avait plus le même goût à professer ; car il s’en faut bien que la seconde actuelle vaille celle de l’an dernier, pour la force des élèves. Nous avons reçu cette année quelques nouveaux Bretons, qui m’ont tant soit peu consolé de la séparation de nos deux chers compatriotes. L’un est en rhétorique, et a déjà fait sa philosophie en Bretagne. Il est tonsuré, et a l’esprit le plus juste et le coup d’œil le plus fin qu’on puisse imaginer. Il est à côté de moi à l’étude, et, en récréation, nous aimons bien à parler ensemble de la Bretagne. Un autre plus jeune et moins avancé est encore arrivé ; c’est un excellent enfant, qui, je pense, s’habituera bien, mais qui souffre les épines des premiers temps. Du reste je les appelle compatriotes, parce qu’ils sont Bretons de pays et de caractère, mais il s’en faut bien que nous soyons nés du même côté. L’un est de Lorient, l’autre d’Auray, du pays de M. Crabot. Ce bon Monsieur Crabot continue à me montrer beaucoup d’intérêt. C’est lui qui, le soir même où l’on nous annonça la mort de Guyomard, me remit le petit mot qui m’appartenait. Monsieur le supérieur avait défendu qu’on me le remît auparavant, voulant être le premier a annoncer cette triste nouvelle à la communauté.

Voilà donc Liart à Saint-Brieuc. Je lui souhaite de s’y plaire, et j’espère que mon souhait sera accompli. J’aimerais bien à recevoir une lettre de lui, car, quoiqu’il ait jugé à propos de s’éloigner de moi, je veux toujours demeurer son ami. Quelquefois je pense à lui écrire, d’autres fois je veux attendre une lettre de lui. Je ne crois pas qu’il se soit refroidi à mon égard, à cause d’un parti que je lui avais proposé pour son bien, et qu’il n’a pas dépendu de moi de faire réussir.

J’attends, ma bonne mère, bien impatiemment une lettre de vous. Vous me direz comment va votre santé et toutes vos affaires. Vous sentez que c’est là tout ce qui m’intéresse, quoique je sois loin d’être indifférent pour toutes nos bonnes connaissances de Bretagne. Comment passerez-vous votre hiver ? Cette triste saison m’effraie pour vous ne négligez rien, je vous en prie, chère maman, je ne me lasse pas de vous le répéter, pour ne point souffrir de la rigueur du froid. Pour nous, nous avons de bons calorifères, nous prenons de l’exercice en récréation, de sorte que le froid n’a guère d’accès auprès de nous. Que ne puis-je être certain qu’il en sera ainsi de vous

Allons ma chère maman, il faut nous séparer. Quand serons-nous réunis pour plus longtemps En attendant, recevez les tendres et respectueux embrassements de votre

ERNEST