Lettres juives (éd. Paupie 1754)/Tome 3

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
◄  Tome II Tome Second Tome IV  ►



Lettres Juives, ou Correspondance Philosophique, Historique & Critique, entre un Juif Voyageur en différents Etats de l’Europe, & ses Correspondans en divers endroits.


NOUVELLE EDITION, augmentée de Nouvelles Lettres & de quantité de remarques.

TOME TROISIEME


A LA HAYE, CHEZ PIERRE PAUPIE.

M.DCC.LXIV.




AUX RABBINS DE LA SYNAGOGUE D’AMSTERDAM.

MESSIEURS,

Je connois toute la témérité qu’il y a de vous offrir une aussi foible traduction que celle-ci. Vous possédez si parfaitement l’Hébreu, & les beautés de cette langue vous sont si familières, qu’il est impossible que vous ne trouviez dans ces LETTRES un nombre considérable de fautes. Mais j’espére que vous me pardonnerez en faveur de mon zèle & de ma bonne volonté les défauts de mon ouvrage. Tel qu’il est, j’ose vous le présenter. Une chose pourtant me rassure, c’est que je vous le dédie gratis, sans espérance d’aucun retour. Ce qui ne coute rien est toujours parfaitement bien reçu, surtout de vous autres Israëlites.

Il y auroit donc une espèce d’injustice à vous de blâmer un livre, qui désormais va vous faire connoître par toute l’Europe. Il est vrai qu’en général, votre nation est aussi peu curieuse de louanges, qu’elle est avide d’argent. Mais enfin, puisqu’il s’y trouve trois aussi honnêtes-gens que ceux qui ont composé ces LETTRES, il n’est pas moralement impossible qu’il ne puisse s’y en rencontrer un quatrième, & j’ose même dire plusieurs autres.

Ceux qui pensent qu’on ne sçauroit être juif sans être un peu fripon,, & qui croyent que les termes d’ israélites, d’usuriers, & de voleurs, sont des mots synonymes, poussent les choses à l’excès puisqu’on pourroit soutenir, sans passer pour téméraire, qu’il y a peut-être dans le monde dix jésuites qui sont humbles, dix gascons qui sont modestes, dix prélats Italiens qui sont sçavans, dix Anglois qui sont bons chrétiens, dix Vénitiens qui sont dévots, dix Espagnols qui ne sont pas superstitieux, dix Siciliens qui sçavent lire, pourquoi donc ne se trouvera-t-il pas dix juifs tels qu’Aaron Monceca, Jacob Brito, & Isaac Onis ?

Si votre nation est moins vertueuse en général que quelques autres, elle a eu cependant aussi bien qu’elles, ses habiles gens & ses grands-hommes.

Charmé de pouvoir lui rendre plus de justice que ceux qui en jugent avec tant de prévention & tant de partialité, je suis très-sincérement,

MESSIEURS,

Votre très-humble & très-obéissant serviteur,

Le traducteur des LETTRES JUIVES.

PREFACE DU TRADUCTEUR.

La bonté avec laquelle le public a reçu cet ouvrage, semble être un sûr garant qu’il est digne de quelque estime. Après avoir vû favorablement les premier & second volumes, il montra plus d’empressement pour le troisième. Tant de bonheur & de fortune semblent présager la réussite du quatrième. Aussi ose-t-on assurer le public que ce ne sera pas le moins digne de son attention. 0n a repondu dans les préfaces des volumes précédens, aux objections que l’on a faites contre ces Lettres : l’on n’avoit négligé qu’une seule critique, à laquelle on n’avoit pas cru devoir s’arrêter. Mais puisque quelques personnes ont encore fait la même objection, on veut bien y répondre en passant.

On dit qu’il est surprenant que trois juifs Levantins soient aussi bien instruits des belles-lettres Françoises que le sont les auteurs de cet ouvrage. Je prie ceux qui font cette critique d’examiner qu’Isaac Onis a été plusieurs années à Vienne, à Varsovie, à Coppenhague, à Berlin, & dans toutes les cours du Nord ; qu’il possède parfaitement le François & l’Allemand ; & qu’il s’étoit toujours appliqué à l’étude.

Aaron Monceca est un philosophe élevé parmi les François & les Anglois qui demeurent à Constantinople, avec lesquels il avoit de fréquentes conversations, & dont il sçavoit la langue, & connoissoit les meilleurs auteurs, avant même d’arriver en France.

Jacob Brito avoit été élevé à Gênes jusqu’à l’âge de douze ans,qu’il en étoit parti pour Constantinople.

Le lecteur ne doit point regarder ces trois écrivains comme trois misérables juifs, tels que sont ceux qu’on voit à Metz, à Avignon, & dans quelques autres villes de France ; mais les considérer comme beaucoup de ceux qu’on trouve en assez grand nombre en Hollande & à Venise, dont les décisions sur des ouvrages d’esprit valent beaucoup mieux que celles de bien des académiciens.

Lettres Juives, ou Correspondance Philosophique, Historique & Critique, entre un Juif Voyageur en différents Etats de l’Europe, & ses Correspondans en divers endroits.

LETTRE LXIV.

Aaron Monceca, à Isaac Onis, caraïte, autrefois rabbin de Constantinople.

Un poëte, dont je t’ai souvent parlé vient d’enrichir le théâtre d’une nouvelle tragédie. Elle est belle, touchante, bien conduite, bien versifiée, & remplie de sentimens nobles & hardis.

Avant de te communiquer quelques réflexions que j’ai faites au sujet de cette piéce, & pour que tu puisses les mieux goûter, il faut que je te dise un mot sur le caractère de l’auteur.

Voltaire, c’est ainsi qu’on l’appelle, est doué d’un génie vif, pénétrant, hardi. Il est excellent versificateur, meilleur philosophe que ne le sont ordinairement les poëtes : honnête homme, doux & uni dans la société mais fort prévenu de l’attention qu’on doit avoir pour un homme d’esprit ; il estime un véritable sçavant beaucoup plus qu’un ancien noble, qui n’a d’autre mérite que sa noblesse. Le peu d’égard qu’il a eu quelquefois pour des personnes du premier rang, lui a attiré des ennemis dangereux. Il écrit d’une façon si hardie, & il choque quelquefois si ouvertement la superstition, que les moines, leurs émissaires, & ceux qui ne l’aiment point, répandent par toute l’Europe qu’il n’a aucune religion. On voit cependant dans tous ses ouvrages un esprit de candeur & d’humanité, qui montre évidemment qu’il est pénétré de l’existence d’un Dieu bon, juste, & souverainement puissant. Quelques ouvrages même, qu’on lui reproche avec le plus d’aigreur, & auxquels il nie constamment d’avoir eu part, sont remplis partout des louanges que tous les hommes doivent à la divinité, par reconnoissance & par devoir.

Ce qu’il y a de surprenant dans ce pays, c’est la fureur que l’on a de vouloir, sans preuves, attribuer certains livres, & certains écrits, à des gens qui les désavouent. Tu te tromperois si tu croyois qu’en France un auteur n’est responsable que de ses propres ouvrages ; il l’est de tous ceux qu’il plaît au public & à ses ennemis de lui attribuer. Le vulgaire a condamné vingt écrivains sur des piéces auxquelles ils n’avoient jamais eu la moindre part. Mais ce qui t’étonnera encore, c’est l’acharnement que certains petits auteurs, vils excrémens du Parnasse, ont contre tous ceux que le mérite & la science distinguent. Ils inondent les villes d’écrits, de satyres, blâment sans aucun égard les meilleurs livres, se répandent en invectives dans les caffés & les autres lieux publics ; & à force de criailler, ils viennent quelquefois à bout de persuader le crédule public ; semblables aux corbeaux, qui par leur croassement font cesser le chant d’un tendre rossignol, ou le dérobent à l’ouie.

Un des plus zélés calomniateurs de Voltaire est un monstre vomi de l’enfer, pour le supplice de tous les auteurs qui ont eu quelque réputation, & qui se sont piqués d’être honnêtes gens. Rousseau, c’est ainsi qu’on nomme ce frere d’Alecto, la calomnie en main, perça de ses traits quiconque eut du mérite ; & quoiqu’il fut l’ennemi de tout le genre humain, sa haine se répandit avec plus de violence sur ceux qu’il crut les plus estimables. Tant de crimes révolterent enfin toute la France : l’état se crut intéressé à la perte d’un scélérat & d’un furieux : il fut condamné au bannissement par arrêt du parlement de Paris, pour certains couplets qu’il avoit faits, & dans lesquels plusieurs personnes étoient déchirées. Il erra long-tems de royaume en royaume. Son génie & son talent pour la poésie, le firent d’abord recevoir avec plaisir par ceux qui ne le connoissoient point. Mais, semblable à la couleuvre d’Esope, il se jetta sur ses bienfaiteurs, dès qu’ils l’eurent retiré du misérable état dans lequel sa fuite le mettoit. Enfin, lassé de crime & non pas rassasié, il resta quelque tems sans exciter les serpens ; mais bien-tôt, furie implacable, il déchira de sa retraite tous les bons auteurs que son éxil lui rendoit encore plus odieux. Voilà, mon cher Isaac, un des principaux adversaires de Voltaire : juge par-là des autres.

Je viens à sa tragédie d’Alzire. Cette piéce me paroît conduite avec beaucoup d’art & de science. L’attention de l’auditeur est suspendue & animée jusqu’à la dernière scène : & le cinquième acte produit des situations très-intéressantes. Je vais te donner une idée de la piéce & du caractère des principaux acteurs.

Alvarès, pere de Guzman, gouverneur du Pérou, ouvre la scène avec son fils, & lui apprend la permission qu’il a reçûe du conseil de Madrid de lui remettre son emploi. Il le prie de délivrer quelques prisonniers qu’on a arrêtés la veille, & lui raconte comme il a été sauvé dans un combat par un jeune Américain. Dom Guzman suit avec peine les avis de son pere. Le caractère de dom Alvarès, & celui de dom Guzman, se développent parfaitement bien dans cette première scène : leur conversation met l’auditeur au fait du sujet de la piéce.

Guzman, en accordant la vie des prisonniers à son pere qui est aussi doux, aussi sensible pour les malheureux, qu’il est fier, orgueilleux & cruel, le prie de tâcher de fléchir Alzire, fille de Montese, souverain d’une partie du Potose, qu’il doit épouser. On apprend dans le même acte par Alzire même, qu’elle avoit été promise à Zamore, prince Américain, & qu’elle alloit être unie avec lui, lorsque le cruel Guzman vint la séparer d’un amant qu’elle adoroit. En rappellant ses malheurs à son pere Montese, qui lui parle en faveur de Guzman, elle en instruit l’auditeur sans affectation, ainsi que de son changement de religion. Dès les premières scènes, le sujet de la pièce est parfaitement expliqué. Zamore qu’on avoit cru mort, se trouve être un de ces prisonniers inconnus qu’on avoit délivrés. Il trouve Alzire, dans le moment qu’elle sort du pied des autels, où elle a juré une éternelle foi à Guzman, qui la surprend avec Zamore. Le grand cœur de cet Américain ne lui permet point de cacher son nom & sa naissance. Guzman, outré de douleur & de jalousie, veut le faire périr ; mais, Alvarès son pere s’oppose à ses desseins ; & par un accident, qui produit un effet charmant dans l’esprit de l’auditeur, ce même Zamore étoit cet Américain, qui dans un combat, avoit sauvé la vie à Alvarès. Guzman ne pouvant se rendre aux prières de son pere, fait conduire Zamore en prison. Alzire tremblante pour son amant, gagne un de ses gardes, qui se charge de le conduire hors de la ville ; mais à peine Zamore est-il en liberté, qu’il en profite pour immoler au milieu de ses gardes, le cruel Guzman. Il est arrêté & condamné à mourir, ainsi qu’Alzire qu’on croyoit avoir trempé dans le meurtre de son époux, quoi qu’elle en soit innocente. Mais, lorsque ces malheureuses victimes de l’amour n’attendent que le moment qui va leur donner le trépas, Guzman qui n’est pas mort en recevant les coups que lui avoit donné Zamore, profite du dernier instant de sa vie pour réparer par une clémence généreuse, toutes ses cruautés & ses barbaries.

Voilà en peu de mots, mon cher Isaac, le sujet de la piéce. Voici quels sont les différens caractères des acteurs.

Alvarès est un parfait honnête homme, rempli de candeur & d’humanité, zélé pour sa religion, mais sans être aveuglé par une fureur à laquelle on donne le nom de piété.

Guzman est fier, vain, orgueilleux ; superbe, cruel ; tel enfin qu’on dépeint les Espagnols qui firent la conquête du Méxique. Plein des maximes pernicieuses des convertisseurs, de quelque manière qu’on fasse des chrétiens, tout est égal pour lui.

Montese est un nouveau converti, persuadé de la religion qu’il a embrassée. Sa fille, au contraire, pleine des anciens préjugés, ne doit sa vertu qu’à elle-même : la religion décide peu de ses mouvemens.

Zamore est zélé pour ses dieux, fidele amant, formé par les seules leçons de la nature, humain pour tous les hommes en général, irréconciliable avec ses ennemis, rempli de valeur & capable d’exécuter les desseins les plus hardis.

Ces caractères variés sont parfaitement soutenus & frappés par plusieurs traits marqués & brillans. Voici comment Alvarès, en donnant la première idée de son caractère, instruit l’auditeur des cruautés des Espagnols.

Ah ! Dieu nous envoyoit, par un contraire choix, Vous annoncer son nom, pour faire aimer ses loix : Et nous, de ces climats destructeurs implacables, Nous, & d’or & de sang toujours insatiables, Déserteurs de ses loix qu’il falloit enseigner, Nous égorgeons ce peuple, au lieu de le gagner. Par nous tout est en sang, par nous tout est en poudre ; Et nous n’avons du ciel imité que la foudre. Notre nom, je l’avoue, inspire la terreur : Les Espagnols sont craints ; mais ils sont en horreur. Fléaux du nouveaux monde, injustes, vains, avares. Nous seuls en ce climat nous sommes les barbares. L’Américain, farouche en sa simplicité, Nous égale en courage, & nous passe en bonté.

Je ne sçais, mon cher Isaac, si tu t’apperçois, que, dans ces quatorze vers on voit tous les différens caractères de la pièce. Celui d’Alvarès se fait sentir par la piété qui regne dans ces discours, où il peint parfaitement les Espagnols & les Américains. Il est aisé de connoître que ce morceau part de la main d’un maître. En voici un qui ne lui cède en rien. Alzire, en parlant à son pere, se dépeint elle-même.

Mes yeux n’ont jusqu’ici rien vû que par vos yeux : Mon cœur, changé par vous, abandonna ses dieux. Je ne regrette point leurs grandeurs terrassées, Devant ce dieu nouveau, comme nous abaissées. Mais vous qui m’assuriez, dans mes troubles cruels, Que la paix habitoit aux pieds de ses autels ; Que sa loi, sa morale, & consolante & pure, De mes sens désolés guériroit la blessure ; Vous trompiez ma foiblesse : un trait toujours vainqueur, Dans le sein de ce dieu vient déchirer mon cœur. Il y porte une image à jamais renaissante : Zamore vit encor au cœur de son amante.

Ce trouble & ce combat qu’Alzire exprime si bien, marquent parfaitement la situation d’un cœur changé uniquement par le respect paternel, & qu’il n’a point pour le nouveau dieu qu’il sert, cette ferme croyance que méritent ses bienfaits & ses récompenses. Quelque singulier que soit le caractère d’Alzire, il est parfaitement soutenu & rempli de pensées brillantes, que la nouveauté du sujet a fournies. Tel est cet endroit où l’auteur fait faire à Alzire un parallèle des Espagnoles & des Américaines.

Par ce grand changement dans ton ame inhumaine, Par un effort si beau, tu vas changer la mienne. Tu t’assures ma foi, mon respect, mon retour, Tous mes vœux, s’il en est qui tiennent lieu d’amour. Pardonne… Je m’égare… Eprouve mon courage. Peut-être une Espagnole eût promis davantage : Elle eût pu prodiguer les charmes de ses pleurs. Je n’ai point leurs attraits, & je n’ai point leurs mœurs. Ce cœur simple & formé des mains de la nature, En voulant t’adoucir, redouble ton injure : Mais enfin c’est à toi d’essayer désormais Sur ce cœur indompté la force des bienfaits.

Je t’avoue que j’ai trouvé cet endroit charmant. Un certain naturel sauvage qui regne dans les prières d’Alzire, & le mépris qu’elle affecte pour la feinte & le déguisement des Européens, frappent l’esprit & l’attachent volontiers à des mœurs dont il n’a qu’une connoissance légère, & qui touchent par leur singularité. Je voudrois qu’un poëte s’appliquât toujours à chercher un sujet qui pût lui fournir quelques idées nouvelles. Voltaire a trouvé le secret de faire dire mille choses brillantes à Alzire. Dans le doute où elle est sur la vérité de la Religion qu’elle a embrassée, elle explique dans six vers ce que des sçavans ont eu peine à renfermer dans de gros volumes.

Grand dieu ! conduis Zamore au milieu des deserts. Ne serois-tu le dieu que d’un autre univers ? Les seuls Européens sont-ils nés pour te plaire ? Es-tu tyran d’un monde, & de l’autre le pere ! Les vainqueurs, les vaincus, tous les foibles humains, Sont-ils également l’ouvrage de tes mains ?

Un bigot ridicule se récrie sur ces endroits frappans. Il traite l’auteur de manichéen. Ignorant ! qui ne comprend pas qu’un écrivain ne peut relever la beauté d’un caractère, que par les imperfections d’un autre : & que les doutes d’Alzire font briller la ferme croyance de Montese.

Je finis l’extrait de cette pièce, mon cher Isaac, par un passage digne d’être gravé en lettres d’or ; que les souverains devroient avoir toujours présent ; que les inquisiteurs, persécuteurs, & autres monstres de la nature humaine devroient méditer profondément, & que tous les hommes devroient suivre.

Mais, renoncer aux dieux que l’on croit dans son cœur, C’est le crime d’un lâche, & non pas une erreur. C’est trahir à la fois, sous un masque hypocrite, Et le dieu qu’on préfere, & le dieu que l’on quitte. C’est mentir au ciel même, à l’univers, à soi, Mourons : mais en mourant sois digne encor de moi.

Que de maux, que de crimes les hommes eussent évité, s’ils avoient été persuadés de ces principes ! Que de sang qu’on a répandu n’eût pas été injustement versé !

Porte-toi bien, mon cher Isaac, que le Dieu de nos peres, en éclairant ton cœur & ton esprit, te comble de biens, & te donne une nombreuse famille.

De Paris, ce…

LETTRE LXV.

Jacob Brito, à Aaron Monceca.

J’ai quitté Naples depuis quinze jours, & je tâcherai d’arriver en Suisse le plutôt qu’il me sera possible. Je resterai cependant quelques jours à Milan. Depuis que je suis dans cette ville, j’ai apperçu bien des choses qui méritent l’attention d’un voyageur. Elle est grande & bien bâtie. Les François & les Piémontois, au pouvoir de qui elle est encore pour quelque tems, y sont peu aimés des habitans. Les maris jaloux, soupirent après l’heureux instant où les Impériaux viendront les délivrer d’incommodes galans.

Depuis que les François sont maîtres de Milan, le vin a beaucoup diminué de prix, & le nombre de baptêmes s’est considérablement augmenté. Beaucoup de maris qui n’avoient jamais en eu d’enfans, & qui croyoient leurs femmes stériles, jouissent maintenant du doux nom de pere.

Les dévots attribuent cette heureuse multiplication aux intercessions de Charles Borromée : les astrologues assurent qu’on en est redevable aux heureuses influences des astres [1] ; mais les jaloux pensent que les François y ont beaucoup plus de part que les saints & les globes célestes.

Ils attendent donc le retour des Allemands avec beaucoup d’impatience ; je ne doute pas qu’ils ne fassent rendre publiquement des actions de graces à leur arrivée, aux saints en qui ils ont plus de confiance.

Les Milanois, ainsi que les autres Italiens, ont auprès de la Divinité de très-grands protecteurs auxquels ils ont bâti des temples magnifiques. Les principaux avocats qu’ils ont choisis dans la cour céleste, ont vécu autrefois dans leur ville. Clou [2] et Charles Borromée sont les plus distingués.

Le jour de la fête du premier, on expose sa châsse sur le grand autel du dôme. Le peuple vient de tous côtés se prosterner devant lui. Une foule de possédés accourt en grand nombre, & font devant le saint les figures les plus étonnantes, se tourmentent, crient, hurlent, jouent enfin à Milan le même personnage que les convulsionnaires à Paris. On soulage leurs maux d’une façon assez plaisante. Un prêtre leur jette quelques fleurs prises d’entre celles qui ornent la châsse du saint ; & les diables, à l’odeur des oeillets & des violettes, deviennent doux, paisibles, complaisans, entrent en conversation avec les prêtres, & leur parlent honnêtement. Il n’est rien de si curieux pour un philosophe, que d’être spectateur de ces scènes. Les enthousiasmes de la prêtresse de Delphes n’eurent jamais rien d’aussi extraordinaire. Il y a parmi ces possédés, qui font la même cérémonie toutes les années. quelques personnes à qui l’on apprend plusieurs mots de différentes langues. Les prêtres font valoir beaucoup cet artifice ; le menu peuple est fort étonné d’entendre un paysan parler une langue qu’il n’a jamais appris.

Il y a quelque tems qu’un docteur nazaréen, qui interrogeoit un de ces possédés, oublia les demandes qu’il devoit lui faire, & lui proposa quelquesunes des questions qui regardoient un de ses confrères ; qui entendant le mot du guet, crut qu’on s’adressoit à lui, & répondit pour son camarade. Cette aventure étonna un peu le docteur. Il se remit pourtant bien-tôt de sa surprise, qui ne fut remarqué que de ceux qui connoissent le ridicule de la fourberie de ces comédiens infernales.

Les Milanois ont autant de superstition que leurs voisins ; mais ils accommodent leur dévotion à leurs plaisirs : : comme les fêtes des saints procurent plusieurs divertissemens, ils en font autant qu’ils peuvent. Le beau sexe, les moines, les galans, les musiciens & les limonadiers en profitent.

Le carnaval est presque aussi gai à Milan qu’à Venise : tout le monde s’y livre à la joie. Les religieuses enfermées dans leurs couvens n’en cédent point leur part : elles jouent des comédies, s’habillent en Arlequin, en Scaramouche, en Mezerin ; la sœur Dorothée, aussi bien que la sœur Angélique, deviennent alors Pantalon & Pierrot. Depuis noël jusqu’au carême, on va en foule dans les couvens voir représenter à la grille ces troupes de comédiens femelles, qui se tirent à merveille d’affaire, & représentent souvent mieux leur rôle que de véritables comédiens.

Les moines ne le cèdent en rien aux religieuses pour la mascarade. Ils jouent aussi des farces publiquement dans leurs couvens. Le pere prieur fait le Bonhomme Jean-broche : les jeunes novices s’acquittent à merveille des rôles d’Angélique & de Spinere ; & jusques aux frères lais, tous veulent avoir part aux plaisirs publics. Ces moines poussent même la science plus loin : ils vont jouer leurs pièces dans bien des maisons particulières. Pour une collation, on peut avoir chez soi, pendant toute une après midi, la troupe Franciscaine ou l’Augustinienne. L’on a à choisir parmi toutes les différentes sectes de moines.

Ces troupes particulières n’empêchent point qu’il n’y en ait plusieurs autres de véritables comédiens répandus dans la ville. L’opéra occupe le premier théâtre. Il est magnifique, & les décorations en sont superbes.

Les Milanois ont une façon particulière d’applaudir aux acteurs aux actrices. Ils composent des sonnets, ou bien ils les font faire à quelques poëtes à gage : & lorsqu’un virtuoso ou une virtuosa a parfaitement chanté, on jette de tous côtés sur le théâtre de ces sonnets imprimés, qui contiennent tous quelques louanges de l’acteur. Il arrive souvent que dans ces poësies Jules-César, Tamerlan & Mahomet Il ne se trouvent que de petits garçons, eu égard aux signori Scalfi, Farlini, Sinesini, & autres demi-hommes, qui ont payé bien cherement l’avantage d’avoir la voix claire. Les Anglois ont une autre façon d’applaudir qui plaît beaucoup plus aux acteurs. Ils jettent, au lieu de vers, des bourses remplies de ducats ; & la gloire n’est point assez chere aux signori virtuosi, pour leur faire préférer les sonnets aux pistoles. Il faut pourtant qu’ils s’en contentent en Italie, ne pouvant mieux faire ; car il n’est aucun Milanois qui soit tenté d’applaudir à la manière Angloise.

On voit peu de noblesse aussi avare que celle de ce pays. Elle a trouvé le moyen, pour épargner & pour se divertir à bon marché, de faire faire les frais de tous les plaisirs publics, par une société de bourgeois & de marchands, qu’on appelle les Faquini, parce qu’ils font l’ouverture du carnaval par une mascarade dans laquelle ils sont habillés en paysans. Les nobles prêtent leurs palais pour les fêtes que donnent les Faquini ; mais ils n’entrent dans aucune dépense : il en est tel d’entr’eux qui se feroit volontiers payer le louage de son hôtel, s’il croyoit que la chose ne fût pas sçue.

Il n’est point de pays, après Naples, où l’on assassine aussi sûrement & à si grand marché qu’à Milan. Il est vrai que les Allemands & les François se sont opposés vivement à cette espèce de commerce. On ne laisse pourtant pas de trouver très-aisément nombre de gens, qui, pour une pistole, vous délivrent d’un ennemi. Lorsqu’ils trouvent quelque difficulté à exécuter la chose, & que leur expédition traîne en longueur, pour abréger toutes les cérémonies, ils attendent celui qu’ils veulent assassiner auprès d’une église, dans laquelle ils se retirent avec beaucoup de sang-froid, après avoir fait leur coup.

J’ai examiné, mon cher Monceca, d’où pouvoit venir l’immunité qu’on avoit accordée aux temples dans plusieurs religions différentes ; & après avoir considéré attentivement les raisons qui avoient occasionné cet usage, je n’en ai point trouvé d’autre que l’ambition des prêtres. Chez les Egyptiens, chez les Grecs, chez les Israélites, nos peres, ceux qui étoient chargés du culte divin n’avoient pas moins d’ambition que ceux qui le font dans ce tems-ci. Ils crurent se rendre respectables aux particuliers, en leur donnant un azyle dans les malheurs qui pouvoient leur arriver. Ils ne distinguèrent point le crime de l’infortune : & l’assassin trouva sa sûreté dans le temple, ainsi que le meurtrier involontaire. Les moines nazaréens retinrent cette maxime dans les pays où ils eurent une entière domination : ils accordèrent ainsi à leurs églises & à leurs monastères, les mêmes privilèges qu’aux palais des souverains & des ambassadeurs. Mais les droits qu’ils s’attribuerent sont devenus nuisibles à la société civile, par l’usage qu’ils en ont fait. Tous les plus grands crimes ont trouvé un azyle chez eux, au lieu que les princes qui peuvent accorder des immunités, ne protégent que des personnes dont les fautes sont pardonnables, & n’ont rien de contraire au caractère de l’honnête-homme. Un ambassadeur n’eût point certainement donné de retraite à Cartouche ; & il n’en est aucun au contraire qui ne l’eût fait arrêter. Mais ce voleur insigne eût trouvé en Italie une entière sûreté, malgré ses crimes, dans la plus petite chapelle. Hé ! quoi, mon cher Monceca, la divinité veut-elle que ses autels autorisent les crimes ? N’est-il pas absurde de ne bâtir des temples au Tout-puissant que pour fournir des retraites & des azyles aux scélérats ? Combien cruelle n’est point la superstition qui, sous le voile de la piété, autorise ainsi le crime ? Heureuses les nations nazaréennes qui n’ont point donné dans cette erreur, & qui punissent les forfaits jusques dans le sanctuaire.

Milan est fourni d’aussi bonnes reliques & aussi opérantes qu’aucunes villes d’Italie. Celles de Charles Borromée sont des plus considérables. Elles sont conservées dans un cercueil fait de plusieurs morceaux de cristal de roche, assemblés & joints ensemble par des plaques de vermeil. Le corps de ce nazaréen se voit encore en son entier au travers du cristal. Il est vrai que malgré les soins infinis qu’on a pris en l’embaumant, on n’a pû garantir qu’une partie de son nez ne fut endommagée par la fuite du tems.

Un moine, à qui j’en demandois la raison, m’assura que Dieu avoit permis ce miracle à cause que le saint avoit trop aimé pendant sa vie les bonnes odeurs, & que la perte de la moitié de son nez étoit la punition de sa sensualité. Si la Divinité marque ainsi les défauts des saints nazaréens, je crois qu’il est peu de moines canonisés à qui l’on puisse voir la langue ; car ils ont été, pour la plûpart, grand gourmands & grands menteurs.

Si les juifs étoient dans le goût des reliques, nous pourrions, mon cher Monceca, en trouver à Milan qui conviendroient parfaitement à nos synagogues. On conserve dans la cathédrale de cette ville la verge de Moïse. Il est vrai qu’il n’est pas prouvé démonstrativement que ce soit la même dont ce prophete se servit ; car on en montre une autre à Rome dans saint Jean de Latran : mais on pourroit, pour ne point se tromper, les acheter toutes les deux, ou supposer pieusement que ce législateur ait eu deux baguettes, la chose étant très-possible. Lorsqu’on veut des reliques de cette ancienneté, il ne faut pas s’amuser à des bagatelles & à chicaner sur des vétilles, on doit prendre le tout en gros à la façon des nazaréens. Si nous voulions approfondir ce qu’on dit touchant la verge de Moïse, nous serions pour le moins aussi embarrassés qu’eux. Le rabbin Abarbanel a fait une longue dissertation sur cette verge : il a débité un grand nombre de rêveries ; & a assuré magistralement, que Moïse l’avoit emportée sur la montagne où il étoit mort, & qu’elle avoit été mise dans le tombeau de ce prophete. Je voudrois que rabbin Abarbanel me fît la grace de me dire qui lui a révélé ce fait. Jusques alors, nous pouvons en sûreté nous accommoder des deux baguettes qu’ont les nazaréens : quitte à en acheter une troisième, si elle vient à paroître.

Il y a encore dans une autre église [3], une relique bien plus considérable.

C’est le serpent que Moïse éleva dans le désert. Quand à celle-là, elle n’est point double, ainsi que la verge : mais, quoi qu’en disent les nazaréens, je doute qu’elle soit du tems du prophete. Je croirois volontiers que c’est un mémorial de quelque événement extraordinaire, comme l’oye du Capitole.

Je ne conseillerois donc pas à nos synagogues de vouloir se charger de cette pièce antique, que je crois Romaine plutôt qu’Egyptienne. Ce fameux serpent est de bronze : on l’a placé sur une colonne de marbre. Jusqu’où ne va point l’aveuglement des hommes ! mon cher Monceca ; plaignons-les plutôt que de les mépriser. La foiblesse est le partage de l’humanité. Heureux ceux à qui le ciel a accordé un peu plus d’intelligence qu’aux autres !

Porte-toi bien, mon cher Monceca. Dès que j’entrerai dans la Suisse, je te donnerai de mes nouvelles. Vis content & heureux.

De Milan, ce…

LETTRE LXVI.

Aaron Monceca, à Isaac Onis, caraïte, autrefois rabbin de Constantinople.

Depuis le tems que je n’ai point reçu de tes nouvelles, je ne doute pas que tu ne sois arrivé en Egypte ; & je t’y écris dans l’assurance que ma lettre, t’y trouvera. Notre ami Jacob Brito est à la veille de quitter l’Italie, & de passer en Suisse. Il a fait de fort bonnes remarques dans son voyage,, & il a eu la bonté de me les communiquer. J’espère que tu voudras bien avoir la même complaisance, & que tu nous rendras commun à l’un & à l’autre tout que tu verras de particulier en Egypte, & de digne d’être examiné.

Je tâche toujours de profiter le plus qu’il m’est possible, du séjour que je fais à Paris. Je fus hier à l’audience publique du parlement, & j’entendis plaider deux des plus célèbres avocats du royaume. Je fus très satisfait de leurs discours remplis de beautés réelles. Le style en étoit clair & précis : l’éloquence y brilloit ; & tous les auditeurs applaudirent à ces deux habiles avocats. Si l’on compare cependant les orateurs François aux Cicérons & aux Démosthènes, on trouve que leur mérite est bien inférieur à celui de ces anciens. Ils n’ont ni leur majesté, ni le sublime de leur génie, ni le feu de leur imagination. J’ai recherché la cause de cette différence ; & après avoir connu pleinement qu’elle ne pouvoit venir de ce que Cicéron & Démosthène étoient des hommes qui ne sçauroient être égalés, puisque la nature se ressouvenoit encore de la façon dont elle avoit formé leurs cerveaux, j’ai découvert que les situations des orateurs anciens, & les sujets qu’ils traitoient, occasionnoient leurs avantages.

Il est des matières qui d’elles-mêmes fournissent à l’esprit des idées grandes, sublimes & magnifiques : elles n’ont pas besoin pour élever l’esprit, de l’arrangement des phrases, de l’harmonie des paroles ; les mots les plus simples suffisent pour les exprimer. Lorsqu’on parle de la Divinité, par exemple, toutes les notions que l’entendement en reçoit l’attachent, le saisissent, le transportent en quelque manière au-delà de sa sphère. Alors, la diction la plus commune, pourvû qu’elle soit nette, distincte, & qu’elle présente clairement les idées, suffit pour donner de la force au discours ; l’éloquence la plus simple devient sublime. Nous avons dans la Genèse un exemple décisif de cette vérité. Dieu y dit Que la lumière se fasse, & la lumière se fit. [4]

Dans ces expressions, reconnues sublimes, même par les payens, l’obéissance de la chose créée paroît suivre dans l’instant la volonté du Créateur. Quelles idées dans des termes simples, ne sont point offertes à l’esprit ? Le pouvoir de Dieu, la création de la lumière, la clarté formée par un seul mot, & accordée à l’univers par la bonté de l’Etre immense & tout-puissant. Le choix des mots, un tour de phrase recherché, eût affoibli la sublime simplicité de ce passage.

Si l’on est obligé de convenir que le sujet sert infiniment à l’orateur, & peut, en quelque façon, le rendre éloquent sans le secours de l’art, il sera aisé de trouver la véritable raison de la supériorité des anciens sur les modernes. Un avocat du parlement de Paris est chargé d’une cause éclatante, lorsqu’ il plaide pour la fortune ou pour les biens d’un particulier. S’il s’agit d’une affaire où quelque homme de distinction soit intéressé, c’est la matière d’un plaidoyer célèbre. Mais, quelque procès qu’un avocat puisse défendre à Paris, il n’en est aucun dont le fonds dénué d’ornemens, puisse inspirer une certaine grandeur à l’esprit des auditeurs, saisir tout-à-coup leur attention, & les élever à des notions qui leur soient presque inconnues. Quel est l’esprit qui ne soit frappé lorsqu’il entend un orateur annoncer qu’il plaide pour la fortune d’un roi ?

Le commencement de l’oraison de Cicéron pour le roi Déjotarus, & tout l’exorde du même plaidoyer, chef d’œuvre d’éloquence, doit moins sa beauté aux secours de l’art, qu’à la noblesse du sujet. Qu’un avocat prévienne les auditeurs dans les termes les plus élevés, qu’il plaide pour un François accablé des coups de la fortune, en proie aux caprices du destin, & dont les vertus font rougir ceux-mêmes qui le persécutent ; qu’il intéresse les hommes & les dieux dans l’arrêt qui va décider du sort de sa partie : il peut, par un choix de termes harmonieux, par des phrases bien cadencées, frapper l’oreille agréablement ; mais il n’attachera jamais l’esprit, il ne l’élévera jamais au degré de celui qui dira simplement : je plaide pour la fortune d’un roi, &c. Il y a un sublime naturel dans ces paroles : elles offrent à l’entendement plus de vingt idées ; elles font sentir la grandeur du sujet qu’on traite ; elles lui présentent un roi, juge des autres, obligé de se défendre lui-même ; elles l’intéressent enfin par la majesté & la dignité du rang de celui qu’on attaque.

Quelque superbe que soit l’exorde de l’oraison pour Déjoratus, il a peut-être moins coûté à Cicéron, que celui de son oraison pour Archias. Mais, il parloit dans le premier plaidoyer pour un roi, & dans le second pour un poëte. Tout le monde trouve le commencement de la première Catilinaire un morceau d’éloquence parfait. J’en conviens ; mais, de quoi s’agissoit-il ? Quelle était la raison de la fameuse apostrophe de cet orateur ? Le danger de la République, maîtresse du monde, qu’un révolté était prêt à détruire.

La dignité des sujets qu’on traite déterminant souvent le degré d’éloquence des orateurs, on ne doit plus s’étonner si nous voyons dans Démosthène & dans Cicéron, des traits qui nous saisissent & nous attachent plus fortement que dans les modernes. Ils n’étoient ni plus sçavans, ni plus spirituels qu’eux : mais, ils travailloient sur des sujets qui fournissoient d’eux-mêmes, & qui conduisoient naturellement au sublime. Il ne seroit pas difficile de montrer que, dans les causes ordinaires que Cicéron a traitées, il n’est point au-dessus de Patru & d’Errard. Si ces derniers avoient vécu dans Rome, il ne lui eussent été inférieurs en rien.

Les avocats-généraux des parlemens seroient plus à même que les simples avocats, de jouir des avantages des orateurs Grecs & Romains. Ils sont quelquefois chargés de causes essentielles & importantes au bien de l’état : ils peuvent, dans les discours & dans les rémontrances qu’ils font, parler avec une dignité qui approche de la grandeur Romaine. Mais leur génie n’est point nourri au grand : ils l’ont affoibli par un nombre de minuties, & par un détail inutile de formalités. Il en est des magistrats François, comme des philosophes scolastiques. Otez-les de certains principes ordinaires & rebattus. ils ne sçavent plus où se fixer. Sans Aristote, un régent de philosophie pense que la lumière naturelle ne sert qu’à nous égarer. La plus grande partie des gens de robe n’oseroient penser ce qui n’est point dans Cujas, du Moulin & d’Argentré.

La liberté de l’esprit étoit chez les anciens une des principales causes de l’éloquence. Les Grecs & les Romains cherchoient moins à s’appuyer sur l’autorité des autres, que sur les raisons qui leur paroissoient convaincantes. il y a moins de citations, dans tous les plaidoyers de Cicéron & de Démosthène, que dans la première page de ceux de le Maître. Qu’importe qu’un docteur, qu’un pere de l’église, qu’un Jurisconsulte aient soutenu un sentiment ? Dès qu’il est contraire à la raison ou à l’utilité publique, on n’en doit pas faire plus de cas que de celui d’un ignorant.

Il y a de la folie à vouloir justifier les foiblesses de certains hommes. Il faut les louer dans ce qu’ils ont de bon. Mais c’est une idolâtrie ridicule que de déïfier leurs défauts. Quoi ! parce du Moulin & d’Angentré ne seront point d’accord sur certaines questions, je n’oserois décider ce qui me paroîtra clair & évident ? Je serai des années entières à prendre ma détermination ? Un examen aussi inutile émousse la pénétration de l’esprit, & en épuise la vivacité & la force.

Les Anglois prennent un chemin bien plus sûr, pour parvenir aux sciences. Ils n’accordent leur consentement qu’à la vérité. L’autorité de tous les auteurs anciens & modernes, ne pourroient les effacer à ne point faire usage de leur raison. Ils jugent des choses par les notions qu’ils en ont, & non point par les idées qu’en ont les autres. La liberté, dont jouit la nation Angloise, pourroit encore aider beaucoup ceux qui s’appliquent à l’éloquence.

Un orateur, à la tête des communes, qui parle pour le bien & le salut de sa patrie, qui instruit le souverain des besoins du peuple, qui renouvelle les assurances de l’alliance mutuelle & du contrat réciproque qu’il y a entre le prince & les sujets, traite des matières aussi importantes que celle des orateurs Grecs & Romains. Il ne seroit donc pas extraordinaire que l’éloquence fût poussée plus loin en Angleterre qu’en France. L’ambition peut même y servir beaucoup. Un habile avocat à Paris gagne cinq ou six cent mille livres tout au plus, pendant le cours de sa vie : mais quelque éloquent qu’il soit, sa science & ses talens ne sont payés que d’un salaire journalier ; il n’en doit attendre aucune récompense. En Angleterre, plusieurs honneurs sont attachés à ceux qui se distinguent par leur génie. Un habile orateur peut être choisi pour l’avocat de sa patrie : son éloquence l’élève en un rang où le seul mérite peut conduire. Si les charges de président à mortier étoient données en France aux avocats qui se distingueroient le plus, je ne doute pas que le barreau ne fût beaucoup plus brillant qu’il ne l’est. L’ambition de parvenir aux premières charges de la magistrature exciteroit davantage à l’étude de l’éloquence ; & l’avocat qui sçauroit qu’il est né & destiné pour de grands emplois, prendroit des idées plus grandes & plus nobles.

Les orateurs ont le défaut, ainsi que les autres sçavans, de travailler plutôt pour l’argent que pour la gloire. J’ai connu beaucoup d’auteurs : & lorsque je leur parlois de quelques-uns de leurs ouvrages qui me paroissoient négligés, Que voulez-vous que l’on fasse, me répondoient-ils ? Les libraires ne nous donnent qu’une demi-pistole de la feuille. Que peut-on faire de bon à ce prix ? Il en est de même des avocats. Je n’ai que dix pistoles d’un plaidoyer, disent-ils, irai-je suer sang & eau pour une somme aussi modique ? Je plaide comme l’on me paye ; & je donne de la marchandise pour l’argent que je reçois.

Il est donc impossible, qu’un orateur en France puisse s’appliquer à perfectionner son art, & amasser du bien en même-tems. Il faut qu’il opte, ou d’être pauvre, ou de ne pouvoir produire que des ouvrages imparfaits. Il est impossible de suffire à la quantité de causes qu’embrassent la plûpart des avocats. Un seul plaide souvent dans une année plus de causes, que Cicéron & Démosthène n’en plaiderent dans tout le cours de leur vie.

L’éloquence a été poussée beaucoup plus loin dans la chaire que dans le barreau. Ceux qui se sont appliqués à composer les sermons, des panégyriques & des oraisons funèbres, étoient dans des postes éminens, ou bien ils espéroient que leurs talens les y conduiroient. Ils songeoient à plaire, & non pas à ramasser des richesses : ils faisoient leur unique étude de perfectionner leurs talens. Ils avoient encore un autre avantage sur les orateurs du barreau. Tous leurs sujets leur offroient des matières vastes, sublimes, & capables d’élever l’esprit par leur simple contemplation. Est-il rien de plus grand & de plus majestueux que l’explication des ordres & des décrets de la divinité ? Rien qui touche, qui saisisse & qui attache plus les hommes & que les principales régles de la morale, & les points fondamentaux de leur religion ? Bourdaloue, Bossuet, Fléchier, &c. ont été beaucoup plus parfaits dans leur genre, que Patru, le Maître & Errard. Ils n’étoient point cependant plus éloquens que ces derniers : mais ils avoient des sujets plus vastes & plus grands : ils étoient les maîtres d’employer à polir leurs ouvrages autant de tems qu’il leur en falloit pour les perfectionner. Il n’en est pas de même des avocats. Patru, qui voulut préférer la gloire aux richesses, & qui content de la réputation, travailla un certain nombre de plaidoyers avec beaucoup de soin, vécut dans l’indigence, & mourut de même. Il fut assisté par un poëte, dont la générosité répara les caprices de la fortune. [5]

Quelle honte pour les François, qu’un homme tel que Patru ait été à la veille de mourir de faim, tandis que Chapelain, & une foule de mauvais auteurs, avoient des pensions considérables. Voilà, mon cher Isaac, un exemple sensible des préjuges & du mauvais goût qui prévaut quelquefois dans les siécles les plus polis, & les plus éclairés. Celui de Louis XIV. fut fertile en beaux-esprits.

Ce monarque les récompensa en souverain généreux & magnifique : & il oublia presque un des plus grands-hommes qu’il eût dans son royaume, pendant qu’il accabloit de bienfaits le plus mauvais des poëtes.[6]

Porte-toi bien, mon cher Isaac, & vis content & heureux ; & donne-moi plus souvent de tes nouvelles.

De Paris, ce…

LETTRE LXVII.

Aaron Monceca, à Jacob Brito.

Les mœurs des religieuses Parisiennes, mon cher Brito, sont beaucoup plus réglées que celles des religieuses Vénitiennes. Ce n’est pas qu’elles trouvent leur état plus gracieux que les autres : mais la gêne & la contrainte où l’on les tient à Paris, leur donnent de la vertu malgré elles, & soutient leur sagesse, qui ne résisteroit pas aux tentations qui font succomber les Vénitiennes. Les couvens de filles dans ce pays sont des prisons remplies de victimes innocentes qu’on a dévouées à l’avarice ou à l’ambition. Les François, doués de douceur & de sensibilité pour les malheureux, ne sortent de leur caractère que dans l’usage cruel qu’ils font de ces couvens.

La moitié des peres à Paris sont aussi barbares envers leurs filles que certains peuples du Pérou, qui gardent les femmes qu’ils prennent à la guerre pour en faire des concubines, & nourrissent aussi délicatement qu’ils peuvent les enfans qu’ils en ont jusqu’à l’âge de treize ans, après quoi ils les mangent. [7]

Les François en usent à-peu-près de même. Dès qu’ils ont trois ou quatre filles, ils marient l’aînée, ou celle qu’ils aiment le mieux, & renferment dans une étroite prison toutes les autres, qu’ils destinent dès le moment de leur naissance à essuyer mille tourmens. Je trouve, dit Montagne, qu’il y a moins de cruauté à manger un homme mort qu’à le manger vivant.

Je suis de son sentiment, mon cher Brito : & je t’avouerai, que je pardonnerois plutôt à un pere de tuer son enfant dès le moment de sa naissance, que de le nourrir jusqu’à un certain âge, pour lui préparer pendant toute sa vie des tourmens affreux ; car c’est-là l’état dans lequel sont la plûpart des religieuses : & je puis t’en parler savamment, ayant été plusieurs fois dans des couvens avec le chevalier de Maisin, qui m’a fait connoître deux ou trois de ses parentes, qui sont destinées à passer leurs jours dans des peines infinies.

Vous êtes, disois-je un jour à une de ces religieuses, moins malheureuse que vous ne pensez. Eloignée du monde & de ses embarras, votre vie coule dans la tranquillité. Rien ne doit vous troubler. Vous n’êtes agitée par aucun soin de famille. Vous avez enfin les trois choses en quoi consiste le bonheur suprême : la vertu, la santé & le nécessaire. Vous vous trompez, me répondit-elle, je n’ai aucune de ces trois choses. Ma vertu est une vertu forcée, que je n’ai point acquise par choix & par prédilection. C’est donc plutôt une contrainte qui m’empêche de succomber au crime, sans m’en ôter le desir : qu’une haine pour le mal. Les grilles assurent ma chasteté & ma pudeur ; mais je sens que mon cœur n’en est pas moins tendre. De quel secours est donc une vertu qui ne peut servir à tranquilliser l’esprit, & qui, n’est vertu qu’autant qu’elle n’a pas la liberté de devenir vice ? Ma santé est ruinée depuis long-tems. La mélancolie, le regret d’être enfermée sans l’avoir mérité, le chagrin d’être condamnée sans espoir de retour ont corrompu mon sang. Je suis accablée ordinairement d’une langueur mortelle : j’ai souvent des maux de tête affreux ; il est peu d’hiver où les médecins ne m’annoncent que je ne verrai point le printems. Je ne sçais par quel hazard je trompe si souvent leurs prédictions. J’ai le nécessaire, il est vrai ; mais qu’importe, pour être heureux, que le corps soit nourri, quand l’esprit n’est abreuvé que de fiel & d’absynte ? D’ailleurs, par combien de maux & de supplices ne faut-il pas que j’achete ce nécessaire ? Sujette nuit & jour au son d’une cloche ; à peine fermé la paupière, qu’il faut que je me leve pour courir à matines au milieu des ténébres. Je marmote pendant une heure des pseaumes Latins, auxquels je n’entends goutte. Trois ou quatre heures après être recouchée, il faut que je retourne aux offices. Ma vie se passe à réciter mon bréviaire, & à entendre les tristes harangues de ma supérieure ; qui, remplie de caprices, grondeuse, bizarre, revêche & pleine de superstition, ainsi que le sont toutes les vieilles gens,

Offre à Dieu les tourmens qu’elle me fait souffrir. Boileau, sat.X.

Voyez, Monsieur, continua cette religieuse, si mon état est aussi paisible que vous le croyez, & si je jouis des trois choses qui font le bonheur suprême. J’avoue, lui répondis-je, que je me suis trompé dans le jugement que j’ai fait. Mais je vous prie de me faire la grace de me dire comment vous pûtes vous résoudre à faire des vœux, qui vous rendroient si malheureuse. Je vais, répliqua-t-elle, vous apprendre la vocation des trois quarts des religieuses à l’état monastique. Elles y sont appellées de la même manière que je l’ai été.

« Dès que j’eus atteint l’âge de six ou sept ans, ma mere qui vouloit absolument que je prisse le parti du couvent, me fouettoit régulièrement deux fois par jour. La moindre faute que je faisois étoit punie avec une sévérité extrême, & jusqu’à l’âge de neuf ans, je fus traitée avec la même rigueur. Enfin l’on m’annonça qu’on alloit me mettre pensionnaire dans un couvent, auprès d’une de mes tantes qui y étoit religieuse, & qu’on avoit instruite de l’état auquel on me destinoit. Les deux premiers mois que je passai dans le monastère, je crus être en paradis. Ma tante au lieu de soufflets, me donnoit des confitures : plus de châtiment, plus de réprimande ; j’étois traitée avec une douceur extrême, & je bénissois l’heureux moment où j’étois entrée dans le couvent. Ma mere m’en sortoit quelquefois pour me mener dîner chez elle ; mais ces jours étoient des jours de tristesse & d’affliction. Je revenois toujours en pleurs auprès de ma tante, qui me consoloit des soufflets & des réprimandes que ma mere me donnoit en abondance. Enfin, elle m’annonça lorsque j’eus atteint seize ans, qu’il falloit prendre un parti, c’est-à-dire, retourner auprès d’elle, ou me faire religieuse. Vous jugez aisément que je ne balançai pas : je dis que je voulois prendre le voile. Ma mere, avant de consentir à ma demande, observa un grand cérémonial. Elle refusa d’abord de m’accorder la permission que je lui demandois : il fallut prier pour obtenir d’elle ce qu’elle avoit une envie infinie de m’accorder. Enfin après bien des prières, elle dit qu’elle vouloit bien que je me fisse religieuse ; mais que pour ne point avoir du regret à ma vocation, elle souhaitoit auparavant me faire voir le monde pendant quelque tems, pour que je pusse me déterminer avec connoissance de cause.

« Elle me força d’aller quinze jours chez elle. Ces quinze jours m’affermirent entiérement dans mon dessein. Elle me faisoit lever tous les jours à six heures du matin. Une maudite coëffeuse, sous le prétexte de m’accommoder comme il convenoit à une demoiselle de mon rang, me tiroit les cheveux pendant trois ou quatre heures. On m’avoit fait un corps, dans lequel j’étois presque étouffée. Il falloit, disoit ma mere, lorsqu’on alloit dans le monde, être parée avec soin. Elle me menoit passer la journée dans quelques assemblées de vieilles, où j’etois assise dans une contenance gênée pendant cinq ou six heures de suite.

« Enfin l’heureux jour où je devois être la maîtresse de choisir entre le monde & le couvent arriva. Je quittai mon corps & ma parure : j’abandonnai pour toujours ma maudite coëffeuse ; & je revins trouver ma tante. Qu’on est heureux, lui dis-je, lorsqu’on est débarrassée de cette contrainte, dont tant de femmes sont idolâtres ! Quoi ! c’estlà ce monde dont on dit qu’on regrette quelquefois d’être séparé ? Il faut être folle, ou le connoître bien peu, pour penser de même.

« Dans ces idées, je fis des vœux éternels, qui m’attacherent à cette maison. Je passai mes premieres années dans la tranquillité : mais lorsque j’eus atteint l’âge de dix-neuf à vingt ans, je commençai à connoître qu’on m’avoit trompée. Les gens du monde que je voyois au parloir, acheverent de me dessiller les yeux. Mon cœur sentoit des mouvemens dont il n’étoit pas le maître. Le chant des oiseaux, la vûe des hommes, mon miroir lorsque je m’y regardois, & plus que tout cela, mon cœur m’apprenoit que je n’étois pas faite pour n’être point sensible. Hélas ! à quoi m’eût-il servi de le devenir ? Mes desirs n’auroient fait qu’augmenter mon infortune. Je tâchois au commencement de dissiper mon chagrin par la lecture : mais plus mon esprit prenoit de nouvelles lumières, & plus mon cœur étoit agité. Les romans étoient les livres qui me plaisoient le plus : je les dévorois avec une avidité extrême ; & je mouillois de mes larmes les endroits les plus tendres. Une dame de mes amies avoit la complaisance de m’en prêter, & j’épuisai bien-tôt sa bibliothéque.

« Le chagrin d’avoir quitté le monde, & d’être la triste victime de l’ambition & de l’avarice de ma famille, m’a rendu la vie à charge. Je n’attends ma liberté que de la mort, & je la souhaite beaucoup plus que je ne la crains. Ma mere n’est pas plus heureuse que moi. Elle m’avoit sacrifiée pour marier plus avantageusement ma sœur aînée. Elle est morte peu de jours après son établissement. Ma famille n’a plus d’enfant que moi, qui ne sçaurois recueillir les biens qui vont passer à des collatéraux éloignés qu’elle hait, & dont elle a sujet de se plaindre. Il semble que le ciel ait pris le soin de me venger. »

Je ne sçais, mon cher Brito, ce que tu pense sur la barbare manière dont les nazaréens papistes enferment leurs filles. Mais je trouve qu’il faut avoir le cœur d’un Cannibale, pour inventer une coutume, qui, sous le prétexte de consacrer des ames à Dieu, rend éternellement malheureuses un nombre de personnes qui n’ont jamais mérité de l’être. J’ai souvent parlé avec les nazaréens de cet usage contraire à la raison & à la loi de la nature. Ils veulent le justifier par des raisons de politique. Si l’on marioit, disent-ils, toutes les filles, les maisons ne pourroient se soutenir dans un certain rang : on seroit obligé de faire des alliances disproportionnées. Pitoyable raisonnement qui n’a d’autre fondement que la forte vanité de quelques nobles infatués de leur condition, aussi préjudiciable que la peste au bien de la société. Comment font les Anglois, les Suédois, les Prussiens, les Danois, & tant d’autres peuples ? Sont-ils moins attentifs à conserver les privilèges de leur noblesse que les François ou les Espagnols ? Non sans doute : mais ils ont plus d’attention à ne point se laisser aveugler par les préjugés.

Si l’on ne faisoit en France aucune religieuse, certain noble n’épouseroit point une fille avec cent mille écus de bien ; mais il ne seroit point aussi obligé de donner à sa sœur la même somme, ou à-peu-près. Si on examine en général dans les maisons les biens qui y entrent ou qui en sortent pendant le cours d’un siécle, on verra que cela est assez égal. D’ailleurs, qu’importe au bien de l’état & de la république, que certains particuliers possédent & accumulent des richesses immenses ? Cela est plutôt contraire qu’utile au bien public. Plus les richesses sont divisées dans une juste proportion, plus un royaume est florissant.

Laissons, mon cher Brito, les nazaréens, dans leur aveuglement. Est-ce à nous de vouloir les éclairer, nous qu’ils persécutent si cruellement ? Mais pourquoi s’en étonner puisqu’ils en font autant à leurs enfans ? Tu ne sçaurois croire combien il y a de couvens de religieuses en France. Toutes les villes en sont remplies, & je crois que le nombre des monastères de filles est aussi considérable que celui des moines.

Porte-toi bien, mon cher Brito. Vis content & heureux ; & que le ciel te donne une nombreuse famille, dont tu feras un meilleur usage que les nazaréens.

De Paris, ce…

LETTRE LXVIII.

Jacob Brito à Aaron Monceca.

Je suis arrivé à Genève depuis six jours ; & j’ai resté plus longtems dans cette ville que je n’aurois cru. Elle étoit autrefois assez mal bâtie ; mais depuis quelques années elle est fort embellie par un grand nombre de nations qu’on a faites nouvellement, & dont l’architecture est d’un fort bon goût. Les fortifications de Genève sont bonnes & régulières : on y travaille perpétuellement ; les bourgeois contribuent avec plaisir aux frais nécessaires pour les perfectionner. Ils ont renouvellé pour dix ans les impôts qu’on avoit mis pour subvenir aux dépenses qu’elles causent. [8]

Les Genevois auroient pû se passer de ces fortifications qui leur coûtent infiniment. L’alliance qu’ils ont avec la France & les cantons protestans, les garantissoient des insultes & des invasions des Savoyards, leurs ennemis ordinaires, & de la domination desquels ils se sont autrefois soustraits.

Deux raisons obligent la France & les Suisses à protéger cette république. Les François ne doivent point souffrir que les Savoyards & les Piémontois s’accroissent en-deçà des Alpes : & les cantons protestans ne doivent point laisser détruire ou subjuguer une ville qui peut être regardée comme la métropole de la religion réformée.

La politique & la religion conspirant toutes les deux à la défense des Genevois, je ne sçais ce qui peut les engager à vouloir rendre leur ville aussi forte que les meilleures places de l’Europe.

Je crois qu’en bonne politique, on doit condamner leur conduite. La France n’eût jamais été tentée de manquer à l’alliance de Genève, si elle eût toujours resté dans son premier état. Qui sçait si dans la suite elle pensera toujours de même. C’est risquer beaucoup que d’exposer une belle femme aux regards d’un homme dont le cœur s’enflamme aisément, & qui peut trouver le secret d’être heureux. Peut-être les Genevois se repentiront-ils un jour d’avoir paré & habillé leur ville comme une nouvelle mariée. Quelque roi de France, pourroit bien s’en rendre amoureux, & l’épouser contre les régles. Je sçais que les cantons protestans s’opposeroient à ce mariage ; mais peut-être n’auroient-ils pas le pouvoir d’en empêcher l’exécution : si la chose étoit une fois faite, il seroit aussi difficile d’enlever Genève des mains d’un monarque François, qu’il le fut autrefois à Ménélas de ravir sa chère Hélène de celles des Troyens. J’ai parlé quelquefois en plaisantant à plusieurs bourgeois d’ici de cette prétendue union. Ils m’ont répondu qu’ils n’avoient rien à craindre, & que leur ville, dans l’état le plus parfait, ne récompenseroit point la France de la perte de l’alliance des cantons protestans, & des fraix qu’elle seroit obligée de faire pour s’en rendre la maîtresse.

Le principal commerce de Genève consiste dans les soies, dans les livres, & dans plusieurs autres marchandises, dont ils transportent de grandes quantités dans tous les pays étrangers. Ce qu’il y a de particulier, c’est qu’on imprime dans cette ville, peu de livres qui traitent des matières du protestantisme : on auroit peine à les débiter, à cause des libraires de Hollande & d’Angleterre, qui sont à même d’en fournir plus commodément tous les nazaréens réformés ; & surtout les réfugiés de France. On imprime donc à Genève tous les docteurs Espagnols & Italiens. Sanchez, Escobar, Suarez, Molina, Bellarmin, Cajetan, &c ont obligation aux protestans de la conservation de leurs ouvrages. Les Genevois les donnent même tels qu’ils sont ; malgré la différence de religion, ils ne changent jamais un seul mot dans les livres qui leur sont le plus contraires.

Cette bonne foi n’est point ordinaire aux nazaréens papistes : ils augmentent & diminuent à leur fantaisie tous les écrits qui passent par leurs mains.

Au commencement de l’imprimerie, ils ajoûterent un passage d’une vingtaine de lignes dans l’histoire de Joseph : ils ont été obligés d’avouer dans la suite l’incertitude de ce passage, qui ne se trouve point dans la plûpart des manuscrits. Les molinistes, dans le siécle passé, firent faire plusieurs éditions de Jansénius, où les fameuses propositions condamnées se trouvoient : mais dans les antérieures il faut avoir le don & le talent de rendre noir ce qui est blanc, pour les y appercevoir.

Les Genevois en général sont gros & gras. Ils passent pour être de mauvaise humeur, & peu hospitaliers ; mais on leur fait tort de leur donner ce caractère : ils sont polis & affables beaucoup plus que tous leurs voisins. Il est vrai que les étrangers de la religion Romaine leur sont suspects ; mais il leur est pardonnable de se défier de leurs plus mortels ennemis, qui ont voulu plusieurs fois leur tendre des piéges. Ils ont beaucoup de frugalité & de continence, & tâchent de paroître d’une gravité singulière. Cette passion les fait tomber souvent dans un excès ridicule.

Un défaut commun à tous les habitans de Genève, c’est une haine un peu trop violente contre la religion papiste. Ils se nourrissent avec plaisir dans les idées qui peuvent lui être les plus contraires. Leurs conversations deviennent des espéces d’enthousiasmes dès qu’on leur en parle. Je ne les blâme point de rejetter une croyance qu’ils pensent être défectueuse & erronnée ; mais je voudrois qu’ils agîssent plus philosophiquement, qu’ils réfutassent l’erreur sans haïr celui qui est assez infortuné pour en être infecté.

Je pense qu’on peut regarder tous les hommes comme formant en quelque manière une seule & simple religion, puisqu’ils adorent tous la même divinité, & ne différent entre eux que par le culte & les cérémonies. Heureux sont ceux dont les régles & les préceptes conduisent par le plus court chemin à la félicité : mais parce qu’ils sont plus éclairés que les autres, qu’ils ont plus de moyens pour faire leur salut, ils doivent plaindre plutôt que mépriser ceux qui ont plus de peine qu’eux à parvenir à la voie céleste.

Je t’avouerai, mon cher Monceca, que je suis tenté de regarder le ciel comme un palais superbe, où l’on entre par quatre portes qui regardent les quatre côtés différens du monde.

On peut venir dans ce superbe édifice, de l’Orient, de l’Occident, du Septentrion & du Midi ; mais les chemins qui y conduisent ne sont pas également beaux. Nous autres juifs, nous marchons dans celui de l’Orient que la divinité nous a applani : les nazaréens viennent par celui de l’Occident raboteux & mauvais : les Turcs passent par la route du Septentrion, encore plus gâtée : & toutes les religions qui sont dans les Indes & dans l’Amérique, marchent dans la quatrième remplie de boues & entourée de précipices. Beaucoup de gens se perdent dans ce chemin ; mais cependant il en est qui arrivent au palais celeste, malgré les difficultés d’une route aussi périlleuse.

Les nazaréens papistes & nos rabbins, condamnent ce sentiment. Ils croient que Dieu ne doit point avoir pitié d’une créature qui a tâché de le servir dans une autre religion ; & il est tel moine à Rome qui consentiroit plutôt d’avouer qu’il n’est aucune divinité, que d’accorder une place dans le ciel à quelques nazaréens réformés qui ont donné dans ce monde des exemples de la vertu Ia plus parfaite.

Lorsqu’un Italien veut obtenir quelque chose de sa famille, il la menace de se retirer à Genève, me n’anderò in Ginevra. Un pere de famille qui entend prononcer ces paroles à son fils, n’en est pas moins frappé, que s’il lui disoit, je m’en irai à tous les diables. Il dépendroit des Italiens de perdre aisément la mauvaise opinion qu’ils ont des Genevois. Pour peu qu’ils voulussent s’instruire des mœurs des peuples, ils verroient qu’il en est peu qui en aient d’aussi pures & d’aussi raisonnables que le sont celles de ceux qu’ils croient être des démons vomis de l’enfer. Il n’est aucun milieu dans la décision des Italiens : quiconque n’est pas entiérement de leur croyance, est un vrai gibier de Belzébuth.

Je vais te raconter l’histoire d’un prédicateur Piémontois, que tu croiras inventée à plaisir ; mais je t’assure que j’en été moi-même le témoin. [9]

Il prêchoit sur les peines de l’enfer ; & après avoir compté toutes les chaudieres, les fourches & les tisons de cet infernal séjour : Mes freres, dit-il, vous serez peut-être curieux de sçavoir l’ordre dans lequel Satan fait passer les misérables damnés en revûe, lorsqu’il veut en sçavoir le nombre. Ce démon fait d’abord battre la caisse par Mahomet, qui est son premier tambour. Les juifs commencent à défiler, ayant à leur tête leurs rabbins ; & à mesure qu’ils passent, les diables leur enfoncent les pointes de leurs grandes fourches de fer dans le derrière. Ensuite viennent les Turcs qui reçoivent un châtiment pareil. Les hérétiques arrivent après chargés de chaînes. Des diables leur versent du plomb fondu dans la bouche pour les punir des blasphêmes qu’ils ont proféré pendant leur vie contre les saints, & particuliérement contre S. Julien, le patron de cette église que vous voyez assis dans sa niche, & que vous n’avez pas trop le soin d’entretenir. Je n’ai trouvé que six livres dix sols la semaine passée dans son tronc. Si cela va toujours de même, vous avez grand air, mes chers frères, de faire renchérir le plomb fondu dans l’enfer. Pensez-vous que S. Julien votre patron vous pardonne de le négliger autant que vous faites ? Vous vous trompez fort dans votre calcul. Quant à moi, je lui fournis de l’huile tant que je puis, & il est toujours bien éclairé. Mais voici tantôt la fête du lieu. Qui l’habillera ? Sera-ce moi ? Non, en vérité, je n’en ai pas le pouvoir. Je vous puis protester qu’il montrera le cul au premier jour, si vous ne prenez vos mesures. Cela vous fera un bel honneur, mes freres, lorsque les habitans du voisinage verront combien vous négligez votre patron ! Vous achetez tous les jours des cotillons nouveaux à vos femmes : vous leur donnez ce qu’elles vous demandent. Vous faites fort bien. Mais pensez-vous, lorsqu’on vous jettera une grande cueillerée de plomb fondu dans la bouche, qu’elles aillent vous porter un verre de limonnade pour vous la rafrîchir ? C’est alors que vous vous repentirez d’avoir, par votre négligence, mérité d’être au rang des hérétiques. Ah ! grand S. Julien, direz-vous, que ne vous ai-je donné l’argent que j’ai employé à acheter une dentelle à Catherine ? Que ne vous ai-je fait présent de la piéce d’ètoffe que j’apportai de la foire ! Tous ces regrets seront inutiles, mes freres ; S. Julien ne vous en sçaura aucun gré : c’est à présent que vous vivez qu’il faut lui montrer votre zéle. J’entends que quelques-uns de vous autres se plaignent que les récoltes deviennent mauvaises. Nous n’avons point eu de vin, dites-vous, cette année : nous n’eûmes point de bled il y a deux ans.

Je le crois bien, mes frères. Ce sera bien pis à l’avenir. Pensez-vous bonnement que S. Julien aille demander à Dieu la pluie, le soleil, le froid, le chaud, selon les occasions nécessaires, pour des gens qui lui laissent porter un vieux habit depuis trois ans ? Vous vous trompez, mes freres. Vous serez traités comme les hérétiques, pour qui il n’est aucun salut, & qui sont dévolus en naissant au démon ; en sorte que dès qu’un calviniste ou un luthérien vient en ce monde, le diable l’enregistre dans l’autre sur son livre, comme un bien qui lui est dévolu.

De semblables discours rendent les instructions méprisables, les avilissent & les ravalent. Le temple où la parole de la divinité, doit se faire entendre aux hommes, devient un théâtre de vendeurs d’orviétan. C’est en vain que l’on dit qu’il faut prêcher au menu peuple d’une façon différente de celle dont on parle aux gens éclairés. On peut exprimer une morale pure, & aisée à comprendre, sans farcir les esprits de cent contes ridicules, que l’avarice fait inventer. L’habit neuf de S. Julien que ce prédicateur vouloit acheter, auroit pû lui en produire un à lui-même par-dessus le marché. Mais quoi ! Un prédicateur doit-il, pour un vil intérêt, sortir de son caractère qui lui donne un rang respectable ? Ministre de la parole de Dieu, doit-il la mélanger avec des fables grossieres, capables de scandaliser, non-seulement ceux qui ne sont pas de la croyance nazaréenne, mais même ceux qui en sont le plus persuadés ?

On ne sçauroit trop prendre de précaution pour examiner la science & la capacité de ceux à qui l’on accorde la liberté de prêcher. Ils deviennent les conducteurs de tout un peuple, On doit les regarder comme les principaux objets extérieurs qui produisent les idées dans l’esprit d’un nombre de gens qui ne voient & ne connoissent rien que par eux. Combien importe-t-il donc au bien de la société, que les notions qu’ils leur donnent soient justes & conformes à la droite raison ?

Porte-toi bien, mon cher Monceca, & vis content & heureux.

De Genève, ce…

LETTRE LXIX.

Isaac Onis, à Aaron Monceca, caraïte, autrefois rabbin de Constantinople.

Les vents m’ont été si favorables, mon cher Monceca, que je suis arrivé dans neuf jours de Smyrne à Alexandrie. Cette ville, si fameuse autrefois, célèbre par les grands hommes qu’elle a produits, superbe par la magnificence de ses bâtimens, digne enfin de la gloire de son fondateur, n’est plus qu’un amas confus de ruines informes & de colonnes, de chapiteaux, de bases, de morceaux de corniche, &c. Tous ces restes antiques sont épars & renversés, ensevelis en partie dans le sable, ou employés à des usages bien différens de ceux auxquels les anciens habitans les avoient destinés. Les débris de l’ancienne Alexandrie ne sont point comme ceux de l’ancienne Rome, dont il subsiste encore des morceaux qui conservent une partie de leur première beauté. On peut dire d’Alexandrie ce que Virgile dit de Troye après sa ruine. [10]

On voit les champs & la place où fut bâtie cette superbe ville. Ce phare si fameux, que les anciens comptoient entre les sept merveilles du monde, qui fut bâtie par les ordres de Ptolémée Philadelphe, & construit par Sostrate Guidien, ne subsiste plus aujourd’hui : il est enseveli sous les eaux ; à peine en reste-t-il les moindres traces. On a bâti auprès de ces ruines une tour, qui sert à éclairer les vaisseaux pendant la nuit.

Cet ouvrage a été fait sous les princes mahométans, & n’a rien qui approche de la magnificence & de la splendeur de l’ancien phare, dont le premier étage étoit un vaste corps de logis de marbre blanc. Au-dessus de ce superbe bâtiment s’élevoit une tour quarrée, construite du même marbre, & d’une hauteur extraordinaire.

Avant de te parler des ruines de l’ancienne Alexandrie, des bâtimens de la nouvelle, des pyramides du Caire, & des antiquités qu’on voit dans cette capitale de l’Egypte, je te donnerai une idée générale des habitans de cette contrée ; & en développant le plus qu’il me seroit possible leurs mœurs & leur caractère, je les comparerai avec ceux des anciens Egyptiens.

Je tâcherai de tirer quelque fruit des réflexions que je t’écrirai, & de mettre à profit les soins que je me donnerai. J’entrevois, que j’aurai l’occasion de satisfaire ta curiosité, & que je pourrai t’instruire de bien des choses qui sont échappées à la curiosité des voyageurs.

C’est dans l’Egypte que notre nation s’est formée : c’est dans ce pays, qu’elle a crû & multiplié, & que les promesses que Dieu fit à Abraham ont commencé d’avoir leur effet ; & c’est dans ce même pays, où sont arrivés les premiers miracles du tout-puissant, pour délivrer son peuple de l’esclavage.

L’origine des anciens Egyptiens nous est tout-à-fait inconnue. Leurs dynasties renferment l’histoire fabuleuse de seize à dix-sept mille ans. Toutes les nations ont eu & ont encore le même foible, ou plutôt la même folie qu’eux. Les Ethiopiens, les Chinois réclament la préférence sur l’ancienneté. Les peuples nazaréens, qui sont obligés de fixer la création du monde à-peu-près comme les Hébreux, veulent venir autant qu’il se peut, des anciens peuples. Ils ne sçauroient remonter plus haut que le déluge : mais il tâchent d’inventer des fables qui leur fassent prendre leur origine, dans les tems les plus voisins de cette inondation. Quelques anciens poëtes & historiens François faisoient descendre leur nation en ligne directe d’Astyanax, fils d’Hector. Les dynasties des Egyptiens étant aussi fabuleuses que la prétendue origine des Troyens, il vaut mieux avouer naturellement qu’on ignore la façon dont l’Egypte a été peuplée, & le tems auquel elle l’a été, que de vouloir chercher la vérité dans un nombre de fables, qui n’ont aucune apparence de vérité.

Les Persans, les Grecs, les Romains, les Arabes & les Turcs, ont subjugué tour-à-tour les anciens habitans de l’Egypte, & se sont introduits dans le pays. On appelle aujourd’hui Coptes les descendans des premiers Egyptiens. Ils sont les véritables naturels du pays : leur nombre est extrêmement petit, eu égard à celui des étrangers.

Les guerres civiles des Romains furent les premieres causes de la ruine de l’Egypte. Les empereurs Grecs nazaréens firent périr plusieurs habitans de ce royaume, & persécuterent beaucoup les autres, en haine de l’hérésie de Dioscore, patriarche d’Alexandrie, dont la nation Egyptienne avoit embrassé la doctrine, qu’elle suit encore.

Les princes Arabes & Sarrazins acheverent presque de détruire les anciens Egyptiens : ensorte qu’aujourd’hui la langue Copte n’est plus entendue par les Coptes mêmes : le dernier qui la sçavoit, étant mort depuis quelques années.

Voilà un idiome dont les livres & les écrits nous sont inconnus pour toujours. C’est ainsi qu’a fini autrefois la connoissance des hiérogliphes : & sans le secours de l’imprimerie, peut-être le Grec eût-il eu le même sort dans la suite des tems. Le nombre des Turcs & des Juifs augmente tous les jours à Constantinople : celui des Grecs diminue à vûe d’œil. Depuis long-tems, le Grec moderne n’a rien de commun avec l’ancien, ou du moins très-peu de chose. Peu-à-peu tout le monde écrira en Turc dans le Levant ; les caractères Grecs ne seront peut-être connus dans cinq cent ans d’ici, que des habiles nazaréens Anglois, François, Allemands, Hollandois. Les anciens habitans de la Grèce n’en auront aucun usage, comme ils n’en ont point de l’ancienne langue, qu’ils ont déja cessé de parler.

Outre les Coptes, il y a encore deux sortes d’habitans en Egypte : on appelle les premiers, Bédouïns fixes, & les seconds,Bédouïns errans. Les Bédouïns fixes habitent les villages & les maisons de campagne : on doit les regarder comme les paysans du pays. Les Bédouïns errans menent la même vie que les anciens patriarches : ils vivent sous leurs tentes, du lait de leurs bestiaux, & changent d’habitations, à mesure que les pâturages leur manquent. Ils campent toujours dans les endroits où ils peuvent trouver facilement de l’eau : quelques-uns se tiennent auprès des montagnes ; & les autres auprès des endroits habités.

Les Turcs ont beaucoup d’égard pour les Bédouïns errans. Ils leur abandonnent des terres pour les cultiver, dans la vûe de n’avoir rien à démêler avec des gens qui peuvent faire beaucoup de mal, sans qu’on puisse leur en faire aucun. Il leur est fort aisé de n’avoir rien à craindre du ressentiment des Turcs, ils se retirent à cent lieues dans les déserts, où il leur est très-aisé de subsister par la connoissance qu’ils ont des puits, & par leur frugalité. Ils ne sont point empêchés dans leur marche, par la quantité de leur bagage ; leurs chameaux portant leurs tentes & leurs nattes de jonc. Ce sont-là leurs meubles, leurs lits, leurs palais & leurs temples.

Ces peuples, mon cher Monceca, estiment plus leur vie champêtre, que les courtisans n’idolâtrent le faste & l’embarras de la cour. [11]

Chez eux l’âge d’or vit encore : leur bétail leur fournit les mets les plus délicats ; & ce même bétail pourvoit à leurs autres besoins. La laine de leurs moutons suffit pour les vétir. Ils en font une étoffe, qui les garantit des injures de l’air. Ils regardent comme insensés des hommes qui construisent des palais immenses, & qui croient encore y être logés à l’étroit. Les soins, les chagrins, disent-ils, n’habitent-ils pas dans ces somptueux édifices ? Si l’homme n’y est pas plus content & plus satisfait que sous nos tentes, pourquoi nous donnerions-nous la peine de les construire ?

Les hommes, mon cher Monceca, en batissant des villes, se sont rendus esclaves les uns des autres : ils ont été obligés d’accorder des droits à de simples particuliers, qui forment les chaînes dont ils se sont eux-mêmes liés. Ces bastions, ces citadelles, ces fortifications, sont devenues dans les suites aussi nuisibles aux peuples, qu’ils les croyoient utiles pour les garantir de leur ennemis. Ceux à qui l’on avoit confié ces défenses, les ont fait servir à s’emparer de l’absolu pouvoir ; & les premiers hommes qui ont habité dans les villes, ont été les premiers esclaves.

Les Bédouïns, pour conserver leur liberté, n’ont pas besoin d’assembler leurs états-généraux. Il n’est chez eux aucune dispute, aucune guerre civile ; ils trouvent partout des pâturages & de l’eau ; & voilà leurs plus précieux trésors. Leur industrie, leur frugalité, leur fournissent le reste. Il n’est chez eux aucun différend sur la religion : point de docteurs & de théologiens toujours prêts à disputer. Si les plus zélés jansénistes & molinistes, dont tu m’as souvent parlé dans tes lettres, fussent nés Bédouïns, ils eussent passé leur vie sans être agités par les fureurs d’un parti toujours prêt à perdre celui qui lui est opposé.

Chez ces peuples heureux, il n’est point, mon cher Monceca, de tente entourée de fossés, gardée par des soldats, & destinée à renfermer des prisonniers d’état. Les Bédouïns n’éleverent jamais de palais à la vengeance : ils ne firent point un crime à leurs confrères de penser d’une manière différente de la leur ; & chacun d’eux eut toujours la liberté de prier la divinité en Turc, en Arabe, ou en Persan, en François même, si la fantaisie leur en prenoit.

Un ennemi, quelque puissant qu’il soit, ne sçauroit, à l’aide d’un morceau de papier, obtenu de la faveur d’un ministre Bédouïn, ordonner à un particulier de quitter sa tente, sa famille & son troupeau, pour se rendre sur les confins de l’Ethiopie, & y rester jusqu’à nouvel ordre.

Un moufti Bédouïn ne va point escorté de soldats faire signer de tente en tente une profession de foi mahométane, construite dans un certain arrangement de paroles, en quoi consiste toute sa vertu.

Ce peuple ignore les édits, les nouveaux réglemens, les diminutions & les augmentations des espéces. Jamais Bédouïn ne s’est couché avec cent mille écus de bien, & levé sans un sol. Sa plus grande perte ne va pas au-delà de quelque mouton qu’un loup peut lui enlever pendant la nuit. Il ne paye aucun impôt lorsqu’il vient au monde, & lorsqu’il en sort.

Les procureurs, les avocats & les différens degrés de jurisdictions subalternes, inférieures & souveraines, sont inconnues aux heureux Bédouins. Un procès ne dure jamais plus de vingt-quatre heures entre deux particuliers. L’ancien de la tribu juge sur le champ & sans épices le différend. Ces peuples ne sçauroient croire qu’une affaire traîne quelquefois cent ans dans les familles des nazaréens, & généralement tous les Turcs regardent ce discours comme inventé pour montrer la lenteur de la justice. Il est vrai cependant qu’il y a plusieurs différends qui ne sont point terminés dans le cours d’un siécle. Un négociant François m’a assuré à Constantinople qu’il poursuivoit au parlement de Grenoble un procès qui duroit depuis cent vingt ans.

Quelle ridiculité, mon cher Monceca, ou plutôt quelle avarice ! Quoi, pour terminer le différend de deux hommes, il faut plus de tems qu’ils n’en sçauroient vivre ? Pour dire un tel héritage doit appartenir à Jacob, ou à Isaac, cent vingt ans ne suffisent pas ?

Heureux les Bédouins, qui, conservant encore les premières impressions de la nature, n’ont point offusqué leur raison par des coutumes aussi ridicules !

J’ai parlé souvent à des nazaréens de la longueur de leurs procès. Ils pensent la justifier, en répondant que la justice est très-lente chez eux ; mais qu’elle est bonne & rendue avec beaucoup de prudence. Eh quoi ! pour juger un affaire prudemment, faut-il employer des siécles ? Faut-il qu’un même procès soit examiné par trois ou quatre générations, & que les juges, de pere en fils, laissent à leurs enfans certaines affaires, dont les épices sont une partie du revenu de la famille ? Pour juger sainement un procès, est-il nécessaire de ruiner totalement les deux parties, & d’absorber en frais de justice, au-delà de la somme dont il s’agit ? Les nazaréens, mon cher Monceca, tâchent en vain d’excuser les défauts & les lenteurs de leurs tribunaux judiciaires par leur équité. Leurs peintres peignent la Justice une balance à la main. Mais elle penche souvent du côté le plus pécunieux ; ou du moins, bien des gens s’en plaignent. Il n’est aucun particulier qui ne tremble, lorsqu’il a quelque démêlé avec un seigneur dont le crédit est puissant. Mauvaise marque de l’opinion que les peuples ont de l’intégrité de leurs juges. Il n’en va pas de même chez les Bédouins errans. Les chefs rendent justice à celui qui n’a que cent moutons, comme à celui qui en possède deux mille ; & il arrive peu souvent qu’après la décision, celui qu’on a condamné se plaigne, & fasse craindre aux autres d’essuyer le même jugement.

Porte-toi bien, mon cher Monceca, & que le Dieu de nos peres te comble de prospérités.

D’Alexandrie, ce…

LETTRE LXX.

Aaron Monceca, à Isaac Onis, caraïte, autrefois rabbin de Constantinople.

Ta lettre, mon cher Isaac, m’a fait beaucoup de plaisir. J’en ai trouvé les réflexions sensées & utiles ; & je regarderai comme un grand bonheur, si tu veux bien continuer de me donner des éclaircissemens sur les choses qui te paroîtront en Egypte dignes de la curiosité & de l’attention d’un philosophe.

Les ruines d’Alexandrie,quelque éparses & ensevelies qu’elles soient, donnent toujours une grande idée de l’ancienne splendeur de cette ville. Ces morceaux de marbre qu’on y apperçoit, ces chapiteaux, tout renversés qu’ils sont, offrent encore quelque chose de noble à l’imagination. L’esprit se représente, par ces restes superbes, la grandeur & la magnificence des bâtimens, lorsqu’ils étoient dans leur entier.

Si Paris, & la plûpart des villes de la France venoient à être détruites, cinq cens ans après on auroit peine à découvrir quelques traces des plus superbes bâtimens. Le défaut du marbre enseveliroit bien-tôt les édifices déja ébranlés. La pierre ne résiste aux rigueurs du tems, que lorsqu’elle est jointe avec plusieurs autres : mais dès qu’elle est séparée du corps du bâtiment, elle perd bientôt la forme que lui avoit donnée la main de l’ouvrier. Il n’est aucune colonne de marbre à Paris dans les édifices publics. Versailles, où Louis XIV a dépensé des sommes immenses, contient moins de marbre, si l’on en excepte les statues, que le palais d’un simple Génois. La sculpture de la façade du Louvre est déja rongée & endommagée par le tems ; & cet édifice n’est pas encore achevé.

Les ruines des villes de l’Archipel arrêtent depuis plusieurs siécles la curiosité des voyageurs. Les Turcs cependant les diminuent tous les jours, & en enlevent une quantité prodigieuse de marbre. Combien devoit-il donc y en avoir dans les commencemens ? La mosquée du sultan Achmet a été bâtie uniquement des pierres qu’on a apportées des ruines de Troie. Les colonnes qui forment le péristile de ce temple, & qui sont au nombre de cent trente, ont été trouvées toutes entières dans les champs de cette ancienne ville. Pendant près de deux cent ans, les Turcs n’avoient point d’autres boulets pour les canons des Dardanelles, que les chapiteaux Corinthiens, & les colonnes qu’ils brisoient & tailloient ensuite pour s’en servir à cet usage. Quelle quantité immense d’édifices, uniquement construits en marbre, ne devoit-il pas y avoir dans la Grèce ? Que d’arcs de triomphe, de portiques, de péristiles, de fontaines, de colonnes ? Rome avoit moins de bâtimens superbes que la Grèce, si nous en jugeons par la quantité de marbres & des morceaux d’architecture échappés à la fureur des tems.

Je conviens que le Tibre doit posséder des richesses immenses, & qu’il faut qu’il y ait plus de statues dans son lit, qu’il n’y en a aujourd’hui dans Rome : mais tous ces trésors nous sont cachés, & nous ne pouvons pas juger de ce que nous ne voyons pas.

Nos freres, les juifs de Rome, offrirent, il y a environ quarante ans, vingt millions au souverain pontife, pour obtenir de lui la permission de fouiller dans le Tibre & d’en détourner le cours pendant l’espace de six mois. Ils auroient fait leurs recherches une lieue au-dessus de Rome, & une au-dessous. Il est bien certain que dans ces deux lieues de terrein, ils eussent trouvé dix fois le prix de leur argent. Cependant, comme ils risquoient, disoient-ils, de perdre leurs vingt millions, ils demandoient, pour avoir plus d’aisance dans leur travail, de détourner le Tibre pendant l’été. Cette clause leur fit refuser leur requête. Vingt millons étoient fort tentans : on mit plusieurs fois la chose en délibération ; mais enfin on jugea que les grandes chaleurs qui attireroient les exhalaisons du terrein desséchés causeroient des maladies pestilentielles, & l’on ne voulut point leur permettre de fouiller. Pour moi, mon cher Isaac, je crois que la crainte des maladies ne fut que le prétexte dont on se servit pour couvrir les véritables raisons de ce refus. Les juifs auroient vendu toutes les richesses, les statues, les bronzes, les médailles, les colonnes qu’ils auroient trouvées, hors de Rome ; personne dans cette ville n’étant assez pécunieux pour les payer au même prix, que bien des princes souverains & des riches particuliers étrangers en eussent donné. La même politique a fait défendre de sortir les tableaux & les statues de Rome. Sans cette sage ordonnance, il y a long-tems que cette ville seroit dépouillée d’un nombre de belles choses que les nobles & les bourgeois eussent vendues : & peu-à-peu, les étrangers possédant chez eux ce qui les attiroit à Rome, n’y seroient plus accourus, ce qui lui eût porté un notable préjudice. On est si rigide sur ce réglement, que les grands-ducs de Toscane n’ont jamais pû obtenir de sortir l’Hercule antique de leur palais, pour le faire transporter dans leurs états.

Louis XIV, dans le tems de sa plus grande magnificence, fit acheter à Rome une partie des antiques qui sont dans la galerie de Versailles. Ce fut Poussin, peintre illustre, & sujet de ce monarque, qui fut chargé de les envoyer en France.

Le souverain pontife, ne pouvant faire autrement, y donna son consentement : mais on fut obligé, pour ménager l’esprit du peuple, & éviter une sédition, de les embarquer pendant la nuit, à l’insçu de tout le monde. Il est vrai que si Louis XIV avoit voulu, il eût pû obliger les magistrats Romains à les lui envoyer eux-mêmes : il étoit pour lors assez craint dans Rome, pour qu’on n’eût osé le lui refuser ; mais il voulut bien qu’on évitât toutes les discussions. Lorsqu’on n’agit pas avec vigueur, les Romains les rendent éternelles : & il faut plus de tems pour terminer avec eux le moindre incident, que pour conclurre la paix universelle dans toute l’Europe. Il semble que l’esprit de vétille & de chicane soit le partage des prêtres nazaréens. Personne n’est plus atteint de ce défaut que les jansénistes & les molinistes. Lorsqu’ils ne peuvent disputer contre leurs ennemis & les contrarier, ils cherchent querelle à leurs frères & à leurs partisans. En voici un exemple récent.

Le pontife de Paris, dont je ne t’ai point encore parlé dans mes lettres, est fort haï des Jansénistes : ils ont affecté de noircir sa réputation par des libelles diffamatoires : mais les honnêtes gens ne se sont point laissés prévenir à ces invectives. Ce pontife est un fort galant homme. Il avoit gouverné avant d’être à Paris, une autre église, où il étoit aimé universellement, même des jansénistes. Il fut élevé à la première dignité ecclésiastique du royaume, & devint la victime de son rang. Obligé de tenir ferme contre tous les efforts du parti janséniste, il regretta bien-tôt la paix qu’il goûtoit dans son ancien diocèse. Cependant, il chercha à adoucir les esprits le plus qu’il lui fut possible. Ennemi des voies de fait & de la rigueur, il eût souhaité qu’on eût voulu entrer sincèrement en accommodement. Mais le bon homme connoissoit peu les gens à qui il avoit affaire. Les jansénistes étoient si outrés contre lui, qu’ils lui reprochoient même de trop manger ; comme si l’appétit de ce prélat eût été un crime, & qu’il fût de l’essence des justes d’avoir l’estomac étroit. Il comprit enfin que tout ce qu’il feroit ne serviroit de rien, & il laissa les choses aller leur cours. On se plaignoit dans son diocèse depuis longtems, du peu de règle qu’il y avoit dans un livre que les nazaréens appellent bréviaire.

C’est un ramas de pseaumes du prophete-roi, entremêlé de quelques prieres de leur façon. Ce pontife ordonna à des gens sçavans dans la loi nazaréenne, de composer un nouveau bréviare. Quand on y travailloit, tous les jansénistes mumuroient & pestoient contre le livre & ceux qui le composoient. Les molinistes, au contraire, publioient par-tout que l’ouvrage qu’on alloit voir paroître, étoit excellent. Il a paru, & par un plaisant accident, les jansénistes l’ont reçu avec beaucoup de respect, & les molinistes ont déclamé contre avec beaucoup de force. Ils ont rempli Paris d’écrits séditieux. Deux certains prêtres [12] ont protesté solemnellement qu’ils n’abandonneroient point leur ancien bréviaire : un sur-tout [13] a fait le diable à quatre.

C’est un fanatique, qui pourroit bien un jour introduire chez les molinistes les convulsions des jansénistes. Il dit que le nouveau bréviaire est un livre rempli d’erreurs dangereuses : qu’il est digne du feu : que son pontife avoit apparemment l’estomac trop plein lorsqu’il l’a approuvé ; & ce qu’il appelle du pontife-après-dîné au pontife à jeun. Le parlement n’a pas trouvé ses raisons fort excellentes : il a soutenu que le bréviaire étoit beau & bon ; & que comme tel, il devoit être reçu. Cette cour souveraine a condamné ensuite certain écrit qu’on soupçonnoit fort de partir de la main du prêtre fanatique, à être lacéré & brûlé par la main du bourreau. Cependant l’affaire du bréviaire n’est point finie. Les molinistes outrés disent, qu’il ne vaut rien, & que l’arrêt du parlement ne sçauroit rendre bonne une marchandise gâtée. Ils comparent ce livre à du lard rance, capable de gâter la meilleure sausse. Ainsi, disent-ils, le livre peut empoisonner l’ame la plus saine. Je ne sçais où ces nazaréens ont été chercher cette comparaison : car elle est tout-à-fait dans le goût Hébraïque ; & c’est ce que pourroit dire de plus expressif un juif, vû l’horreur que nous avons naturellement pour le cochon, animal immonde & dont la chair nous est défendue par notre sainte loi.

Il n’y a rien de nouveau à Paris que la dispute sur ce bréviaire. J’aurai soin de t’instruire de la façon dont elle finira.

Il y a apparence que les prêtres seront obligés de céder ; car les juges séculiers ont une façon de les punir qui leur est très-sensible. Ils les privent de leur revenu ; & l’intérêt est si cher aux eccclésiastiques que c’est le seul moyen pour les réduire au point où on veut les amener.

Celui qui s’est déclaré le plus ouvertement contre l’introduction de ce nouveau livre, a particulièrement la réputation d’être fort attaché à l’argent. Il fait bâtir un temple magnifique ; mais l’on prétend qu’il lui vaut à lui encore plus qu’aux ouvriers qu’il fait travailler. Sous le spécieux prétexte de ramasser pour subvenir aux frais de la bâtisse & de la décoration de cet édifice, il reçoit de toutes mains. Il n’est rien pour lui, ni trop chaud ni trop froid. L’argent est toujours argent, de quelque côté qu’il lui vienne. Je suis assuré qu’il ne se feroit point une peine de recevoir le profit des femmes publiques de Paris, si l’on vouloit lui permettre de mettre un impôt sur leur commerce. Il bâtiroit son temple comme cette fameuse courtisanne Egyptienne bâtit une des pyramides d’Egypte, du revenu des amans auxquels elles accorda ses faveurs.

Tu seras peut-être étonné, mon cher Isaac, de l’obstination de cet ecclésiastique à vouloir lui seul se distinguer de tous ses confreres. Il espère, par sa rébellion, faire sa cour au souverain pontife. C’est par ces coups d’éclat qu’un simple particulier se fait connoître, & qu’il rend son nom considérable parmi les frénétiques du parti qu’il a embrassé. La cour de Rome récompense tôt ou tard ce zèle aveugle, & l’on ne fait jamais rien inutilement pour elle. C’est ainsi que les entreprises les plus criminelles sont souvent les mieux récompensées. On voit en tous lieux, & sur-tout parmi les ecclésiastiques, de ces nouveaux Erostrates, qui, pour illustrer leur nom, mettent tout en feu, & causent des troubles subits dans les tems les plus calmes.

Il y a quelques années qu’un pontife outré moliniste [14], publia un écrit contraire au respect qu’il devoit au roi son maître & au bien de la patrie.

On soupçonna les jésuites d’avoir occasionné cette démarche, quoiqu’ils n’y eussent aucune part. Le pontife l’ayant appris, déclara publiquement, que bien loin que ces religieux eussent quelque part à l’ouvrage qu’il avoit donné au public, ils avoient fait ce qu’ils avoient pu pour l’empêcher. Je n’en doute pas. Les jésuites sont les plus outrés molinistes ; mais ils sont les plus politiques. Les sottises que font ceux qui leur sont attachés, les décréditent beaucoup. S’ils étoient toujours les maîtres de retenir les esprits, il est bien des sottises que ne feroient point les molinistes subalternes. Mais quelque prévoyance qu’aient les officiers généraux d’une armée, il est impossible qu’ils puissent empêcher la folie d’un soldat, d’un vivandier, ou d’un simple goujat.

Porte-toi bien, mon cher Isaac, & que le Dieu de nos peres te comble de richesses.

De Paris, ce…

LETTRE LXXI.

Aaron Monceca, à Isaac Onis, caraïte, ancien rabbin de Constantinople.

Les nouvelles de Corse, mon cher Isaac, varient beaucoup ; & l’on commence à douter de la réussite des projets du prétendu roi Théodore. L’argent lui manque : le secours qu’on lui avoit promis n’arrive point. Il s’est formé un troisiéme parti dans le pays ; & les Génois espérent de voir bientôt leurs affaires rétablies, ou du moins le publient-ils de même. Je te dirai, mon cher Isaac, qu’après avoir raisonné long-tems sur ce qui se passe en Corse, j’avoue de bonne foi que je n’y comprens rien. Je parle ici tous les jours à plusieurs politiques qui font de grands raisonnemens. Ils expliquent le dénouement de cette aventure avec autant d’assurance que s’ils étoient instruits des secrettes particularités. Ils prétendent connoître le fameux enchanteur qui protége ce chevalier errant ; ils sçavent d’où lui viennent les secours qu’il a eus ; ils font le détail de ceux qu’il doit encore avoir. Mais après les avoir oui parler pendant long-tems, lorsqu’on vient à réfléchir sur leurs discours, on voit que leurs foibles conjectures s’évanouissent & ne peuvent soutenir la voie de l’examen.

Si l’on considère Théodore comme un aventurier ; si l’on croit de lui ce qu’en débitent les Génois, son arrivée en Corse est quelque chose d’aussi extraordinaire que la haute élévation de Tamerlan, que quelques auteurs Arabes ont prétendu être fils d’un pâtre.

Il est même beaucoup moins surprenant qu’un simple soldat Tartare devienne le maître & le chef de sa nation, qu’il ne l’est de voir un particulier, un homme ordinaire, se faire déclarer roi au milieu de l’Europe, à la vûe d’un grand nombre de princes, jaloux de la grandeur & de la majesté de leur rang, qui seroit ravalée si un aventurier reconnu pour tel, devenoit leur égal. Car enfin, si par hazard les Génois venoient à être chassés entiérement de l’isle de Corse, & que Théodore fût reconnu par tous les habitans pour leur maître & souverain seigneur, je demande ce que feroient alors les puissances souveraines de l’Europe. Des monarques, tels que l’empereur & le roi de France, pourroient-ils se résoudre à reconnoître jamais pour légitime souverain un roi couronné par la révolte, fabriqué par le crime & qui, avant d’être souverain, deshonora, à ce que l’on prétend, le caractère de gentil-homme ? Je ne crois pas qu’il y ait personne assez fou pour se figurer, que ces princes tinssent une pareille conduite. Mais, d’un autre côté, Théodore auroit des états, des sujets, des vaisseaux, des ports, des villes, &c. Quand on auroit des affaires à démêler avec lui, sur quel pied les traiteroit-on ? Et il seroit impossible qu’on n’en eût. La France même y seroit forcée, par la situation de la Corse. Car il est peu de bâtimens partant de Marseille pour le Levant, qui ne mouillent, en allant ou venant sur les côtes de Corse.

Plusieurs personnes tranchent toutes ces difficultés, & disent que dès que Théodore seroit maître & possesseur paisible de son pays, un autre puissance l’en expulseroit. Je demande si la bonne politique peut consentir à ce raisonnement ? Je pense qu’elle y est tout-àfait contraire, & qu’à moins qu’on n’eût prévenu entre les puissances de l’Europe toutes ces difficultés, avant de vouloir expulser Théodore : celui qui en feroit l’entreprise trouveroit dans son chemin plusieurs princes prêts à s’y opposer. Mais, disent certaines gens, tout est déja réglé, tout est conclu ; on sçait à quoi s’en tenir. C’est ce que j’examinerai dans la suite, & je trouve cette opinion remplie de difficultés. Je regarde actuellement (en supposant que Théodore agisse pour lui seul) quels seroient les obstacles que rencontreroit la puissance qui voudroit le chasser de Corse, s’il en étoit une fois paisible possesseur.

Je veux que ce soit l’Espagne. L’intérêt de la France s’oppose fortement à souffrir que cette nation ait un état, des villes, plusieurs ports, qui bloquent entièrement ceux de Marseille, de Toulon & d’Antibes. Avec deux frégates de vingt piéces de canon, dès que les Espagnols auroient la guerre avec la France, ils romproient absolument le commerce du Levant. Dans une tempête, les vaisseaux marchands seroient obligés d’aller chercher un azyle dans des ports très-éloignés, & quelquefois n’en pourroient pas trouver, sur-tout si le vent les empêchoit d’approcher la côte d’Italie. L’isle de Corse entre les mains d’une puissance aussi redoutable que l’Espagne, deviendroit aussi pernicieuse au commerce de Marseille, que les François en tems de guerre seroient incommodes aux Catalans, s’ils étoient les maîtres de l’isle de Majorque. Je te prie, mon cher Isaac, de jetter les yeux sur une carte géographique, & tu te convaincras toi-même de la vérité de mon sentiment.

La France ne seroit pas la seule puissance intéressée à ne point souffrir que les Espagnols eussent l’isle de Corse. Le roi de Sardaigne, sans doute, n’y consentiroit qu’avec peine. Nice, Ville-Franche, & les autres places maritimes qu’il a, ne sont déja que trop gênées & contraintes par la France. Je ne crois pas qu’il se souciât, d’avoir encore un voisin aussi incommode. Quelques politiques veulent qu’on consentît aisément que le roi de Sardaigne s’emparât de l’isle de Corse. Mais la France a la même raison de s’opposer aux Piémontois qu’aux Espagnols. Quoique les premiers soient beaucoup moins puissans, ils deviendroient très-incommodes à la France, dès qu’ils seroient unis avec d’autres alliés ligués contre elle. Que seroit-il arrivé à Toulon & à la Provence entière, si les Anglois & les Hollandois eussent été les maîtres de former des magasins, & d’avoir un nombre de villes & des ports à quarante lieues de Provence, & de pouvoir y venir dans vingt-quatre heures mouiller avec une escadre, toutes & quantes fois ils auroient voulu ?

Si la France a presqu’autant d’intérêt que l’Espagne à voir le Port-Mahon hors des mains des Anglois, combien est-elle plus intéressée à ne point laisser établir une puissance redoutable dans des ports qui bloquent tous ceux qu’elle a dans la Méditerrannée ?

Quelques personnes croient qu’elle souffriroit sans peine que ces ports fussent au roi de Naples & de Sicile. Ce raisonnement est si foible qu’il se réfute soi-même. L’union des cours de Naples & de Madrid est si étroite, leurs intérêts sont si unis ensemble, que les mêmes raisons qui sont contre les Espagnols sont contre les Napolitains. D’ailleurs, tous les hommes sont mortels : la Divinité n’a pas exempté les souverains des loix du trépas. Si, par malheur, le prince des Asturies, qui n’a point d’enfans, venoit à mourir, ne voilà-t-il pas ces ports entre les mains de l’Espagne, &, par conséquent, d’une puissance dont les forces sont à craindre ? Mais, dira-t-on, qui sçait si par des articles secrets des mêmes traités qui rendroient les Napolitains maîtres de ce pays, ils ne seroient pas obligés de l’abandonner à un autre prince dès le moment que leur souverain deviendroit roi d’Espagne ? A cela je répons, qu’un habile politique ne doit point s’assurer sur la foi des restitutions. Les conseils des princes sont aussi fertiles en excuses que la société des jésuites. Les prétextes plausibles ne leur manquent point : ils usent du privilége de la direction d’intention. Les Anglois sur ce point sont, depuis quelques tems, devenus très-jésuites, & je crois qu’ils ont pris plusieurs raisons de ces révérends peres sur l’article de Gibraltar & de Port-Mahon. Que ne pourroient point faire des Espagnols naturellement portés à suivre la direction jésuitique ?

Voilà, mon cher Isaac, quelles sont les raisons qui me font soupçonner que Théodore agit de son chef, sans être dirigé par un premier mobile. L’argent qui lui manque, le peu de troupes qu’il a, la lenteur avec laquelle il se conduit, n’ayant pas fait encore une seule action qui puisse décider quelque chose : tout cela me confirme dans mon sentiment.

Mais d’un autre côté, lorsque je viens à considérer que le baron de Newhoff étoit esclave il y a deux ans, qu’il étoit malade dans un hôpital il y en a trois, qu’il a mangé & consumé depuis longtems son bien de patrimoine, & que je le vois arriver en Corse avec des caisses remplies de pieces d’or, & avec huit canons de fonte, dont le moindre coûte plus de deux mille écus, je ne sçais plus à quoi m’en tenir.

On ne trouve point deux ou trois cens mille livres à emprunter sur des frêles espérances, & qui paroissent ridicules à quiconque veut les examiner. Comment donc le baron de Newhoff a-t-il pû ramasser les secours qu’il a donnés aux Corses ? S’il ne les a pas trouvés chez de simples particuliers, il faut nécessairement qu’il les ait eu par le moyen de quelque souverain : & si c’est un souverain qui l’assiste, qui le soutient, qui le protége, pourquoi l’abandonne-t-il au besoin ? Pourquoi le laisse-t-il manquer d’argent & le met-il au risque d’employer inutilement les premières sommes qu’il lui a données ?

Ce sont-là des réflexions dans lesquelles l’esprit se perd & s’égare dès qu’il veut les approfondir. Les politiques croyent développer aisément tous ces secrets. Quant à moi, j’avoue de bonne-foi, que je n’y comprens rien, ou du moins bien peu de chose. Peut-être ceux qui croient les sçavoir les ignorent-ils ainsi que moi ; mais ils ont moins de bonne-foi, & veulent donner leurs conjectures pour des réalités. C’est assez-là le défaut de tous les politiques : rien ne les arrête ; & ils trouvent aisément des raisons pour résoudre les difficultés les plus grandes. Ils pénètrent dans les cabinets des princes : ils sçavent ce qui s’y passe de plus caché ; & ils annoncent & prédisent la fin d’une guerre qui ne fait que commencer. Ils règlent enfin toutes les cours de l’Europe. Par malheur pour eux & pour leurs prédictions, ils sont aussi fautifs que les faiseurs d’almanachs.

Le tems, mon cher Isaac, démêlera le chaos confus d’idées que forment les hommes sur l’entreprise du baron de Newhoff. En attendant, suspendons notre jugement. Il y a dix ou douze personnes en Europe qui sçavent le secret de cette affaire : & elles doivent s’amuser infiniment des discours qu’elles entendent faire. Nous aurons un jour le même avantage qu’elles ont à présent. Lorsque la fusée sera démêlée, nous pourrons nous amuser à notre tour des vaines conjectures qu’on forme à présent.

Dès que je sçaurai quelque chose de nouveau, je te l’écrirai ; & j’aurai soin de m’informer exactement de ce qui pourra m’éclaircir. Au reste, on dit ici que ledit seigneur Théodore traite ses nouveaux sujets avec beaucoup de rigueur ; ceux sur-tout qu’il soupçonne lui être opposés. Le simple soupçon est un crime chez lui que la mort seule peut expier.

Il a fait arquebuser quatre des principaux de ceux qui lui étoient contraires. Je pense qu’il eût beaucoup mieux fait de leur accorder leur grace. Sa générosité lui eût gagné beaucoup plus de cœurs qu’une crainte servile n’en tiendra dans le respect & dans la servitude.

Je crois que dans les guerres civiles le sang qu’on fait verser sur les échaffauds, produit le même effet que celui des premiers nazaréens, que les empereurs payens répandoient avec tant de fureur. Plus on en égorgeoit, & plus le nombre en augmentoit. La même chose arrive dans les guerres civiles. L’esprit de parti s’échauffe par le meurtre & le carnage ; la mort d’un particulier détermine cent personnes à embrasser son parti. La haine est le partage du meurtrier ; la pitié de celui qui périt. La mort du fameux amiral de Coligni & des autres protestans, ne servit qu’a donner un plus grand nombre de partisans à Henri IV. Les pertes que les cantons catholiques firent dans leur dernière guerre, les a unis plus que jamais ensemble. Depuis l’abolition entière de la religion nazaréenne papiste en Irlande, le nombre des nazaréens de cette croyance est plutôt accru que diminué. La déposition du pontife de la ville de Sénez dans le concile d’Embrun, a beaucoup augmenté le nombre des jansénistes en France. On ramène beaucoup plutôt les esprits par la douceur, que par des voies violentes & sanguinaires. Le caractère cruel de Philippe Il a porté le premier coup à la monarchie d’Espagne : il lui a fait perdre les pays qui forment aujourd’hui la république de Hollande.

Porte-toi bien, mon cher Isaac, & que le Dieu de nos peres te comble de prospérités.

De Paris, ce…

LETTRE LXXII.

Mes affaires m’ont obligé d’aller passer quelques jours à Lausanne, avant de pouvoir continuer ma route par Lyon & par le Languedoc, pour me rendre, le plûtot qu’il me sera possible, à Lisbonne. J’ai reçu des passeports des cours d’Espagne & de Portugal pour six mois de tems. Ainsi je pourrai finir tranquillement mes affaires, sans être troublé par la crainte des prêtres & de l’inquisition.

Samuel Pinaro m’a fait obtenir un brevet d’agent extraordinaire de la République de Gènes, pendant le séjour que je serai à Lisbonne ; & ce titre me donne un caractère qui me met dans une entière sûreté. Je ne doute pas que je ne découvre bien des choses dans le voyage que je vais faire, qui pourront donner lieu à des réflexions philosophiques ; & je t’écrirai d’Espagne avec autant d’assiduité que je t’ai écrit d’Italie.

J’ai peu de chose à présent à t’apprendre. Lausanne est une ville assez jolie. C’est la capitale du pays de Vaud, dans le canton,de Berne. On y vit beaucoup plus à Ia Françoise que dans les autres. Cependant les habitans ont en général les manières & les modes de leurs confrères. Ce pays ne produit aussi que ce que produisent les autres cantons. Le vin y est assez bon. Le lac & les rivières abondent en toute sorte de poissons. On n’y manque pas d’oiseaux & de toutes les autres choses nécessaires à la vie. La nature dans ce climat fournit aux hommes tout ce qui leur est utile : elle n’est avare que des choses qui introduisent le luxe & et autorisent la débauche.

Les Suisses sont endurcis à toutes les incommodités de la faim & de la soif, du froid & du chaud. Ils se nourrissent à peu de fraix ; leur principale nourriture étant du lait & du fromage. Chez eux les cuisiniers sont des gens inutiles ou fort peu employés. Ils ignorent l’art de composer des poisons pernicieux à la santé & à la durée de la vie, sous le nom de ragoûts fins & de mets délicats. Leurs maisons sont médiocres, & leurs meubles tiennent de la simplicité des premiers siécles. Leurs habits, faits pour leur utilité, & non pour éblouir les yeux de ceux qui les regardent, sont proportionnés au reste. Tant de vertus sont obscurcies par un défaut considérable : ils sont ivrognes au souverain dégré. Ils passent quelquefois des jours & des nuits à des débauches continuelles ; & l’on ne peut espérer de gagner une place dans leur cœur, sans avoir le verre à la main. L’amitié chez eux se cimente par le vin. Celui qui boit le plus, passe en Suisse pour être le plus aimable. Un homme, dont l’estomac contient six ou sept bouteilles de vin, est aussi recherché dans leurs fêtes, qu’un poëte ou un auteur gracieux l’est en France dans les parties de plaisir.

Chapelle & S. Evremond n’eussent été en Suisse que deux misérables faquins, indignes des bonnes compagnies.

Quelque plaisir que les Suisses prennent à boire, dès qu’ils ont fini leurs débauches, ils reprennent leurs occupations, & redoublent leur industrie & leur diligence pour regagner ce qu’ils ont dépensé. Ils travaillent pour boire, dit un auteur moderne, & boivent pour mieux travailler dans la suite. L’inclination qu’ils ont pour le vin ne les empêche pas d’être prudens & circonspects dans les affaires publiques & particulieres. Il faut que les fumées de Bacchus ayent moins d’ascendant sur leurs cerveaux que sur ceux des autres peuples ; car il n’est aucune négociation, aucun accommodement, aucun bail, aucun contrat, qui ne se fasse le verre à la main ; & qui ne soit arrosé de la liqueur enchanteresse. Elle ne met point leur politique en défaut : & après avoir bû toute la journée, un Suisse connoît parfaitement ce qui convient à l’utilité de sa patrie. C’est-là une espèce de miracle, mais l’on ne peut douter de sa réalité qui paroît manifestement : les cantons ayant maintenu pendant tant de siécles leur liberté contre plusieurs princes qui ont voulu les mettre sous le joug. C’est à leur union qu’ils doivent leur conservation & l’estime qu’ils se sont attirée par toute l’Europe, où il n’est point de princes qui ne soient bien aises d’être leurs alliés.

Les Suisses ont trouvé le moyen d’avoir un grand nombre de soldats disciplinés & aguerris qui ne leur coûtent rien. Ils envoyent leur jeunesse servir dans les pays étrangers. Beaucoup de souverains ont des régimens Suisses à leur solde, qui sont entretenus par des recrues que les cantons permettent de faire chez eux. Mais à mesure que les jeunes gens s’engagent & sortent de la patrie pour un certain tems, ceux qui les avoient précédés obtiennent leur congé, & retournent dans leur pays, parfaitement élevés & instruits dans l’art militaire. Outre les soldats formés hors de la Suisse, on a encore grand soin de faire faire les exercices militaires certains jours marqués de l’année, à tous les bourgeois, & à tous les artisans. Les paysans même n’en sont point exempts. Après avoir travaillé certains jours de la semaine pour eux, ils employent les autres au bien public & au salut de la patrie.

Quoique ces précautions soient très-sensées, les cantons doivent peu craindre les invasions des étrangers. Les montagnes inaccessibles des Alpes leur servent de remparts, & il n’est point de prince en Europe, qui, soit par crainte, soit par intérêt, osât les attaquer, Quand, après une pénible guerre il viendroit enfin à les subjuguer, ce qu’il en tireroit pendant cinquante ans ne vaudroit pas ce qu’il dépenseroit dans une seule campagne. Si les Suisses doivent craindre d’être détruits, ils ne doivent l’appréhender que d’eux-mêmes. Tandis qu’ils seront unis, ils subsisteront tels qu’ils ont toujours été : mais s’ils viennent à se diviser, si la haine, la discorde, l’envie se glissent dans leurs cœurs, ils feront eux-mêmes dans peu de tems ce que toute l’Europe n’auroit pû exécuter.

Il y a quelques années que les cantons papistes & les cantons réformés se firent une guerre cruelle. Un moine nommé l’abbé de S. Gall, avoit occasionné cette division : car dans tous les états nazaréens, il semble que les disputes & les dissensions doivent naître par l’esprit turbulent des moines & des prêtres. Cet abbé s’étoit mis à la tête des cantons papistes ; & comme un nouveau Josué, il vouloit, disoit-il, exterminer tous les ennemis du peuple de Dieu. C’est ainsi qu’il appelloit les Suisses réformés. Il avoit donné à chaque soldat de son parti, de petits billets, dans lesquels étoit écrit le nombre de ceux que chacun devoit tuer. L’un étoit obligé d’en égorger cinq, l’autre six & l’autre sept ; enfin plus ou moins, selon que l’abbé jugeoit que le soldat qu’il chargeoit de cet emploi avoit plus ou moins de force & de courage. Il rangea son armée ; & avant qu’elle commençât le combat, il promit une place dans le ciel à ceux qui mourroient dans la bataille, & beaucoup d’indulgences de la part du souverain pontife à ceux qui accompliroient les ordres de leur billet. Après cela il se retira prudemment & se mit en sûreté, laissant à ses officiers le soin de disposer du reste. Les choses n’allerent pas cependant au gré de son attente. Son armée fut entierement défaite ; les billets meurtriers n’eurent aucun effet ; & loin que le moderne Josué priât la Divinité d’arrêter le cours du soleil, pour lui donner le tems d’achever de défaire ses ennemis, il la supplia avec instance d’amener la nuit & les ténébres pour l’arracher lui & le reste de son parti, à la fureur & à la vengeance des nazaréens réformés.

Après cette bataille, les Suisses papistes comprirent la sottise qu’ils avoient faite ; ils reconnurent combien il leur étoit nuisible de continuer une guerre dont les commencemens leur étoient si funestes : ils proposerent la paix à leurs ennemis, qui, charmés de retrouver des frères que la discorde leur avoit ravis, donnèrent aisément les mains à un accommodement qui pacifia toute la Suisse, assura sa liberté, qui ne pourra lui être ravie tandis qu’elle ne sera point divisée. Tous les cantons, soit les papistes, soit les réformés, sont persuadés de cette vérité. Aussi tâchent-ils d’être toujours unis, & de vivre en paix. L’abbé de S. Gall fait bien de tems en tems quelque tentative pour rebrouiller de nouveau les affaires, & causer une nouvelle division. Mais les Suisses papistes sont devenus sages à leurs dépens ; & les réformés aiment mieux patienter & souffrir quelque chose, que de replonger leur patrie dans une guerre civile.

Quelque-tems après l’introduction de la réformation, la différence des opinions faisant beaucoup de bruit, & les magistrats craignant que ces divers sentimens ne causassent quelque émeute & quelque sédition populaire, ils résolurent tous d’un commun accord, que dans les cantons où il y auroit plus de papistes que de réformés, chacun suivroit dorénavant le parti du souverain pontife ; & que dans ceux où le nombre de ses partisans seroit moindre que celui des adversaires, on se sépareroit entiérement de sa communion. Cela fut exécuté avec autant de facilité qu’on l’avoit projetté. Tout resta tranquille ; & chacun vécut paisible chez lui. Ce n’est pas aimer les querelles & les divisions, que d’agir d’une manière si prudente & si sensée. Les Suisses sont les seuls peuples capables de prendre un parti où il entre autant de franchise & de naïveté. Aussi ne se piquent-ils pas d’être grands philosophes. Je ne crois pas qu’il y ait jamais eu dans leur pays beaucoup d’auteurs dont la réputation ait fait grand bruit. Un poëte chez eux est un animal aussi rare qu’un éléphant à Paris. En général leurs bibliothèques sont composées de moins de volumes qu’il n’y a de tonneaux de vin dans leurs caves.

On peut dire des Suisses qu’ils ont beaucoup de bon sens ; mais pour l’esprit, il est tombé en partage à leurs voisins. [15]

J’ai lû un livre, qu’on regarde dans ce pays-ci comme un chef-d’œuvre, intitulé : Lettres sur les François & les Anglois, par un Suisse. Cet ouvrage a eu assez de débit dans les pays étrangers. Mais, franchement, il ne vaut pas grand chose. L’auteur court après l’esprit, & veut dire de jolies choses ; c’est-là son foible ; il s’embrouille dans un nombre de divisions & de subdivisions. Le beau, selon lui, n’est pas toujours bon ; mais le bon doit être beau. Les François n’ont que le beau. Leur beau ne vaut donc pas le bon. C’est une chanson perpétuelle, retournée d’une manière différente, un galimathias de bon, de beau, de beau qui n’est pas bon : & tout cela tend à prouver que Boileau, & quelques autres auteurs de la première classe, sont des génies médiocres, & ne valent presque pas la peine d’être lûs. Il trouve les comédies Angloises peu dignes de l’estime des connoisseurs, quoiqu’en matière de belles-lettres ce soit en quoi les Anglois aient le mieux réussi, & que plusieurs pièces soient excellentes.

Enfin, mon cher Monceca, malgré l’approbation que bien des gens ont donnée à ce livre, je le trouve mauvais, écrit d’un style guindé & obscur, n’offrant aucune idée vive à l’imagination, faux dans ses critiques, & peu exact dans ses jugemens.

Je n’oserois dire dans ce pays-ci ce que je t’écris ; car l’on y est extraordinairement prévenu sur cet ouvrage, & presque autant que sur la liberté des citoyens dont on parle à tous momens. Je te dirai pourtant que cette liberté dont ils font tant de bruit, ne regarde que les gens d’un certain rang ; car le peuple est plus soumis ici que dans aucun autre état. Chaque baillif dans ce pays est un petit souverain, qui, pendant tout le tems que dure son emploi, songe à profiter des avantages qu’il lui donne. Aussi le peuple gémit-il souvent du gouvernement de quelques baillifs : & il les aime aussi peu qu’il a peu lieu de s’en louer.

Tous les pays, mon cher Monceca, ont leur bon & leur mauvais ; & quand on a parcouru les différentes formes de gouvernement, on voit qu’à quelque chose près, ils approchent assez les uns des autres. Je ne parle que des nations Européennes, & j’excepte celles où l’inquisition exerce ses fureurs.

Porte-toi bien, mon cher Monceca, & vis content & heureux.

De Lausanne, ce…

LETTRE LXXIII.

Aaron Monceca, à Isaac Onis, caraïte, ancien rabbin de Constantinople.

On débite ici une nouvelle aussi réjouissante qu’elle est extraordinaire. « On assure que le nouveau roi de Corse a écrit à l’épouse du maître-d’hôtel de l’archiduchesse Marie-Magdelaine, pour lui donner part qu’il avoit été élu roi de Corse, pour la prier de lui procurer les passeports nécessaires pour un ministre, qu’il avoit dessein d’envoyer à la cour de Vienne. » Je ne sçais si cette nouvelle est véritable ; mais je ne crois pas qu’on puisse pousser l’impertinence & l’aveuglement plus loin, que le fait le bon monarque Théodore.

Quel est le mortel qui puisse être plus fou que celui qui se figure qu’un prince tel que l’empereur veut recevoir l’envoyé ou l’ambassadeur de quelques révoltés, qui méritent plutôt son courroux que sa protection : puisqu’ils ont abusé de sa bonté, & qu’après leur avoir fait accorder leur grace par les Génois, ils se sont révoltés peu de mois ensuite, & n’ont employé les bienfaits de l’empereur qu’à favoriser les nouveaux crimes qu’ils méditoient.

Mais enfin, je veux, mon cher Isaac, que les Corses aient eu de justes raisons pour se révolter, & que la tyrannie des Génois les ait forcés à prendre les armes. Peut-on malgré cela se figurer un seul instant, que la cour de Vienne voulût recevoir les prétendus envoyés d’un aventurier, & de quelques misérables montagnards, au préjudice d’une république qu’elle a toujours protégée ? La majesté du trône impérial seroit souillée, si des gens de cette espéce y avoient un asyle. Les révoltés sont toujours odieux aux princes, dès qu’ils ne profitent pas de leurs crimes. Encore peut-on assurer avec raison, que les souverains aiment la trahison qui leur est utile, mais qu’ils haïssent le traître. Ils craignent qu’il ne s’élève dans leurs états des monstres semblables à ceux qu’ils trouvent dans les pays de leurs ennemis ; & s’ils récompensent quelquefois le crime, d’une main, ils cherchent un prétexte pour punir le criminel de l’autre. Les Espagnols mésestimoient infiniment les François, qui trahissant leur patrie, abandonnoient leur légitime souverain. Ils s’en servoient comme de gens utiles à leurs desseins ; mais ils se fussent bien gardés de leur confier des places d’importance : ils étoient trop habiles politiques, & comprenoient que ceux qui ont pû manquer à leur légitime souverain, peuvent à plus forte raison trahir ceux auxquels ils ne sont attachés que par le crime.

Si nous observons, mon cher Isaac, les hommes qu’on a taxés avec juste raison de violer leur foi & leurs sermens, nous trouverons qu’ils ne se sont jamais arrêtés au premier parjure. Ils se sont acheminés peu-à-peu à se faire un usage de la trahison. Ils ont réduit ce crime en art & en science, & ont couvert du nom de politique leur mauvaise foi. Funeste aveuglement, qui sous le voile d’une précaution affectée, cache la fourbe, le parjure & la dissimulation.

Quelque nuisible que soit à la société le perfide talent de sçavoir adroitement se jouer de la bonne-foi des hommes, nous voyons cependant que bien des gens imbécilles, ou aveuglés par les préjugés, ont donné de grandes louanges à des hommes qui ne méritoient que le mépris dont on accable les parjures. Ceux qui ont loué Sylla, César, Marc-Antoine, tant d’autres imitateurs de leur rapacité, ont approuvé la conduite des grands criminels, & blâmé celle des petits ; comme s’il y avoit moins de mal à trahir sa patrie, à détruire son pays, qu’à voler un bœuf ou une charge de bled.

Qu’on vante tant qu’on voudra la valeur, le courage, la fermeté & la prudence, &c. de ceux dont la révolte a causé la ruine de leur patrie ; je n’admire pas plus en eux ces vertus, que dans un voleur de grand chemin, hardi dans ses meurtres, courageux dans ses entreprises, & prévoyant dans les embuches qu’il tend aux passagers.

Ce n’est pas seulement dans les simples citoyens que je demande de la bonne-foi : je veux encore qu’elle regne chez les Princes. Vainement m’objecte-t-on que leur état demande de la dissimulation. Il y a entre la mauvaise foi, & la façon sage & prudente de gouverner, une grande différence. Quel monarque conduisit mieux son état, que Louis XII. pere du peuple ? Quel est celui qui eut plus de candeur & de bonne-foi que Henri IV ? Sa franchise & sa sincérité détruisirent tous les projets de la politique Espagnole.

Ceux qui se figurent qu’un prince, n’est grand qu’autant qu’il est fourbe, donnent dans une erreur pitoyable. Il y a une grande différence entre la prudence & la mauvaise-foi : & quoique, dans ce siécle corrompu, on leur donne le même nom, le sage les distingue très-aisément. Un roi n’est point obligé à découvrir ses desseins à ses ennemis ; il doit même le leur cacher avec soin : mais il ne doit point aussi, sous de vaines promesses, sous les appas d’un raccommodement feint, & sous le voile d’une amitié déguisée, faire réussir les embuches qu’il veut leur tendre. Un grand cœur, dans quelque état qu’il soit placé, prend toujours la vertu pour guide. Le crime est toujours crime, & rien ne lui fait perdre sa noirceur. Celui qui ment, manque au ciel, & se manque à lui-même. Le mensonge a quelque chose de si odieux, qu’il révolte le caractère de l’honnête-homme, quelque adoucissement qu’on puisse lui donner.

Les nations, que les Grecs traitoient de barbares [16], avoient cependant le mensonge & la mauvaise-foi en horreur. Hérodote leur rend cette justice.

Les Perses, dit-il, méprisent infiniment ceux qui manquent à leur parole. Aussi n’élevent-ils leurs enfans, depuis l’âge de cinq ans jusqu’à vingt-cinq, qu’à tirer de l’arc, à monter à cheval & à dire la vérité. [17]

Que de maux n’éviteroit-on pas dans le monde, mon cher Isaac, si les hommes étoient esclaves de leurs sermens, & qu’ils tinssent inviolablement ce qu’ils promettent ! Quelle paix, quelle tranquillité ne régneroient point dans l’univers ! Les rois auroient toujours des sujets fidéles & soumis à l’obéissance qu’ils leur ont jurée. Les souverains, d’un autre côté, attentifs à remplir les conditions qu’ils ont promis d’exécuter en montant sur le trône, deviendroient les peres d’un peuple toujours prêt à obéir, & cependant n’obéissant qu’à la justice & à l’équité.

Périssent, mon cher Isaac, ceux qui ont voulu dispenser les monarques de la qualité la plus capable de les affermir sur leurs trônes. En leur inculquant la pernicieuse maxime, qu’ils étoient dispensés de tenir leur parole, ils leur ont fait donner un exemple dangereux à leurs sujets. C’est de ce principe détestable, que sont découlées toutes les guerres intestines, qui ont déchiré si long-tems la plupart des royaumes de l’Europe. La puissance outrée, que les flatteurs ont voulu accorder aux rois, a souvent occasionné leur perte, & celle de leurs états.

Heureux le prince, mon cher Isaac, qui au milieu du faste & de la splendeur de sa cour, conserve un cœur incapable de fourbe & de perfidie ; qui rempli d’amour pour la bonne-foi, la protége & la prêche d’exemple à ses peuples ; il est l’amour des peuples qui vivent de son tems, l’admiration de ceux qui viennent après lui. Ceux qui sont chargés de l’éducation des princes, ne sçauroient assez leur inspirer la candeur & la sincérité : toutes les vertus découlent de celle-là.

Un fameux pontife nazaréen [18], qui forma l’enfance d’un grand prince [19], composa un livre pour l’instruction des rois [20], digne d’être mis dans une cassette d’or, telle que celle où Alexandre tenoit les ouvrages d’Homère.

Il traça des leçons a tous les souverains, & leur apprit l’art de régner sur les cœurs, & d’être par la vertu & par la justice plus absolus, que par toute la politique rafinée des Italiens. C’est parmi ces peuples que sont nés quelques auteurs, dont on a regardé les dangereux ouvrages comme des chef-d’œuvres. Machiavel, entre les autres, s’est distingué par ses livres de politique. Si j’étois souverain, j’ordonnerois de brûler tous ses écrits qui rendent la vertu esclave d’une prévoyance à laquelle ils apprennent à tout sacrifier. Il est ridicule pour vouloir justifier l’usage de ces livres, de soutenir que la politique est un talent absolument nécessaire aux souverains. J’ai déjà démontré, que la véritable prudence n’a point besoin de régles, qui lui apprennent le moyen de secouer le joug de la vertu & de l’honneur. Un roi peut vaincre ses ennemis par sa sagesse, sans avoir recours à la fourbe & au parjure : il peut contenir ses sujets dans le devoir, sans les réduire dans l’esclavage. Il ne faut, dit un fameux auteur nazaréen, ni art ni science, pour exercer la tyrannie. A quoi donc servent tous les livres d’une politique outrée ; sur-tout dès qu’il est des ouvrages [21] qui nous apprennent à faire par la vertu tout ce qu’on peut faire par l’artifice ?

Voilà, mon cher Isaac, quels sont mes sentimens sur cette politique si vantée des Italiens. Peut-être que si les Génois avoient suivi mes sentimens, & qu’au lieu de vouloir réduire les Corses dans un état pitoyable, & les mettre par-là dans une situation à ne pouvoir remuer, ils les eussent traités d’une manière plus douce, ils auroient beaucoup mieux fait leurs affaires. Quoiqu’il en soit, ils sont très-embarrassés, & le seigneur Théodore les inquiéte infiniment. Il a bloqué une partie des villes de l’isle, il est le maître de la campagne, & peut-être entreprendra-t-il bientôt quelque chose de considérable. On assure que trois bâtimens ont paru sur les côtes de Corse, sans arborer aucun pavillon, & qu’ils sont chargés de munitions de guerre. On dit que c’est un secours qui arrive fort heureusement au seigneur Théodore. Si cela est, d’où sont donc partis ces trois bâtimens ?

L’enchanteur Merlin les auroit-il envoyés des ports de l’isle Fortunée ? 0n n’en sçait rien. Mais quelques gens prétendent que ces bâtimens partent de la rade de Barcelonne. Si cela est ainsi, apparemment que la comédie tire à sa fin, & que l’on verra bientôt commencer le cinquiéme acte. Quoique le dénouement de cette piéce soit assez plaisant, je ne crois pas que les Génois en rient. Cependant, pour dire quelque chose qui puisse avoir quelque apparence de vérité, il faut attendre encore quelque tems. S’il est sûr qu’il y ait des barques qui aient porté du secours au roi Théodore, l’endroit d’où ces bâtimens seront partis, influera beaucoup sur les conjectures qu’on pourra faire. Mais si on l’ignore, il faudra encore se contenter de faire de vaines conjectures. Malgré les discours des politiques, qui parlent de cette affaire, comme si le roi Théodore avoit eu la complaisance de les associer à son secret, ce qu’il y a de certain dans tout cela, c’est qu’on peut assurer avec raison, que de quelque côté que la chose tourne, son regne sera de peu de durée.

Porte-toi bien, mon cher Isaac, & vis content & heureux.

De Paris, ce…

LETTRE LXXIV.

Isaac Onis, à Aaron Monceca, caraïte, autrefois rabbin de Constantinople.

La première lettre que je t’ai écrite d’Egypte, doit t’avoir donné une idée des ruines d’Alexandrie : mais je vais te dire quelque chose de plus précis, m’étant mis au fait de bien des choses, depuis que je suis arrivé dans ce pays.

L’Alexandrie d’aujourd’hui est la seconde ville qui ait été bâtie des ruines de l’ancienne ville d’Alexandrie. Lorsque cette première fut prise par les Arabes, ces peuples accoutumés à vivre à la campagne & sous des tentes, n’avoient aucun goût pour les villes qu’ils méprisoient. Ils regardoient les palais comme des prisons. Ils détruisirent donc les plus beaux & les plus superbes, pour en employer les matériaux à bâtir de mauvaises maisons, qui n’avoient guère plus d’apparence que de misérables cabanes ; & conserverent les colonnes, & quelques autres morceaux d’architecture pour leurs mosquées.

L’ancienne Alexandrie fut presque détruite, cette grande ville se depeupla, & se remplit de ruines. L’étendue de ses murs renfermoit plus de masures & de débris que de maisons habitées. Les princes mahométans réduisirent son enceinte au peuple qui restoit, & qu’elle contenoit. Un des successeurs de Saladin se servit pour bâtir cette enceinte, qui n’a pas plus de dix milles d’Italie, des débris de l’ancienne que l’on abandonnoit, & les murailles de cette Alexandrie nouvelle, avec les cent tours dont elles sont flanquées, furent bâties en partie des ruines des palais. Cette enceinte est double ; & par des routes pratiquées au pied des tours dont elles sont accompagnées, les soldats, chargés de la garde de la ville, pouvoient en faire le tour, à couvert des insultes du dehors & du dedans, dont ce double mur les défendoit. Les tours, qui joignent ces deux enceintes, sont d’une grandeur & d’une hauteur prodigieuses. Chacune peut aisément contenir cinq cent hommes, & a plus de cent chambres toutes voûtées, ainsi que celles de certains corps de cazernes que j’ai vûes dans mes voyages d’Allemagne ; ensorte qu’on auroit pû mettre une garnison de cinquante mille hommes dans l’Alexandrie, sans incommoder les habitans. Juge par-là de la prodigieuse grandeur de l’ancienne Alexandrie.

Quelques ignorans ont prétendu que les murs dont je te parle étoient ceux qui subsistoient du tems des Romains. Mais il faut n’avoir aucune connoissance de l’histoire, pour oser soutenir une pareille chose. Cette ville n’auroit pas eu la quinziéme partie de l’étendue que nous sçavons qu’elle devoit avoir. Et dès qu’on n’est point aveuglé, il est aisé de se convaincre soi-même que ces murs n’ont pû être bâtis, ni par les Grecs, ni par les Romains ; ils sont construits d’une infinité de marbres & de colonnes brisées, entrelacées avec des pierres : & les murailles de la nouvelle Alexandrie montrent les restes & les débris de l’ancienne. Au reste, mon cher Monceca, cette moderne Alexandrie, dont je te parle, n’est point la véritable ville d’Alexandrie, telle qu’elle subsiste aujourd’hui. A peine trouve-t-on deux cent personnes qui habitent les ruines qu’elle renferme. Elle est si déserte, que pendant la nuit, & lorsqu’il est encore grand matin, on n’y sçauroit aller sans courir beaucoup de risque d’être volé.

Et le bois le moins sûr & le moins fréquenté Est, au prix de ses murs, un lieu de sûreté.

Les bâtimens anciens qui subsistoient dans cette enceinte, ayant encore été détruits en partie par le tems, en partie par les guerres, les peuples ennuyés de demeurer parmi des ruines, ont songé à se procurer un plus agréable séjour. Ils se sont établis peu-à-peu vers cet endroit qu’on appelle le Port-Neuf, tout-à-fait au bord de la mer. ils y fonderent une troisiéme Alexandrie, & abandonnerent la seconde, dans laquelle on n’a guère conservé que quelques mosquées qu’on entretient à cause de leur beauté. Cette nouvelle ville est autant inférieure à la seconde Alexandrie, que la seconde l’étoit à l’ancienne & à la véritable.

Je crois, mon cher Monceca, qu’il en est des empires, ainsi que des hommes. Ils s’élevent jusqu’à un certain point ; après quoi ils s’abaissent insensiblement, & se détruisent à la fin. C’est ainsi que l’empire d’Orient passa des Perses aux Grecs, & des Grecs aux Romains, & des Romains aux Turcs. Que sçavons-nous à qui il appartiendra dans un certain nombre de siécles : Peut-être le tems de cette révolution n’estil pas loin. On voit tout-à-coup la formation de quelques nouveaux empires, qui paroît presque aussi subite que la naissance des hommes, & qui se détruit & s’éteint avec autant de facilité que les misérables mortels. Un homme qui, quarante ou cinquante ans avant le règne d’Alexandre, auroit annoncé aux Macédoniens, qu’ils seroient les maîtres de toute l’Asie, & d’une partie de l’Europe, eût sans doute passé pour un insensé. La chose est arrivée si subitement, qu’il faut que nous en ayions une aussi grande certitude que celle que nous en avons, pour ne pas croire que les histoires qu’on nous en débite sont des romans.

Si le feu roi de Suède n’eût point perdu cette fameuse bataille, qui conserva le trône de son rival, de quels pays n’eût-il point été le maître ? Quelle révolution soudaine n’arrivoit-il pas, si, lorsque ce même roi de Suède étoit fugitif en Turquie, de simples paysans ramassés à la hâte, montés sur des chevaux, dont la plus grande partie n’avoit ni selle, ni bride, n’eussent point défait & battu les Danois, qui cherchoient à pénétrer dans la Suéde, dépourvue d’argent & de troupes, sans roi & sans espoir de secours ?

A quoi étoit réduite toute cette gloire de Charles XII ? Il couroit risque de jouer auprès du grand-seigneur le même rôle que joue le prétendant auprès du souverain pontife.

Si Louis XIV. eût gagné la bataille de Hochstedt, que devenoit l’Empire ? Je n’en sçais rien. Je crois qu’il couroit pour le moins autant de risque, que lorsque les Turcs assiégerent Vienne. La France de son côté n’étoit pas trop bien dans ses affaires, si le maréchal de Villars n’eût pas battu les alliés à Denain dans ces derniers tems. Presque tous les empires ont été attaqués d’une maladie dangereuse. Mais ils en ont été heureusement guéris : peut-être une autre fois leur sera-t-elle mortelle.

Lorsque les Huns, les Goths & les Vandales, & cette foule de peuples sortis des provinces du Nord, ravagerent les Gaules & l’Italie, ils renverserent, détruisirent, bouleverserent presque tous les états. L’Europe prit sous eux une nouvelle forme. Que sont devenus les anciens Romains ? Il n’y a peut-être dans la Rome d’aujourd’hui que des descendans de Goths, de Huns & de Gaulois. Il n’y reste au moins, aucune trace de sang Romain.

C’est avec raison que je crois, mon cher Monceca, que dès qu’un empire est porté à un certain point, il diminue insensiblement, & ceux qui ont acquis leur grandeur avec le plus de rapidité, tombent aussi avec plus de facilité & d’aisance.

Les Suisses subsistent depuis un grand nombre de siécles, sans qu’il y ait eu parmi eux des changemens bien considérables, parce que, soigneux de conserver leur liberté & leur patrie, ils ne se sont point abandonnés à l’aveugle ambition de faire des conquêtes.

Venise & Gènes, pour avoir voulu posséder trop de pays, sont réduites dans un triste état. La première a perdu dans l’espace d’un siécle deux royaumes [22] : on vient depuis quelques années, de lui arracher une province florissante [23], & peut être sera-t-elle plus paisible & moins sujettes aux événemens, dans la médiocrité où elle est réduite.

La seconde est aux abois : elle achéve de perdre la Corse. Bientôt elle sera dans une situation aussi triste que la république de Luques.

Cette superbe Gènes, qui faisoit trembler autrefois les empereurs de Constantinople [24], ne peut se défendre contre un simple aventurier [25], qui commande à quelques misérables paysans ramassés, demi-nuds & demi-morts de faim.

La médiocrité est quelquefois aussi utile à la durée & à la conservation des états, qu’elle l’est à la tranquillité & au bonheur des peuples. Les Hollandois ont la sage maxime de ne point ambitionner de faire des conquêtes. Le gouvernement des Provinces-Unies raisonne & pense aussi sensément qu’un pere de famille honnête-homme, qui, content de laisser à ses enfans un patrimoine bien cultivé, ne cherche point à l’augmenter par l’usurpation des champs & des biens de ses voisins.

Je voudrois bien que quelqu’un pût trouver quelque bonne raison pour justifier les larcins des grands voleurs. Je croirois alors Jules César & Alexandre d’honnêtes-gens. Jusqu’alors je suis tenté de les regarder comme d’illustres brigands, qui avoient plusieurs excellentes qualités, mais obscurcies par un penchant invincible au larcin. Pourquoi est-il moins criminel de voler une ville qu’un chou dans un jardin ? Cicéron a voulu prouver l’égalité des péchés ; mais il n’eût jamais entrepris de pousser la licence du paradoxe jusqu’à soutenir, que voler beaucoup étoit moins criminel que de prendre peu.

Je reviens à Alexandrie. On voit encore dans l’enceinte des murs dont je t’ai parlé, des morceaux d’architecture dignes de l’admiration de tous les connoisseurs. Telle est cette superbe colonnade qu’on trouve vers le milieu de cette enceinte. Elle consiste en un rang de colonnes encore debout d’une grosseur & d’une hauteur extraordinaire, qui formoient un ovale, dans le milieu duquel se trouvoit la plus superbe place publique d’Alexandrie. Les ruines immenses qu’on trouve auprès de cette colonnade, semblent marquer que les plus beaux palais de cette ancienne ville faisoient face de tous côtés à ce superbe morceau d’architecture : ou peut-être ces palais s’avançoient-ils jusqu’à ces colonnes, sur lesquelles les murs antérieurs reposoient, & formoient ainsi des portiques sous lesquels on alloit se promener.

Après ce fameux monument, les deux aiguilles ou obélisques, qu’on attribue à Cléopatre, sont ce qu’il y a de plus curieux. L’une est encore debout, & l’autre est renversée, & demi-enterrée dans le sable. Les quatre côtés de ces aiguilles sont chargés de figures hiéroglyphiques, qui n’offrent plus à la vûe qu’une image de ce qu’elles offroient aux yeux des anciens, pour qui elles étoient des caractères parlans.

La fameuse colonne de Pompée est encore un morceau digne d’admiration. De toutes les anciennes magnificences d’Alexandrie, & de ses environs, il ne reste guère de débris aussi entier que cette colonne. Elle a de très-belles proportions ; & l’œil le plus difficile n’y peut rien trouver à redire. Elle est de trois morceaux : le chapiteau en fait un, le fût & trois pieds de la base forment le second, & le reste de la base compose le troisiéme. Cette colonne a quatre-vingt pieds, entre la base & le chapiteau, & l’on peut lui donner cent dix pieds d’élévation. Aussi la crois-je la plus haute & la plus grosse de l’univers.

Les monumens antiques dont je viens de te parler, mon cher Monceca, auront un jour le même sort, que tant d’autres qui les ont précédés. Ils seront détruits & renversés. Ils ont déja reçu quelques outrages par le tems, & l’on ignore entièrement qui sont ceux qui les ont fait élever. Les noms de Pompée & de Cléopatre qu’on a attachés à ces colonnes, ne sont pas, selon toutes les apparences, les noms de ceux qui les ont fait élever : & on les appelle ainsi, sans qu’on sçache trop bien sur quel fondement. Les temples, les palais, les arcs de triomphe n’immortalisent ni les souverains, ni les particuliers. Ce sont les grandes actions, ou les ouvrages d’esprit qui nous assurent de vivre éternellement dans la mémoire des hommes. [26]

Combien de monumens n’ont point été détruits depuis Alcibiade, Thémistocle, & ces autres illustres Grecs dont le bruit de leurs actions a transmis les noms à la postérité la plus reculée !

Que de temples, que de palais ont été renversés depuis la mort d’Homère ! Ce génie illustre vit encore parmi nous : & il fait aujourd’hui les délices de toutes les nations, comme il fit autrefois celles de la Grèce.

Il n’y a que des hommes médiocres qui, ne trouvant point assez de ressources en eux pour percer la nuit obscure des tems, cherchent à la dompter par des amas immenses de pierres & de marbre.

Porte-toi bien, mon cher Monceca : vis content & heureux, & conserve-toi soigneusement.

D’Alexandrie,ce…

LETTRE LXXV.

Jacob Brito, à Aaron Monceca.

Je suis arrivé à Lyon, & je compte en partir au premier jour pour me rendre à Montpellier, où je séjournerai très-peu, étant pressé de me rendre en Espagne. Je suis en situation, mon cher Monceca, de pouvoir juger par moi-même de tout ce que tu m’as écrit sur les mœurs & les coutumes des François. Je trouve tes réflexions justes : les idées que tes lettres m’avoient données, me servent infiniment. Je suis prévenu de bien des choses que je vois, que j’examine avec beaucoup de sang-froid, & qui me causeroient une surprise étonnante, si je n’étois prévenu.

A l’auberge ou je suis logé, il y a deux jansénistes Parisiens, exilés par une lettre de cachet. Il n’est rien de si plaisant que de les ouir disputer avec un jeune abbé qui espère d’avoir quelque bénéfice par la protection des jésuites. Il faut avouer qu’il gagne bien le présent qu’on lui fait attendre, & qu’il se bat pour le parti contre tout venant avec un courage infini. Quand il ne peut se défendre par des raisons, il a recours aux invectives : si bien souvent nous n’arrêtions sa fougue & son impétuosité, il se prendroit au collet avec un de ces jansénistes, & tous les deux acheveroient de décider leurs disputes à coups de poing.

Il y a deux ou trois jours qu’un prêtre, fort ennemi des jésuites, vint dîner à notre auberge. On m’écrit, dit-il, de Dôle, que le pere Girard a fait plusieurs miracles depuis sa mort. Si cela est, il n’est point de pendu ni de roué qui n’en puisse opérer : l’on pourra faire de fort belles catacombes des fourches & des potences de Mont-faucon ; & les reliques deviendront à bon marché. Vous êtes un fat, dit le jeune abbé au prêtre janséniste. Si l’ on vous rendoit justice, on vous attacheroit par le cou à ces fourches dont vous parlez. On y joindroit le pere Nicolas, la Cadière, & toute sa fourbe de famille. Je vais appeller l’hôtesse, & lui dire, que je suis résolu à quitter sa maison, si elle y reçoit désormais des gens excommuniés, ipso facto, & des partisans d’un hérétique, tel que l’imposteur Paris. Il me paroit, mon petit monsieur, répondit le janséniste, que vous le prenez sur un ton bien haut. Je le prends sur le ton qu’il faut, répliqua mon petit abbé : & je vous jure sur mon collet, & par la soutane que je porte que si vous vous avisez jamais de prendre votre champ de bataille, pour déclamer contre des gens respectables dans les lieux où je me trouverai, je sçaurai vous imposer silence. Vous ! reprit le janséniste. Un morveux de votre façon tiendra ma langue captive, quand le respect que je dois à mon prince ne sçauroit m’y contraindre ! Parbleu je voudrois bien voir comment vous vous y prendrez. La chose est fort aisée, dit l’abbé. Si vous continuez vos discours, je vous fermerai facilement la bouche, en vous faisant voler une assiette à la tête. Comment ventrebleu, répondit le janséniste. une assiette à la tête ! Une assiette à la tête d’un bachelier de Sorbonne, petit excrément de Loyola ! Je vous apprendrai à connoître vos gens. A ces mots, l’emporté janséniste saisit une bouteille ; & si deux officiers qui rioient de tout leur cœur de voir ce défi ecclésiastique, n’eussent eu assez de bonté pour s’opposer à la rage de ces deux ennemis, j’aurois été témoin paisible d’un des plus sanglans combats.

Après qu’on eut séparé les deux champions, Messieurs, leur dirent les officiers, vous n’observez point dans vos démêlés les régles de l’art militaire. Il faut, avant d’en venir aux voies de fait, justifier par un manifeste les raisons qui déterminent à déclarer la guerre. C’est ainsi qu’en usent les souverains. Vous, monsieur, vous êtes ennemi du pere Girard & des jésuites. Apprenez-nous vos raisons ; après quoi, monsieur nous instruira des siennes.

Et que voulez-vous que je vous dise, monsieur, répondit le janséniste ? Ignorez-vous ce que sçait toute la terre ? Peut-on ne point se déchaîner contre un homme qui a fait servir la religion à couvrir sa débauche ; qui a abusé du caractère de confesseur pour séduire sa pénitente, & qui enfin, à l’aide du démon, s’est rendu le maître d’en avoir des faveurs toutes les fois qu’il a voulu, sans qu’elle fût la maîtresse de pouvoir les refuser ?

L’abbé pétilloit de répondre aux discours de son adversaire : il n’eut pas la patience de lui laisser achever la tirade d’injures qu’il avoit commencée. Le pere Girard, dit-il, est innocent aux yeux de tous ceux qui ne se laissent point prévenir par la haine & les préjugés. Il a été l’innocente victime d’un complot formé entre le pere Nicolas & le pere Cadière & sa sœur. Les jansénistes ont voulu, en perdant un des principaux membres d’une illustre société, lui porter un coup mortel. Ils ne se sont pas souciés de déshonorer la religion, pourvu qu’ils accablassent leurs ennemis.

« Voilà donc, messieurs, dit un officier, vos raisons réciproques. Hé bien je vais vous prouver à tous les deux, que vous avez grand tort de disputer aussi aigrement sur des suppositions qui sont également fausses. Je réponds d’abord aux vôtres, continua l’officier, en s’adressant au janséniste. Vous dites que le pere Girard, abusant de son caractère, a rendu démoniaque sa pénitente, & l’a séduite. Je vais vous prouver deux choses : ou que le pere Girard n’a pas abusé la Cadière, ou qu’elle y a consenti de bon cœur.

« Si les avocats, qui ont soutenu le pere Girard, avoient eu la permission de faire usage de la lumière naturelle, & qu’ils n’eussent point été forcés d’adopter comme article de foi une croyance ridicule, qui n’a d’autre fondement, d’autre réalité, que les écrits de quelques moines & les prônes de quelques curés de village, ils eussent nié totalement, qu’il pût y avoir des sorciers, & qu’aucun maléfice pût déterminer sa volonté. Je suppose qu’un philosophe, accoutumé à faire usage de sa raison, plaide le procès du pere Girard à l’audience du parlement de Provence. Est-il possible, dira-t-il, qu’on accuse des plus grands crimes un homme reconnu pendant cinquante ans pour vertueux, & qu’on n’en apporte qu’une seule raison contraire à toutes les notions évidentes ? Alors ce philosophe appelle à son secours la bonne philosophie.

« Voyons, dit-il, messieurs, le pere Girard a pû diriger la volonté de la Cadière, lui procurer des extases & des stigmates, des transpirations de sang, des couronnes d’épines qui sortoient de sa tête : lui étant absent & n’agissant que par le moyen des philtres.

« Il est certain que plusieurs liqueurs peuvent produire en nous des effets extraordinaires, & déranger notre situation coutumière. Les remédes que donnent les médecins, les poisons subtils dont les effets sont aussi prompts que celui d’un poignard enfoncé dans le cœur : sont des preuves convaincantes du pouvoir que certains philtres ont d’agir sur nos sens. Mais n’est-il pas absurde de soutenir qu’ils produisent des effets contraires à la nature, & changent l’essence des choses ? N’est-il pas ridicule de dire, qu’un breuvage a le pouvoir de faire naître du bois & des épines dans le cerveau d’une personne, de les en faire sortir pendant quelques momens, de les retirer ensuite dans ce même cerveau, comme dans leur étui ordinaire ? C’est ici où il faut rapporter cet axiome certain & reçu par tous les philosophes. Une chose ne peut communiquer ce qu’elle n’a pas. Or, comment une liqueur peut-elle produire du bois, & former la couronne de la Cadière ? Car lorsqu’elle eut cette fameuse extase, dans laquelle parut cette miraculeuse couronne, on convient que le pere Girard étoit absent. Il faut donc avouer que les philtres ne pouvant produire ces épines, & le pere Girard absent ne pouvant les donner, la Cadière elle-même devoit les placer dans sa coëffure. Lorsqu’on venoit être le témoin de ses prétendues extases, elle dupoit le public pour le moins de moitié avec le pere Girard. Je défie que quiconque veut se servir de sa raison, puisse penser autrement.

« Il est du dernier ridicule d’oser soutenir que le pere Girard, aussi puissant que Dieu, avoit le pouvoir de déterminer la volonté de la Cadière par un mouvement supérieur ; ensorte qu’elle étoit forcée nécessairement de se prêter aux desseins de son confesseur. Tous les philtres du monde ne peuvent fixer & déterminer la volonté du point fixe. La matière ne peut agir que sur la matière. Comment est-ce donc qu’un breuvage peut agir directement sur elle, pour produire un effet certain & déterminé ?

« Sans cela, il n’opère que par les sensations & les mouvemens qu’il produit sur le corps. Ainsi par les philtres, on peut échauffer le sang, disposer les esprits à l’amour, exciter des mouvemens de concupiscence : mais ceux qui les ressentent, ne sont pas déterminés à un objet plutôt qu’à un autre.

« La volonté reste libre : & en disposant le cœur à la tendresse, un inconnu peut en profiter aussi aisément qu’un amant. Le caprice & la volonté décident des faveurs que l’agitation des esprits & les désirs de concupiscence ont rendu aisées à obtenir. La Cadière auroit donc pû rendre heureux une autre personne. Tous les philtres du pere Girard ne la forçoient point de se déterminer absolument en sa faveur, à plus forte raison de se prêter de si bonne grace aux fourberies & aux miracles que j’ai prouvé n’avoir pû être opérés que par une ruse étudiée de cette fausse sainte.

« Convenez donc, messieurs les jansénistes, que les extases, les ravissemens, les prodiges de la Cadière n’ont été inventés qu’à dessein, & pour perdre ce jésuite : ou que la Cadière étoit de moitié avec lui de toutes ces impostures. Je vous donne le choix. De quelque façon que vous décidiez, vous m’avouerez que la sainte pour laquelle vous êtes si zélés, mérite un mépris infini, au lieu de votre estime.

« Je viens actuellement à vous, monsieur l’abbé, continua l’officier, & je vais vous prouver que le pere Girard ne doit point trouver un défenseur dans un homme tel que vous, dont l’état exige une morale rigide. Vous conviendrez aisément que le pere Girard n’étoit point un imbécille. Il étoit jésuite, & jésuite estimé dans son ordre. En voilà plus qu’il ne faut, pour décider du caractère de son esprit & de sa politique ; je vous demande donc, monsieur, si vous croyez qu’un homme qui n’est pas bien aise de duper, en affectant d’être dupe lui-même, puisse donner dans toutes les extravagances de la Cadière, & de vingt ou trente autres dévotes, dont la plûpart, sans avoir pris des philtres, étoient pour le moins aussi échauffées que la Cadière ?

« La fameuse Batarel, la principale & la plus illustre des saintes de ce bon jésuite, soulageoit les feux quelquefois par des baisers amoureux. Il a avoué lui-même ce fait.[27]

« Eh quoi, monsieur ! Est-ce là la conduite d’un prêtre chaste, prudent & zélé pour le bien de sa religion ? Avouez donc, que si le pere Girard n’étoit ni sorcier, ni incestueux spirituel, il étoit du moins grand fourbe & grand hypocrite. Ne croyez point, qu’en l’accusant, je veuille justifier le pere Nicolas son adversaire. Il étoit pour le moins aussi coupable que lui, & beaucoup moins scrupuleux. Le jésuite conservoit une certaine décence. En examinant une plaie au-dessous du téton gauche, il avoit une excuse prête, si la fantaisie lui eût pris de la baiser. Politique dans toutes ses démarches, l’air austère & pieux ne l’abandonne jamais. [28] Mais le carme agissoit en carme : il alloit tout droit son grand chemin, ne s’amusant point à la bagatelle, il usoit des priviléges de son ordre [29].

« Convenez donc, monsieur l’abbé, que votre zéle pour le pere Girard est outré, & à vous parler franchement, c’est aimer à défendre d’étranges paradoxes, que de vouloir le justifier. Le public s’est récrié sur l’arrêt du parlement de Provence, qui renvoyoit absoutes ces trois personnes. Je crois que dès qu’il ne les punissoit pas toutes trois également, il ne pouvoit rien ordonner de mieux. »

Quelques justes que parussent les raisonnemens de cet officier, le petit abbé & les jansénistes en ont paru peu satisfaits. Ils se sont cependant, séparés après s’être jetté des regards foudroyans.

Le courier va partir, & je finis ma lettre. Porte-toi bien, mon cher Monceca : vis content & heureux.

De Lyon, ce…

LETTRE LXXVI.

Aaron Monceca, à Jacob Brito.

J’ai reçu la lettre que tu m’as écrite de Lyon. L’aventure du janséniste & du petit abbé m’a beaucoup réjoui. L’officier qui a voulu les mettre d’accord, me paroît un homme de sens : & je croirois aisément qu’il pense juste dans l’affaire du jésuite Girard. J’ai toujours été persuadé qu’il y avoit de la mauvaise foi, de la fourbe & de l’imposture de tous les côtés. Les prétendus sortiléges, dont la Cadière avoit été frappée, montroient évidemment le ridicule d’une partie de ses dépositions. Cependant, quelqu’absurde que fût l’accusation d’enchantement, elle étoit nécessaire. Sans elle, l’on n’eût pû attaquer le pere Girard. La Cadière, partageant ses crimes, auroit été dans le cas d’être punie. Ainsi elle eût gardé le silence. Mais dès qu’elle étoit déterminée par un pouvoir supérieur, elle n’étoit plus coupable : tout devoit être attribué au diable & au sorcier.

Le peuple nazaréen a une si ferme croyance aux prestiges, sortiléges, &c. qu’il n’est rien de si absurde qu’on ne lui persuade par ce moyen. L’imposture devient miracle & digne d’être considérée comme une suite des volontés immédiates de la Divinité, dès qu’elle se couvre du voile de l’obsession & de la profession. Il n’est rien de si plaisant que les conversations que quelques moines ont avec les démoniaques qu’ils exorcisent. Ils prennent avec le diable mille petites familiarités : ils se disent mutuellement plusieurs quolibets : l’on croiroit que Belzébut est un bouffon à gages, que Satan est un petit-maître aimable, & complaisant. Voici les termes originaux d’une de ces conversations infernales. Je crois qu’ils pourront t’amuser. C’est un moine qui parle.

La sœur Bonaventure, possédée par un démon nommé Arfaxa, vint me demander de se confesser à moi, disant ne vouloir parler à d’autres : & il est à remarquer que ce diable a eu toujours envie de me parler. [30]

Tu vois, mon cher Brito, que les moines nazaréens connoissent tous les diables par noms & surnoms : que ceux-ci prennent amitié pour eux, & recherchent avec empressement le moyen de leur parler. Je t’avouerai que je me sentirois assez porté à croire que la sympathie agit effectivement entre les moines & les démons ; mais je pense que ces derniers ont bien moins de malice. Tu vas le voir par le tour que ce religieux joua à ce diable Arfaxa. Voici comment il s’explique lui-même. Je me mis à genoux devant ce démon, lui disant que mon dessein étoit de venir confondre ma superbe par celle des diables, & d’apprendre d’eux, malgré qu’ils en eussent, l’humilité. Ce démon enrageoit de me voir en cet état, & me dit qu’il avoit reçu commandement de me prévenir. Et comme je continuois à m’abaisser, il en voulut tirer avantage & me dit : « C’est que tu m’adores. » Je repliquai : « Tu es trop infâme, vilain. Je te considère comme la créature de mon Dieu, & l’objet de sa colère : c’est pourquoi je veux me soumettre à toi, puisque tu ne le mérites pas ; & tout à l’heure je vais te baiser les pieds. » Le démon, surpris de cette action, m’en empêcha. Comment trouves-tu, mon cher Brito, tous ces tours de souplesse ? Il faut qu’un moine soit bien rusé & bien malin, puisqu’il a le secret de duper le diable, & de le faire enrager. Qui auroit dit à Arfaxa que l’envie qu’il avoit de parler à ce religieux lui seroit une occasion d’être plaisanté & turlupiné ? Ce n’est pas encore là toute la scène, & la fin en est bien plus mortifiante pour le diable, & glorieuse pour le moine. Là-dessus, continue-t-il, je conjurai ce démon de me faire connoître, autant qu’il étoit possible, la volonté de Dieu, ou que je lui baisasse les pieds, ou qu’il baisât les miens. Il me répondit : « Tu sçais quel mouvement Dieu te donne, suis-le. »

Cette réponse tient autant du Normand que du diable. Arfaxa n’étoit point sot. Il craignoit d’être la cause de l’humiliation de son ennemi, & de lui ouvrir ainsi les portes du ciel.

Il ne vouloit pas non plus baiser les pieds d’un religieux qui se jouoit cruellement d’un diable qui avoit témoigné tant d’amitié pour lui. Il laissoit donc la question indécise, comptant que le moine ne se détermineroit peut-être pas. Mais il étoit trop fin pour ne vas attraper Arfaxa. Il se jetta à ses pieds & les lui baisa, dont ce diable enrageoit de tout son cœur. En suite, dit ce religieux, je lui commandai, par les reliques du pere Bernard, de baiser les miens ; ce qu’il fit avec grande promptitude.

Voilà, mon cher Brito, le comble du rafinement en malice ; & je suis assuré qu’Arfaxa ne s’attendoit pas au mauvais tour que devoient lui jouer les reliques du pere Bernard,

Je ne sçais si tu as fait attention à la prompte obéissance de ce diable, dès qu’on lui parla du squelette de Bernard. Il faut que la vertu en soit bien particulière, puisqu’elle peut influer sur les esprits infernaux. Cette histoire semble confirmer les contes que l’on faisoit des charmes des anciennes magiciennes. Horace parle d’une certaine Canidie, qui se servoit, pour composer ses philtres, des ossemens qu’elle alloit déterrer dans les cimetières. Les nazaréens sont persuadés qu’il y a dans certains os une très-grande vertu. Les Mahométans, sur-tout les Persans, ont les mêmes idées. Mais je pense qu’il faut aimer à donner un air de mystère & de religion aux choses les plus communes, pour sanctifier un morceau de terre, & le regarder, pour ainsi dire, comme une portion de la Divinité.

Ce que les nazaréens appellent reliques, n’est qu’une simple portion de matière égale à toutes les autres, & qui n’a pas plus de vertu que la plus petite & la plus méprisable. Car si la matière qui forme un os avoit des qualités qui fussent au-dessus des forces de la matière ordinaire, & qu’elle participât au pouvoir divin, elle ne sçauroit & ne pourroit jamais perdre ses avantages. Or, il n’est rien de si aisé que de réduire la tête d’un saint à former, par la suite du tems, une partie du corps d’un voleur de grand chemin. Alors la matière qui composoit la tête du saint, aura, à coup sur, perdu sa vertu divine. Et il est ridicule de soutenir qu’une chose puisse perdre ses qualités & ses facultés intérieures, par la différente forme qu’on lui donne ; comme si l’on soutenoit qu’une pièce de marbre devient froide, parce qu’elle est quarrée.

Mais ce qui regarde la perte des attributs de ces os est encore plus difficile à comprendre, parce qu’étant en quelque façon divins, ils doivent moins être sujets au changement. Supposons qu’une bête mange la tête d’un saint ; & que cette bête, tuée par un bohémien ou un vagabon lui serve, après avoir été salée, de nourriture pendant six mois, il est certain qu’il se trouvera que plusieurs des parties de matière qui formoient la tête du saint, seront répandues dans les membres du bohemien. Je demande si elles auront alors la vertu de faire des miracles, & de sanctifier les parties peccantes & immondes auxquelles elles seront jointes ? Si l’on me répond qu’elles n’ont plus aucun pouvoir, je nie avec juste raison, qu’elles en ayent jamais pû avoir, parce que ce n’est point la différente configuration qui donne les qualités intérieures à la matière ; une pierre d’aiman ronde ou quarrée attirera également le fer. On dira peut-être que Dieu permet que ces os opérent en tant qu’ils sont os, & non point lorsqu’ils sont pulvérisés. Mais je demande aux nazaréens les plus zélés qu’ils me montrent dans les livres de leurs premiers docteurs </ref>Les apôtres.</ref>, que Dieu ait révélé qu’il accordoit à des os le pouvoir d’agir aussi puissamment que la Divinité : & quoique je sois juif, je suis prêt à me soumettre aveuglément à leur sentiment.

Je ne crains point qu’ils puissent me convaincre. Il n’est pas dit un mot des os dans les livres fondamentaux de leur religion.

En me déclarant ouvertement contre la superstition des reliques, je n’approuve pas le mépris outré qu’affectent certaines gens contre les précieux restes de quelques personnes qui se sont rendues recommandables par leur piété & leurs bonnes mœurs pendant le cours de leur vie.[31]

Quel est le mortel qui ne respecte point le tombeau de ses peres, & qui veuille en profaner les cendres ?

Les hommes vertueux sont les peres des nations. C’est à eux qu’elles ont l’obligation de connoître le bien, & les moyens d’y parvenir. Que les nazaréens honorent les tombeaux de certains particuliers, j’approuve leurs maximes. Mais qu’ils érigent en divinité les cendres & les restes de ces mêmes particuliers ; qu’ils leur attribuent autant de puissance qu’à Dieu même ; que l’encensoir à la main, semblables aux payens, ils encensent sur des autels des morceaux d’os & d’étoffe : je condamne alors leur zèle outré, je ne vois plus rien que de ridicule dans leur façon de penser ; leur excès me fait presque pencher du côté de leurs adversaires, qui poussent trop loin à leur tour leur négligence & leur indifférence sur les tristes restes des hommes illustres, dont la vûe peut servir beaucoup à exciter à la vertu. On élève tous les jours des statues aux grands monarques, aux généraux illustres, pour animer leurs égaux à mériter par leurs actions brillantes de semblables monumens. Les reliques gardées soigneusement & respectées, valent, pour exciter les peuples à la vertu, des mausolées & des tombeaux superbes.

Ce n’est donc point, mon cher Brito, le soin qu’on a de conserver certains os, qui me fait condamner les nazaréens. C’est le culte qu’ils leur rendent, & l’abus qu’en font les moines, comme ce religieux dont je viens de te parler ; hardi menteur, qui, abusant des cendres de son pere Bernard, commandoit aux démons par le pouvoir d’un squelette.

Ce qui a rendu les reliques méprisables, c’est qu’on les a mises en commerce comme une marchandise dont le prix étoit plus ou moins cher, selon les fabricans. Quelques souverains pontifes en ont vendu un grand nombre à fort bon marché, & quelques autres les ont portées à un prix excessif. Ils en ont cherché dans tous les lieux où ils croyoient pouvoir en trouver : & lorsque les véritables leur ont manqué, ils en ont fabriqué grand nombre de fausses ; semblables à certains souverains avides qui, après avoir tiré tout l’or de leurs sujets, leur donnoient en échange de mauvais papiers de valeur imaginaire. Le pouvoir qu’on a donné aux reliques de faire toutes sortes de miracles, part de la même source, & l’avarice leur accorde ces vertus surprenantes. Les souverains pontifes ont fait comme les vendeurs d’orviétan. Pour mieux débiter leur baume, ils lui ont attribué toutes sortes de vertus.

Les reliques, les possédés & les indulgences, sont trois mines inépuisables : elles produisent plus aux moines que le Pérou & le Brésil ne rendent aux Espagnols & aux Portugais. Le tout consiste à les faire valoir adroitement. il y a des religieux nazaréens qui sçavent tirer la quintessence de ces trésors ecclésiastiques. Ils exorcisent jusqu’aux bêtes, quand il n’est aucun nazaréen assez sot pour se persuader qu’il est démoniaque. Cela ne doit point te paroître extraordinaire ; car les diables font aussi quelques caravanes dans les corps des animaux, lorsqu’ils n’ont pas mieux à faire. J’ai lû dans un livre [32], qu’un démon possédoit une vache. Il se tenoit quelquefois dans son corps, & quelquefois il s’amusoit à pirouetter & faire la cullebute sur son dos. Un nommé Martin s’appercevant du triste état de cette pauvre bête, ordonna au démon de la laisser tranquille & de se retirer. Sensible aux bontés de ce Martin, elle vint poliment lui faire la révérence, se mit ensuite à genoux & mugit trois fois, pour lui montrer sa reconnaissance.

Quelque ridicule que soit ce conte, il l’est beaucoup moins que plusieurs autres dont le peuple chez les nazaréens est très persuadé. On lui dit gravement que ces histoires sont autentiques & reconnues généralement pour vraies. A force de le lui assurer, on le lui persuade enfin. Avidité de l’or, jusqu’où ne pousses-tu point l’imposture des hommes ![33]

Porte-toi bien, mon cher Brito, & vis content & heureux.

De Paris, ce…

LETTRE LXXVII.

Isaac Onis, caraïte, autrefois rabbin de Constantinople, à Aaron Monceca.

Depuis près d’un mois, je suis arrivé au Caire ; mais les embarras que j’ai eus m’ont empêché de te donner plutôt de mes nouvelles. Cette ville doit sa fondation à un nommé Giaucher, visir du calife Meezledin, qui fit la conquête d’Egypte. Ce vizir fit travailler à un mur épais & élevé qui environnoit une plaine où toute son armée campoit.

Son maître le calife,

</poem>

ennemi mortel des villes, ainsi que le sont la plûpart des Arabes, trouvant ce séjour plus gracieux que celui d’Alexandrie, y fit tendre ses tentes. Peu-à-peu cependant, on bâtit dans cette enceinte quelques maisons : elle se remplit dans les suites de palais & de bâtimens publics ; enfin elle forma une ville magnifique, qui s’enrichit insensiblement des ruines de celle de Masr, que ses citoyens abandonnoient pour venir habiter dans ce nouveau séjour. Giaucher, en mémoire de sa conquête, avoit donné à cette ville le nom d’el Cachera, qui signifie en Arabe, comme tu le sais, la victorieuse. C’est de-là que quelques marchands Florentins & Vénitiens, qui ont été les premiers négocians nazaréens à qui l’on ait permis de s’établir dans cette ville, formerent le nom d’el Cairo, auquel ils ajouterent le terme de grand, pour en marquer l’étendue & la beauté [34].

Voilà, mon cher Monceca, la véritable origine du Caire, & toutes les autres qu’ont décrites les historiens, sont contraires à la vérité & aux meilleurs historiens Arabes. Cette ville est aujourd’hui la capitale de l’Egypte. Le bacha

qui commande dans le province y fait sa résidence. La Porte ne confie ce poste important qu’à un des principaux Turcs. Il demeure dans un château ou une espèce de citadelle assez mal fortifiée, eu égard aux places de guerre des nazaréens. Cette citadelle fut bâtie il y a environ sept cent ans, par Saladin.

Le Caire renferme dans son enceinte plusieurs morceaux antiques, qui y ont été transportés du tems des califes, soit d’Alexandrie, soit de la haute & de la basse Egypte. On voit aussi les ruines de plusieurs anciens palais bâtis & habités par les souverains d’Egypte, & par les principaux seigneurs de leurs cours. Les dorures des lambris, qui ont échappé à la fureur du tems, sont encore si éclatantes, qu’on croiroit que l’ouvrier vient seulement de les appliquer. Les mosquées de cette ville sont fort belles, mais elles n’approchent point de celles de Constantinople. Celle d’Ashur, qui est la plus magnifique, est beaucoup au-dessous des sept premières de la ville impériale.

Elles sont bâties ici comme les autres endroits ; couvertes par des dômes, & ornées de plusieurs minarets. [35]


Il y a autour du Caire plusieurs tombeaux de docteurs ou santons mahométans, qui sont très-fréquentés par un grand nombre de personnes qui y ont une dévotion extraordinaire. Un de ces principaux tombeaux est celui du fameux docteur Chafaï. Il vaut presqu’autant de revenu à certains santons & dervis qui ont soin de l’entretenir, que l’échine ou le croupion de S. François aux Franciscains ses disciples. Les moines Turcs sont aussi zélés pour leurs saints, que les moines nazaréens le sont pour les leurs. Ils ont employé, pour se conserver Chafaï, un moyen digne de la fourbe du plus hardi janséniste convulsionnaire.

Un souverain d’Egypte, calife de Babylone, & qui y tenoit sa cour, voulut faire transporter le corps de ce fameux Chafaï dans les lieux qu’il habitoit. Il écrivit au gouverneur d’Egypte de le faire exhumer, de le mettre dans un cercueil magnifique & de le lui envoyer. Le gouverneur fut très-fâché de l’ordre qu’il avoit reçu, n’ignorant pas la profonde vénération que tout le peuple avoit pour ce prétendu saint, il craignoit une émeute ; &

afin d’éviter les tristes suites qu’entraînent ordinairement les séditions populaires, il communiqua aux dervis le commandement qu’il avoit reçu, Il les exhorta à se soumettre aux ordres de leur prince, & leur recommanda de préparer le peuple à souffrir le transport du saint. J’irai demain, leur dit-il, exécuter les volontés du calife. Ainsi préparez tout ce qui est nécessaire. Les moines Turcs ne furent point étonnés du coup. Ils résolurent d’agir efficacement & de s’opposer aux ordres du souverain d’une manière qui pût ne pas leur nuire auprès de lui. Pour en venir plus aisément à bout, ils voulurent couvrir leur fourbe d’un miracle, & mettre le ciel dans leurs intérêts. C’est-là le grand secret pour venir à bout des entreprises les plus difficiles. Ils travaillerent toute la nuit à l’exécution de leur projet ; & après avoir ouvert le tombeau du saint, ils mirent autour du corps des matières combustibles, mêlées de quelques phosphores, capables de s’enflammer dès qu’ils auroient pris l’air.

Après avoir tout préparé, ils attendirent avec beaucoup de tranquillité le gouverneur, qui sous prétexte de faire plus d’honneur au saint, se rendit à son tombeau avec une suite de dix mille hommes, quoique tout cet

appareil & cette pompe ne fut que pour empêcher un soulevement parmi le peuple. Dès qu’il fut arrivé, les travailleurs commencerent d’ouvrir la terre. Lorsqu’il furent parvenus à l’endroit où reposoit le corps, & qu’ils commencerent à donner du jour aux phosphores, les matières combustibles s’allumèrent ; il sortit du tombeau une flamme si vive & si éclatante, que ceux qui creusoient furent privés, pendant quelques momens, de la vûe. Ils crierent miracle les premiers. Le peuple en fit autant ; & les prêtres annoncerent alors la volonté du saint qui ne prétendoit point quitter sa retraite. L’imagination des Egyptiens préparée aux prodiges, saisit avidement celui-là ; & l’on recouvrit sur le champ le tombeau, sans oser aller plus loin. Le gouverneur, bon politique & bon courtisan, profita adroitement de ce prétendu miracle pour satisfaire le peuple, sans blesser les ordres de son maître, à qui il écrivit ce prodige, constaté par plus de dix mille personnes. Le calife voyant que le saint se trouvoit bien, & qu’il ne vouloit point déloger, consentit à le laisser dans son ancien tombeau, où il est encore, & où les dévots Mahométans vont en foule faire leurs prieres. [36]


Avoues, mon cher Monceca, que ce trait va bien de pair avec ceux des moines nazaréens. Par-tout la superstition sert à l’avarice de certains hommes qui font de leur religion un commerce honteux, & se déshonorent aux yeux des gens sensés, à qui la fourbe est bien-tôt connue.

Les Egyptiens sont encore plus superstitieux que les Turcs : à peine les Espagnols les égalent-ils. Il semble que de tout tems ce pays ait été le centre des cérémonies ridicules, & qu’il ait voulu servir d’exemple aux autres nations pour leur montrer jusqu’où peut aller l’égarement de l’esprit humain. Les anciens Egyptiens adoroient les animaux les plus vils & les plus méprisables, les crocodiles & les ichneumons. Leur aveuglement s’étendoit jusqu’à déïfier les plantes.

O ! heureuse nation, dit Juvenal, en se moquant de ce peuple aveugle, qui voit croître ses dieux dans ses jardins.[37]

Je ne puis comprendre, mon cher Monceca, jusqu’où les peuples polis, éclairés par les sciences & remplis de génie, ont poussé leur aveuglement sur les idées qu’ils

avoient de la Divinité. Que des nations barbares aient donné dans certaines erreurs, j’en suis beaucoup moins étonné. Un homme capable de manger un autre homme, avec autant de sang-froid que s’il mangeoit un poulet, peut tomber dans les égaremens les plus grands, sans que j’en sois surpris. Mais qu’un peuple chez qui les arts & les sciences fleurissent, qui connoît & suit les principales & les plus belles loix de la morale, donnent dans les idées extravagantes de changer un veau en divinité, & de le nourrir avec soin dans un temple, c’est ce que je ne puis comprendre. Car comment se figurer qu’un homme qui fait usage de sa raison, qui élève son génie jusqu’au point de mesurer le cours des astres, de prédire & d’annoncer les éclipses par une exacte supputation, puisse croire véritablement qu’un dieu a un commencement & une fin, & qu’il vient sous la figure d’un veau, ruminer & brouter pendant l’espace de douze à quatorze ans ? Quelque aveuglés que fussent les Grecs & les Perses, ils l’étoient cependant beaucoup moins.

Cambyse étant à Memphis, après avoir fait la conquête de l’Egypte, ne sçachant la raison des réjouissances qu’il entendoit faire, & en ayant demandé la cause,

fut très-surpris d’apprendre que l’on célébroit la fête du dieu Apis, qui enfin, après bien du tems, venoit de se montrer publiquement. Il envoya chercher les prêtres ; leur dit en plaisantant, que s’il y avoit quelque dieu qui fût si bon de s’abaisser jusques aux Egyptiens, il étoit étonné qu’il se cachât au roi & leur ordonna de lui amener leur dieu Apis. Cambyse ne fut pas peu surpris lorsque les prêtres lui présentèrent un veau. Rempli d’indignation, il tira un poignard & en frappa le dieu dans la cuisse, qui mourut ensuite de ses blessure.

O méchans ! dit-il aux prêtres, les dieux sont-ils donc composés de sang & de chair, Sentent-ils les coups d’épée ? Certes, ce dieu est digne des Egyptiens. Mais je vous ferai reconnoître que vous ne tirerez point d’avantage de nous avoir abusés & de vous être moqués de nous. [38]

Je suis charmé, mon cher Monceca, du noble courroux de Cambyse ; & je vois avec plaisir qu’un payen au milieu de l’idolâtrie, éclairé seulement de la raison, reconnoissoit que la divinité ne pouvoit être composée ni de chair ni de sang. Les misérables prêtres qui desservoient

le veau Apis, étoient aussi persuadés que ce monarque de la bassesse de leur prétendu dieu, qu’ils voyoient tous les jours dépérir à leurs yeux. Mais ils trouvoient leur profit dans la crédulité du peuple, & ils en abusoient.

Les hommes ont été de tout tems les mêmes. Les uns ont été charmés d’être trompés, & les autres ont profité de la foiblesse de leurs freres. C’est de-là que venoit le crédit d’Apis & des prêtres Egyptiens : celui des oracles de Delphes & des pontifes payens, Grecs & Romains : celui enfin d’un nombre de chimères nazaréennes, & des moines qui les ont inventées. Les tems ne détruisent point les erreurs, ils ne font que les changer & leur donner une nouvelle forme. Il s’élève dans tous les siécles des hommes illustres par leur mérite & leur science, qui veulent s’opposer au torrent & combattre la superstition. Mais ils sont ordinairement la victime de leur zèle ; & la plûpart sont opprimés par ceux qu’ils veulent démasquer. Dans toutes les religions, le peuple est pour ceux qui lui racontent le plus de chimères & le plus de fables. Tu sçais toi-même combien nos freres les juifs de Constantinople avoient peine à goûter tes leçons, parce que tu

les croyois contraires aux écritures & capables de nuire à l’esprit. Les Mahométans aiment très-peu les docteurs Arabes, parce qu’ils sont ennemis des miracles & de la superstition. Les ouvrages de Macrish, fameux écrivain, ne sont point aussi estimés que ceux de plusieurs mollas & imans remplis de ridiculités. Les Turcs accusent cet auteur d’avoir peu de religion, parce qu’il a affecté de ne rapporter que très-peu de miracles, & qu’il en a même réfuté plusieurs. Ils ne peuvent souffrir qu’il ait dit, qu’il y a de la folie à croire que les morts reviennent de l’autre monde. Il en coûta cher à Savonarole, religieux Dominicain, pour avoir condamné trop hautement les abus de la cour de Rome & ceux de ses confreres.

Alexandre VI, souverain pontife, trouva le secret d’arrêter ses remontrances incommodes : & Savonarole fut pendu à Florence, avec deux de ses compagnons. L’aveuglement de quelques personnes est si grand, & la malice des autres est si noire, qu’il est presque impossible d’éclairer les uns & de corriger les autres.

Porte-toi bien, mon cher Monceca : prospère dans tes entreprises ; & vis content & heureux.

Du Caire…


LETTRE LXXVIII.

Aaron Monceca, à Isaac Onis, caraïte, ancien rabbin de Constantinople.

Il y a quelques jours que je t’écrivis, mon cher Isaac, un démêlé arrivé entre les jansénistes & les molinistes, au sujet de la publication d’un livre appellé breviaire. Cette affaire est entièrement terminée. Les prêtres qui ne vouloient point le recevoir, se sont soumis : tout est tranquille. Cela ne durera pas long-tems. De nouvelles disputes succéderont bien-tôt à cette dernière. L’esprit turbulent des prêtres nazaréens ne sçauroit rester paisible : vivre sans cabaler, c’est pour eux & pour les moines un supplice terrible. Ils s’exercent à criailler & à disputer entr’eux. Ils ont des écoles dans lesquelles ils apprennent ce pénible exercice, & des maîtres qui leur montrent ce genre d’escrime.

Un jeune moine est élevé à Paris comme un apprentif gladiateur l’étoit dans l’ancienne Rome. Ses régens de philosophie & de théologie lui montrent des faux-fuyans, des disparates

nécessaires pour éluder la vérité. Il s’exerce, à l’aide du syllogisme, à trouver des moyens & des expédiens pour obscurcir les choses les plus évidentes. Il se munit d’une foule de distinctions, de divisions & de subdivisions, à l’aide desquelles il devient invincible, ou du moins incapable de craindre qu’on puisse l’obliger de se rendre à la raison & à la lumière naturelle. Dès qu’il a acquis ce talent, il commence à entrer dans le cirque. Il s’exerce dans des assemblées particulières de son ordre.

Enfin, lorsqu’il est entièrement perfectionné dans l’art d’attaquer la raison, il va, nouveau chevalier errant, chercher les aventures, & est très-assidu à se trouver aux différentes thèses que l’on soutient. C’est ainsi que l’on appelle certaines disputes ouvertes, qui se font à des jours marqués dans les couvens des moines. Aristote, Scot, & quelques autres philosophes scolastiques, ont plus de crédit dans ces assemblées, que n’en a la raison. C’est vainement qu’elle démontré l’évidence d’une chose, dès qu’elle n’est point approuvée d’Aristote ou que S. Thomas l’a condamnée.

Le bon sens est un sot qui doit se taire, & ne pas s’aviser de vouloir combattre l’opinion des philosophes auxquels certains moines se sont attachés.


Dans ces assemblées & dans ces disputes, celui qui a la meilleure poitrine a toujours l’avantage & la raison de son côté.

Tu serois étonné, mon cher Isaac, de voir l’effronterie avec laquelle ces prétendus philosophes nient les choses les plus évidentes. Leurs distinctions mettroient ta patience à bout. Je ne suis pas surpris si autrefois la philosophie a généralement été méprisée en France. Que pouvoient penser les gens raisonnables de tous ce fatras d’êtres de raison, de secondes intentions, & de tant d’autres sottises ; qui pendant long-tems, ont fait l’occupation de tous les philosophes ? Il a fallu pour détruire les préjugés, que deux grands hommes [39] luttassent contre tous les faux sçavans de leur siécle : les forçassent d’ouvrir les yeux & de voir l’erreur où ils étoient plongés. Mais malgré qu’ils aient reconnu leur égarement, la plûpart ont été trop entêtés pour vouloir suivre la vérité qui les éclairoit.

Les préjugés de certains moines prévenus & ignorans m’étonneroient peu. Mais je ne sçaurois comprendre que des gens qui avoient du génie & de la pénétration, ayent été aveuglés jusqu’au point de croire qu’Aristote avoit été donné aux hommes comme une divinité

terrestre, qui devoit les instruire de tous les secrets de la céleste, qui lui avoit révélé toutes ses opérations & ses desseins. Est-il possible qu’un sçavant tel qu’Averroes ait pû penser & écrire de pareilles extravagances ? [40]

Si Aristote est la suprême vérité, il est inutile que les hommes s’appliquent désormais à la découverte de la nature des choses : ils ne peuvent plus rien apprendre de nouveau, Tout est compris dans les écrits du philosophe Grec. Il est la suprême vérité & l’oracle qui doit nous instruire de tout ce qu’il est possible de sçavoir.

Gassendi fut le premier qui dans le siécle passé, osa attaquer l’infaillibilité d’Aristote. [41] Il trouva presqu’autant d’adversaires & d’ennemis, que le premier janséniste appellant de la bulle Unigenitus. Les honnêtes gens lui ont l’obligation d’avoir ramené dans le monde l’usage d’une philosophie raisonnable, à laquelle un galant homme peut s’appliquer.

Ce grand génie fut suivi de Descartes,

dont le nouveau systême donna le dernier coup à la philosophie scolastique. Elle fut réléguée pour toujours parmi les moines. Les véritables sçavans rétablirent si bien les sciences, & l’on conçut d’eux une si bonne opinion, que quinze ans après l’impression des œuvres de Descartes, les femmes raisonnèrent beaucoup plus sensément en métaphysique, que les trois quarts des théologiens du royaume. Depuis ce tems l’amour de la philosophie s’est accru dans tous les cœurs. Tous les honnêtes gens s’y appliquent. Les courtisans même, au milieu des plaisirs & des intrigues d’une cour tumultueuse, ne laissent pas de s’y occuper pendant quelques momens de la journée. Bien des magistrats se délassent, par la lecture des habiles physiciens, des études rudes & pénibles du droit.

Depuis qu’il est permis de condamner une absurdité, quoiqu’Aristote ou S. Thomas l’aient écrite ; depuis que le nom de ces philosophes ne détruit plus une bonne raison, on a perfectionné infiniment les sciences, sur-tout la physique. Les qualités occultes ne sont plus regardées que comme un aveu de l’ignorance des effets d’une chose : & outre les découvertes dont on est redevable à la philosophie, on lui a encore l’obligation

d’apprendre à juger sainement de ses connoissances, & de ne pas croire sçavoir ce que l’on ignore.

De la manière dont on étudie aujourd’hui, il est certain qu’on doit découvrir dans trente années plus de vérités qu’on n’en a connu dans deux mille. Comme on ne raisonne que sur des principes clairs, qu’on ne reçoit pour certain que ce qui est évident, la raison, qui n’est plus offusquée par un nombre d’erreurs qui la tenoient captive, agit plus efficacement & développe plus aisément les secrets qu’elle cherche à découvrir.

Les hommes, dit un illustre Philosophe [42], ne tombent pas seulement dans un fort grand nombre d’erreurs, parce qu’ils s’occupent à des questions qui tiennent de l’infini, leur esprit n’étant pas infini ; mais aussi, parce qu’ils s’appliquent à celles qui ont beaucoup d’étendue, leur esprit en ayant fort peu.

C’est encore-là une source inépuisable des erreurs de l’ancienne philosophie. Elle embrassoit des questions que l’esprit humain ne sçauroit résoudre, & qui sont au-dessus de sa portée. Les philosophes scholastiques s’occupoient peu des choses

essentielles. Ils se nourrissoient de chimères, & ils n’étudioient que des choses ou incompréhensibles, ou inutiles. Par une secrette vanité & un desir déréglé de sçavoir, ils cherchoient à pénétrer les vérités les plus cachées & les plus impénétrables. Ils vouloient résoudre avec facilité plusieurs questions inintelligibles, & qui dépendent d’un si grand nombre de rapports, que l’esprit le plus pénétrant ne pourroit en découvrir la vérité avec une certitude évidente, après plusieurs siécles d’une méditation profonde, aidée d’une infinité d’expériences.

Un autre défaut qui jettoit la confusion dans l’esprit des philosophes scolastiques, c’étoit le peu de méthode qu’ils gardoient dans leurs études. Ils s’appliquoient à dix sciences différentes, & peut-être dans la même journée. Ils ne réfléchissoient point sur la nature de leur esprit, ne l’employoient point à la recherche de la vérité, & ne pensoient pas que le génie de l’homme, déja assez borné, ne doit point être distrait de ses méditations par de nouveaux objets, qui lui font souvent oublier les premiers.

Tous les demi-sçavans qui sont sujets à ce défaut, tâchent en vain de pénétrer des choses qui dépendent d’un

nombre d’autres dont ils n’ont aucune connoissance, & desquels ils ne s’apperçoivent pas, parce qu’ils ne réfléchissent point assez, & qu’ils sont trop distraits dans leurs études.

Descartes n’a dû la plûpart de ses découvertes, qu’ aux moyens dont il s’est servi dans ses études, pour empêcher que la capacité de son esprit ne fût partagée par d’autres objets que ceux dont il vouloit découvrir la vérité. [43]

Aussi sur quelles idées nettes & précises n’a-t-il pas établi les principes de sa philosophie ? Je sçais bien, que ce grand-homme n’a point été infaillible ; & que ses écrits pleins de vérités, dont on ne doit qu’à lui la connoissance, se ressentent en quelques endroits de la foiblesse humaine. Mais il est ridicule de penser qu’un philosophe doive n’écrire rien que d’évident. C’est assez qu’il donne les choses douteuses comme douteuses, & qu’il ne les propose à son lecteur que comme de simples conjectures.

Si les philosophes scolastiques avoient eu autant de bonne-foi & d’humilité que Descartes, on eût depuis long-tems reconnu un nombre d’erreurs

qu’on a soutenues vivement pendant des siécles. Au lieu de ces vaines disputes, qui ne servoient qu’à embrouiller la raison, on se fût communiqué de bonne-foi ses réflexions mutuelles ; & l’on eût peut-être éclairé ce que l’on ne comprenoit point, quoiqu’on en discutât ardemment. On faisoit des volumes énormes par leur grosseur, qui n’étoient remplis que de mots, & qui n’offroient rien à l’entendement. Une simple question de physique éclaircie en deux pages par Descartes, auroit suffi pour former un in folio. Il faut rendre la justice à Aristote, d’avouer que sa physique est beaucoup plus passable, dénuée des rêveries que ses différens commentateurs y ont ajoutées. On peut même dire, que ce philosophe est un esprit très-vaste & très-étendu. Il a parfaitement réussi en ce qu’il a dit des passions dans sa rhétorique. Ses livres de politique & de morale contiennent de fort belles choses. Mais quant à ses huit livres de physique, ils n’apprennent rien que l’on ne sçache déja, & ne disent presque que des choses qu’il est impossible d’ignorer.

Quel est l’homme dans l’univers, qui ne sçache que, pour que la matière acquiere une nouvelle forme, il faut qu’elle ne l’eût pas auparavant ? [44]


Qui est-ce qui doute, que tout dépend de la forme, & que la matière seule ne fait rien ? On est à coup sûr aussi ignorant après avoir sçu ces choses, qu’avant de les sçavoir. Les huit livres de la physique d’Aristote appartiennent plutôt à la logique qu’à la physique. Ce ne sont que des définitions de mots vagues & généraux, qui ne présentent à l’entendement que des idées peu distinctes. Aristote, par exemple, dit bien qu’y a quatre élémens, le feu, l’air, l’eau & la terre ; mais il n’en fait point connoître la nature : on n’en sçauroit concevoir, par tout ses raisonnemens, aucune idée juste. Il ne veut pas même, & que ces élémens soient le feu, l’air, l’eau & la terre que nous voyons ; puisqu’il faudroit alors que nos sens pussent au moins nous en communiquer quelque connoissance : il tâche de les expliquer par les qualités de chaleur, de froideur, d’humidité, de sécheresse, de pesanteur & de légereté. Comment est-ce que des hommes qui avoient de l’esprit, ont pû se contenter d’une explication aussi vague, & qui entraîne après elle tant de ridiculités & d’impertinences ? Je ne m’en étonne point, puisqu’ils étoient assez complaisans

pour admettre par la déférence qu’ils avoient aux opinions de ce philosophe, le néant pour un premier principe des choses. Car, qu’est-ce que la privation de tous les êtres, sinon un rien, un pur néant ?

Montagne a fait l’horoscope de la destinée des principes de la philosophie d’Aristote, dans un tems où les nazaréens en général les regardoient comme des oracles infaillibles. Avant, dit cet auteur [45], que les principes qu’Aristote a introduits fussent en crédit, d’autres principes contentoient la raison humaine, comme ceux ci nous contentent à cette heure. Quelles lettres ont ceux-ci, quel privilége particulier, que le cours de notre invention s’arrête à ceux-ci, & qu’à eux appartient pour tout le tems à venir la possession de notre créance ? Ils ne sont plus exempts du boute-hors, qu’étoient nos anciens.

Ce que disoit Montagne est arrivé. Il prévoyoit que la raison perceroit enfin le nuage, il méprisoit lui-même la philosophie d’Aristote ; & il en connoissoit tout le foible.

Porte-toi bien, mon cher Isaac, & vis content & heureux.

De Paris, ce…




LETTRE LXXIX.

Jacob Brito, à Aaron Monceca.

Dans le voyage que j’ai fait de Lyon à Montpellier, où je suis arrivé depuis deux jours, j’ai eu besoin des instructions que tu m’avois données sur les mœurs des François. Si je n’avois point été prévenu de leur caractère, je ne sçais ce que j’aurois pensé de la plûpart des gens avec qui j’ai voyagé.

Je partis dans le coche d’eau qui descend le Rhône, pour me rendre au Pont-Saint-Esprit. Nous étions plus de trente personnes dans ce bateau, femmes ou hommes. Il y avoit des prêtres, des moines, des nourrices, des soldats, des officiers, des marchands, des chiens, des chats, des écureuils : notre voiture ressembloit assez à l’arche de Noé. Je tâchai de me placer dans un coin, éloigné le plus que je pouvois du tapage que faisoient deux jeunes gens, qui se disputoient une place auprès d’une jeune fille assez jolie, qui, presque aussi étourdie que ces jeunes gens, rioit à gorge déployée de leur différend.

Un air gai & satisfait étoit répandu sur son visage ; elle sembloit, par certains regards qu’elle jettoit sur les autres femmes, leur dire qu’elle méritoit bien qu’on eût de pareils empressemens.

Pendant cette dispute, un vieux officier, placé entre un moine & moi, commença d’allumer sa pipe. C’étoit un vieux soudar, qui, de tems en tems regardoit de travers le religieux son voisin, dont la carure large & épaisse occupoit les trois quarts de sa place. Il étoit de mauvaise humeur, d’être aussi gêné par ce moine. Il en fut bientôt délivré. A peine eut-il commencé à fumer, que le révérend pere, peu accoutumé à l’odeur du tabac, faisoit d’étranges grimaces. L’officier s’en appercevant, affecta de lui détourner la fumée dans le nez. Le religieux augmenta ses mines, & tomba presque en convulsion. Cependant il ne bougeoit de sa place, & tenoit toujours ferme : il étoit fâché d’abandonner un poste qu’il avoit choisi comme le meilleur du bateau. L’officier voyant qu’il ne pouvoit rien gagner, voulut ajoûter la plaisanterie aux camoufflets.

Mon pere, dit-il, je crois que vous craignez le tabac. Ah ! monsieur, dit le moine, qui crut que l’officier alloit cesser de fumer, je le crains à la mort. Cela étant,

lui répondit gravement le militaire, je vous conseille de ne jamais fumer. Il accompagna cet avis de deux bouffées étonnantes de tabac, qui penserent faire crever le pauvre moine. Il se mit à tousser d’une étrange force. Enfin, après s’être un peu remis, il appella le batelier. Mon ami, lui dit-il, les ordres sont, qu’on ne doit point fumer dans votre bateau. Faites-les exécuter. Vous avez raison, mon pere, dit le patron ; & monsieur aura, s’il lui plaît, la bonté de discontinuer de fumer. Ecoute, faquin, répondit l’officier : tout ce que pourra faire ma bonté ce sera de te donner cent coups de bâton, & de te jetter dans la rivière. Pardi ! Voilà un plaisant maraut, de vouloir commander où je suis ! Monsieur, me dit-il se tournant vers moi, ne trouvez-vous pas plaisant, qu’après avoir servi trente ans de suite le roi mon maître je n’aie pas acquis le droit de fumer devant un frere-lai ? Vous pourriez mieux parler, reprit le moine. Je suis prêtre depuis plus de tems que vous n’êtes au service. Hé bien, si cela est, dit l’officier, dites messe, & chantez vêpres : je ne m’y oppose pas. Le moine voulut encore presser le batelier de faire exécuter les ordres. Ma foi ! lui répliqua-t-il, vous qui sçavez prêcher, mon révérend pere, tâchez de

persuader monsieur. Quant à moi, je n’irai pas chercher des démêlés avec des gens au-dessus de moi. Je suis déja baptisé, & n’ai point envie d’être jetté dans la rivière. Croyez-moi, mon révérend pere, excommuniez monsieur : peut-être vous obéira-t-il alors. La mauvaise plaisanterie du batelier, qui cherchoit d’appaiser le courroux de l’officier, acheva de mettre le moine en fureur. Il abandonna sa place à la fin ; & alla se loger dans un autre coin du bateau. Vous ne connoissez pas, me dit alors l’officier, cette race monacale. Elle est aussi incommode aux voyageurs, que les créanciers aux jeunes gens. Si on écoutoit ces freres coupe-choux, on seroit oblige de se contraindre dans tout ce qui n’est point de leur goût.

Pendant que cet officier me tenoit ce discours, nous arrivâmes à la dînée. Le moine me dit avec un air bénin, dès que nous fûmes sorti du bateau, comment avez-vous trouvé, monsieur, le procédé de cet officier ? Les gens de ce métier sont insupportables, brusques, hautains & sans égard pour les personnes les plus respectables. Il semble qu’ils sont en droit de traiter les personnes, avec lesquelles ils se trouvent, comme ils traitent les ennemis du roi. J’aimerois mieux voyager avec dix courtaux

de boutique, qu’avec un de ces capitans matamores.

A peine le moine m’eut-il quitté pour entrer dans l’hôtellerie, qu’un de ces jeunes gens, qui avoit fait un si grand vacarme pour être placé auprès de la jeune fille, m’aborda avec un air riant & évaporé. Je vous plains, me dit-il, monsieur, de la peine que vous avez eue ce matin. Vous étiez très-mal placé dans le bateau. Ces moines ne sçavent que marmoter leur bréviaire. Ces vieux militaires sont incommodes. Ils crient & piaillent sans cesse, ou vous ennuient du récit des batailles auxquelles ils se sont trouvés. Vous vous seriez parfaitement amusé si vous vous étiez trouvé dans notre coin. Nous avons ri, comme vous avez vû, pendant tout le chemin. Je vous conseille de vous placer auprès de nous cette après-dînée.

Un grand homme sec, qui n’avoit rien dit pendant toute la route, plioit les épaules, & levoit les yeux, en écoutant le discours de ce jeune étourdi. Il prit le moment de me parler en particulier, comme je retournois au bateau chercher quelque chose que j’avois oublié. Monsieur, me dit-il, souffrez qu’en camarade de voyage, je vous donne un avis. Gardez-vous de vous mettre en route auprès de ce jeune homme, ou résolvez-vous d’essuyer plus de questions,

de demandes & de mauvais raisonnemens dans deux heures de tems, que vous n’en avez essuyé de votre vie. J’ai éprouvé ce que je vous dis. Dans un voyage que j’ai déja fait avec lui, il m’avoit rendu sourd à force de parler, de siffler & de chanter. Quelquefois il fait ces trois sortes de choses à la fois. Il arrive même souvent qu’il y en joint une quatriéme, qu’il danse, cabriole. parle, siffle & chante en même tems. C’est le plus pétulant mortel que le soleil éclaire.

Le ton de voix, l’air composé de celui qui me parloit, & sa figure maigre & séche me donna la curiosité de le connoître. Après l’avoir remercié de ses avis, je lui demandai s’il alloit bien loin ? Je vais, me répondit-il, à Montpellier. Une maladie incommode, dont je suis atteint, m’oblige à faire ce voyage. Ce qu’il y a de plus triste pour moi, c’est que je n’ai point mérité le mal qui m’accable. Je porte la pénitence des péchés de ma perfide épouse. Comment donc, lui dis-je, monsieur, une personne aussi chère a-t-elle pû vous nuire ? Sans doute, c’est innocemment qu’elle a occasionné vos maux ? Je vais, reprit cet homme, vous dire en peu de mots la cause de mes malheurs.

« Dès ma plus tendre jeunesse, je m’appliquois à l’étude de la philosophie : je cherchois à pénétrer dans la

nature des choses. Enfin après avoir travaillé avec beaucoup de patience, je crus qu’il étoit tems que je joignisse la pratique à la science spéculative. Je préparai mes fourneaux, je dirigeai mon feu, & je commençai à mettre en exécution ce qui m’avoit coûté tant de peine à apprendre. L’occupation que me donnoit mon ouvrage, & l’assiduité que j’étois obligé d’avoir à mon travail, m’empêchoient d’examiner la conduite de ma femme, qui, jalouse de me voir à la veille de faire de l’or, & de finir le grand œuvre, voulut aussi de son côté travailler à amasser des trésors. Elle ne trouva pas de meilleur moyen que d’avoir plusieurs amans : & dans peu de tems, elle s’employa si efficacement qu’elle acquit beaucoup de bien. Il est vrai, que parmi ses richesses, & il s’en trouva qui lui causerent beaucoup de chagrin. Elle s’apperçut qu’elle avoit besoin que le dieu Mercure réparât certain dommage qu’avoit causé la déesse Vénus. Le pis de cette affaire est que ces suites altérerent infiniment ma santé. Ma femme, craignant que je ne prisse mal cette aventure, disparut un jour avec un poëte de mes amis : j’ignore

où ils sont allés. Ce n’est pas-là ce qui m’inquiette : c’est d’avoir été forcé d’abandonner mes fourneaux pendant un tems pour aller chercher du reméde à ma maladie ; la santé étant une des principales choses que doit avoir le philosophe qui cherche d’opérer le grand œuvre. »

Je fus charmé, mon cher Monceca, d’avoir rencontré une personne avec qui je pusse parler des choses qu’on débite sur la prétendue pierre philosophale.

Eh quoi ! lui dis-je, monsieur, est-il bien possible, que l’homme puisse parvenir à la perfection de ce grand ouvrage ? Je vous avoue que j’ai regardé jusqu’ici comme des contes tout ce qu’on débitoit sur cette science. Vous avez tort, me dit-il. Il est vrai qu’il est très peu de gens à qui Dieu ait accordé le pouvoir de parvenir à la parfaite connoissance d’un art aussi précieux. Mais l’on ne peut douter de sa réalité. Il y a en Europe beaucoup plus de cet or fait par les artistes, que de celui qu’on apporte des Indes, du Pérou, & des autres endroits. Tous les directeurs des monnoies de France avouent qu’ils reçoivent toutes les années beaucoup plus de cet or & de cet argent, qu’on n’en apporte des pays étrangers. Les plus habiles orfévres

ne doutent point qu’il y ait de véritables artistes. Ils disent que leur or est beaucoup plus parfait que celui que l’on tire des mines, & prétendent le connoître aisément.

« L’opération de la pierre philosophale, continua le chymiste, est très-possible, j’espère avec le tems, d’en faire l’heureuse expérience. Il est vrai, que pour y parvenir, il faut essuyer bien des peines & des travaux. On doit d’abord connoître la nature, avoir une patience à l’épreuve de tous les contre-tems, une santé forte & vigoureuse ; & si quelques-unes de ces qualités manquent à celui qui cherche d’opérer l’œuvre, c’est vainement qu’il se tourmente ; il ne pourra jamais réussir. Oserois-je, dis-je au chymiste, vous demander, si en suivant les principes qu’on voit dans les livres qui traitent de cette science, on peut s’y perfectionner ? Il est peu de bons livres, me répondit-il, parmi le grand nombre de ceux qu’on vante beaucoup, & qui ne sont faits que par des fourbes & des imposteurs, qui déshonorent cet art précieux. Le roi Gebert est de tous nos auteurs le plus sçavant & le plus clair. Il faut cependant être bon philosophe, & connoître

parfaitement la nature pour l’entendre. Selon ce grand homme, le véritable moyen de parvenir à perfectionner ce grand ouvrage, est de réunir les esprits minéraux, lorsqu’ils sont purifiés par l’art, avec les corps parfaits des métaux, & qu’ils ont été auparavant rendus volatils, & ensuite fixés, prenant soin de conserver toute l’humidité radicale, & augmentant la chaleur naturelle par une raisonnable coction du composé qui s’opere par ce merveilleux ferment, & fait bouillir & fermenter toute la masse, de sorte que le composé s’insinue dans les parties les plus subtiles du métal fondu, le purge de toutes ses immondices, le nourrisse & le change en or.

« Je souhaite, dis-je au chymiste, que vos expériences réussissent selon votre gré & que vous soyez plus heureux dans l’opération du grand œuvre, que vous ne l’avez été dans le mariage. De la façon dont vous parlez, je vois que vous possédez à fond la matière sur laquelle vous travaillez. Cependant j’ai entendu dire à plusieurs philosophes, que les commencemens de cet art étoient menteurs, que le milieu en

étoit pénible, & que sa fin menoit à la besace. »

Le chymiste tâcha de me faire changer d’opinion ; il m’assura que ceux qui cherchoient avec attention, & sans se rebuter le secret, étoient à la fin très-récompensés de leurs peines & de leurs soins. Il m’avoua pourtant qu’il avoit déja consumé les trois quarts de son bien. Mais il comptoit d’avoir opéré l’œuvre avant qu’il eût consumé le reste. Il n’attendoit que le retour de sa santé pour rallumer ses fourneaux, & mener sa composition au dernier degré de perfection. Je le vis si entêté, & si prévenu en faveur de son art que je ne crus pas devoir entreprendre de le rendre plus raisonnable. J’ai eu plusieurs conversations encore avec lui avant que d’arriver dans cette ville, dans lesquelles il m’a toujours exalté l’excellence de la pierre philosophale. Depuis que je suis arrivé à Montpellier, je ne l’ai plus revu. Peut-être est-il déja entre les mains des Esculapes de ce pays, dont je te parlerai dans ma premiere lettre.

Porte-toi bien, mon cher Monceca, vis content & heureux.

De Montpellier, ce…


LETTRE LXXX.

Aaron Monceca, à Jacob Brito.

C’est ici le centre du ridicule, comme ce l’est aussi du bon goût & de la politesse. On peut dire, mon cher Brito, que cette ville renferme les deux extrémités opposées. Elles y ont toutes les deux un grand nombre de partisans. Si les sciences sont cultivées, chéries & aimées par beaucoup d’honnêtes-gens, la folie y est portée au suprême dégré par les plus grands impertinens de toute l’Europe. Comme ils sont en grand nombre ; ils balancent souvent l’autorité & les décisions des personnes sensées, ils entraînent après eux l’imbécille public, toujours la dupe de quiconque veut le tromper.

Ce sont les suites du pouvoir qu’ont ces fanatiques imbécilles & prévenus, qui font gémir le bon sens opprimé, & résolvent les plus habiles gens à laisser un libre cours à l’erreur. Je comprends en effet, qu’il est très-ennuyeux pour les véritables sçavans d’être sans cesse obligés de régenter une foule d’ignorans entêtés, qui poussent souvent l’impertinence jusqu’à mépriser

les découvertes les plus utiles, & les ouvrages les plus parfaits.

Ce qu’il y a de plus surprenant dans le parti de ceux qui cabalent contre les véritables sçavans, c’est qu’il s’y trouve quelquefois des personnes qui ont du génie, de la pénétration, & même de la science. Ce que je te dis, mon cher Brito, te paroîtra d’abord un paradoxe surprenant Mais lorsque tu réfléchiras sur la bizarrerie de l’esprit des hommes, sur l’envie que la plûpart d’eux ont de se rendre singuliers, & de se donner un relief, en adoptant les opinions les plus extraordinaires, tu ne t’étonneras plus de voir des gens sçavans autoriser quelquefois les sottises du peuple, & même en inventer de nouvelles.

Un moine nazaréen [46] a soutenu le plus extravagant systême que puisse enfanter le cerveau le plus troublé.

Ce moine avoit cependant de l’esprit. Il écrivoit assez bien : mais il voulut se rendre chef de la plus impertinente secte qui se fût jamais élevée contre les anciens. Il ne s’amusa pas à discuter les défauts qui pouvoient se trouver dans leurs ouvrages. Il trancha court la difficulté, & soutint que les livres anciens soit

Grecs, soit Latins, étoient des manuscrits faits après-coup par des moines qui avoient emprunté les noms des anciens auteurs. Par exemple, il nia que l’Enéide que nous avons, eût été faite par un auteur vivant du tems d’Auguste. Cependant parmi les écrivains qu’il déclara être apocryphes, il épargna les œuvres de Pline le naturaliste, dont il se servit pour autoriser quelquefois ses pitoyables raisonnemens. Il fit main-basse sur tous les docteurs nazaréens, & rien ne trouva grace devant lui.

Un systême aussi fou, & qui fit donner à ce moine le plaisant nom de pere Eternel des petites-Maisons, fut vivement réfuté & anéanti par un nombre de sçavans, qui le réduisirent en poudre. [47]

Il trouva cependant des partisans, tout ridicule qu’il étoit, & contraire au bon sens & à la lumière naturelle. L’amour de la singularité & de la nouveauté,

lui donna chez les François, même chez les étrangers, une vogue qui dura jusqu’à ce que l’illusion fût dissipée, & que la raison eût repris le dessus.

Il faut être bien aveugle pour se figurer que les auteurs Grecs & Latins, qui nous restent aujourd’hui, ont été fabriqués à S. Denis dans un monastère de moines : car c’est là que cet imposteur prétend que toute l’antiquité a été forgée. Or je demande comment les Grecs, qui possédoient successivement dans leurs bibliothéques les manuscrits de leurs auteurs, se sont accordés à les brûler, ou à les déchirer, & à recevoir ceux qu’on avoit fabriqués sous leurs noms dans ce couvent de moines ?

Quand on eut refait Xenophon, Homère, Pindare, Sophocle, Euripide, Diodore de Sicile, &c, comment les fit-on transpirer dans les bibliothéques des Grecs, qui n’étoient alors remplies que de ces auteurs ? Comment troqua-t-on les faux avec les véritables ? Mais l’on dira peut-être qu’il n’y avoit aucun livre en Grèce, & que les Grecs ne sçavoient ni lire, ni écrire, quelque tems après Constantin. On ne peut soutenir le fond de ce systême, qu’en avançant cette impertinente absurdité. Car si l’on avoue que les Grecs avoient des yeux, & sçavoient lire & écrire, en prenant

leurs derniers auteurs qui ont écrit de nos jours, on remonte successivement jusques à ceux qui sont les plus éloignés. Ils se sont cités mutuellement les uns les autres : ils ont rapporté des passages qui se trouvent dans ceux qui les ont précédés. Les auteurs du XIV. siécle ont cité ceux du XIII. ceux du XIII. ceux du XII. & du XI. & en remontant toujours ainsi, en vient aisément jusqu’à la source des originaux rejettés. Dans quel tems apperçoit-on quelqu’apparence de la supposition des anciens auteurs ?

Comment peut-on s’imaginer que les Grecs avoient assez de complaisance, pour recevoir comme des écrits authentiques des auteurs qu’ils voyoient naître dans une nuit comme des champignons dont ils n’avoient aucune connoissance ? Je demande ce qu’ils durent dire, lorsque tout-à-coup ils virent paroître des ouvrages, dont ils ne devoient jamais avoir eu la moindre notion. Est-il probable que d’un commun accord, tous les hommes donnassent une aveugle croyance à ces écrits : qu’aucun d’eux n’eût du moins témoigné la même défiance que celle du moine Hardouin ? Certes elle auroit été fondée, & si aujourd’hui on disoit, qu’on a retrouvé la Médée d’Ovide, le Thyeste de Varius,

quoique la chose puisse arriver, combien n’examineroit-on point ces piéces, combien de gens n’écriroient pas pour ou contre, pour en constater la vérité, ou pour la combattre ? Les œuvres de Pétrone sont une preuve évidente de ce fait.

Ceux qui soutiennent le ridicule systême qui veut rendre suspects les précieux restes de l’antiquité, s’appuyent beaucoup sur l’ignorance des tems où ces auteurs ont été contrefaits. Prends-garde, mon cher Brito, comme un raisonnement absurde en entraîne nécessairement un autre. Quelle folie ou plutôt quel aveuglement de croire que les œuvres de Demosthène, de Quintilien, de Virgile, d’Horace, de Perse, &c, soient les productions d’un siécle plongé dans l’ignorance ? [48]

Eh quoi ! La stupidité & la bêtise produisent

ce que la science la plus profonde, & l’étude la plus pénible, peuvent à peine imiter ! Les célèbres historiens d’aujourd’hui ont pour Tite-Live ce respect que Stace avoit pour l’Enéïde, & qui tenoit de l’adoration. [49]

Considère, mon cher Brito, quels sont les gens à qui l’on fait écrire des ouvrages dont la galanterie & la délicatesse servent encore de modèles aux courtisans les plus déliés d’aujourd’hui. Ce sont des moines qui composent les héroïdes & l’art d’aimer d’Ovide : & des ignorans qui inventent les Philippiques de Démosthène, & les œuvres de Plutarque.

Mais, disent quelques-uns de ces fanatiques de la république des lettres les gens qui faisoient ces ouvrages avoient de l’esprit : ceux qui les achetoient, & qui les recevoient étoient des ignorans. Je demande, s’il étoit possible qu’il n’y eût que sept à huit personnes renfermées dans une maison qui eussent du génie ? Si l’on répond que toute la raison & la lumière du genre-humain n’étoient pas renfermées dans un seul couvent de moines, il faudra avouer que les autres sçavans, répandus dans divers endroits de l’Europe, & qui écrivoient les ouvrages qui nous restent aujourd’hui, eussent fait quelque mention de ces fabricateurs d’écrits anciens.

En vérité, mon cher Brito, tout homme qui soutient le systême de ce moine Hardouin, doit opter de passer pour fou, ou pour fanatique : c’est avoir trop de bonté, que de vouloir réfuter un pareil ramas d’extravagances. Voici une raison sur laquelle les ennemis des auteurs anciens soupçonnent les œuvres de Virgile d’être apocryphes. Pline le naturaliste, disent-ils, parle d’un Virgile, auteur des Bucoliques, & ne dit pas un mot de l’Enéïde : donc l’Enéïde que nous avons n’est pas du même Virgile que les Bucoliques. Je

ne puis m’empêcher de rire, mon cher Brito, en t’écrivant cet absurde raisonnement.

J’aimerois autant,qu’on dît dans trente ou quarante ans d’ici, que les pseaumes n’ont point été traduits en vers François par Marot, parce que Boileau qui parle des ouvrages de ce poëte, ne dit rien de ceux-là. Que penseroit-on d’un homme, qui, dans deux ou trois cent ans, voudroit prouver que la tragédie de Bajazet n’est point de Racine, quoique ce soit pourtant une des plus belles piéces de cet auteur, parce que Despréaux son ami, ayant parlé de toutes les piéces de ce poëte, n’a jamais fait aucune mention de celle-là.

Tu chercheras sans doute, mon cher Brito, à deviner les raisons qui avoient déterminé ce moine à soutenir un systême aussi étonnant. J’ai été aussi embarrassé que toi à les deviner ; & je ne les ai apprises que par le moyen de quelques sçavans de ce pays, qui m’ont découvert le nœud de cette affaire, & les ressorts cachés qui avoient mis en mouvement l’esprit frénétique de cet imposteur. Il étoit membre d’une société [50] entièrement opposée à une autre [51], qui a donné plusieurs éditions des docteurs nazaréens

Grecs & Latins.

Ces livres, qui ont été reçus avec un applaudissement universel dans le public, ont excité la jalousie & l’envie des confrères d’Hardouin. Pour détruire l’autorité de ces éditions, il a voulu anéantir l’ancienneté de ces auteurs ; & pour rendre son sentiment moins odieux aux nazaréens, qui auroient dû justement se révolter contre le mépris qu’on témoignoit pour leurs anciens docteurs, ce moine a cru exténuer son criminel systême, en regardant généralement tous les auteurs anciens comme des ouvrages faits après-coup, & dont la plûpart avoient été composés par des moines, prédécesseurs de ceux qui soutiennent aujourd’hui leur ancienneté.

Voilà, mon cher Brito, la cause du ridicule sentiment né dans ces derniers tems contre les plus célèbres écrivains, & embrassé par quelques ignorans qui ont cru trancher du bel-esprit, & de se donner du relief, en applaudissant à de pareilles impertinences.

Je voudrois bien avoir quelque chose de nouveau à t’apprendre. Mais Paris, depuis quelques jours, semble être devenu plus tranquille. Cela ne durera pas long-tems, & l’esprit inconstant des François me redonneroit bien-tôt assez

de matière à t’écrire mille nouveautés amusantes, si je ne comptois partir incessamment de ce pays.

Je prendrai dans peu la route de Flandres, pour finir quelques affaires que j’ai à Bruxelles ; & je ne manquerai pas de t’écrire de là.

Porte-toi bien, mon cher Brito, & le Dieu de nos peres te comble de biens & de postérités.

De Paris, ce…



LETTRE LXXXI.

Isaac Onis, caraïte, autrefois rabbin de Constantinople, à Aaron Monceca.

Dans les dernières lettres que je t’ai écrites, je t’ai parlé vaguement des Coptes, qui sont les anciens habitans de l’Egypte : je vais tâcher de t’en donner une idée plus nette & moins confuse. Cette nation suit la doctrine d’un nommé Eutychès, que les nazaréens Européens regardent comme un fameux hérésiarque. Ce peuple est dans une grande misère ; & tous les Coptes, qui sont pourtant encore en assez grand nombre, ne subsistent que

par le moyen des registres de toutes les terres labourables, desquels ils sont les dépositaires, ayant toujours retenu ce privilége, duquel ils sont redevables à leur ancienneté. C’est presque-là le seul bien qui leur reste dans leur ancienne patrie ; & il est peu de seigneurs Turcs, qui n’aient un écrivain Copte, qui tient un registre détaillé de toutes les terres qu’il posséde.

Les nazaréens Européens disent ici, que les Coptes sont le peuple le plus grossier & le plus obstiné dans son erreur. Je te dirai pourtant que j’ai parlé à plusieurs, & que je n’ai trouvé chez eux que le même attachement que tous les hommes ont pour les opinions qu’ils ont sucées avec le lait. Je ne sçais à propos de quoi un nazaréen Européen est en droit de traiter un nazaréen Copte d’obstiné. Ils ont tous les deux le même défaut ou la même vertu, puisqu’ils sont également prévenus pour les préjugés qu’ils ont reçus dès leur naissance. Les Européens reprochent aux Coptes, qu’il veulent s’en tenir aveuglement à leurs anciennes coutumes, qu’ils appellent canons ; & que les opinions de leurs évêques & de leurs prêtres, sont les uniques régles qu’ils veulent suivre.

Et n’est-ce pas-là le sentiment de tous les nazaréens ? Lorsque leurs pontifes

ont décidé, ne se soumettent-ils pas aveuglement ? N’avouent-ils pas qu’il ne leur est point permis d’agiter la validité des décisions des assemblées qu’ils appellent conciles ? Pourquoi vouloir exiger des Coptes ce qu’eux-mêmes ne font point ? Par quelle raison l’Egyptien est-il plus obligé de douter de la décision de son pontife, & de l’examiner avant de la croire, que le nazaréen ?

On ne peut nier qu’il n’y ait dans toutes les religions des gens de bonne-foi. Un nazaréen croit que sa religion ne lui permet point de l’examiner, & d’en juger par la raison. Le Copte est dans le même systême : il est aussi persuadé de la science & de la candeur de ses pontifes, que le nazaréen des siens. Ils doivent donc, en raisonnant selon leurs principes, rester tous les deux dans leur croyance, sans l’examiner & sans en disputer : car il est ridicule qu’un des deux veuille exiger de l’autre ce qu’il condamne lui-même.

Voilà le défaut le plus considérable, selon moi, qu’il y ait dans la religion nazaréenne papiste. La raison & la lumière naturelle, que le ciel accorda aux hommes pour se conduire, leur devient inutile. Dès qu’un pontife a parlé, tout est fini, tout est décidé : il est défendu d’examiner tout

ce qui paroît quelquefois notoirement contraire au bon sens ; il ne reste plus qu’à se soumettre.

Les nazaréens sentent tout le ridicule qui naît de cette conduite. Ils taxent de grossiéreté & d’obstination les peuples qui sont atteints de cette prévention ; & ils sont si aveuglés, qu’ils ne font pas attention que tous les reproches & les argumens qu’ils emploient contre leurs adversaires, sont des armes qu’ils fournissent pour les combattre : ils trouvent mauvais que les Coptes se servent de l’exemple de leurs peres, pour autoriser certaines coutumes. Sommes-nous, disent ces peuples, plus sages que nos ancêtres ? Ils ont cru ce que nous croyons. Pourquoi voudrions nous ne point les imiter ? [52]

Les missionnaires, les jésuites, les moines nazaréens, se plaignent fort de ces discours qu’ils traitent du dernier refuge que trouve l’ignorance. Rien n’est capable, s’écrient-ils, de forcer ce retranchement élevé par l’obstination. C’est un bouclier impénétrables à tous les traits du raisonnement.

Je demanderois volontiers à ces missionnaires sur quoi ils appuient la moitié & les trois quarts

de leurs coutumes & de leurs cérémonies ? Ils ne manqueroient pas de me citer la tradition. Personne n’en fait un plus grand usage que les nazaréens papistes. C’est leur grand cheval de bataille. Ils se tirent par ce moyen de tous les mauvais pas. Le plus difficile devient aisé à applanir par le secours de la tradition. Quelle injustice n’y a-t-il pas à vouloir priver les autres hommes des priviléges qu’on s’accorde aussi libéralement ? Eh quoi ! En Europe il sera permis d’autoriser une coutume, de la consacrer même, quelque ridicule qu’elle soit, dès qu’elle a été approuvée par les anciens : & dans l’Afrique, il sera défendu de penser de même, sous peine de passer pour grossier & entêté ? Qu’on me montre la raison de ce privilége, & je suis prêt à me ranger au sentiment des nazaréens. Jusqu’alors je les plains, eux & les Coptes de leur aveuglement. Je regarde même les Européens avec plus de mépris, puisqu’ils apperçoivent dans les autres le ridicule de leurs opinions, & qu’ils ne sçavent point en profiter.

Il est pourtant vrai, mon cher Monceca, que les Coptes sont des peuples méprisables ? Ils font même très-souvent un commerce honteux de leur religion ; & pour une modique somme

il en est plusieurs qui entrent dans la communion nazaréenne, qu’ils abandonnent, dès que le motif de l’intérêt & de l’espérance vient à disparoître. Ils ont entr’eux un proverbe qui dit, point d’argent, point d’église : maphis fellou, maphis quenisse. [53]

Les conversions des Coptes sont sur le même pied que le service des Suisses : point d’argent, point de Suisses. On a beau leur représenter qu’ils vont se replonger dans l’hérésie : ils retournent tranquillement à leur ancienne église, & disent pour leurs raisons, qu’ils ont prié à la Romaine autant qu’on les a payés, & qu’ils ne sont pas obligés d’en faire davantage. Juge par-là du fruit & du progrès de ces missions si vantées en Europe. Tous les Francs qui sont ici avouent, qu’il n’est jamais mort de Copte hors de sa religion, & que tôt ou tard ils y retournent tous. Il est même ridicule de penser que cela puisse arriver autrement, attendu la haine & le mépris qu’ils ont pour la croyance des nazaréens.

Dès leur plus tendre enfance, on ne les entretient que de discours au désavantage des religions qui sont contraires à la leur : on leur inspire des sentimens odieux pour

tous les sentimens étrangers : & il leur est impossible de vaincre jamais ces préjugés.

En Europe on peut éclairer les esprits. Les sciences servent de beaucoup, pour délivrer la raison du joug qui la tient captive. En étudiant, on apprend à douter, & le doute conduit naturellement à la recherche de la vérité. En Egypte, l’ignorance profonde donne une nouvelle force aux préjugés : elle les rend invincibles. Et comme la superstition & l’ignorance sont toujours unies ensemble, les contes les plus ridicules, les coutumes les plus bizarres, paroissent des choses merveilleuses à ces peuples aveuglés.

Les Coptes, ainsi que les nazaréens croyent que leurs prêtres, en prononçant certaines paroles, ont la vertu d’effacer tous les pechés. Il est vrai qu’ils ne leur font point un détail de leurs fautes comme les autres, & qu’ils se contentent de s’accuser en général des péchés qu’ils ont commis, par pensée, par parole & par action. Le prêtre prononce alors ce mot Allachieramae [54], & la cérémonie est finie, moyennant quelque petite somme que le nettoyé de tout péché donne à celui qui lui a rendu ce service.

Les prêtres Coptes sont aussi avares & aussi intéressés que les moines Européens.

Il semble que ce soit un mal inséparablement attaché à cette profession.

Les Coptes jeûnent très-austèrement, & de la même manière que nous : ils ne mangent qu’une fois dans la journée, lorsque le soleil est couché. Il y a des images dans les églises ; mais ils ne leur rendent aucun culte : ils les regardent comme de simples monumens des choses qui se sont passées. Je t’avouerai que je ne condamne point les images, dès-lors qu’on n’en fait point un autre usage. [55] Dieu dans sa loi ne nous a défendu que de leur rendre un culte qui tendît à l’idolâtrie. [56]

Non-seulement, il n’a point ordonné de n’en point avoir dans les maisons particulières, mais il a permis qu’on en plaçât dans le temple, & même dans le sanctuaire, puisqu’

on y mit deux chérubins sur l’arche. [57]

Les images sont des caractères parlans, qui représentent aux yeux les événemens des siécles passés, ou ceux de nos jours. Je ne crois pas qu’on condamne jamais l’usage des livres de piété, & qu’on veuille les bannir des temples. Dès qu’on regarde un tableau comme un livre, & qu’il ne sert qu’à édifier l’esprit, en rappellant à la mémoire les actions des hommes illustres & pieux, l’usage n’en peut qu’être bon. Il est beaucoup de nazaréens qui ne sçavent point lire : ils ignoreroient bien des histoires pieuses qui servent à les édifier, sans le secours des tableaux & des images, qui sont les livres des ignorans. Je ne sçaurois donc approuver le zèle outré de bien des gens, qui, par dévotion, ont brisé, détruit & renversé

des morceaux de sculpture & de peinture dignes de l’admiration de tous les connoisseurs. J’ai vû dans les voyages que j’ai faits en Hongrie, & dans quelques pays du Nord, les tristes effets de cette haine des images. Il est vrai que cette fureur, qui tendoit à renouveller la barbarie des Goths, est entièrement finie. Les nazaréens, qui excluent aujourd’hui les images de leurs temples, ne condamnent que le culte qu’on leur rend, & ne les éloignent des cérémonies de leur religion que par le danger qu’il y a que le menu peuple, facile à se porter à la superstition, ne devienne idolâtre sans penser l’être.

Il est bien sûr que certains nazaréens papistes n’adorent point les images, & croient que leur religion leur ordonne de ne les regarder que comme des choses qui doivent les exciter à la piété, par les idées qu’elles leur présentent à l’imagination. Mais il n’est pas moins certain qu’il n’est que les personnes parfaitement instruites, qui s’en tiennent dans ces justes bornes. Le menu peuple penche excessivement à l’idolâtrie, sur-tout ceux dont l’esprit grossier ne peut distinguer la simple vénération d’avec le culte. Il est tel paysan qui se feroit hacher en pièces pour la

figure de bois qui représente le saint patron de son village. Il a avec lui de fort longues conversations. Il le prie de lui donner une bonne récolte : il lui promet en échange plusieurs offrandes ; il est réellement persuadé qu’il est dans ce bois une vertu surnaturelle.

Ce qui augmente l’erreur du peuple, c’est la fourberie des moines qui publient de tems en tems quelques miracles. Ils annoncent qu’une certaine image a parlé, qu’une autre à remué les yeux, ou sué du sang. N’est-ce pas vouloir persuader au peuple que dans ces statues il y a quelque chose de divin & de surnaturel ? N’est-ce pas le pousser & l’induire à l’idolâtrie ? Et quel est le paysan qui, persuadé qu’une telle statue a parlé plusieurs fois ne se figure pas, que puisqu’elle a l’usage de la voix, elle doit avoir sans doute celui de l’ouie. La figure n’est plus alors un simple caractère qui lui retrace le souvenir d’un homme pieux. C’est un demi-dieu, auquel il adresse les mêmes vœux qu’un payen adressoit à Mercure ou à Junon. Ainsi l’avarice des moines qui veulent achalander certaines images, pour détruire celles de leurs voisins, & attirer tous les profits dans leur temple, pervertit

en crime un usage de lui-même pieux & utile à l’édification des hommes.

Ce que je te dis ne seroit pas sans doute du goût de tous nos freres. Ils en seroient scandalisés, & croiroient leurs synagogues profanées, s’ils y voyoient des images & des tableaux. Mais si tu réfléchis que lorsque nous sortîmes d’Egypte, nous quittions un peuple idolâtre, que nous pouvions avoir un penchant à donner dans leurs erreurs, que nous n’étions point encore affermis contre l’idolâtrie, comme il paroît assez par le veau d’or que nos peres élevèrent dans le désert, tu ne t’étonneras plus des sages précautions que Moïse prit pour éloigner tout ce qui pourroit nous faire commettre des fautes.

Quel bonheur pour tous les peuples, s’ils avoient un aussi sage conducteur !

Porte-toi bien, mon cher Monceca : vis content & heureux.

Du Caire, ce…



LETTRE LXXXII.

Aaron Monceca, à Isaac

Onis, caraïte, ancien rabbin de Constantinople.

J’ai reçu, mon cher Isaac, ta lettre sur les mœurs & les coutumes des Coptes descendans des anciens Egyptiens. Leur avilissement me rappelle celui des Grecs, des Romains & des Carthaginois. Je ne puis comprendre comment ces quatre peuples si fameux autrefois, sont devenus les plus vils & les plus méprisables de l’univers.

Les Egyptiens furent les premiers qui connurent & cultiverent les sciences & les arts. Nous ne connoissons point d’aussi anciens édifices que les fameuses pyramides qui sont des preuves de la grandeur de ceux qui les ont fait construire, & de la connoissance dans l’architecture de ceux qui les ont bâties. Cependant on n’étoit pas plus instruit il y a deux mille ans du nom de ceux qui ont élevé ces superbes monumens, que nous le sommes de nos jours. Juge par-là quelle doit être leur ancienneté. Les Egyptiens la faisoient remonter

bien au-delà du déluge. Mais puisque les livres saints déterminent notre croyance, il y a apparence que les pyramides ont été faites peu d’années après le déluge.

Une raison sembloit s’opposer à cette opinion. L’Egypte étoit-elle pour lors assez peuplée, pour que ces peuples pussent entreprendre d’aussi grands bâtimens, & qui demandoient tant d’ouvriers & tant de travaux ? Les environs du Tigre & de l’Euphrate furent les premiers pays qui furent habités par les descendans des enfans de Noé, & l’Egypte ne le fut que dans les suites.

Quelques personnes prétendent que les pyramides peuvent avoir été bâties avant le déluge. Mais ce sentiment est sujet à bien des difficultés, & semble n’avoir pour lui que l’antiquité inconnue de ces mêmes pyramides.

Les sciences étoient cultivées chez les Egyptiens dans les tems les plus reculés & dès qu’on commence à les connoître, on apperçoit chez eux toutes les marques qui caractérisent l’ancienneté d’une nation. On trouve un culte & une religion déterminée, des loix & des coutumes dont l’usage paroît n’être point introduit nouvellement.

Les prêtres de cette nation ont été les premiers philosophes. L’on prétend qu’ils

ont reconnu un Dieu suprême, un seul Etre tout parfait. Mais je crois qu’ils n’ont jamais eu aucune idée véritable de la Divinité ; & que dès le moment que les hommes furent plongés dans l’idolâtrie, ils n’eurent plus aucune notion juste de Dieu, dans quelque pays qu’ils habitassent. Quand je parle des hommes, j’entens même les plus éclairés : je comprens parmi eux les philosophes Egyptiens, Grecs & Romains. Les premiers admettoient deux divinités premières & éternelles, le soleil & la lune qui gouvernoient tout l’univers. Ils croyoient que tout le corps de la nature étoit formé du corps de ces deux astres ; & que l’esprit, le feu, le sec & l’humide étoient des portions ou des membres de ce corps. [58]

Cela a grand rapport avec les mortifications de Spinosa. Aussi le systême de ce juif apostat étoit-il celui de presque tous les philosophes anciens, qui l’embrouilloient par plusieurs autres faussetés qu’ils y mêloient. Lorsqu’on vient à débrouiller ce chaos d’idées fausses &

vagues, on trouve que les payens, qui ont dit ou cru qu’il n’y avoit qu’une divinité, l’ont reconnu de la manière qu’ils reconnoissoient qu’il n’y a qu’un monde : &, par conséquent, le dieu qu’ils croyoient étoit un dieu composé de cent mille dieux différens : puisque tout ce qui est matériel a nécessairement des parties, &, par conséquent, est divisible. Il auroit donc fallu que chaque partie qui composoit la divinité fût elle-même un dieu : car quelle absurdité ne s’ensuivroit-il pas, de dire qu’une chose divine est composée de parties non divines ? Ce seroit la même chose que si l’on vouloit soutenir, qu’une matière pensante, s’il pouvoit y en avoir, fût composée de parties non pensantes.

L’on ne sçauroit dire qu’aucun philosophe ancien ait jamais connu la spiritualité de Dieu. [59]

Aucun n’a pû s’élever jusqu’à ce point de justesse & de discernement. Platon est le seul à qui le commerce qu’il avoit eu avec des juifs ait donné quelqu’idée de l’immatérialité de la divinité. Encore ne peut-on dire qu’il l’ait véritablement

connue : & loin que ce qu’il en a dit ait été reçu des autres philosophes, ils l’ont rejetté comme une chose inintelligible & contraire à la raison & à la lumière naturelle. Ciceron en examinant les différentes opinions des philosophes sur la nature de dieu, ne daigne pas s’arrêter à examiner le sentiment de Platon. Il a fait, dit-il, dieu sans corps, & son rayonnement ne peut se comprendre. [60]

Mais Platon lui même n’a reconnu la divinité que d’une manière corporelle ; & la spiritualité qu’il lui attribue n’est qu’une espèce de substance composée d’une matière subtile & déliée, qu’il croit avoir été le principe de tout ce qui a été créé. Comment peut-on expliquer autrement ce verbe externe & proféré, qui n’est autre chose, selon ce philosophe, que la substance que dieu poussa hors de son sein, ou qu’il engendra pour former l’univers ? Ne voilà-t-il pas un dieu matériel, qui pousse une semence hors de son sein ? Si le monde est une partie de la substance de dieu, ainsi que le prétend Platon, admettant d’abord le dieu suprême, ensuite le dieu visible, ministre du dieu

invisible, créateur du monde, qui est le troisiéme dieu, ne se trouve-t-il pas autant de dieux qu’il y a de parties dans la matière ? Et ce systême n’est-il pas une ébauche informe de celui de Spinosa ?

Je crois, mon cher Isaac, que dès le moment que les hommes eurent tombé dans l’idolâtrie, Dieu retira entièrement son esprit d’eux & de leur postérité : ils n’eurent plus aucune vraie connoissance de la divinité, & toutes les idées qu’ils en conçurent ne vinrent que d’un reste du souvenir que leurs peres leur avoient transmis d’une divinité qu’ils avoient abandonnée.

Je sçais que ce principe conduit à l’opinion qui veut que nous n’ayions aucune idée innée de Dieu. Mais je crois qu’il n’y a qu’à considérer attentivement cette question, pour être convaincu que l’ame n’a aucune idée innée de la divinité avec elle, & qu’elle n’en acquiert la connoissance que par la réflexion qu’elle fait lorsqu’elle est en état de raisonner sur les grandes merveilles qu’elle comprend n’avoir pû être opérées que par un être suprême & parfait. Si l’ame avoit une idée innée de la divinité, elle ne pourroit être fausse ; & les caractères imprimés par la main du tout-puissant ne pourroient être effacés.

Mais loin qu’on voie que les payens ayent eu une idée conforme à celle qu’on doit avoir de la véritable divinité, nous sommes surpris des égaremens dans lesquels ils ont donné. Il est encore aujourd’hui un nombre de peuples qui adorent les choses les plus méprisables. On répond ordinairement à ces raisons, que je regarde comme une démonstration que dieu grave en général dans le cœur de l’homme son idée ; mais que l’homme, par de fausses applications, la corrompt dans les suites. En vérité, mon cher Isaac, ce raisonnement est pitoyable. Car que peut-on trouver de plus inutile que ces idées abstraites ? D’ailleurs, les idées abstraites supposent que l’on a déja connu des objets qui se ressemblent, & qui ont entr’eux quelque rapport. L’abstraction ne sçauroit convenir à une première idée, qui doit être pure, simple, & par conséquent à celle de la divinité.

Il est absurde de dire, que dieu nous communique une idée directement contraire à l’être dont il veut nous donner la connoissance ; & si les notions extravagantes que les payens ont eues de la divinité leur avoient été empreintes immédiatement par la divinité, il vaudroit autant soutenir que l’ame apporte avec elle en naissant les idées des plus

grandes extravagances, & qu’elles sont inées avec elle.

Il est aisé de prouver, mon cher Isaac, que l’idée de la divinité n’étant point innée avec l’ame, il n’en est aucune qui le soit. Si l’être suprême eût voulu graver immédiatement quelques notions, il eût sans doute préféré de donner à l’homme une connoissance claire & distincte de la divinité, plutôt que de lui imprimer des notions de quelques principes généraux de morale.

S’il est vrai que nous ayions quelques-uns de ces principes innés avec nous, pourquoi les hommes pensent-ils si différemment sur les choses qui constituent le bien & le mal ! D’où vient que ce qui est blâmable dans un pays est regardé comme vertueux dans un autre ? Les Topinambous croyent s’ouvrir un chemin vers le ciel, en se vengeant cruellement de leurs ennemis. Le plus pieux & le plus brave d’entr’eux est celui qui en mange le plus. [61] Les Turcs, & sur-tout les Egyptiens, regardent comme saints des personnes qu’on brûleroit chez les nazaréens avec juste raison. [62]

Ils accordent les plus grands honneurs à des monstres qui font rougir

l’humanité ; & qui, dans leurs égaremens ne conservent que la figure humaine : cent fois plus coupables que ces peuples qui attirent sur eux le feu céleste. Les payens croyoient servir leurs dieux en leur immolant beaucoup de nazaréens. Les Portugais pensent honorer le ciel en faisant brûler nos freres. Les Molinistes offrent à Dieu les tourmens qu’ils font souffrir au Jansénistes. Les Druses du Mont-Liban épousent leurs filles, & il y a un jour de l’année où ils se mêlent indifféremment avec les femmes les uns des autres. [63]

Que deviennent donc, mon cher Isaac, les principes innés de morale ? Où se trouve ce consentement universel, que ceux qui soutiennent ces idées veulent que tous les peuples accordent à ces mêmes idées ? C’est-là leur plus fort argument. Mais l’expérience étant contr’eux, tous leurs raisonnemens philosophiques doivent s’évanouir ; & c’est vouloir disputer gratis, que de nier une chose

connue de quiconque veut se donner la peine de l’appercevoir.

Quelques personnes croyent l’opinion des idées innées utile & nécessaire à prouver l’existence de Dieu. Ils souffrent à regret qu’on rejette un argument qu’ils croyent décisif contre les athées. D’abord, disent-ils, qu’on prouve qu’il est des idées innées avec l’ame, on force les libertins d’avouer l’existence de la divinité ; parce que l’ame en naissant, apportant avec elle l’idée d’un Dieu, il faut nécessairement que ce soit Dieu lui-même qui la lui ait empreinte.

Ceux qui raisonnent ainsi, ne voient pas qu’ils tombent dans une pétition de principe. Car les Spinosistes nient ces idées : & le tems qu’on perd à vouloir leur en prouver la vérité, est du tems employé en pure chicane, qui n’éclaircit rien : au lieu qu’en allant d’abord aux raisons essentielles, on convainc aisément les gens assez aveugles pour nier une chose dont il est aussi aisé de leur donner des preuves, que de leur existence même.

Je ne crois pas qu’il y ait aucun athée assez fou pour oser dire, qu’il a été de tout tems. Il faut donc que quelque chose ait été avant lui : & en remontant plus haut, que quelque chose ait été de toute éternité car ce seroit

le comble de la folie, que d’oser soutenir que le néant peut produire un être réel : or cet être, qui a été de tous tems, doit être nécessairement tout-puissant puisqu’il est la source & le principe de tous les autres êtres, & qu’ils tiennent de lui leur puissance & leurs facultés. Par une suite nécessaire, il faut donc que ce premier être soit aussi intelligent : car, l’homme sent qu’il est lui-même un être intelligent. Or, d’où auroit-il tiré cette intelligence, lui créé par un être éternel, s’il ne l’avoit reçue de ce même être éternel ? Il faut donc par conséquent, que cet être éternel soit non-seulement tout-puissant, mais même intelligent.

Qu’a-t-on besoin des idées innées pour prouver l’existence de Dieu, & la prouver d’une manière invincible ? Qu’est-ce qu’un être éternel souverainement puissant & intelligent, si ce n’est Dieu ?

Porte-toi bien, mon cher Isaac, vis content, heureux & comblé de prospérités.

De Paris, ce…



LETTRE LXXXIII.


Aaron Monceca, à Isaac Onis, caraïte, autrefois rabbin de Constantinople.

Je fus hier le témoin d’un spectacle auquel je ne m’étois jamais trouvé. Le chevalier de Maisin me conduisit au bal de l’opéra. C’est une assemblée qui peut fournir à un philosophe assez de matière pour réfléchir trente ans de suite. Je vais tâcher de t’en donner l’idée la plus juste que je pourrai. Tu sçais de quelle façon sont construites les salles de spectacle : tu en as vû à Vienne de semblables à celles de Paris. On unit le théâtre avec le parterre. Les loges, qui entourent ce nouveau parquet où l’on danse, sont remplies de masques, qui souvent ne viennent au bal, ni pour danser, ni pour voir danser. Un autre soin plus important les y attire. L’amour regne dans ce séjour. C’est lui qui préside aux plus aimables parties de masques. Sous différentes sortes de déguisemens, l’amant & la maîtresse rient des soins inutiles d’un mari jaloux. Il a beau se tourmenter pendant le cours d’une année, un seul bal de l’opéra détruit toutes ses précautions.

Dans la foule de masques, la duchesse est confondue avec la bourgeoise, le courtaut de boutique avec le grand-seigneur ; c’est dans ces sortes d’assemblées que l’amour, la joie & les plaisirs, égalent tous les hommes.

Les Parisiens ont un respect profond pour quiconque porte un masque sur le visage. Les équivoques qui sont arrivées quelquefois, les rendent très-prudens. Si l’on avoit moins de circonspection, on manqueroit souvent aux attentions qu’on doit aux personnes distinguées, en croyant agir & parler familièrement avec de simples particuliers.

La retenue qu’exige l’habit de masque occasionne souvent les plus plaisantes aventures du monde, dans un pays où la galanterie & l’amour sont l’occupation des trois quarts des habitans. Une jeune femme, dont le mari bourru méritoit d’essuyer par sa mauvaise humeur le sort de l’infortuné Vulcain, attendoit pour favoriser un amant qu’elle aimoit, la commodité du bal. Elle étoit sans cesse gênée & obsédée par son jaloux.

Il falloit qu’elle eût recours à des moyens extraordinaires, pour se délivrer de ses persécutions, & mettre sa prévoyance en défaut. Elle écrivit à son amant, qu’elle se trouveroit au bal masqué en domino

vert, & qu’elle se placeroit dans la troisiéme loge à la droite du théâtre. L’amant attendit avec une impatience infinie le moment du rendez-vous. Dès qu’onze heures sonnerent, il vola plutôt qu’il ne courut à l’opéra. En entrant dans la salle, il jetta les yeux sur la troisiéme loge, & y apperçut un masque en domino vert. Il ne douta point que ce ne fût sa maîtresse chérie. Il l’aborda d’une manière vive, lui dit ce que l’amour inspire de plus tendre. Le masque garda le silence, & ne répondit point. L’amant, étonné de cette froideur, se plaignit d’une indifférence qu’il n’avoit point méritée. Eh quoi, lui dit-il, madame ! Est-ce-là ce moment fortuné, que j’avois si fort souhaité ? Ne m’avez-vous averti que vous viendriez au bal que pour jouir du plaisir de me percer le cœur ? Grace, madame ? Par où ai je pû vous déplaire ? Vous ne dites rien ! Ah ! ce silence me désespère. Pour prix de tant d’amour… Le cavalier nazaréen eût poussé ses plaintes beaucoup plus loin ; mais il fut interrompu par un grand éclat de rire que fit le masque auquel il parloit. Il en fut très-surpris. Mais son étonnement fut bien plus grand, lorsque la rieuse s’étant démasquée, il reconnut sa femme dans la personne qu’il croyoit être sa maîtresse. Il fut bientôt remis de son trouble. L’infidélité

n’est point un cas extraordinaire en France : il s’en faut bien qu’un mari volage soit un phénix. Celui-ci rit lui-même de sa méprise, & chercha dans le bal ce qui n’avoit d’abord pû trouver. Sa femme étoit arrivée à l’opéra avant sa maîtresse : elle avoit pris la place où devoit se trouver cette dernière, qui avoit été forcée d’aller dans un autre endroit, & la ressemblance des habits de masque avoit causé l’erreur de cet amant.

C’est du chevalier de Maisin que je tiens cette aventure. Il m’en a raconté une autre, que je trouve encore plus plaisante. Un fermier-général avoit conduit au bal sa maîtresse. Il ne soupçonnoit point d’avoir de rival, & se trompoit. Un capitaine de dragons étoit l’amant aimé ; & lui n’étoit heureux qu’autant qu’il payoit cherement les grâces qu’on lui accordoit.

La belle, à la faveur de la foule des masques, étoit sortie, pour passer un quart-d’heure dans un fiacre avec l’officier. Ces carrosses de louage sont des retraites fortunées qui servent d’asyles aux amans pendant la durée du bal. Le fermier-général, sentant quelque desir de concupiscence, crut que le plus court moyen de chasser la tentation étoit

d’y succomber. Il chercha dans le bal sa chere maîtresse, & crut l’appercevoir dans une foule de masques. Il lui donna la main & lui proposa de sortir. Elle y consentit, le suivit sans lui répondre. Le fermier étoit déja sur le dégré de la salle, lorsqu’il apperçut le capitaine de dragons rentrant avec sa maîtresse, qui n’avoit point encore remis son masque. Juge de sa surprise, mon cher Isaac. Il maudit cent fois le bal, l’opéra, le capitaine de dragons, sa maîtresse & lui-même. Il rompit pour toujours avec cette perfide : & curieux de sçavoir quelle étoit la personne qui le suivoit de si bonne volonté, il reconnut que c’étoit une de ces aventurières publiques, toujours prêtes à rendre leurs services à quiconque les leur demandent.

Il arrive à chaque bal quelque histoire particuliere. Ces sortes de fêtes sont signalées par un nombre d’aventures, que l’amour & la jalousie occasionnent. Ces jours, ou plûtot ces nuits de plaisirs sont fatales aux maris, aux peres & aux meres, quelque attention qu’ils aient sur leurs femmes & leurs filles. Les libertés du bal, les commodités du masque trompent les plus vigilans argus.


Ces sortes d’assemblées ont beaucoup de ressemblance avec les anciennes cérémonies payennes des temples de Cythère & de Paphos. Je suis du moins assuré, que la déesse Vénus y reçoit pour le moins autant de vœux & d’offrandes.

Croirois-tu, mon cher Isaac, que dans un pays où la galanterie & l’amour ont autant de pouvoir, les richesses déterminassent presque toujours les faveurs des belles. Il en est peu d’entre elles qui résistent à des discours soutenus par beaucoup de louis. Je suis assuré qu’il est plus de cœurs à Paris qui se vendent, qu’il n’en est qui se donnent. Les femmes ne veulent pas convenir de cette vérité. Elles affectent au contraire un mépris infini pour celles qu’on soupçonne d’aimer plus par intérêt que par tendresse. Mais telle qui blâme une de ses amies, suit souvent la maxime qu’elle condamne.

On ne s’apperçoit point de ses défauts : l’amour-propre les déguise à l’esprit : l’on ne juge de soi-même qu’à travers le voile des passions qui obscurcissent entièrement le miroir où notre ame s’examine. C’est ainsi qu’autrefois Philippe, roi de Macédoine, prêchoit à son fils une morale toute différente de celle qu’il pratiquoit

lui-même. Il le blâmoit de répandre de l’argent parmi les Macédoniens, & lui reprochoit de compter sur des cœurs qui ne se donnoient pas, mais qui se vendoient. [64]

Tous les hommes ont une forte attache à chercher les moyens d’excuser leurs foiblesses. Les philosophes même ne sont point exempts de ce défaut, qui sert à entretenir les vices. Les femmes, dont la vanité est encore plus forte que celle des hommes, sont aussi plus fertiles en ressources pour colorer leurs démarches les moins conformes à la vertu. Veulent-elles excuser leurs infidélités pour leurs maris ? Elles disent qu’elles sont entraînées par un penchant séducteur auquel elles ne sont pas les maîtresses de résister. On les a unies dès leur enfance avec un homme

qu’elles n’aimoient point. Pourquoi seroient-elles condamnées à passer leurs beaux jours dans la tristesse & dans la mélancolie ? Et si les loix leur font un crime d’un desir que leur donne la nature, pourquoi les hommes firent-ils ces loix bizarres ?

C’est ainsi qu’une infidéle trouve des raisons pour se justifier. La coquette ne manque point aussi d’excuses. « Est-ce un mal, dit-elle, de vouloir plaire ? Dès qu’on ne devient point criminelle, quel dommage les douceurs qu’on me dit, les honneurs qu’on me rend, font-ils à mon époux ? Quoi ! parce que je suis mariée, je ne puis ouir des louanges que je mérite, je serai forcée de fuir ceux qui m’accableront de politesse ? Pour plaire à mon mari, pour calmer sa folle jalousie, il faudra que je vive comme une ourse, retirée dans une tanière ? Tampis pour lui, s’il est assez fou pour se mettre mal-à-propos mille chimères dans l’esprit. Mais je n’irai point m’enterrer toute vivante pour rappeller sa raison. »

C’est ainsi que la coquette justifie et autorise sa conduite. Et pourquoi ne le feroit-elle pas, puisque celle qui vend ses faveurs, trouve encore le secret de se

justifier ? Jeune, belle, aimable, pourquoi ne profiteroit-elle pas des biens que le ciel lui a accordés ? Les années s’écoulent, la beauté s’enfuit, la vieillesse arrive, on n’a point songé à ramasser de quoi pouvoir finir ses jours tranquillement. Dès que la saison des amours est passée, elle ne revient plus. Une jeune femme aimable, & peu avantagée des biens de la fortune, doit sans cesse avoir dans l’esprit la fable de la cigale & de la fourmi. Si avant le départ de sa beauté, elle n’a sçu remplir ses coffres, elle court en vain demander du secours.

<poem>
« Que faisiez-vous autrefois ?
Dit-on à cette emprunteuse :
Nuit & jour à tout venant.
Je chantois, ne vous déplaise,
Vous chantiez ? J’en suis bien aise.
Eh bien, gueusez maintenant. »

[65]

Il n’est rien, mon cher Isaac, qu’une femme ne sçache colorer de prétextes spécieux. Plus elle a d’esprit & plus elle a de ressources pour excuser ses fautes. Défendons-nous donc de ce sexe infidéle : fuyons ses trompeuses amorces, regardez-les comme une de ses breuvages, dont le goût délicieux cache le plus mortel venin. Ce n’est pas que je croye qu’un philosophe ne puisse devenir sensible, & qu’il n’y ait des femmes dignes de l’estime des plus sévères philosophes. Mais il est bien dangereux d’être trompé dans le choix. Le cœur ordinairement se détermine par lui-même, & n’attendant pas que la raison l’aide de ses conseils, il suit aveuglement le penchant qui l’entraîne. L’amour naît d’un coup-d’œil, & n’est point le fruit de la réflexion : il se nourrit par une certaine sympatie, rarement par la connoissance des perfections de la personne aimée. Il s’éteint sans qu’on sçache souvent pourquoi, dans le moment où l’on s’y attendoit le moins.

On a souvent agité, si un sçavant & un homme qui s’appliquoit aux sciences, devoit être marié. On a apporté plusieurs raisons pour & contre ce sentiment.

Je crois qu’il est beaucoup plus utile, à quiconque veut s’adonner à l’étude de jouir d’une entière liberté que d’être dans une espéce d’esclavage, qui, quelque doux qu’il soit, ne laisse pourtant pas d’ennuyer quelquefois. Etre femme, & n’avoir point de caprices, est une chose impossible : la plus raisonnable est celle qui en a le moins. Un philosophe est détourné dans ses réflexions par les inquiétudes & les soins du ménage. Quelque pauvre qu’il soit, dès qu’il est seul, il ne peut aisément se suffire à lui-même : mais ce n’est plus la même chose lorsqu’il est marié. S’il est riche, il est encore accablé de plus d’embarras : l’avancement de sa famille, l’établissement de ses enfans, les fantaisies & l’ambition de sa femme, toutes ces sortes de choses l’agitent, le tourmentent, quelque maître qu’il soit de lui-même & de ses passions. Je suis assuré que plus d’une fois Socrate malgré son phlegme philosophique, eût voulu voir sa femme à tous les diables. S’il ne le disoit pas, crois-moi, mon cher Isaac, il n’en pensoit pas moins. Si c’étoit la mode en France de pouvoir vendre sa femme, lorsqu’on en est ennuyé, je connois beaucoup de sçavans, qui donneroient la leur à grand marché : & si ce privilége n’étoit accordé qu’aux gens d’étude, pour acquérir un si beau droit les François les plus fainéants cultiveroient bientôt les sciences.

Porte-toi bien, mon cher Isaac. Vis content & heureux.

De Paris, ce…

LETTRE LXXXIV.

Aaron Monceca, à Isaac Onis, caraïte, autrefois rabbin de Constantinople.

Lorsque je vois, mon cher Isaac, dans les différens pays que je parcours, un nombre de gens heureux, cependant ignorans, & presque réduits à l’instinct des bêtes, je réfléchis aux peines & aux soins que se donnent les gens de lettres, pour parvenir à transmettre leur nom à la postérité. Que de maux, que de chagrins, la plûpart n’essuient-ils pas ? Il faut que le desir de percer la nuit obscure des siécles ait quelque chose de bien fort, pour qu’on y sacrifie sans regret le tems le plus précieux de la vie, & le seul dont on jouit véritablement.

Du petit nombre d’années, auquel la nature a fixé le cours de la vie humaine, on doit en ôter les quinze premières : elles sont consumées, ou dans l’enfance ou dans les pénibles travaux de l’éducation. Dès qu’on est parvenu au treizième lustre, on ne fait plus que languir. L’esprit, ainsi que le corps, s’affoiblit, & est également en proie à toutes les infirmités. Il faut donc réduire la vie de l’homme, en la prenant depuis l’âge de seize ans jusqu’à celui de soixante, à quarante-cinq années : & ce tems si court, si précieux, est employé par les sçavans à des occupations pénibles, & souvent peu gracieuses, qui ne leur donnent d’autre consolation, que l’espérance de voir passer leur mémoire à la postérité.

J’avoue, mon cher Isaac, que les sciences, quand on est venu à bout de les dépouiller des difficultés qui les environnent, ont quelque chose de satisfaisant, & qu’un géomètre & un physicien après avoir travaillé vingt ans de suite avec des soins infinis, les croient bien récompensés par la découverte de quelques vérités inconnues jusqu’alors. Mais s’ils approfondissoient ce qui se passe en eux-mêmes, ils verroient que l’espérance d’éterniser leur nom les détermine bien plus à chercher assidument ces nouvelles vérités, que le seul plaisir de les développer du chaos dans lequel elles étoient ensevelies. S’ils étoient bien assurés qu’ils fussent les seuls à les connoître, & qu’il ne leur fût jamais permis de les divulguer, je doute fort qu’ils voulussent en acheter la connoissance par un travail pénible & continué plusieurs années de suite.

Les philosophes & les sçavans parlent sans cesse du mépris de la gloire, de la sagesse, de la tranquillité de l’ame. Malgré tous leurs beaux & magnifiques discours, il est certain que sans la gloire & la vanité, l’ignorance étendroit son empire sur tous les hommes. C’est au desir de se distinguer du vulgaire, de surpasser les personnes avec lesquelles on vit, & de leur inspirer de l’admiration, que l’antiquité a dû les Aristotes, les Platons, les Sophocles, les Euripides & les Démosthènes. C’est à lui que les modernes doivent les hommes illustres, qui ont fait dans ces derniers tems de si beaux & si sublimes ouvrages.

Si tous les différens sçavans n’avoient eu en vûe que d’étudier les vertus morales, que de se perfectionner dans la sagesse, ils eussent borné leurs soins à se connoître eux-mêmes.

Ils n’eussent point cherché à mesurer les cieux, à suivre les planètes dans leurs cours, à examiner les différentes productions de la nature, à en faire l’anatomie, à pousser la subtilité de leurs découvertes jusqu’à découvrir la pesanteur de l’air. Tout cela, eussent-ils dit, est inutile à nos desseins. Quel est le but que nous avons ? C’est de chercher le moyen de nous rendre heureux, & d’être utiles au bonheur des autres hommes. Etudions donc ce qui peut servir à nous rendre vertueux, & communiquons à nos camarades, à nos citoyens, nos plus sages réflexions. Quel profit retireront-ils de sçavoir qu’il n’y a point de vuide, & que la terre tourne autour du soleil ? Cela ne les rendra, ni plus doux, ni plus affables, ni plus tranquilles, ni même plus heureux. Les ignorans qui ne sçavent que ce que leur a appris la nature aidée de quelques instructions foibles & générales, sont souvent plus heureux que les gens de lettres. Combien n’y a-t-il pas d’artisans, qui tranquilles chez eux, occupés de leurs métiers, vivent sans ambition dans le sein de leurs familles, avec bien plus de douceur, de satisfaction, que les plus grands philosophes entourés au milieu de leurs cabinets de livres qui traitent du mépris de la gloire ? Ce n’est donc pas la science qui rend heureux : c’est la probité. La physique, la métaphysique, la rhétorique, tout cela ne produit point la véritable sagesse, puisqu’elle se rencontre quelquefois chez un cordonnier & chez un laboureur. Il faut la chercher où elle se trouve ; préférer la tranquille & paisible ignorance d’un pauvre artisan aux connoissances infructueuses & inutiles d’un philosophe & d’un rhétoricien.

Il est certain, mon cher Isaac, que si les gens qui ont travaillé avec tant de soin à communiquer aux hommes les connoissances qu’ils ont acquises, n’avoient simplement agi que par l’amour de la sagesse, ils n’auroient pû s’empêcher de faire ces réflexions, & par conséquent ils eussent cru qu’il étoit cent fois plus utile de leur enseigner l’art de vivre heureux & tranquilles, que celui de courir après la découverte de quelques vérités dont la connoissance est assez inutile, & ne s’acquiert que par des peines infinies.

Profitez, leur eussent-ils dit simplement, de l’instant présent. Soyez vertueux ; attachez-vous à votre devoir, & ne perdez pas inutilement des momens que vous ne recouvrerez plus. Le tems s’écoule ; & dès que votre cœur n’est point troublé par les remords du crime, que vous suivez les loix de la probité, vous avez tout ce qu’il faut pour en jouir. L’application à des sciences infructueuses ne serviroit qu’à vous ravir le bien présent, sous l’espoir d’un bonheur futur & imaginaire. Les hommes sages n’ont besoin de rien : les philosophes ont besoin de tout. Si vous ne cherchez qu’à jouir paisiblement des faveurs que le ciel vous a accordées, votre félicité est dans vos mains. Vous n’avez qu’à en faire usage. Le sort de l’humanité seroit bien malheureux si son bonheur dépendoit de la connoissance des choses qui lui sont entiérement étrangères.

Ce n’est pas-là, mon cher Isaac, la manière ordinaire dont les sçavans instruisent les hommes. Ils se gardent bien de tenir ce langage. Ceux qui parleroient de même, ressembleroient à des pontifes Romains qui blâmeroient la croyance aux indulgences. On pourroit les regarder également comme des gens qui décrieroient leurs marchandises. Loin d’en agir ainsi, tout homme de lettres cherche d’élever jusqu’aux nues le genre d’étude auquel il s’applique. Il voudroit même en établir la gloire aux dépens des autres sciences. Un rhétoricien ne loue que foiblement la philosophie. Le plus grand effort de l’esprit humain consiste, selon lui, dans le talent de persuader par la force de l’éloquence, & d’émouvoir les cœurs par la noblesse de la diction. Un philosophe au contraire, regarde un rhétoricien comme un dissertateur, dont les discours n’ont que des faux brillans, & n’offrent rien de solide à ceux qui veulent des raisons, & non pas des paroles. Comme le physicien, il va même jusqu’à condamner entiérement l’usage & l’étude de la rhétorique comme des choses pernicieuses au bien public. Ceux qui masquent & fardent les femmes, dit un fameux philosophe sceptique, en parlant des rhétoriciens, font moins de mal ; car c’est chose de peu de perte de ne les voir pas en leur nature : là où ceux-là font état de tromper, non pas nos yeux, mais notre jugement & d’abâtardir & corrompre l’essence des choses. Les républiques qui se sont maintenues en un état réglé & bien policé, comme la Crétense & la Lacédémonienne, n’ont pas fait grand cas de l’orateur. [66]

Cette passion, si ordinaire aux sçavans,de ne louer que la science à laquelle ils s’appliquent, n’est-ce pas une preuve évidente, que la vanité, le desir de la gloire & de l’ambition ont plus de part à leurs travaux que l’amour de la sagesse. S’ils ne travailloient que pour instruire les hommes, ou ils ne s’appliqueroient qu’aux choses absolument utiles ; ou dès qu’ils cultiveroient celles qui sont plus curieuses que profitables, ils loueroient également toutes les sciences, & ne donneroient aucune préférence à celle dans laquelle ils croient exceller. Mais comme ils regardent que l’estime qu’on en fait influe sur celle qu’ils espérent acquérir, l’amour-propre unit leurs intérêts avec les siens. Le philosophe pense, que plus la philosophie sera respectée, plus aussi il le sera. L’historien, le poëte, le rhétoricien ont la même idée ; & c’est à qui louera avec le plus d’emphase, l’histoire, la poësie & la rhétorique.

L’amour de la sagesse, mon cher Isaac, ne cherche point avec avidité les louanges & les éloges. Un homme, qui ne veut vivre que pour être utile à ses concitoyens, ne fait paroître aucune partialité sur le rang & l’estime qu’on doit accorder à ceux qui leur donnent des instructions, qui ordonnent leur esprit, ou qui forment leur cœur. Mais la vanité & le desir de briller & de s’élever au-dessus de ses concurrens, n’inspirent point des sentimens aussi désintéressés. Ils excitent l’amour-propre, & font naître une jalousie, qui, quoique cachée, n’en est que plus violente. Ces passions sont la cause du peu de justice, que les sçavans se rendent ordinairement. Ils craignent toujours que la réputation des autres ne diminue la leur, & qu’elle ne leur ferme le chemin de cette immortalité à laquelle ils aspirent avec tant de fureur. Je pense, mon cher Isaac, que je puis me servir avec raison du terme de fureur, pour marquer l’envie qu’ont les gens de lettres de transmettre leurs noms à la postérité. Quelques-uns ont fait des actions presque aussi extraordinaires, & j’ose dire presque aussi folles & aussi criminelles qu’Hérostrate. Peut-on voir une mort plus extravagante que celle d’Aristote, si ce qu’on en dit est véritable ? Et n’est-ce pas avoir une vanité bien excessive, que de vouloir apprendre aux hommes, qu’on n’a pas voulu vivre, parce qu’on ne pouvoit comprendre un secret de la nature ?

Cet autre philosophe, qui se jetta dans un des gouffres du Mont-Ethna, & qui laissa ses pantoufles au bord du précipice, pour qu’on ne pût ignorer le genre de mort qu’il avoit choisi, ne doit-il pas être regardé comme une victime de la fureur d’immortaliser son nom ?

Les écrivains modernes n’ont pas donné des moindres marques que les anciens de leur amour violent pour la gloire de passer à la postérité. Vanini consentit d’être brûlé tout vif, plutôt que de se rétracter de son abominable systême. Il crut que ses sectateurs estimeroient moins ses ouvrages s’il n’en soutenoit pas les absurdes impiétés jusqu’à la mort. On rapporte de lui un trait fort particulier, & qui marque bien l’entêtement & la vanité d’un sçavant attentif à ne rien dire qui puisse diminuer la réputation & le poids de ses écrits. Lorsqu’on l’attachoit sur le bûcher, faisant réflexion aux douleurs qu’il alloit souffrir, il s’écria : Ah Dieu ! A quel supplice suis-je destiné ? Un prêtre qui l’avoit suivi jusques sur l’échafaud pour tâcher de l’exhorter à reconnoître l’existence de la divinité, saisit l’occasion que lui fournissoit l’exclamation de Vanini. Il y a donc un Dieu, lui dit-il, vous l’appellez ? C’est une façon de parler, répondit l’athée, qui ne tire point à conséquence.Ce furent-là les dernières paroles qu’il prononça. Les flammes du bucher, qu’on alluma dans l’instant, l’empêcherent de continuer à débiter ses blasphêmes. [67]

Quelques sçavans, qui n’ont point porté leur vanité aussi loin que ceux dont je viens de parler, n’ont pas laissé de faire des choses directement contraires à leur repos & à leur tranquillité ; parce qu’ils espéroient qu’elles conduiroient leurs noms à l’immortalité. Combien n’y en a-t-il pas, qui ont souffert l’exil, la prison & la privation de tous leurs biens, qui auroient pû éviter ces maux, en suprimant leurs ouvrages, ou en les désavouant ? Ils ont mieux aimé perdre tout ce qu’ils avoient, & gémir dans une captivité, ou dans un bannissement de leur patrie, que d’éteindre leur mémoire.

L’évêque Grec, qui consentit d’être privé de son évêché, plutôt que de reconnoître qu’il n’étoit pas l’auteur du roman de Théagene & Chariclée, a eu grand nombre d’imitateurs dans ces derniers siécles. Arnaud, Quesnel, Saint-Cyran, & tant d’autres écrivains auroient pû jouir d’une vie tranquille en gardant le silence sur des matières du tems. Si les solitaires de Port-Royal n’eussent pas écrit davantage que les mathurins, ou n’eussent fait que des livres aussi mauvais que ceux qui ont été composés par des capucins, leur retraite subsisteroit encore. C’est l’envie qu’ils ont eue d’immortaliser leur nom, & la jalousie ou la haine qu’ils avoient conçue contre les jésuites, qui en ont causé la totale destruction.

Quelque fatal que soit le desir outré de la gloire à la plûpart des gens de lettres, nous devons, mon cher Isaac, le leur pardonner en faveur du profit que nous en retirons. Puisque l’émulation, qu’ils ont les uns envers les autres, les excite à produire mille beaux ouvrages : il faut les plaindre de ne pas faire uniquement par sagesse ce qu’ils ne font que par ambition ; & reconnoître pourtant que nous avons des obligations au vice que nous condamnons. Sans lui, les sciences languiroient : il supplée au manque de vertu.

S’il y a des défauts pardonnables, sans doute ce doivent être ceux qui font si bien les fonctions de la sagesse, que ce n’est qu’après une longue spéculation, qu’on s’apperçoit de leur imperfection. D’ailleurs, tous les sçavans ne poussent point l’amour de la gloire, & la passion de faire parler d’eux, jusqu’à l’extrême. Dans tous les différens états, dans toutes les diverses professions, il est un nombre de gens qui portent les choses au dernier période. Il s’en trouve également parmi les gens de lettres. Mais il y en a aussi qui mettent un frein à leurs desirs, qui les retiennent, & ne souffrent pas qu’ils conduisent au-delà de certaines bornes.

S’il est vrai que tous sont avides de l’immortalité, il l’est aussi, que tous n’employent point les mêmes moyens pour y parvenir, & qu’ils ne veulent point l’acheter au même prix.

Porte-toi bien, mon cher Isaac, & vis content & heureux.

De Paris, ce…

LETTRE LXXXV.

Aaron Monceca, à Jacob Brito.

Les nazaréens, mon cher Jacob, sont les premiers à tourner en ridicule leurs moines, & leurs cérémonies superstitieuses. Il y a de tems en tems quelques génies vifs & hardis, qui, rompant les liens dont on a voulu les enchaîner, font luire aux yeux du peuple le flambeau de la raison. Mais les moines offusquent bien-tôt cette lueur passagère : & les seuls philosophes en profitent, pour affermir leur esprit contre les attaques de la superstition. Je viens de lire un livre de ce caractère, écrit par un nazaréen. Il est intitulé : Histoire de l’admirable dom Inigo de Guipuscoa, chevalier de la Vierge, & fondateur de la monarchie des Inighistes, avec une description abrégé de l’établissement & du gouvernement de cette formidable monarchie ; par le sieur Hercule Rasiel de Selva. [68]

C’est une peinture vive & intéressante, des actions surprenantes & extraordinaires d’un des principaux héros du monachisme, & même du nazaréïsme.

Cet homme étoit Espagnol, & s’appelloit Inigo. Il étoit vain, fier, ignorant, ainsi que le sont en général tous ceux de sa nation, amoureux transi, toujours prêt à périr pour les dames, & entreprendre les choses du monde les plus extraordinaires. C’est ainsi que le dépeint l’auteur de cet ouvrage, avant qu’une dévotion fanatique lui eût entiérement troublé le cerveau.

Voici les termes dans lesquels il s’explique : la gloire & l’amour étoient ses passions dominantes. Il ne comprenoit pas qu’un homme, qui avoit de la naissance, pût vivre avec honneur sans une grande ambition, ni être heureux sans galanterie. Ces deux passions l’occupoient tour-à-tour. Tout le tems que duroit la campagne, il le donnoit à la gloire, & la cherchoit avec emportement dans le hazard des combats. Mais pendant les quartiers d’été & d’hiver, il se délassoit des travaux de Mars entre les bras de Vénus.

C’est-là le portrait que l’auteur fait de son chevalier errant ; car, c’est ainsi qu’il l’appelle dans tout son ouvrage, faisant un juste parallèle de dom Inigo de Guipuscoa, avec dom Quichotte de la Manche. Peut-être ne seras-tu pas fâché, mon cher Jacob, de sçavoir sur quoi cet écrivain fonde une aussi plaisante comparaison que celle-là. Il dit d’abord que la lecture fut également la source de toutes les extravagances des deux chevaliers errans. Les Amadis firent perdre le bon sens à dom Quichotte de la Manche, & les romans spirituels causerent le même effet sur dom Inigo de Guipuscoa. Ayant été blessé à un siége, & s’ennuyant dans son lit, qu’il étoit obligé de garder à cause de son incommodité, on lui apporta la fleur des saints, en langue Castillane, dit l’écrivain de ces folies pieuses. Ce roman sacré, plein d’histoires merveilleuses, le toucha d’abord presque autant, & dans la suite beaucoup plus que les livres de chevalerie, dont jusqu’alors il avoit fait toutes ses délices. Il admiroit dans les saints errans cet abandonnement qui les faisait aller d’un bout du monde à l’autre, sans nulle provision. Voilà, mon cher Brito, dom Quichotte tout pur, ses termes, ses phrases, ses expressions, ses idées & ses sentimens.

La façon dont l’auteur fait déterminer son héros à suivre les aventures, est toute aussi maligne. Il tourne en ridicule dans un seul passage tous ces génies échauffés par une superstitieuse dévotion, dont les actions ridicules furent regardées comme des miracles par le bas-peuple nazaréen, & prônées comme des exemples de la plus sublime sainteté par une foule de moines fanatiques. Pourquoi, se dit le chevalier errant dom Inigo, moi qui suis d’une complexion si robuste, ne pourrai-je pas faire ce qu’ont fait tant de saints avec un tempérament délicat ; & ne prendre, comme S. Hilarion, pour toute nourriture que quatre figues par jour après le soleil couché, ou ne vivre, comme S. Apollone, que d’herbes crues, telles que les produit la terre sans être cultivée, & que les bêtes broutent ; ne dormir que sur une pierre sans m’y appuyer, comme S. Pacôme, ou assis dans le creux d’un tronc d’arbre, entouré de tous côtés de pieux pointus, comme S. Zuirad ; ou même ne me point coucher du tout, comme S. Dorothée le Thébain ?

Pourquoi ne pourrai-je pas faire deux cent génuflexions par jour, comme S. Guingalois ; trois cent fois la priere comme S. Paul l’anachorete ; & à l’exemple de S. Policrone, mettre sur mes épaules la racine d’un gros chêne en faisant l’oraison ? Quoi ! moi qui ai souffert avec de tant de constance de si cruels tourmens, afin de pouvoir porter une bottine de maroquin, proprement collée sur ma cuisse, je refuserois de souffrir de moindres maux pour devenir un grand saint ? Eh quoi ! si un S. Damien a bien eu le courage d’imiter l’admirable S. Simon le Stylite, qui se tenoit debout jour & nuit sur le haut d’une colonne de quarante coudées de hauteur ; qui m’empêchera de faire la même chose, ou du moins de me tenir tout courbé dans une cage, posée sur la pointe d’un rocher, ou suspendue en l’air, comme l’ont pratiqué S. Barada & S. Thalelle ? Qui m’empêchera d’éteindre les feux de la concupiscence, en me jettant nud au milieu d’un essaim de mouches, comme S. Macaire d’Alexandrie ; ou dans un amas de ronces & d’épines, comme S. Benoît, ou, dans l’eau au milieu de l’hiver, comme S. Adhelme & S. Ulric ; ou dans les glaces & dans les neiges, comme le séraphique S. François ? Qui m’empêchera enfin de me frapper de mille coups de verges par jour, ainsi que le faisoit S. Anthelme ; & même d’imiter le grand S. Dominique l’encuirassé, qui se donnoit trois cent mille coups de fouet chaque semaine, en récitant vingt pseaumes ? Leur chair étoit-elle donc d’une autre nature que la mienne ; ou voudrois-je leur céder en ferveur & en courage ?

C’est sur toutes les actions de ces pieux titans, & de ces dévots égarés, que l’auteur fait déterminer dom Inigo à quitter entièrement le monde, & à embrasser la chevalerie errante spirituelle : & les motifs qui l’y portent, sont pour le moins aussi ridicules que ceux qui déterminent dom Quichotte. Est-il rien en effet de si ridicule, que de se figurer que la divinité se plaît à voir fesser les derrières crasseux de quelques moines, & se réjouir des extravagances de deux ou trois solitaires, qui cabriolent comme Amadis dans la roche pauvre, ou dom Quichotte dans la montagne noire ? Quel aveuglement, mon cher Jacob ! Plus je réfléchis sur les hommes en général, & plus je les trouve insensés & dignes de compassion.

Il n’est aucune extravagance qu’ils n’accommodent à l’idée qu’ils se forment de la divinité : ils étouffent par mille chimères la lumière naturelle qu’ils ont reçue ; ils rendent par leurs sottises, la divinité qu’ils adorent presque aussi méprisable, que les payens la font ridicule en la multipliant.

Je ne crois pas, mon cher Brito, qu’il soit plus absurde de croire, qu’un morceau de bois ou de pierre partage un des rayons de l’essence divine, que de se figurer qu’on peut mériter la protection de l’être tout-puissant, éternel & suprême, par une demi-douzaine de coups de discipline ; & qu’il y ait aucun rapport entre le ciel & les fesses d’un capucin. Mais, disent certains nazaréens, ces coups & les austérités amortissent les desirs de la concupiscence. Eh quoi ! pour résister au crime, les nazaréens ont besoin d’avoir recours à des extravagances ? Ils ne peuvent détourner leur esprit du mal qu’en l’étourdissant. Je les plains d’être si méchans, qu’ils ne puissent devenir bons, sages & vertueux, qu’en devenant fous, impertinens & ridicules. Les philosophes : & même ceux dont le systême a été le plus contraire à la divinité, pour avoir des mœurs pures, n’ont pas eu besoin de toutes ces extravagances. La vertu leur a paru d’elle-même assez aimable, pour devoir mériter d’être cultivée avec soin. Epicure, chef d’une secte si opposée à celle des Stoïciens, força pourtant ces philosophes de rendre justice à son mérite, d’avouer que sa volupté étoit très-séche & très-sobre. [69]

Les plus illustres docteurs nazaréens ont eux-mêmes avoué, qu’ils étoient charmés de la sagesse & de la tempérance d’Epicure. [70] Cependant ce philosophe ne s’écorcha jamais le derriere, & ne crut point que de se le frotter dans des épines fût le moyen pour devenir vertueux.

Le ridicule du passage que je viens de te citer est encore augmenté par la ressemblance qu’il a avec celui qu’on lit dans Michel de Cervantes, & qui détermina dom Quichotte à sa premiere sortie.

Je vais te le transcrire pour que tu juge plus aisément lesquels ont été les plus extravangans, ou les errans mondains, ou les errans spirituels.

Dom Quichotte disoit que le Cid Ruy Dias avoit été fort bon chevalier, mais qu’il n’avoit pas de comparaison entre lui & le chevalier de l’ardente épée, qui d’un seul revers, avoit coupé par la moitié deux géans de grandeur effroyable. Bernard de Carpio étoit fort bien avec lui : parce que dans la plaine de Roncevaux, il étoit venu à bout de Roland, tout enchanté qu’il étoit, se servant de l’adresse d’Hercule, qui étouffa entre ses bras ce prodigieux fils de la terre. Il parloit aussi fort avantageusement du géant Morgan, qui pour être de cette orgueilleuse & discourtoise race de géans, étoit cependant civil & affable. Mais il n’y en avoit point qu’il aimât autant que Renaud de Montauban, sur-tout quand il le voyoit sortir de son château, & détrousser tout ce qu’il rencontroit : & lorsqu’en Barbarie il déroba cette idole de Mahomet, qui étoit toute d’or, à ce que dit l’histoire. [71]

Tu vois, mon cher Jacob, que le parallèle entre le héros de Guipuscoa, & le héros de la Manche, est fort juste, & qu’ils embrasserent tous les deux leurs états par des raisons aussi extravagantes les unes que les autres. Cependant dom Inigo, dans la suite surpassa de beaucoup dom Quichotte : & malgré ses folies, il ne laissa pas de fonder une puissante & formidable société ; car il faut que tu sçaches, que dom Inigo de Guipuscoa n’est autre que le fameux Ignace de Loyola, & que la monarchie des Inighistes n’est autre que celle des jésuites, qui s’est depuis rendue si redoutable à tout l’univers. L’auteur fait une histoire très-curieuse de son établissement subit & prodigieux dans toutes les parties du monde, en moins de soixante à quatre-vingt ans : & cela, malgré les fortes opinions des corps les plus puissans & les plus célébres. Sans les injurier, il y dépeint parfaitement bien des gens dont tout le monde se mêle de parler sans les connoître : s’il leur rend justice sur ce qu’ils ont de bon, il ne les flatte nullement sur ce qu’ils ont de mauvais. Il ne rapporte presque par-tout néanmoins que ce qu’en ont dit les jésuites eux-mêmes. Mais par la façon & le tour qu’il donne à ce qu’il emprunte d’eux, il fait évidemment voir le ridicule des pieuses folies de leur héros, qu’ils ont voulu donner pour des miracles.

Il n’oublie pas sur-tout celles qu’ils firent à son apothéose, qui ne les exposerent pas moins à la risée qu’à l’indignation publique. Il développe habilement leurs vûes secrettes & leurs ressorts les plus cachés de leur politique, il découvre nettement les inconvéniens de leur morale. En un mot, c’est un tableau fidéle de leurs maximes, de leur conduite : & après les fameuses Provinciales, je n’ai rien lû d’aussi bon, ni d’aussi bien écrit sur leur chapitre.

Ce livre ne paroissant encore ici qu’en secret, je ne l’ai eu que par le moyen du chevalier de Maisin. Je ne sçais pas ce qu’en diront les révérends peres, lorsqu’il sera plus connu : mais je sçais bien qu’ils ne soutiendront pas qu’il soit descendu du ciel, ainsi qu’ils l’ont assuré d’un certain livre que publia leur Inigo, dans un tems ou il étoit si ignorant, qu’ayant été étudier quelques années après à Paris au collége de Ste Barbe, il pensa y avoir le fouet à l’âge de trente-trois ans. Cela a fait prendre à ses disciples le parti de soutenir, que Dieu avoit envoyé du ciel, par l’ange Gabriel, à Inigo, ce livre mystique intitulé : Exercices spirituels. [72]

Quoique cette idée soit prise des Turcs, & que ce soit là la manière dont Mahomet assuroit que l’Alcoran lui avoit été remis : les jésuites n’ont pas hésité à s’en servir ; l’ayant trouvé bonne & propre à leurs desseins, ils ont cru qu’il n’y avoit pas de mal qu’ils fissent faire un voyage de plus en terre à l’Archange Gabriel. Ce qu’il y a de désagréable pour ce messager céleste, c’est qu’on le traduise ainsi en colporteur de fort mauvais ouvrages. Cela étant, je m’étonne qu’on ne lui ait pas fait voiturer de même la vie de Marie Alacoque, & la vérité des miracles de l’abbé Paris démontrée, qui ne le cèdent à nuls autres en ce genre.

Porte-toi bien, mon cher Brito : vis content & heureux, & divertissons-nous toujours des sottises de nos persécuteurs.

De Paris, ce…

LETTRE LXXXVI.

Jacob Brito, à Aaron Monceca.

Dans ma derniere lettre je te promis, mon cher Monceca, que je te parlerais des médecins de cette ville, dont la réputation, est fort grande. J’ai eu plusieurs conversations avec quelques-uns des plus habiles, & je suis toujours dans le sentiment que j’étois à Constantinople, & que tu semblois ne point approuver.

La médecine est de tous les arts le plus incertain. Si ceux qui s’y appliquent n’étudioient l’anatomie, quelques autres sciences qui regardent le ministère du chirurgien, je soutiens qu’un homme pourroit devenir médecin dans trois jours, & connoître tous les grands ressorts de cet art dangereux. Il est vrai que la longue expérience & la fréquentation des malades donnent quelques idées de certains symptômes, dont un médecin peut profiter. Mais ce n’est qu’après en avoir tué un grand nombre, qu’il peut en sauver quelques-uns. Ainsi il ne faut regarder le médecin que comme un homme sortant de prendre le bonnet de docteur. En le considérant ainsi, je crois que trois jours d’étude peuvent instruire des principaux secrets de sa profession.

Il n’y a que six remédes dans la médecine : & tous les différens noms qu’on leur donne ne signifient que leurs différens assemblages, ou leur préparation un peu plus ou un peu moins forte ; ce qui revient pourtant toujours au même. Voici donc, mon cher Monceca, toute la médecine : le mercure pour les maladies vénériennes, le soufre pour les maux extérieurs qui attaquent la peau ; l’ypécacuana pour les dissenteries ; l’émétique pour les maladies qui demandent une forte évacuation ; le quinquina pour les fiévres d’accès ; la rhubarbe, le séné & la casse pour les purgations légères. La saignée est autant du ministère du chirurgien, que de celui du médecin. Tous les docteurs de l’univers réduisent le fond de leur science à la connoissance de ces remèdes. Ils inventent quelquefois quelques drogues & quelques compositions nouvelles : mais ils sont toujours obligés de retourner aux premiers principes connus & pratiqués par les plus petits apothicaires du royaume, qui guérissent autant de malades que les médecins de Montpellier, & peut-être en tuent beaucoup moins. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’il meurt à proportion plus de monde dans les villes que dans les villages, & qu’il n’est point de ville en Europe ou l’on voie moins de vieillards qu’à Montpellier.

Je ne veux pas cependant ôter aux sçavans médecins de cette ville la réputation qu’ils se sont acquise justement. Je les regarde comme de sçavans physiciens & de grands anatomistes. Cela forme d’habile gens pour les maladies causées par la pierre, les fistules ; enfin tous les maux où la main peut rendre la santé au corps. En travaillant sur des sujets connus, les médecins de ce pays ont un avantage infini sur les autres. Mais dès qu’il faut qu’ils guérissent des maux internes, dont les sources sont cachées, des fiévres, des dyssenteries, des douleurs de tête, &c, ils deviennent de véritables apothicaires de villages : le mercure, l’ypécacuana, la saignée. Et si le malade ne veut point guérir, encore du mercure, de l’ypécacuana, & de la saignée. Saignare, purgare, clysterisare ; & si maladia opiniatria non vult se guarire, resaignare, repurgare, reclysterisare. [73]

Quelques scandalisés que soient de ces plaisanteries, les partisans de la médecine, elle se réduit pourtant à ces remédes connus de tout le genre humain. Pour qu’un médecin de Montpellier ait un léger avantage sur un barbier de village, il faut que les maladies qu’il traite puissent se guérir par des remédes appliqués immédiatement, & que la main puisse elle-même se porter sur le mal. Alors la connoissance de la physique & de l’anatomie rendent l’espérance de la guérison presque certaine.

J’aurois envie de regarder la science des médecins, comme les philosophes regardent la matière sur laquelle la seule matière peut agir. Eux de même ne peuvent se flatter de guérir les parties du corps humain que lorsqu’ils peuvent agir immédiatement. Dès qu’ils emploient des secours étrangers, les voilà égaux aux plus petits apothicaires. J’ai parlé avec la même liberté que je t’écris à plusieurs sçavans médecins. Ils ne convenoient pas tout-à-fait de ce que je leur disois. Ils soutenoient que l’expérience corrigeoit le peu de pouvoir qu’on avoit de connoître, & de voir ce qui se passoit dans le corps humain. Mais ils avouoient que cette expérience étoit excessivement difficile à acquérir ; & que les premiers malades qui servoient à former un médecin, se trouvoient dans une crise bien dangereuse.

Tu sçais l’opinion qu’on attribue aux médecins. Ils croient être en droit de risquer sur des infortunés & sur des pauvres, des expériences dont ils espèrent tirer du profit pour les riches. Tu n’ignores pas, mon cher, Monceca, le conte qu’on fait d’un sçavant, malade dans un hôpital. Il entendit trois médecins agiter en Latin, si l’on feroit sur lui l’épreuve d’un reméde qui pouvoit lui donner la mort. Un de ces docteurs disoit, qu’ils ne devoient point ménager une ame vile. Ce fut un bonheur pour ce malade de sçavoir le Latin. Il s’en servit pour leur reprocher d’une manière pathétique leur pernicieux dessein <ref>Faciamus experimentum in anima vili. Responsio. Appellas animam vilem, pro qua Christus passus est mori ? C’est ainsi qu’on raconte ce trait ; mais Jacob Brito l’a écrit autrement pour éviter le mot de Jesus-Christ, dont les juifs ne parlent qu’avec peine. « Depuis les dernières éditions de ces lettres, j’ai lû cette histoire, racontée un peu différemment dans l’Antibaillet de M. Ménage, qui cite un passage du huitiéme livre de la prosepographie d’Antoine du Verdier de Vaugsrivas. On ne sera peut-être pas fâché de trouver ici ce passage, & de sçavoir que le malade dont il s’agit, étoit l’éloquent Muret. Il prend, dit du Verdier, son chemin en Italie, où, étant dans une ville de Lombardie, il tomba malade. Il étoit assez mal vêtu, pour ce qu’il s’étoit déguisé. Avec cela il avoit un visage assez grossier & couperosé ; tellement qu’on n’eût jamais jugé que ce corps dans ses haillons eût logé un si bel esprit. Il fait appeller le médecin. Ce médecin l’ayant quelque peu traité, trouvant sa maladie douteuse, dit qu’il falloit consulter avec un autre. Un autre vient, ils consultent librement en sa présence & en Latin, pour ce qu’ils n’eussent cru qu’un François eût entendu le Latin, étant si mal de couche. Il ne perdoit pas un seul mot de ce qu’ils disoient. Après avoir long-tems débattu sur un remède non usité, l’un se met à dire : FACIAMUS PERICULUM IN CORPORE VILI ; & prenant cette résolution de faire une expérience sur ce corps abjet, le congé prins par les médecins quelque promesse de bon reméde ; & lui ayant donné l’ordre de son régime, le compagnon qui sçavoit bien autant de Latin comme eux, se leve, paye son hôte, & s’en va. Ayant fait quelques lieues, l’appréhension de se mettre entre les mains des médecins, le guérit. « Il est bon de remarquer que Muret avoit passé, en Italie, parce qu’il étoit poursuivi criminellement en France pour le péché philosophique, péché funeste à du Chaufour. Il alla d’abord à Venise, d’où il fut obligé de sortir, ayant séduit un jeune homme de distinction. Il vint ensuite à Padoue, & puis à Rome, où il fut fait citoyen romain & prêtre de la sainte église Romaine, comme on le voit par le titre de ses ouvrages. M. Antonii Mureti presbyteri, J. C. & civis Romani orationes, epistolae, &c. Cela est dans l’ordre, il n’a pas tenu aux jésuites qu’on ait canonisé Muret après sa mort. Le révérend pere Bencius de la compagnie de Jesus, assure que Muret n’avoit jamais dit une seule fois la messe, sans répandre une grande abondance de larmes. » Novem jam sunt anni, auditores, cum sacris est initiatus M. Antonius, ac sacerdos factus. Ex quo tempore tam saepe, tam religiose, tam sancte fecit rem divinam, ut inter sacrificandum nec lacrimas teneret ipse, & easdem etiam auditoribus excuteret. Cela ne s’accorderoit guère avec ce qui est dit de Muret dans le premier scaligeriana,où on l’accuse de n’avoir pas cru l’existence de Dieu. Qui si tam bene crederet in Deum, quam optime persuaderet esset anedendum,bonus esset christianus.</ref> : & sa science lui fut utile : car dès que les médecins le connurent, ils le traiterent avec beaucoup d’attention, en eurent un soin infini, & le tirerent du triste état dans lequel il se trouvoit.

Que le Dieu de nos peres, mon cher Monceca, nous préserve de tomber entre les mains de pareilles gens, & nous conserve la santé, le plus précieux de tous les biens.

On a dans ce pays une coutume qui me paroît très-utile pour tenir le corps sain & dispos. On élève les jeunes gens dans l’usage de faire plusieurs exercices, qui procure au sang une circulation aisée par la grande transpiration qu’ils causent. Il me paroît, que généralement tous les habitans de ces provinces aiment les jeux qui demandent la force & la souplesse du corps. Ils donnent des prix dans certains jours de l’année à ceux qui s’y distinguent dans des exercices publics, qu’ils ont imité des anciens Grecs & Romains. Je me trouvai il y a deux ou trois jours à une de ces fêtes. Je vis de jeunes gens-là qui s’exercerent à la lutte. Le prix du vainqueur fut une écharpe de soie bordée d’une frange d’argent qu’il reçut des mains du premier échevin de la ville. Celui de la course étoit plus riche que celui de la lutte : il consistoit en un vase d’argent fort bien cizelé. J’étois charmé de voir une légère image des anciennes fêtes de la Grèce ; & j’approuvai beaucoup les prudentes coutumes de ces provinces, qui encouragent leurs citoyens à se former à la fatigue, & à conserver & augmenter leurs forces par des prix dont la distribution devient si utile au bien de l’état.

Si nous examinons, mon cher Monceca, l’origine des jeux & des pompes de l’ancienne Grèce, nous reconnoîtrons aisément que la politique y eut pour le moins autant de part que l’esprit de religion & l’amour du spectacle. On voulut, dit un écrivain François [74], rassembler en même lieu, & réunir par des sacrifices communs, divers peuples tous indépendans, & la plûpart moins éloignés par la distance des lieux, que par la diversité des intérêts.

Ces fêtes où toute la Grèce accouroit en foule, cimentoient les liens des cœurs, étouffoient les différends & noyoient les haines & les divisions dans les plaisirs qu’elles procuroient. Sans exciter la jalousie, elles entretenoient une noble émulation. Ces jeux étoient une espéce d’école, où le corps s’accoutumoit de bonne heure aux fatigues militaires. La course, la lutte, le combat du ceste étoient une image très-ressemblante des exercices militaires ; chaque Grec faisoit pendant la paix l’apprentissage de la guerre.

Les François avoient autrefois des fêtes qui approchoient de la magnificence des anciens jeux Olympiques. Leurs joûtes, auxquelles les rois & les princes assistoient très-souvent, formoient un spectacle magnifique. La noblesse avide de gloire, s’exerçoit de bonne heure pour se distinguer dans ces fameux tournois, où le vainqueur recevoit souvent sa récompense des mains de son souverain. Mais le fatal accident arrivé à Henri II, qui fut tué dans une de ces fêtes par un éclat de lance qui lui entra dans l’œil, acheva de décrier ces combats, l’usage en fut bientôt après aboli. La politique qui a fait défendre les duels, qui privoient le royaume de ses plus braves citoyens, a contribué aussi à l’abolissement de ces fêtes. On a voulu éloigner tout ce qui avoit l’air de combat particulier, pour accoutumer plus aisément les François à ne plus se servir de leur bravoure, que pour le bien de leur patrie & de leur souverain.

Les guerres continuelles que les François ont presque toujours eues, les ont empêchés de s’appercevoir combien il est utile pendant la paix, d’élever la noblesse dans des usages qui lui rendent les armes familières. Ils ont d’ailleurs suppléé à ce défaut de tournois par plusieurs établissemens utiles.

Les académies, les compagnies de mousquetaires & la maison du roi, sont des écoles pour former la jeune noblesse. Mais il me semble qu’on ne l’anime point assez par des récompenses honoraires. Dans un état aussi bien policé que la France, il devroit y avoir toutes les années un certain nombre de prix destinés aux exercices militaires, comme il en est pour les sciences. Je voudrois que le corps des ingénieurs en eût un, qui lui fût affecté ; & qu’on en distribuât plus à chaque régiment. L’officier le plus sçavant dans les évolutions militaires, l’ingénieur le plus habile dans la science des fortifications, recevroient la récompense de leur mérite à la tête de leur corps. Ne fût-ce qu’une couronne d’olivier qu’on leur donnât, dès qu’on y attacheroit une idée de gloire, que ne feroient-ils pas pour la mériter ? Un ruban rouge ou bleu n’est pas quelque chose de bien essentiel : que n’entreprend-on pas pour l’obtenir ? Ces sortes de récompenses animent les esprits, les tiennent dans un continuel exercice, les excitent à la vertu, réveillent dans tous les cœurs, l’amour de la gloire, & ne coûtent rien à l’état.

Qu’il seroit heureux pour les peuples que les souverains ne récompensassent que ceux que le mérite éleveroit au-dessus des autres ! Que de pensions supprimées rentreroient dans leurs trésors ! Combien de moyens n’auroient-ils pas de soulager leurs peuples, & de diminuer les impôts ! Combien de femmes, de gens de robe & de courtisans, apprendroient à ne plus faire de folles dépenses, que la veuve, l’orphelin & le paysan, sont souvent obligés de payer.

Le ministère de France, sage & prudent, a tâché d’obvier aux abus des pensions. Autrefois, il suffisoit d’avoir des amis auprès des souverains pour obtenir ce qu’on demandoit. Actuellement il faut du mérite. J’entends souvent quelques François, crier & déclamer contre cette sage retenue du ministère. Mais ceux qui raisonnent sensément & jugent sans passion, louent une prudence qui va au bien de l’état, & à décharger les peuples déja assez accablés par le malheur des tems.

Quelque sage conduite qu’on ait, & quelques soins qu’on employe dans le gouvernement des affaires publiques, il est impossible de réunir tous les suffrages.

La bizarrerie des hommes est si grande, ils pensent si diversement, qu’il y auroit de la folie à vouloir les contenter tous. On doit suivre exactement ce que la raison nous dicte : & lorsqu’elle a parlé, il ne reste qu’à rire des vaines & ridicules critiques.

Porte-toi bien, mon cher Monceca. Dès que je serai arrivé en Espagne, je te donnerai de mes nouvelles.

De Montpelier, ce…

LETTRE LXXXVII.

Aaron Monceca, à Jacob Brito.

J’ai montré ta derniere lettre à quelques physiciens de mes amis. Ils sont presque aussi persuadés que toi de l’incertitude de cette partie de la médecine, qu’on peut regarder comme une science oculte, & dont la connoissance n’est fondée que sur quelques expériences très-souvent trompeuses. Les sçavans dont je te parle, sont bien en état de décider du véritable mérite des différentes parties de la physique : ils ont étudié & examiné avec un soin infini tous les replis les plus cachés de cette science. Ils la divisent en deux parties ; l’une incertaine, remplie de doutes & de questions indissolubles. L’autre agréable, & toujours éclairée par le flambeau de la vérité. Cette derniere concerne la physique expérimentale ; l’autre roule sur les principes généraux de cette science, sur les premiers ouvriers de la nature, si l’on peut appeller ainsi les petits corps qui constituent par leur assemblage tous les êtres différens qui sont dans l’univers.

On peut réduire cette partie de la physique à deux & uniques points, qui contiennent en eux tous les autres, & entraînent nécessairement leur examen & leur discussion, le vuide & l’infini. Qui pourroit éclaircir ces deux questions, rendroit la premiere partie de la physique aussi claire, & aussi certaine que l’est la seconde. Mais je crois que tant qu’il y aura des hommes, on disputera sur les différentes opinions qui nient ou admettent l’infinité, & qui soutiennent ou condamnent le vuide. On sera aussi peu éclairci dans deux mille ans sur cet article, qu’on l’est actuellement ; & les disputes de l’avenir ne l’éclairciront pas davantage que celles du passé. L’esprit de l’homme étant borné, ne peut s’élever jusqu’à la connoissance de certaines choses au-dessus de sa sphère. A quoi servent donc des discussions éternelles, qui n’aboutissent à rien ?

Je crois, mon cher Brito, qu’on doit s’appliquer à l’étude de certaines sciences, comme à la lecture des romans ; s’en faire un amusement, & ne les regarder que comme d’aimables songes. On abrége ainsi bien des difficultés inutiles, qui ne font qu’arrêter l’esprit sur des matières, qui souvent ne lui sont d’aucun usage, & qu’il ne peut espérer raisonnablement de comprendre. De ce genre, sont les questions qui traitent de l’infini ; car notre entendement fini se perd, & s’éblouit dans l’infinité, qui produit un chaos d’idées contraires les unes aux autres, entre lesquelles l’esprit demeure dans un doute & une confusion qui l’empêchent de pouvoir jamais se déterminer avec quelque apparence de vérité.

Les philosophes anciens ont disputé sur l’infinité. Ils ont apporté des raisons probables des deux côtés. Mais cette question est si remplie de difficultés, que, lorsque l’esprit cherche à l’approfondir, il est toujours arrêté par les objections qu’il se forme à lui-même. Ensorte qu’étudier de semblables matières, ce n’est qu’apprendre à douter. [75]

Pour être convaincu de la vérité de mon opinion, il ne faut qu’examiner les divers systêmes des philosophes. On peut, quelque différens qu’ils paroissent, les ramener à deux seuls ; chez les anciens, à ceux des Epicuriens & des Péripatéticiens ; & chez les modernes, à ceux des Gassendistes & des Cartésiens. On peut encore, pour certaines questions, réduire les sentimens de ces quatre sectes à deux opinions particulières ; l’une qui admet le vuide, qui borne la matière, & ne la croit divisible que jusqu’à un certain dégré ; l’autre qui veut que tout soit plein, qui admet l’infinité ou l’indéfinité de la matière, & qui veut qu’elle soit divisible à l’infini. En examinant ces questions, on parcourt toute cette partie de la physique, que je crois devoir être éternellement douteuse.

Ecoutons un Epicurien, ou bien un Gassendiste. Le vuide, dit-il, _est absolument nécessaire. Sans lui, il ne sçauroit y avoir de mouvement. Si tout est plein, comment est-ce que les corps peuvent agir, & changer de place ? Deux corps ne peuvent se pénétrer : cela implique contradiction. Pour que l’un occupe le lieu de l’autre, il faut que ce dernier cède. Mais comment cedera-t-il, s’il est arrêté par un autre, & cet autre par un autre, & successivement, ainsi jusqu’au bout de l’univers, tout étant plein, & rien ne pouvant céder ? [76]

C’est en vain, poursuit le Gassendiste, _qu’on objecte, que les corps mous & légers cédent aux pesans & aux durs, & que le mouvement des corps se fait comme celui d’un poisson dans l’eau. Car ce poisson n’a le pouvoir de se mouvoir dans l’eau, que par le moyen du vuide ; & les parties de l’eau ne cèdent que par les petits espaces dénués de corps, dans lesquels le poisson en se mouvant, les force d’entrer : & si tout étoit plein, les corps mous ne pourroient pas céder plus que les durs. Sans le vuide, il n’y en auroit aucuns de mous, ne l’étant que par le vuide qu’ils renferment en eux. Dès que l’on presse excessivement une matière molle, on la rend capable de résister ; & tout n’est-il-pas excessivement pressé, si tout est plein & contigu. [77]

Ces raisons paroissent bonnes & solides. Mais, lorsque le Péripatéticien & le Cartésien demandent, s’il est possible de soutenir l’existence d’un être qui n’est qu’un pur néant, l’esprit est d’abord arrêté par cette première difficulté. En l’approfondissant, il oublie bientôt les raisons qui lui persuadoient le vuide.

Il ne peut se résoudre d’admettre une pure négation, un rien pour quelque chose d’effectif, & il reste dans une incertitude éternelle. [78]

Passons, mon cher Brito, de la question du vuide à celle de l’infinité de la matière. Il doit y avoir des espaces vuides, au-delà du monde, dit un Gassendiste ; & il en donne deux raisons essentielles. « Supposez, dit-il, que vous soyez au bout de l’univers, & que vous étendiez votre bras. Ou votre bras sera retenu ; & alors, ce qui le retiendra, sera au-delà d u monde, & il y aura quelque chose encore : ou il aura la faculté de s’étendre, & par conséquent, il faudra qu’il y ait un espace. Il faut donc avouer, qu’il y a des espaces vuides de corps au-delà du monde ; ou soutenir que la matière est infinie : ce qu’il est non-seulement absurde de dire, mais même impie & sacrilége ; car il ne sçauroit y avoir deux infinis. Qui dit infini, dit une chose qui comprend tout : & si la matière étoit infinie, elle seroit Dieu. Cette opinion est abominable ; & quant à la défaite que les Cartésiens ont prise de Chrisippe, & leur mot ambigu d’indéfinité, ce sont de véritables jeux d’enfans, indignes de la candeur & de la bonne-foi d’un philosophe. N’est-il pas plaisant de soutenir que la matière n’est ni finie, ni infinie, mais qu’elle est indéfinie ? J’aimerois autant, si je demandois à un Normand le nombre d’écus qu’il a dans sa bourse, qu’il me répondît qu’ils ne sont, ni pairs, ni impairs, mais indépairs. »

Voilà les raisons des Gassendistes. Elles frappent, elles paroissent convaincantes. Mais la même difficulté qui se présente contre les petits vuides répandus dans le monde, s’offre pour ces espaces imaginaires au-delà du monde. L’esprit se révolte contre une étendue pénétrable, & ne peut comprendre qu’une chose existe & aye de l’étendue, sans avoir des parties. Par-tout où il y a de l’extention, il y a de la matière. Il ne peut donc y avoir d’espace sans matière : & quelque borne que je veuille donner au monde, mon esprit conçoit encore au-delà de nouveaux espaces. Il faut donc que la matière soit infinie.

Considère, mon cher Brito, combien cette question est obscure, & quel nuage impénétrable en a caché pour toujours la vérité aux yeux des hommes. S’il leur est impossible de connoître les bornes finies de la matière, ou son infinité, la divisible de cette matière est encore un secret qu’ils ignoreront éternellement. Comment comprendre d’un côté, que dans le pied d’un moucheron il y ait autant de parties que dans le monde entier ? Car si la matière est divisible à l’infini, il y a dans le plus petit atôme une infinité de parties, ainsi que dans le monde entier. Cela révolte la raison : & cet argument vaut mieux que celui que font les Epicuriens & les Gassendistes, lorsqu’ils disent que l’atôme n’est indivisible que par rapport à la dureté de son essence, qui n’admet point de vuide. Cette raison est une pétition de principes ; car en leur niant la possibilité du vuide, l’atôme devient donc alors divisible. Je crois, mon cher Brito, que sans avoir recours à la prétendue dureté & solidité des atômes, il est impossible de se figurer que l’on puisse diviser un pied de mouche en une infinité de parties. <ref>Spinosa a proposé dans toute sa force l’objection la plus forte des partisans de l’indivisibilité des atômes. Voici comment il s’explique. Magna & intricata quaestio de atomis semper fuit. Quidam asserunt dari atomos, ex eo quod infinitum non potest esse majus alio infinito ; & si duae quantites, puta A, & dupla ipsius A, sint divisibiles in infinitum, poterunt etiam potentia Dei, qui eorum infinitas partes uno intuitu intelligit, in infinitas partes actu dividi. Ergo cum, ut dictum est, unum infinitum non majus sit alio infinito, erit quantitas A aequalis suo duplo, quod est absurdum. Deinde etiam quaerant an dimidia pars numeri infiniti etiam sit infinita, & an pars sit an impar, & alia ejusmodi ? Voilà l’objection dans toute sa force. On ne sçauroit mieux faire sentir combien il répugne d’admettre des parties infinies dans un tout fini, & de former une infinité d’infinis chaque fois qu’on divise un tout déterminé & fini. Voyons comment Spinosa a résout cette difficulté. Ad quae omnia, dit-il, Cartesius respondit nos non debere ea, quae sub nostrum intellectum cadunt, ac proinde clare & distincte concipiuntur, rejicere propter alia quae nostrum intellectum aut captum excedunt ; ac proinde non nisi admodum inadaequatae, à nobis percipiuntur. Infinitum vero & ejus proprietates humanum intellectum, natura scilicet finitum, excedunt ; adeoque ineptum foret id quod clare & distincte de spatio concipimus tanquam falsum rejicere, sive de eo dubitare, propterea quod non comprehendamus infinitum : & hanc ob causam Cartesius ea in quibus nullos fines advertimus, & qualia sunt extensio mundi, divisibilitas partium materiae, &c. pro indefinitis habet. R. Cartesii princip. philosoph. part. I. & II. More geometrico demonstr. per Bened. de Spinosa, part. II. pages 50 & 51. Un homme d’esprit & bon philosophe, a répondu quelque chose de très-sensé à ce raisonnement de Descartes, de la vérité duquel Spinosa paroît si fort être persuadé. Descartes, dit-il, combat d’une manière bien foible les atômes. Nous connoissons, dit ce philosophe, qu’il ne peut y avoir aucuns atômes, ou aucunes parties de la matière indivisible ; car s’il y a des atômes, quelque petits qu’on ne les puisse figurer, ils ont une étendue. Nous pouvons encore, par le secours de la pensée, diviser chacun de ces atômes en deux, ou en plusieurs autres beaucoup plus petits, & il est impossible que notre esprit se figure quelque chose de divisible, qu’en même-tems nous n’ayons une certaine notion que cette même chose peut être divisée ; de même manière que si nous décidions qu’elle fût indivisible, le jugement que nous ferions, seroit différent de notre propre connoissance. Ce raisonnement n’a aucune force, & ne prouve rien contre la nature indivisible de l’atôme. Les choses dépendent-elles, pour leur existence, des manières différentes dont l’esprit se les forme ? Quoiqu’il les imagine de telle & telle façon, est-ce une preuve qu’elles ne puissent pas être autrement ? Le Cartésien, par exemple, conçoit, par le moyen de sa pensée, que l’atôme est divisible, & de-là il conclut contre son indivisibilité. Le philosophe Epicurien pense tout au contraire, que l’atôme est exempt de division, & sur la maxime de Descartes, se l’étant imaginé indivisible, il n’hésite point d’affirmer qu’il l’est en effet. De cette manière, ils auront tous les deux raison, puisque l’esprit à ce qu’il prétend, n’a point la notion d’une chose, que cette chose ne soit, quoique néanmoins l’opinion d’un des deux soit fausse ; mais si Descartes avoit eu l’esprit fortement préoccupé de la définition de l’atôme, il ne l’auroit jamais compris divisible en raisonnant de cette manière : L’atôme a une étendue & des parties ; mais cette étendue & ces parties font un tout parfaitement solide & simple, parce qu’il est éternel, parce qu’il n’est point l’ouvrage de l’assemblage, & qu’il n’y a point de vuide dans l’union serrée de ces parcelles, & qu’ainsi il est indivisible. Des Coutures, remarq. sur Lucrèce, tom. I. pag. 348.</ref>

Dès qu’on veut allier l’idée de l’infini avec la matière, l’esprit se perd dans les raisonnemens. Cependant l’argument des Cartésiens ébranle tous les raisonnemens de leurs adversaires. Quelque petit que soit un atôme, disent-ils, la partie qui regarde l’Orient, n’est pas la même de celle qui tourne du côté de l’Occident. Ces deux parties peuvent donc être divisées, mais si ces parties sont divisées, elles pourront encore l’être toutes les deux, par la même raison. Ainsi on multipliera la chose jusqu’à l’infini : & tant qu’il y aura de la matière, il y aura deux côtés. Lorsqu’on en est parvenu là, l’esprit se révolte de nouveau : & l’on avoue, quand on veut agir de bonne foi, que le plus ignorant sur ces matières en sçait autant que le plus sçavant. Un philosophe doit dire de toutes ces questions ce que disoit Cicéron en parlant des divers sentimens sur la nature de l’ame. Quelque Dieu décidera laquelle de ces différentes opinions est la vraie. [79]

La seule divinité, mon cher Brito, peut connoître ces mystères cachés. Elle a voulu que nous ignorassions. Pourquoi tenter vainement de les découvrir ? Le fruit même que nous en retirerions, ne vaut pas la peine qu’on se donne. Que nous importe de sçavoir si la matière est divisible à l’infini, pourvû que nous sçachions qu’elle l’est jusqu’au point qui nous est nécessaire pour suffire à toutes les choses dont nous avons besoin ? L’homme, toujours prêt à s’appliquer aux choses qui tiennent de l’extraordinaire & du merveilleux, a cherché avec un soin infini, depuis près de trois mille ans, d’éclaircir des questions indissolubles. Il devroit bien être désabusé d’une étude aussi infructueuse, qui lui fait perdre un tems qu’il pourroit employer bien plus utilement. Mais la cause ordinaire, qui engage la plûpart des gens dans de fausses études, c’est qu’ ils ont attaché l’idée des sciences à des connoissances vaines & inutiles. Ils ont préféré, aveuglés par leurs préjugés, les sciences superficielles aux solides & aux nécessaires. Quand un homme, dit un grand philosophe nazaréen [80] se met en tête de devenir sçavant, & que l’esprit de polimathie commence à l’agiter, il n’examine guère quelles sont les sciences qui lui sont les plus nécessaires, soit pour se conduire en honnête-homme, soit pour persuader sa raison : il regarde seulement ceux qui passent pour sçavans dans le monde : & ce qu’il y a en eux qui les rend considérables.

C’est-là ce qui donne du goût à bien des jeunes gens pour des études inutiles & infructueuses : ils emportent du collège plusieurs préjugés dangereux. Ils ont été persuadés que leur régent, philosophe scholastique, grand amateur de chimères, étoit un grand homme : & ils croyent ne pouvoir faire mieux que de l’imiter.

Porte-toi bien, mon cher Brito. Vis content & heureux, & que le Dieu te comble de prospérités.

De Paris, ce…

LETTRE LXXXVIII.

Aaron Monceca, à Isaac Onis, caraïte, autrefois rabbin de Constantinople.

Paris, mon cher Isaac, est un séjour qu’on ne sçauroit abandonner sans regret. Mais quelque peine que j’aye d’en partir, c’est ici, selon toutes les apparences, la dernière lettre que je t’écrirai de cette ville. Je pars dans trois ou quatre jours pour Lille en Flandre. Je passerai ensuite à Bruxelles. Les nouveaux pays que je verrai, fourniront une ample matière à de nouvelles réflexions, que je te communiquerai avec beaucoup d’exactitude.

J’ai tâché dans les lettres que je t’ai écrites de Paris, de te faire connoître le plus exactement que j’ai pû, les mœurs & les coutumes de ses habitans. L’usage que tes voyages dans les cours d’Allemagne t’avoient acquis, t’aura donné la facilité de suppléer aux choses que j’aurai pû oublier, ou ne point t’expliquer assez clairement. Je crois pourtant, que je n’ai rien omis d’essentiel. Je t’ai parlé des courtisans, des ministres, des gens de robe, des bourgeois, des sçavans, des ecclésiastiques, du menu peuple : & je ne pense point avoir oublié aucun état, dès que je t’aurai entretenu des directeurs & des dévotes.

La nation mystique forme en France une espéce de république à part. Elle a ses loix, ses usages, ses coutumes particulières. Ceux qui sont les premiers & les plus respectables chez elle, s’appellent directeurs. Ce sont ceux qui réglent & ordonnent tout ce qui doit se faire : ils tiennent dans leurs mains l’absolu pouvoir, & quoiqu’ils soient en quelque manière obligés d’avoir recours dans certains cas aux pontifes, ils s’en dispensent ordinairement, & décident en dernier ressort les questions les plus importantes.

La secte mystique est beaucoup plus nombreuse en femmes qu’en hommes. Il n’y a presque que les directeurs, dont je te parle : le reste est composé de religieuses, de vieilles veuves, de femmes surannées & de jeunes filles, qui, quoiqu’elles restent dans le monde, renoncent cependant au mariage. On les appelle sœurs. Il y en a de plusieurs sortes : les principales sont les sœurs du tiers-ordre, les sœurs du Rosaire, les sœurs du Scapulaire, les sœurs de S. Dominique, les sœurs du cordon de S. François, &c. Elles sont toutes distinguées par un habit différent. Celles du Scapulaire ont une robe grise & une jupe noire. Celle du tiers-ordre sont au contraire habillées moitié noires & moitié blanches. Tous ces divers corps de filles sont commandés par certains moines, qui en sont reçus directeurs. La place de ces religieux est excessivement briguée. Car tu comprends, mon cher Isaac, combien il est plus doux d’être à la tête d’un bataillon de jeunes filles, que de gouverner un nombre de vieilles femmes, & de veuves décrépites. On peut donc diviser les états de la nation mystique en trois classes différentes. La première est composée par les directeurs des filles ; la seconde par ceux qui sont chargés de veuves, parmi lesquelles il s’en trouve toujours quelques-unes que les graces n’ont point encore abandonnées. La troisiéme est formée par ceux qui sont à la tête des vieilles femmes. Ce poste est incommode, pénible & peu gracieux. Mais il faut absolument y passer, pour parvenir aux deux autres. Les directeurs chargés de la conduite des vieilles femmes, ne doivent point espérer de voir parmi leurs vieilles brebis quelque tendre agneau bondissant.

On ne peut entrer dans la secte mystique, qu’en renonçant absolument à tous les plaisirs du mariage. Les veuves & les filles sont en droit, par leur état, d’y entrer sans examen : mais il faut qu’une femme mariée promette d’oublier les plaisirs de l’hymen. Peu de jeunes femmes ont assez de force sur elles-mêmes, pour vouloir à ce prix-là, devenir la compagne des saintes sœurs. Celles qui feroient sur elles un effort aussi grand, en sont empêchées par leurs maris, qui ne veulent point observer le pénible jeûne qu’ordonne la religion mystique.

Cette secte a ses saints particuliers, ainsi que ses coutumes. Un nommé Dominique, fameux persécuteur, instituteur du monstrueux tribunal de l’inquisition, en est une des principales divinités. Claire & Rose, deux religieuses, viennent immédiatement après. François de Sales tient parmi ces patrons de la mysticité le quatriéme rang. Ces hommes & ces femmes, pendant leur vivant, ont publié plusieurs livres remplis des maximes de leur croyance. Une fille nommée Thérèse, a laissé un recueil complet de toutes les folies que son cerveau dérangé, & son imagination troublée, lui fournissoient. Ce livre passe pour un ouvrage inestimable, & tient le même rang chez les mystiques, que l’alcoran chez les sectateurs de Mahomet.

La religion mystique entraîne ordinairement au quiétisme. C’est une opinion dont on attribue l’origine à des moines orientaux. Elle soutient que, dès qu’on est uni immédiatement & intimement avec la divinité, une simple contemplation passive & inanimée tient lieu de toutes les vertus. Ce sentiment autorise les plus grands déréglemens, renverse les bonnes mœurs, & rend toutes les actions indifférentes. Cependant comme les directeurs trouvent qu’il leur est très-favorable, presque tous penchent en secret vers cette opinion. Mais ils sont obligés de se contraindre, & de garder le silence pour ne point exciter le zèle des magistrats attentifs à déraciner cette doctrine, que les moines ne révélent qu’aux dévotes qu’ils ont choisies par préférence pour les aider à mettre en pratique les préceptes du quiétisme.

Tu vois, mon cher Isaac, qu’il n’est rien de si commode qu’une religion, qui permet au corps tous les plaisirs défendus, pourvû que l’esprit s’élève en même-tems au ciel. Il n’y a que les moines capables d’établir une aussi bizarre & monstrueuse doctrine. Si l’on n’avoit tous les jours des preuves que ce sentiment pernicieux n’a que trop de partisans, on croiroit que c’est une de ces chimères que les théologiens inventent quelquefois, pour avoir le plaisir de les combattre. Mais il est vrai qu’on n’attribue aux quiétistes, que les sentimens dont ils sont très-persuadés. Un nommé Michel Molinos fut celui qui leur donna le plus de crédit. Il fit deux ouvrages, l’un intitulé la Guide spirituelle, & l’autre la Communion particulière.

Au milieu de Rome, souvent même dans des lieux destinés aux exercices de la religion, lui & ses partisans rendirent ce systême fatal à plus d’un mari Romain : & Molinos, l’esprit au ciel attaché, fit plus d’un cocu sur la terre. Enfin les jaloux Italiens revinrent de la léthargie où les avoient plongés les exhortations, les discours publics, & la vie apparente de ce docteur hypocrite. Il fut anathématisé, & on le condamna à une prison perpétuelle, dans laquelle il mourut. L’inquisition se contenta de lui imposer cette peine, pendant qu’elle eût fait brûler un homme, pour avoir douté du massacre des onze mille vierges, ou de la grande vertu des indulgences. Mais elle ne trouva pas que le crime de Molinos fût assez considérable, n’ayant guère fait plus de bâtards dans toutes ces pieuses extases, qu’en fit autrefois le bon roi Charlemagne, qui n’en a pas moins mérité la canonisation.

L’erreur de ce docteur, si douce aux cœurs corrompus, est pratiquée par bien des directeurs mystiques, sur-tout par ceux de la premiere classe : & il est un bon nombre des sœurs du scapulaire & rosaire, qui ayant renoncé au mariage pour embrasser un état plus pur & plus parfait, goûtent tous les plaisirs de l’amour, pour achever de s’élever à l’état de perfection.

Les Principaux livres qui contiennent cette doctrine, sont : L’oraison mentale, composée par un barnabite, un des plus saints & des plus vigoureux moines qu’il y eût dans la religion nazaréenne.

Le moyen court & facile de faire l’oraison, & le cantique des cantiques de Salomon, interprêté selon le sens mystique, deux ouvrages de la dame Guyon, moliniste des plus déterminées, & qui ne les a composés qu’après un long exercice, par lequel elle s’étoit rendu familier l’usage d’amuser son corps sur la terre, & son esprit dans les cieux.

Le recueil des lettres du révérend pere Girard, contenant un abrégé des plus fines maximes du quiétisme à l’usage des demoiselles, Guyot, Batarelle, Lione, & principalement de la sœur Cadière, sa pénitente favorite ; avec un recueil de sentences instructives, & tendantes à la perfection. On a joint à ce livre un commentaire philosophique du même révérend pere sur ces fameuses paroles, abandonnez-vous, & laissez faire.

Avis du pere Sabbatier, ami de cœur de l’illustre Pere Girard, à l’utilité des directeurs mystiques : ouvrage dans lequel on apprend aux jeunes directeurs les expédiens nécessaires pour éviter les suites qui peuvent naître de l’indiscrétion des révérendes sœurs associées au sublime quiétisme.[81]

Ce sont-là, mon cher Isaac, les principaux écrits sur lesquels méditent sans cesse ceux qui sont initiés dans la secte molinosiste, à laquelle on ne parvient qu’en passant par la mystique. Cette derniere est une espéce de séminaire de l’autre. Elle a ses visions, ses extases, ses miracles, ses douce contemplations comme la molinosiste : mais elle n’admet point la séparation des actions du corps & de l’ame.

Les pontifes [82] sont très-attentifs à s’opposer à des opinions aussi dangereuses : il condamnent sévèrement le molinosisme, & n’approuvent guère ceux qui donnent dans les idées mystiques.

Ils voudroient qu’on pratiquât la religion nazaréenne dans sa pureté : ils observent les ecclésiastiques à qui ils confient la direction des peuples ; mais leur soin est presque inutile. Ce ne sont pas les prêtres séculiers qui causent du désordre dans la croyance papiste. Ils sont généralement honnêtes-gens, comme je te l’ai déja dit ; & leurs mœurs sont entiérement opposées à celles des moines. Les curés, c’est ainsi que les François appellent les ecclésiastiques chargés du détail de certain quartier, sont ordinairement charitables envers les pauvres, attentifs à soulager les familles. Ils secourent l’orphelin, ils protègent la veuve, ils entretiennent l’union entre les parens, ils terminent les différends, enfin ils sont réellement les peres des peuples dont ils sont chargés. Quelques-uns des évêques agissent avec autant de prudence & de sagesse. Je ne comprends donc point quelle est la folie des François, ayant des prêtres aussi honnêtes-gens, de souffrir parmi eux, & de nourrir une foule de fainéans, de fourbes, & de débauchés, qui détruisent dans un moment tout ce que les autres ont fait avec bien de la peine.

Ce que je vais te dire te paroîtra un paradoxe étonnant ; mais il n’en est pas moins vrai. Les moines en France sont haïs des grands, méprisés des ecclésiastiques, peu aimés des peuples ; & cependant ils trouvent le moyen d’avoir plus de biens & de crédit qu’aucun corps du royaume. J’ai cherché avec beaucoup de soin ce qui occasionnoit une chose si extraordinaire. Je crois que les différentes opinions qui ont partagé, depuis long-tems le royaume sur divers articles de la croyance n’ont pas peu servi à soutenir les moines. Avant qu’on eût exilé de France les réformés, les nazaréens papistes protégeaient les moines, en haine de leurs adversaires. Le jansénisme ayant succédé au calvinisme, les moines se sont partagés, & chaque parti soutient ceux qui se sont attachés à lui : il les regarde comme des sujets nécessaires ; & véritablement, si les moines sont bons à quelque chose, c’est à fomenter la division. Voilà, je crois, ce qui a conservé les moines en France. Peut-être qu’un jour, après avoir reconnu les maux qu’ils causent, on prendra le sage parti de les en chasser.

Porte-toi bien, mon cher Isaac, & vis content & heureux,

De Paris, ce…

LETTRE LXXXIX.

Isaac Onis,caraïte, autrefois rabbin de Constantinople, à Aaron Monceca.

Ton avant-derniere lettre m’a fait un plaisir infini, on ne peut raisonner plus conséquemment. Tes idées sont claires & distinctes, il seroit à souhaiter qu’on traitât de même un nombre de questions, qu’on obscurcit bien plutôt qu’on ne les éclaircit.

La plûpart des auteurs qui ont écrit sur des matières abstraites, en ont encore augmenté la difficulté par l’embarras & la confusion qu’ils y ont jettés. Le défaut ordinaire des commentateurs, c’est d’embrouiller si fort le texte, qu’on ne connoît plus rien aux véritables sentimens de l’original sur lequel ils ont travaillé. Quelquefois un auteur bon en lui-même, devient méprisé à cause des bévues & des absurdités de ceux qui l’ont commenté.

Je lis actuellement un livre, pour lequel les nazaréens & les juifs, nos freres, ont affecté un grand mépris. Il contient pourtant d’excellentes choses, remplies de piété, & capables de donner à l’esprit une idée de la puissance de Dieu.

Ce livre est l’alcoran, écrit dans sa langue, sans aucun commentaire, & qu’un Arabe m’a donné. Je sçais que cet ouvrage contient plusieurs erreurs, contraires aux livres que nos prophêtes nous ont laissés ; mais je ne fais point attention à certains principes de religion. Regardant l’alcoran comme le systême d’un philosophe, je le trouve digne de l’estime des honnêtes-gens, & utile à la correction des mœurs. Il n’est aucun philosophe, je n’excepte pas même les modernes les plus sçavans, qui ayent donné des preuves plus convaincantes de l’existence & du pouvoir immense de la divinité que Mahomet. Voici comment il s’explique dans le chapitre du miséricordieux ; il fait parler la divinité elle-même. Nous vous avons tous créés. Si vous ne le croyez pas, considérez tous les biens que vous possédez : les avez-vous créés vous-mêmes ? Nous avons ordonné que vous mourrez. Nous pouvons, s’il nous plaît, mettre d’autres créatures, semblables à vous, en votre place & vous métamorphoser en une autre figure que vous ne sçavez pas. Nous avons fait entrer l’ame dans votre corps. Si vous ne le considérez pas, considérez vos labourages. Faites-vous produire les fruits de la terre, ou les fais-je produire ? Si je veux, je rendrai vos champs secs comme de la paille sans grain. Et cependant vous êtes superbes, & vous dites : Quoi ! nos grains que nous avons semés seront perdus ? Au contraire, nous les conserverons. Imbécilles ! pouvez-vous parler ainsi ? Levez les yeux au ciel. Considérez l’eau qui en tombe & qui sert à vous désaltérer. La faites-vous descendre des nues ; ou si c’est nous qui l’en faisons descendre ? Si nous voulons, elle ne tombera point, ou nous nous la ferons tomber si mauvaise qu’elle ne pourra servir, ni à faire fructifier vos champs, ni à vous désaltérer. [83]

Je te demande, mon cher Monceca, ce que tu pense de ce passage. Quelle noblesse n’y trouve-t-on pas ? Quelles grandes idées n’offre-t-il point à l’imagination ? Avec quelle majesté ne représente-t-il pas l’immense pouvoir de la divinité, après en avoir prouvé l’existence évidemment par ce peu de mots : Nous vous avons tous créés. Si vous ne le croyez pas, considérez les biens que vous possédez : les avez-vous créés vous-mêmes ? C’est-là le plus invincible argument de la nécessité de la divinité. Puisque nous connoissons, que nous n’avons point été de tout tems, il faut nécessairement remonter à une cause éternelle, à un être supérieur, qui, ayant produit tous les êtres, les maintienne dans l’ordre où nous les voyons. Cette régle si belle & si sage est une preuve perpétuelle de l’existence de la divinité. C’est un argument convaincant, qui se présente sans cesse à nos yeux. Nous ne sçaurions les ouvrir sans qu’ils nous représentent les chefs-d’œuvre formés par ce tout-puissant : & lorsque nous les tenons fermés, notre ame supplée à leur défaut. Elle se dit à elle-même, qu’un être pensant & intelligent, tel qu’il est, ne sçauroit être la suite d’un principe ignorant & agissant sans connoissance. Ainsi la majesté & l’existence de la divinité se font connoître aux aveugles comme à ceux qui ont l’usage des yeux. Dès qu’un homme existe, il a les moyens de pouvoir le connoître, puisqu’il pense, & qu’il peut réfléchir sur sa pensée.

Mais si les hommes ont le bonheur de pouvoir s’élever par eux-mêmes à la connoissance de Dieu, ils ne doivent point pour cela prétendre à pénétrer dans les secrets qu’il a voulu cacher à nos yeux. Il est absurde que des créatures finies veuillent connoître parfaitement les attributs & les qualités de l’infini. Quel ridicule n’y a-t-il pas à la créature, de prétendre s’élever jusqu’au créateur, & s’égaler à lui ? La connoissance que nous avons de la divinité, est le premier motif qui doit déterminer notre obéissance. Il n’est rien de plus insensé que de vouloir régler le pouvoir de Dieu, & de croire qu’une chose ne peut pas être, parce que nous ne comprenons point comment elle peut arriver. C’est-là la source des différentes erreurs qui s’élevent dans toutes les religions.

Voyons, mon cher Monceca, comment Mahomet réfute les incrédules, qui veulent borner la puissance céleste, & qui nient la possibilité de la résurrection des corps. « Quoi ! disent les méchans, nous mourrons, nous serons terre, & nous retournerons au monde ? Voilà un retour bien éloigné ! »…… Et pourquoi ne ressusciteront-ils point ? Ne voient-ils pas le Ciel au-dessus d’eux, comme nous l’avons bâti, comme nous l’avons orné, comme il n’y a point de défaut ? Nous avons étendu la terre, élevé les montagnes, & avons fait produire toutes sortes de fruits pour signe de notre toute-puissance. Nous avons envoyé la pluie du ciel, & nous en avons fait produire des jardins, des grains agréables aux moissonneurs, des palmiers, les uns élevés plus que les autres, pour enrichir nos créatures. Nous avons donné la vie à la terre, morte, séche & aride. Ainsi les morts sortiront du tombeau. [84]

Toute la philosophie ne sçauroit présenter une idée plus majestueuse du pouvoir de la divinité. Celui qui d’une terre séche & aride, a formé l’homme, peut sans doute le faire sortir du tombeau : il n’est pas plus difficile à la divinité d’ordonner à la matière de se rejoindre de nouveau ensemble, qu’il le lui a été de l’animer, & de la mettre en mouvement. Celui qui de rien a fait toutes choses, ne peut-il pas exécuter tout ce qu’il veut ? Est-il rien qui révolte davantage notre foible raison, que de penser que de rien on puisse faire quelque chose. Cependant, non-seulement la religion, mais la saine philosophie, nous apprend que Dieu doit avoir créé la matière. Car si elle étoit coéternelle avec Dieu, elle seroit indépendante de lui, puisqu’elle ne lui devroit point sa création, & qu’il ne pourroit pas la détruire. Dieu alors ne seroit point tout-puissant. Il y auroit un être aussi ancien que lui, qui n’en seroit point dépendant. La divinité ne seroit plus infinie. Elle seroit bornée dans son pouvoir, & l’infini doit être infini dans tous ses attributs. La matière seroit une divinité rivale de la première. Quelles absurdités ne s’ensuit-il pas du systême qui admet la coéternité de la matière avec Dieu ? Dès qu’on veut faire usage de sa raison, on est forcé d’avouer que Dieu a créé de rien tous les êtres. Mais comprenons-nous ce mystère ? Non sans doute. Pourquoi donc voulons-nous borner le pouvoir de Dieu dans les autres choses, puisqu’il n’y a rien que sa puissance ne puisse exécuter aisément, dès qu’elle a pû produire toutes choses de rien ?

L’être suprême, dit Mahomet, connoît ceux qui sont injustes. Il a en sa puissance les clefs du futur. Personne ne le sçait que lui. Il sçait tout ce qui est en la terre & en la mer. Il sçait le nombre des feuilles qui tombent de dessus les arbres, & le nombre des atômes qui sont dans les ténèbres de la terre. Il n’y a rien de sec, ni de vert, en la terre, qui ne soit écrit dans le livre de lumière. C’est lui qui vous fait mourir, & qui sçait le mal & le bien que vous avez fait…… Souviens-toi du jour qu’il a dit, sois, & toute chose a été faite……. Il sçait le présent, le futur & le passé. Il est très-sage, & rien ne lui est caché…… Abraham, voyant la nuit une étoile très-claire demanda en soimême, si c’étoit son Dieu ? Non, répondit-il lui-même, mon Dieu ne se leve pas, & ne se couche pas. » [85]

Considère, mon cher Aaron, tous ces différens passages, & vois quelles images ils offrent à l’imagination. Juge ensuite du livre, par ces morceaux détachés. Les préceptes de morale répandus dans cet ouvrage, sont beaux, édifians & dignes de la sublimité qu’ils donnent de la divinité. En voici quelques-uns : O ! vous qui croyez, vous avez des enfans & des femmes, qui peut-être sont vos ennemis. Gardez-vous de leurs mauvaises volontés. Mais si vous leur pardonnez, & vous éloignez d’eux, Dieu vous sera clément & miséricordieux. Les richesses & les enfans, vous empêchent souvent d’obéir à Dieu. Mais sçachez qu’il récompense abondamment les gens de bien. Craignez-le de tout votre pouvoir. Ecoutez les commandemens. Faites des aumônes. Celui qui ne sera pas avaricieux, sera bienheureux. Si vous prêtez quelque chose à Dieu, il vous le fera multiplier, il vous pardonnera vos péchés. Il aime qu’on fasse des bienfaits : car lui même, il est très-miséricordieux. [86]

Je suppose qu’un Turc suive les préceptes contenus dans ce passage, ne sera-t-il pas, mon cher Monceca, honnête-homme, vertueux, pieux, & digne de l’estime de tout l’univers ? Est-il quelque morale plus pure, que celle qui recommande l’aumône & le pardon des offenses, & qui fonde la miséricorde de Dieu sur l’exercice de ces vertus ? Pourquoi donc mépriser un livre, qui contient des préceptes aussi utiles au bonheur de la société ? Je voudrois qu’on distinguât le bon & le mauvais dans l’alcoran : qu’on se récriât contre certaines choses, mais qu’on approuvât les autres. La plûpart de ceux qui blâment ce livre ne l’ont jamais lû. Peut-être que s’il leur étoit plus connu, ils en parleroient différemment.

Combien y a-t-il d’écrits de nos rabbins, & même des docteurs nazaréens, qui mériteroient une critique aussi vive que celle qu’on fait de l’alcoran, & desquels on ne dit mot ? Je suis du moins assuré que ces ouvrages ne donnent point de la divinité une idée plus magnifique. Si l’on examinoit avec des yeux philosophiques les livres de certains docteurs Espagnols, quelles erreurs n’y découvriroit-on pas ? Combien de principes contraires au bon sens & à la droite raison, combien de maximes pernicieuses au bien de la société n’y trouveroit-on pas ? Le bel ouvrage que l’on feroit, si l’on ramassoit toutes les impertinences monacales ! Un homme qui voudroit travailler à l’histoire des égaremens de l’esprit humain, ne manqueroit pas de matière en travaillant sur des mémoires aussi fertiles & aussi abondans.

Le talmud des rabbins est cent fois plus ridicule que l’alcoran. Ne crois pas, mon cher Monceca, que l’esprit de parti détermine mon sentiment. En méprisant le talmud, j’oublie que je suis caraïte. Ce n’est point comme partisan & sectateur d’une croyance opposée à celle des rabbins, que je condamne ce monstrueux ouvrage, c’est comme philosophe, c’est en qualité d’homme qui cherche à faire usage de la lumière naturelle. Je ne doute pas que tu ne penses un jour de même que moi. Il est impossible, que faisant usage de ta raison, tu n’embrasse les opinions des sensés caraïtes. Examine les sentimens absurdes des rabbins : étudie celui de leurs adversaires : sers-toi de la lumière naturelle que le ciel t’a donnée : & décide ensuite. Tu ne tarderas pas à connoître le véritable judaïsme, la loi épurée, telle que le prophête législateur nous l’a donnée. Considères, mon cher Monceca, que les juifs rabbinistes se récrient sur certains contes fabuleux qui sont dans l’alcoran. Ils rient de l’imbécillité des Turcs de croire de semblables chimères. Mais Mahomet n’a jamais dit d’aussi grandes impertinences que le rabbin Abraham, qui s’est imaginé que les satyres ou faunes étoient de véritables créatures, mais imparfaites, parce Dieu ayant été surpris par le soir du sabbat, n’avoit pû leur donner leur perfection ; & que pour cela, ces monstres fuyant la sainteté de ce jour, & se retirant dans les montagnes & dans les bois pour s’y cacher, ils reviennent ensuite tourmenter les hommes.

Peut-on pousser l’égarement de l’esprit plus loin, que de regarder Dieu comme un vil sculpteur, qui, à la fin de la semaine, n’ayant pû achever son ouvrage, l’a laissé imparfait ? Accorde, mon cher Monceca, cette absurdité avec la grandeur & la prompte exécution des opérations de la divinité. Elle n’a qu’à ordonner, la nature obéit, & change de face. Il peut la détruire dans un instant, comme il l’a créée dans un instant. Il a dit : Que la lumière se fasse, & la lumière se fit : il n’a qu’à dire : Que la lumière cesse, & la lumière cessera.

Porte-toi bien, mon cher, Monceca : & que le Dieu de nos peres éclaire ton esprit, & te rende caraïte.

Du Caire ce…

LETTRE XC.

Aaron Monceca, à Isaac Onis, caraïte, autrefois rabbin de Constantinople.

Je trouve, mon cher Isaac, tes réflexions sur l’alcoran très-sensées ; & je suis fermement persuadé, que la plus grande partie des gens qui méprisent ce livre, sans vouloir distinguer ce qu’il contient de bon & de mauvais, sont aveuglés par la force des préjugés. Presque tous les nazaréens ont une idée fausse, absurde, & même ridicule, de religion mahométane. Ils seroient moins étonnés de l’attachement des Turcs pour le mahométisme, s’ils approfondissoient sans passion, les motifs qui peuvent les y tenir.

Il est aisé de traiter d’imbécilles & d’ignorans, des personnes dont on ne connoît, ni les vertus, ni les qualités. On n’a qu’à supposer que celles qu’elles peuvent avoir, n’ont aucune affinité avec les sciences ; & l’on conclut ensuite, qu’elles doivent par conséquent n’avoir que des idées crasses, confuses & bien éloignées de celles qu’on acquiert par l’étude. Mais il arrive souvent qu’ayant posé une fausse supposition, la conclusion que l’on en tire n’est point conforme à la vérité.

Les nazaréens tombent dans ce défaut. Ils jugent du génie des théologiens & des philosophes mahométans par les relations odieuses & remplies de fables, qu’en font tous les jours des voyageurs ignorans, & des moines attentifs à décrier tout ce qui n’est point conforme à leur sentiment. C’est sur les contes qu’ont débités quelques auteurs Grecs, que les écrivains François, Espagnols, Anglois, Italiens, Allemands, &c, ont rapporté contre Mahomet plusieurs choses, non-seulement fausses, mais même contraires à la raison. Il n’est rien de si impertinent, & de plus opposé à la vérité de l’histoire, que l’idée que Moréri a donnée de Mahomet.[87]

Si l’on en croit ce prêtre, ce législateur fut un homme fort ordinaire qui, s’étant associé le moine Sergius, composa avec lui les préceptes de sa loi, & la fit recevoir ensuite à quelques misérables voleurs, dont il s’étoit fait le chef. Ne voilà-t-il pas une relation bien instructive ; & ceux qui jugent de Mahomet sur ce portrait, ne doivent-ils pas avec raison regarder comme des imbécilles, les gens qui ont embrassé ces dogmes ? Ils penseroient peut-être différemment, s’ils avoient une juste idée de ce faux prophête, & qu’ils sçussent quelle a été l’étendue de son génie. Elle n’a point été inconnue aux sçavans nazaréens. Mais ils ont cru qu’il étoit inutile de désabuser les peuples, & qu’il falloit les laisser dans une erreur qui favorisoit le nazaréisme. Mahomet, dit le célèbre la Croze [88], avoit de fort beaux talens naturels. Il étoit agréable, poli, se faisant un plaisir d’obliger les gens, propre avec tout le monde. C’est le témoignage que lui rend un chrétien Oriental, qui a écrit en Arabe une histoire du mahométisme. Pour ce qui est de l’esprit de Mahomet, il est aisé de conclure, que c’étoit un homme extraordinaire : & l’on peut s’en appercevoir aisément, dans les traductions mêmes de l’ alcoran ; quoique de l’aveu de ceux qui entendent la langue dans laquelle il est écrit, elles représentent fort imparfaitement les agrémens & la majesté de l’original.

Bien d’autres sçavans nazaréens ont rendu la même justice à Mahomet : mais leurs écrits, n’étant connus que des gens de lettres, n’ont point détruit les préjugés du vulgaire, qui croissent tous les jours, & qui sont fomentés par les mensonges de quelques théologiens nazaréens. Bayle en rapporte un inventé par un moine ; & les réflexions qu’il fait à ce sujet, sont dignes d’un philosophe tel que lui. Un bénédictin du Pays-Bas, dit-il [89], publia un livre en Latin & en Flamand, dans lequel il débita bien des sottises, &, entre autres, celle-ci. Un Génois eut une si grande curiosité de voir ce que les Maures ou les Sarrazins pratiquent dans leurs mosquée qu’il y entra furtivement, quoiqu’il sçût fort bien leur coutume de faire mourir tous les chrétiens qui y entrent, ou de les contraindre d’abjurer le christianisme. Il se trouva environné d’une telle foule, qu’il ne put sortir lorsqu’un accident lui survint, qui demandoit qu’il fût hors de-là ; car une nécessité naturelle le pressoit beaucoup. Il n’en fut point le maître, & il se vit peu après en danger de mort, vû que la mauvaise odeur qui se répandoit autour de lui, fit connoître son aventure. Il se tira de ce mauvais pas, en faisant entendre, qu’ayant été constipé depuis long-tems, il étoit venu se recommander à Mahomet, & qu’aussi-tôt il avoit été soulagé. Là-dessus on prit ses chausses, on les pendit à la mosquée, & l’on cria : miracle ! miracle ! ……Voilà comment la moitié du monde se moque de l’autre : car sans doute les mahométans n’ignorent pas tout ce qui se dit de ridicule touchant les moines ; & s’il étoit vrai qu’ils n’en sçussent rien, on ne laisseroit pas de pouvoir croire raisonnablement, qu’ils font courir des mensonges & des fables impertinentes contre les sectes chrétiennes. S’ils sçavoient le conte du bénédictin Flamand, ils diroient peut-être : « Ces bons forgerons de miracles nous en fabriquent de bien grossiers ! Ce n’est pas qu’ils n’en sçachent inventer de bien subtils ; mais il les gardent pour eux : ils boivent le vin & nous envoient la lie. »

Je joindrai, mon cher Isaac, quelque chose à la morale sage & désintéressée de ce philosophe nazaréen. S’il eût voyagé chez les Turcs, il eût été encore plus convaincu de la ridiculité de ce conte, qui n’a aucune vraisemblance. Car tu sçais que les nazaréens, qui sont établis dans le Levant, ne peuvent point porter de turban. Ils ont un bonnet ou un chapeau, quoiqu’habillés à la Levantine. En sorte qu’on distingue aisément un nazaréen & un Turc, qu’un homme vétu à la Françoise ou à la Grecque. Comment est-ce donc que les Turcs laisserent si long-tems ce nazaréen dans la mosquée, qu’il fût obligé d’y faire ses nécessités ? Par quel hazard, ceux qui étoient autour de lui, ne le reconnurent-ils pas à son bonnet ou à son chapeau ? Quel moyen employa-t-il pour entrer dans la mosquée avec ces marques du nazaréïsme ? S’il s’étoit déguisé & avoit pris un turban, il n’avoit plus besoin de parler de la prétendue invocation de Mahomet. Dès qu’on le prenoit pour Turc, il ne couroit aucun risque. Un Turc, qui pressé par le besoin, & ne pouvant à cause de la foule sortir de la mosquée, y saliroit ses culottes, ne courroit pas plus de risque qu’un Parisien, qui, le jour de la fête de S. Ignace, causeroit quelque mauvaise odeur dans l’église des jésuites. Les deux chieurs en seroient également quittes, en faisant laver la doublure de leurs culottes. Les imans de la mosquée ne croiroient pas que l’odorat du prophète eût souffert de cette puante exhalaison : ils n’en puniroient l’auteur, qu’autant qu’ils penseroient que le mépris eût part à cette action ; ils agiroient en cela d’une manière très-sensée. Les jésuites, à coup sûr, en pareille occasion, ne feroient pas les mahométans. Que ne feroient-ils pas à un janséniste, qui troubleroit la fête de leur patriarche d’une façon aussi indécente ? & que ne feroient point les jansénistes, à leur tour, à un moliniste assez polisson pour profaner par des odeurs immondes le tombeau de l’abbé Paris ? Il seroit bienheureux de trouver l’expédient pour conserver sa vie, de mettre sa sottise au nombre des miracles du saint ; & de jurer que n’ayant point le tempérament assez fort pour résister aux convulsions, le S. diacre avoit opéré sa guérison par une soudaine révolution qui s’étoit faite dans ses boyaux. Tous les jansénistes alors crieroient miracle ! La relation de la guérison miraculeuse du chieur seroit soigneusement insérée dans les nouvelles ecclésiastiques. Et le pontife de Montpellier publieroit un manifeste, pour en attester l’authenticité.

Lorsque les philosophes examinent, mon cher Isaac, la partialité que les hommes ont en général pour les sentimens qu’on leur a inspirés dès leur enfance, ils découvrent l’origine de toutes ces histoires ridicules, que les différentes religions se sont mutuellement prêtées. Quelles absurdités le commun des Turcs ne débite-t-il pas des croyance des nazaréens ? Quelles fables ces derniers n’inventent-ils pas à notre sujet ? Vouloir juger d’une religion par ce qu’en ont écrit certains auteurs, qui lui étoient opposés, c’est chercher à s’instruire de l’histoire, dans les contes de fées, & les mille & une nuits.

Si l’on en croit les trois quarts des docteurs nazaréens, les Turcs ne restent dans leur aveuglement que par débauche, ou parce qu’ils n’ont aucune idée du nazaréïsme. Mais il n’y a rien de si faux que ce sentiment. Les mahométans connoissent les opinions de leurs adversaires : & ils ont eu plusieurs auteurs controversistes, qui les ont réfutées, & qui se sont servis d’argumens capables de faire impression, non-seulement sur les esprits déjà prévenus par les préjugés, comme le sont ceux des Turcs, mais encore sur ceux des gens désintéressés, & ceux des Turcs, mais encore sur ceux des gens désintéressés, & qui cherchent à se déterminer par le secours de la lumière naturelle.[90] Il est certain, mon cher Isaac, que plus une religion est simple, & peu chargée de points essentiels à la foi, plus elle est aisée à défendre. C’est-là ce qui fait la principale beauté du judaïsme, & qui démontre sa dignité & sa vérité. Or il n’est rien de si simple après la religion juive que la mahométane. Je ne parle point des cérémonies. Ce sont-là des accessoires, qui n’ont rien de commun avec les principes fondamentaux, qui constituent la croyance nécessaire au salut. D’ailleurs, toutes les religions, si l’on en excepte celle des nazaréens réformés, sont également surchargées d’usages abusifs & de coutumes vicieuses, qui se sont introduites peu-à-peu. Un homme sage les regarde comme des choses étrangères, & qui n’ont rien de commun avec les points essentiels. Je suppose donc, que, laissant à part les cérémonies musulmanes, on propose à un philosophe payen, qui n’aura point d’idée du judaïsme ou du nazaréïsme, une confession de foi mahométane. Je ne doute pas qu’après l’avoir examiné, il ne la reçoive avec soumission, & qu’il ne regarde celui qui lui en aura expliqué les vérités, comme un grand-homme, comme un génie supérieur, & même comme une personne éclairée de la divinité. Voilà le cas où se trouvoient les premiers sectateurs de Mahomet : ils étoient presque tous payens. Les juifs & les nazaréens, qui se joignirent à eux, étoient extrêmement mal instruits de leur religion, & n’en avoient aucune véritable idée. Ils se laisserent aisément séduire par les discours de Mahomet. Son style flatteur fit sur eux le même effet que la beauté des premiers principes de sa religion causa parmi les payens. On ne doit donc point s’étonner du progrès subit qu’a fait le mahométisme, & regarder comme des fous, ou comme des débauchés les premiers qui le reçurent. Les plus sages Arabes ont pû l’embrasser uniquement parce qu’ils étoient persuadés de sa vérité.

Il n’est rien de si majestueux que la confession de foi des Turcs. Les plus sçavans nazaréens sont forcés d’en convenir, & juges-en toi-même, par ce précis de la foi mahométane, tiré des écrits d’un auteur Arabe, & inséré dans les ouvrages d’un des premiers génies du l’Europe. [91]

Quiconque, dit ce mahométan, souhaite de sçavoir quel est la loi des musulmans, qu’il sçache que le symbole de leur foi est contenu en ces paroles : « Je crois en un seul Dieu. Je crois à ses anges, à toutes ses écritures, & à tous les prophêtes qu’il a envoyés dans le monde, sans en excepter aucun, ne mettant point de différence entre aucun des prophêtes & des envoyés de Dieu. Je crois au jour du jugement. Outre cela, je crois que tout ce qui existe, soit qu’il nous plaise ou non, a été créé par Dieu. » Voilà quel est le sommaire de notre foi.

Est-il surprenant, mon cher Isaac, que des vérités aussi brillantes, dont il découle naturellement une morale si épurée, ayent fait impression sur l’esprit de tant de peuples divers, plongés dans le paganisme ? & quant aux nazaréens qui ont embrassé le mahométisme, c’est une erreur que de croire, que les docteurs musulmans ne leur ont point fait d’objections capables de jetter dans le doute des gens qui étoient très-mal instruits de leur religion. Ils se sont servis des plus forts argumens des philosophes, pour autoriser leurs sentimens : & le théologien mahométan, que je viens de citer, employe pour établir le mahométisme, les mêmes raisons qui ont servi de fondement à toute la philosophie cartésienne, c’est-à-dire, la nécessité d’examiner la lumière naturelle qui ne sçauroit nous tromper, puisque c’est le seul moyen que Dieu nous ait donné pour distinguer le faux du vrai. Dieu tout-puissant, dit cet Arabe, n’a jamais voulu, ni commandé, que l’homme crût ce qui ne peut être compris. Au contraire, il a donné à l’homme un entendement propre à comprendre tout ce qui est possible, & tout ce qui existe nécessairement, & à nier, & ne pouvoir comprendre tout ce qui est impossible. [92]

Dès que l’on convient de ce principe, mon cher Isaac, il faut être bien prévenu, ou bien peu éclairé pour ne pas sentir qu’on a pu tirer des conclusions qui favorisoient infiniment le mahométisme, & que les nazaréens & les juifs, qu’ils l’embrasserent, ont pu le regarder comme la véritable religion, & se laisser séduire à des erreurs spécieuses. Le défaut, mon cher Isaac, des théologiens de toutes religions, c’est d’affecter trop de mépris pour ceux qui suivent les sentimens qu’ils combattent. Ils ne se contentent pas de dire qu’ils sont dans l’erreur : ils veulent, à quelque prix que ce soit, les priver du sens commun.

Porte-toi bien, mon cher Isaac. Vis content & heureux.

De Paris, ce…

LETTRE XCI.

Isaac Onis, caraïte, autrefois rabbin de Constantinople, à Aaron Monceca.

En traversant la Flandre, mon cher Isaac, pour arriver à Bruxelles, j’ai eu le tems d’examiner les forces militaires des François. A vingt lieues de Paris, toutes les villes sont fortifiées ; & depuis Péronne jusqu’à Lille, capitale de la Flandre Françoise, on ne voit rien qui n’inspire la guerre. Une partie des troupes du royaume est distribuée dans ces différentes places. Les soldats y observent l’ordre & la discipline militaire avec autant de rigueur que s’ils étoient à la veille d’être attaqués par les ennemis. On m’a dit, qu’avant cette derniere guerre, ils paroissoient moins attentifs à remplir leur devoir ; & que la paix & la tranquillité leur avoient fait perdre cette sévérité & cette exactitude si nécessaires dans le métier de la guerre ; mais ils ont repris actuellement l’ancienne discipline qu’ils avoient négligée.

Les habitans de ces places de guerre sont beaucoup moins heureux que les autres François : ils sont esclaves de trois ou quatre petits tyrans, qui, sous prétexte du bien du service, & de la sûreté de la ville, tranchent du souverain, décident de la tranquillité, & presque du sort de tous les bourgeois. Les gouverneurs, les lieutenans-de-roi, & les majors, ressemblent assez aux nouveaux souverains pontifes. Les premiers viennent pauvres dans leur poste, & s’y sont bientôt enrichis : les derniers, à l’abri de la thiare, élevent promptement leur amis & leurs parens au plus haut dégré. Tout cela se fait aux dépens du pauvre peuple, qui ne semble né que pour être la victime de quiconque est chargé de le protéger. Je regarde les militaires, excepté néanmoins ceux d’entr’eux qui ont assez de probité pour respecter l’humanité, comme des loups auxquels on confieroit la garde d’un troupeau de moutons : ils passeroient pour fort modérés parmi leurs camarades les loups, s’ils se contentoient d’égorger une brebis par jour, pour suffire à leur appétit dévorant. Comment ! diroient-ils, ne point étrangler tout le troupeau ! Certes, voilà une marque d’une modération infinie. Il en est de même des commandans des villes de guerre : on les regarde comme très-modérés, lorsqu’ils veulent bien ne piller que peu-à-peu, & donner, pour ainsi dire, le tems de respirer. Je crois que c’est pour l’usage de ces officiers militaires que l’on a fait un assez mauvais livre, intitulé : l’art de plumer la poule sans la faire crier. Il est vingt façons différentes, par lesquelles les gouverneurs vuident la bourse des bourgeois, sans qu’ils puissent s’en plaindre. Ils ordonnent, par exemple, que les bourgeois garderont de certains postes, feront des patrouilles, monteront des gardes, tous exercices militaires, qui sont rachetés par une certaine somme d’argent ; M. le gouverneur par tendre amitié pour les habitans, voulant bien les dispenser de ces corvées, & ne recevoir leur argent que pour l’employer à procurer quelque légère commodité aux soldats de la garnison, à qui il ordonne de suppléer aux bourgeois. Se peut-il rien d’aussi juste & d’aussi équitable ? Il faut que la place soit gardée. Tout ce qu’il fait n’est que pour le bien du service. Ces trois derniers mots sont des paroles magiques, dont la vertu est très-efficace pour remplir la bourse des commandans. Les jésuites ne font rien que pour la plus grande gloire de Dieu ; & les officiers, que pour le bien du service.

Ils n’oublient jamais ces paroles ; elles sont comprises dans les ordres qu’ils donnent ; & quelque chose qu’ils fassent, c’est toujours avec cette clause. Tu demanderas peut-être, mon cher Isaac, comment ils peuvent allier l’utilité du service du roi avec certaines choses qui y sont absolument indifférentes, & quelquefois même contraires ? Je te dirai, qu’ils sont fertiles en expédiens. Mais après cela, ils n’y cherchent pas tant de façons ; & pourvû qu’ils viennent à leur but, ce n’est pas l’affaire des particuliers de juger si le gouverneur a tort d’intéresser le service de son souverain à couvrir son avarice, ou quelque autre défaut.

Les commandans prennent une certaine rétribution sur toutes les provisions qui entrent dans leur ville les jours de marché. Ce droit ne leur est point dû. Les bourgeois se récrient bien contre un impôt qui fait renchérir les denrées nécessaires à la vie. Mais les gouverneurs les laissent gronder. Il est du service du roi, que ses officiers soient bien nourris. Comment pourroient-ils sans cela suffire aux fatigues militaires ? Ils vont donc toujours leur train, & ne s’étonnent point de tous ces cris impuissans, qui sont de vains murmures demeurans sans effet. Ce n’est pas que la cour ne réprimât les vexations des commandans, si elles parvenoient jusqu’à elle : on en a vu meme quelques-uns punis sévèrement. Mais lorsqu’il faut se déclarer ouvertement contre eux, tous les bourgeois jouent le même rôle que les rats dans leur conseil, contre ce fameux chat destructeur de leur race. Ils crient tous ; & aucun d’eux ne veut attacher le grelot, lever le masque, & se plaindre le premier. C’est un hazard, lorsque la cour est instruite de la conduite de certains gouverneurs ; & les habitans sont accoutumés à ces vexations militaires.

Lorsqu’on veut vivre libre & heureux en France, il faut rester dans les provinces soumises à des gouverneurs généraux, qui sont des seigneurs incapables de ces bassesses. Ils ne demeurent jamais dans leurs gouvernemens, étant attachés à la cour par de grands emplois. Les peuples sont gouvernés par des magistrats, par des juges & par des consuls qu’ils élisent eux-mêmes, & qui sont responsables de leur conduite aux parlemens auxquels ils ressortissent. Ces compagnies souveraines, maîtresses de la justice distributive dans le royaume, sont attentives à observer la conduite & les actions des magistrats subalternes.

Les gouverneurs des places frontières ne sont pas les seuls qui fassent sentir le poids de leur domination. Généralement en France, tout ce que l’on appelle militaire, agit despotiquement. Les simples officiers ont un air de fierté & de hauteur avec les bourgeois, qui me paroît insupportable. On diroit que ces premiers sont des souverains, & que les autres ne sont que des misérables esclaves. Ils devroient cependant avoir moins de fierté ; car il est des hommes, parmi ceux qu’ils méprisent, infiniment plus estimables que bien d’autres à qui ils accordent leur amitié, & dont tout le mérite consiste à chasser, jurer & battre des paysans. C’est ainsi que les François définissent les gentilshommes, qui vivent toujours dans leurs maisons de campagne, & que les militaires considerent beaucoup plus que les bourgeois, parce que leur état de fainéant leur donne un grand relief, faisant la partie la plus essentielle du noble.

En général l’officier François est aimable : il est poli, gracieux, obligeant pour les étrangers, ainsi que tous ceux de sa nation ; mais il est infiniment étourdi ; toujours prêt à perdre de réputation une femme ; prévenu pour sa figure ; amateur outré des nouvelles modes ; débauché, aimant la table sans être ivrogne, ignorant, quelquefois même sçachant à peine lire, mais réparant ce défaut par un esprit naturel & aisé, il est plus aimable qu’un autre François pendant deux heures ; il est aussi beaucoup plus incommode, si l’on est trop longtems avec lui.

Tu ne dois pourtant pas, mon cher Isaac, juger de tous les officiers François par ce portrait. Il en est quelques-uns, qui n’ont aucun de ces défauts communs à leurs camarades, & qui sont aussi instruits des sciences les plus abstraites que les plus distingués docteurs nazaréens. Ils sont d’autant plus aimables, qu’ils ont toutes les connoissances des sçavans, sans en avoir l’orgueil & la vanité. Un officier est aussi soigneux de cacher ses lumieres, qu’un philosophe est souvent charmé de les faire paroître. Peut-être que la politique a quelque part à cette modestie. Ce n’est pas un moyen de plaire à une foule de jeunes étourdis, que de vouloir dogmatiser. Ils aiment mieux sçavoir les bals & les festins qu’on doit donner pendant le cours du mois, que d’apprendre quel est le plus vraisemblable des systêmes de Copernic ou de Ptolomée.

Ainsi, en ne faisant point une vaine ostentation de sa science, un officier évite le ridicule d’être regardé comme un pédant. Peut-être que s’il étoit à la place du sçavant, il feroit la même chose que lui, & mettroit son nom à la tête de quelque traité contre la gloire & la vanité.

Lorsque je vois certain philosophe, avide de louange, écrire contre la vanité, je crois voir un ivrogne le verre à la main, me faire un sermon sur la tempérance. A propos de tempérance, je te dirai qu’on m’a raconté en passant à Péronne, l’histoire d’un chien qui peut servir d’exemple pour la sobriété. Cet animal observoit tous les jours de jeûne, mangeait maigre les Vendredis & les Samedis : il fût plutôt mort de faim que de lécher un os ces jours-là. Il avoit bien d’autres vertus : il étoit assidu à vêpres & à matines, faisoit mille petites courbettes, pour donner des marques de sa dévotion. Il rodoit toute la journée autour ses églises ; & lorsque quelque chien indécent visoit d’aller pisser contre les murailles, il les mordoit impitoyablement, & leur apprenoit le respect qu’ils devoient avoir pour ces murs sacrés.

Je crois que, sur une histoire aussi certaine, quelques moines pourraient bien un jour renouveller l’opinion de la métempsycose. Car il est impossible de se figurer qu’un animal soit capable d’une pareille connoissance, si son ame ne l’a apportée avec elle. Ainsi, il faut que les ames des bêtes ayent des idées innées ; ce que je crois très-difficile à prouver : mais dès qu’on admettra la métempsycose, cette opinion deviendra beaucoup plus probable. Il n’est pas même difficile d’allier ce systême avec la croyance nazaréenne. Les moines n’ont qu’à placer le purgatoire dans le corps des animaux. Alors la métempsycose n’aura plus rien d’extraordinaire. Ils ne perdroient rien de leur revenu par ce nouveau systême ; je suis assuré, qu’il n’est aucun nazaréen, qui, dans la crainte de devenir pendant cinq ou six ans cheval de poste, ne donnât de fortes aumônes pour se délivrer d’un pareil purgatoire. Les missionnaires de la Chine & des Indes font plusieurs conversions par le moyen de Ia métempsycose. Tous ceux à qui les bonzes annoncent qu’ils passeront dans les corps de certains animaux qu’ils regardent ou comme immondes, ou comme destinés à des exercices pénibles, vont trouver les robes noires, qui les dispensent de la métempsycose.

Tu penseras peut-être, mon cher Isaac, que j’ai plaisanté, en te racontant l’histoire de ce chien dévot : mais on m’a assuré ce fait comme très-véritable : & je crois que bien des nazaréens penchent vers l’opinion de la métempsycose. Les docteurs, même les plus célèbres, rapportent plusieurs histoires qui favorisent beaucoup ce sentiment. Peut-être attendent-ils, pour le rendre public, d’avoir préparé l’esprit des peuples. J’ai lû dans un livre écrit par un docteur nazaréen, que la brebis d’un nommé François alloit au chœur, dès qu’elle entendoit chanter les moines, fléchissoit dévotement les genoux, & baisoit la terre par révérence. [93]

Je ne suis pas plus surpris de voir pareille chose à une brebis, que de voir sauter un chien pour l’empereur & le roi de France, & se coucher ou montrer le derriere pour le grand-seigneur & le sophi de Perse. On apprend la brebis comme le chien : mais je ne puis souffrir qu’on veuille faire servir de pareilles puérilités, ou plutôt semblables fourberies, à autoriser une religion. Mon esprit se révolte, lorsque je vois des gens, destinés à éclairer les peuples, abuser de leur ministère pour donner cours à de pareilles chimères.

Je ne sçaurois mieux finir ma lettre que par le passage d’un docteur nazaréen appellé Acosta, jésuite dont les juifs nos freres peuvent profiter ainsi que tous les nazaréens. Tous les miracles, dit-il, sont vains & inutiles, s’ils ne sont approuvés par les écritures, c’est-à-dire, s’ils n’ont une doctrine conforme aux écritures, car les écritures sont d’elles-mêmes un très-ferme argument de vérité. Combien seroient heureux les juifs & les nazaréens, si les rabbins & les moines étoient persuadés de cette vérité !

Porte-toi bien, mon cher Isaac : & vis content & heureux.

De Bruxelles, ce…

LETTRE XCII.

Aaron Monceca, à Isaac Onis, caraïte, ancien rabbin de Constantinople.

Je ne pus t’apprendre dans ma dernière lettre, mon cher Isaac, une conversation que j’ai eue à Lille avec un officier, pour qui le chevalier de Maisin m’avoit remis une lettre en partant de Paris. Il me reçut de la manière du monde la plus polie, mais la plus sérieuse. Je fus surpris de cet accueil : & il me parut que cette façon d’agir étoit contraire au caractère d’un François, & d’un François militaire, qui ordinairement est gai, enjoué, & même folâtre. Le chevalier de Maisin m’avoit prévenu, que cet officier avoit du goût pour les sciences. Cela augmenta mon envie de faire connoissance avec lui. Après quelques discours généraux, nous vînmes à parler des gens que j’avois connus à Paris. Je nommai plusieurs personnes de lettres. Il fit paroître beaucoup de goût & de discernement dans le jugement qu’il porta de leurs ouvrages. Vous raisonnez, lui dis-je, monsieur, avec tant de justesse, qu’il est aisé de s’appercevoir, que vous n’employez point tout votre tems à vos occupations militaires. « Je vous avouerai, me répondit-il, que je m’applique pendant quelques momens de la journée, à cultiver les sciences. Je voudrois bien pouvoir me livrer entièrement à l’étude : mais je suis retenu par le métier que j’ai embrassé. Il ne m’est permis de faire un entier usage de ma raison, que dans certaines heures. Je suis obligé de n’être point homme, que la moitié de ma vie. Durant le cours de l’autre, je deviens une espéce d’animal amphibie qui a trop d’esprit pour être mis au nombre des bêtes, & qui a trop peu de jugement pour devoir être placé parmi les véritables hommes. Voici quelles sont, dans cet état, mes occupations. Je débite à toutes les femmes avec lesquelles je me trouve cent mensonges, souvent absurdes & ridicules, auxquels on donne le nom de galanterie. Je dis à l’une un mot à l’oreille, qui ne signifie rien. Elle en rit beaucoup & moi aussi : & si l’on nous demandoit pourquoi, nous en serions bien embarrassés.

« La meilleure raison que nous pussions répondre, ce seroit que l’usage veut qu’on rie après avoir parlé à l’oreille ; parce qu’il est à présupposer qu’on a dit quelque chose de spirituel. Je prends ensuite la main d’une autre : j’en loue la beauté & la blancheur, sans faire attention seulement si cette main, dont je fais un si grand éloge, n’est point laide & capable de donner un ridicule à mes discours. Je suis monté sur le ton des louanges ; & semblable à un instrument, il faut que je chante sur ce ton. C’est la faute de celles qui n’ont pas de véritables beautés. Il m’est défendu, sous peine de passer pour un impoli, de rester auprès d’une femme, sans lui dire des choses gracieuses. Je lui dis donc celles que je débite réguliérement tous les jours : & si elles ne lui conviennent pas, tampis pour elles. Je n’irai pas faire un nouveau cour de galanterie pour chaque femme. 0n doit regarder un petit-maître ; comme un prédicateur. L’un a un certain nombre de sermons, & l’autre un certain nombre de phrases, qui leur servent pour toute leur vie. De même que le panégyrique de sainte Claire sert à sainte Rose, en changeant le nom : de même aussi, les douceurs qui conviennent à la marquise sont faites pour la comtesse. Si l’une est laide, l’autre jolie, ce n’est pas la faute du petit-maître. Un marchand ne peut donner que ce qu’il a dans sa boutique.

« Il faut que je vous dise à ce sujet, poursuivit l’officier, une histoire assez plaisante, qui m’arriva il y a quelque tems. J’étois auprès d’une femme ; à peine, dans les distractions que j’avois, faisois-je réflexion que je lui parlois : elle tira un de ses gants ; sa main nue frappa par hazard ma vue. Ah ! la belle main ! m’écriai-je, sans penser à ce que je disois. Vous vous moquez, répondit en souriant cette femme qui fut très-flattée de ma louange, quoiqu’elle l’eût réellement fort laide. Je n’en connois point, continua-t-elle, d’aussi laide. Vous vous trompez, madame, repris-je, toujours également distrait j’en connois de bien plus mal faites. Je vous défie, reprit-elle, de me les montrer. Dans ce moment, soit le hazard, soit enfin que le diable s’en mêlât, je pris l’autre main de cette femme, & lui dis, en voilà une, madame, pour le moins aussi laide que l’autre._ Je revins alors de ma distraction, & voulus réparer la sottise que j’avois faite ; mais cela me fut impossible.

« La belle aux laides mains a toujours imputé depuis à la malice ce qu’elle ne devoit attribuer qu’à la distraction. Je ne doute pas qu’il n’arrive tous les jours à plusieurs personnes des aventures aussi ridicules. Il est impossible qu’un homme, qui parle la moitié de la journée, souvent sans réfléchir à ce qu’il dit, ne tombe dans des méprises ridicules.

« Les conversations, continua l’officier, que j’ai avec plusieurs de mes camarades ne sont pas plus utiles à former l’esprit que celles dont je viens de vous faire le détail. Elles roulent sur les aventures galantes de la garnison, sur les modes nouvelles, sur les parties de débauche qu’on a fait la veille, &c. Vous voyez que le tems que j’employe à ouïr ou à faire des discours sur des choses aussi peu sensées, est un tems que je dois regarder comme entièrement perdu. Je n’en tire aucun fruit. Et lorsque, revenu à moi-même, je fais réflexion à ma façon de vivre, je crois, comme je vous l’ai dit, que je ne suis véritablement homme, que quelques momens de la journée. C’est dans ceux, où seul dans ma chambre, je tâche de cultiver mon esprit par la lecture de quelques bons livres, & où je gémis en secret des plaisirs fades que je suis obligé de chercher en public. »

Je fus surpris, mon cher Isaac, d’entendre parler un jeune homme aussi sensément. Il seroit à souhaiter, lui dis-je, qu’il y eût au service plusieurs jeunes gens qui pensassent aussi sensément que vous. On verroit bientôt chez les François ce qu’on vit autrefois dans Rome & dans Athènes. Le métier de la guerre ne passeroit plus pour être incompatible avec les sciences. On ne les mépriseroit pas chez les militaires. Elles étendroient leurs droits sur eux, comme sur les autres états du royaume. « On n’a point de mépris, répondit l’officier, pour les sciences chez mes camarades. Je vois bien que vous ne connoissez point encore parfaitement le génie de la nation Françoise. Le bel-esprit est le point & le but où visent tous les François. Dans quelque état qu’ils soient, ils veulent s’y distinguer par le génie. L’officier a cette envie, ainsi que l’homme d’église, & le magistrat. Et comme il croit qu’il ne convient pas à quelqu’un qui a de l’esprit de mépriser les sciences, il les loue. Il fait plus : il en parle sans les connoître ; semblable en cela à bien d’autres gens.

« Pourvû qu’il persuade ses camarades qu’il aime la lecture, il est satisfait. Il a plusieurs livres dans sa chambre, & ne les lit pas plus qu’un abbé de cour son bréviaire. La fureur du bel-esprit est si grande en France, que si Fontenelle ou Voltaire s’étoient avisés d’apprendre à danser sur la corde, ils auroient eu le plaisir de voir bientôt voltiger quatre ou cinq cent personnes dans toutes les grandes villes. Il y a tel de mes amis qui jamais sçu si Descartes a écrit en Hébreu ou en François qui dit réguliérement trois fois par jour que ce philosophe a démontré clairement, que la terre tournoit, & que le soleil étoit fixe. Il a oui parler du systême Cartésien ; il en a retenu cette particularité. Il aborde peu de gens à qui il ne la communique. Il la place parmi les jolies choses qu’il débite tous les jours à cinq ou six femmes. Un autre de mes compagnons a appris par cœur dix vers de Racine, huit de Corneille, deux phrases de la Bruyere, une de Montagne, & un demi-vers de Virgile ; & s’estime l’homme de France le plus érudit. Chaque jour il employe ces passages, & les fait entrer bien ou mal dans la conversation. Dût-il citer les vers de Racine au sujet de l’écriture, le passage de la Bruyere à propos des pantoufles du grand-mogol, il faut qu’il étale son érudition. Vous voyez donc que des gens de son caractère ne sçauroient avoir de mépris pour les sciences : & c’est mal connoître l’officier François que de croire qu’il fasse gloire d’être ignorant.

« Au reste, continua l’ami du chevalier Maisin, vous auriez encore une idée plus fausse, si vous vous figuriez que tous les militaires n’eussent en partage que l’envie de paroître sçavans. Il en est plusieurs qui le sont réellement, sur-tout parmi les ingénieurs, que leur métier engage à l’étude des mathématiques. Mais ils sont forcés d’allier leurs talens avec le genre de vie militaire. Après avoir travaillé, raisonné, philosophé même dans le particulier, il faut qu’ils sifflent, qu’ils chantent, & qu’ils folâtrent en public, & qu’ils remplissent leurs emplois, & les devoirs essentiels au petit-maître. Quelque peine qu’ils ayent de se soumettre à cela, ils passeroient pour des gens grossiers, lourds, pesans & incapables de prendre le bon air, s’ils vouloient s’en exempter.

« Ainsi, monsieur, tels officiers, que vous voyez souvent la main dans la ceinture, l’épaule haute & la tête penchée, se présenter d’une façon qui paroît extraordinaire à un étranger comme vous, parleroient aussi simplement que je fais actuellement, s’ils vous recevoient seuls chez eux, & vous avoueroient, ainsi que moi, qu’ils gémissent très-souvent d’être la victime d’une coutume ridicule, qui assujettit à des usages qui n’ont été introduits que par des gens qui, n’ayant point assez de mérite pour se faire estimer par leurs actions & leurs discours, ont inventé des gestes, des contorsions, des minauderies & des façons bizarres, auxquelles ils ont attaché une grande gloire. La fortune a favorisé leurs desseins. Ces usages ont prévalu : toute la nation Françoise les a adoptés ; & particuliérement les officiers. Il faut donc, malgré qu’on en ait, s’y soumettre. On n’a que la consolation de pouvoir les condamner, lorsqu’on est avec les gens de sens. Ne soyez donc pas surpris, monsieur, si je vous ai reçu d’une manière un peu plus sérieuse que vous n’auriez cru. Sur la lettre du chevalier de Maisin, j’avois conçu une trop bonne opinion de vous pour vous traiter à la Françoise »

Les discours sensés de cet officier, mon cher Isaac, m’ont fait réfléchir attentivement au caractère de la nation Françoise. Le bon sens s’y trouve dans tous les différens états ; mais dans tous ces différens états, il semble qu’on n’ose suivre les loix de la raison, en certaines occasions. L’empire de la mode détruit celui de la sagesse. Les magistrats, les ecclésiastiques donnent dans les mêmes travers que les militaires. Un jeune conseiller au parlement tâche d’égayer le plus qu’il peut son habillement. Il se figure que le noir a quelque chose de moins brillant que les autres couleurs. Il n’ose parler de jurisprudence devant le monde, il craindroit qu’on ne lui donnât le nom de pédant, & qui pis est, celui de robin, plus craint des gens de robe que les taxes & les impôts ne le sont des peuples. N’est-il pas ridicule, qu’un homme rougisse de son état, sur-tout lorsqu’il est aussi glorieux que celui de dispenser la justice aux hommes ; qu’il n’ose faire paroître qu’il est digne du rang qu’il occupe ; & qu’il posséde la science de son métier ?

Peut-on assez s’étonner qu’il préfère à la satisfaction de recevoir des louanges qui conviennent à sa profession, le plaisir de passer pour n’avoir rien, qui sentent l’homme de robe, c’est-à-dire, rien de tout ce qu’il devroit avoir, & de ce qui fait l’essentiel de son devoir ?

Les ecclésiastiques ne sont pas plus sensés que les magistrats. Les prélats, les abbés de cour, se regarderoient comme des gens méprisables, s’ils n’employoient point les revenus de leurs bénéfices en équipages, en meubles, en vaisselles. Ils seroient les premiers à se moquer de celui d’entre eux qui voudroit agir d’une manière différente. C’est un bon homme, diroient-ils : il prêche bien : mais on fait chez lui fort mauvaise chere. Un ecclésiastique, qui, à la cour, ne donneroit que de bons avis & des sermons édifians, joueroit un rôle fort peu brillant auprès d’un pontife qui mange cent mille écus de rente. On ne s’embarrasse guère qu’il soit ignorant, prodigue, voluptueux, pourvû qu’il ait une table excellente. L’on s’informe rarement, lorsqu’on va chez un riche abbé, de l’état de sa bibliothéque, mais très-souvent de celui de sa cave. Il en est plusieurs qui rougiroient de passer pour théologiens. Ils veulent avoir de l’esprit. Ils seroient au désespoir qu’on crût qu’ils ne sont pas en état de juger d’une tragédie, d’un roman : mais ils ne veulent pas qu’on pense, qu’ils s’amusent à lire des livres de leur état. Ils craindroient que cela ne leur fît perdre la réputation de bel-esprit & d’homme aimable. Ils se figurent qu’une personne, qui s’applique à certaines sciences, est incapable de la délicatesse qu’exigent quelques autres. S’ils faisoient usage de leur raison, & qu’ils fussent un peu moins esclaves des préjugés & des modes, ils connoîtroient bientôt que toutes les sciences sont enchaînées mutuellement les unes avec les autres [94] : & qu’on ne peut se perfectionner dans quelqu’une qu’on n’acquière en même tems des notions justes sur les autres.

Porte-toi bien, mon cher Isaac : & vis content & heureux.

De Bruxelles, ce…

LETTRE XCIII.

Aaron Monceca, à Isaac Onis, caraïte, autrefois rabbin de Constantinople.

Les mœurs des Flamands & Brabançons sont assez semblables à celles des François leurs voisins : mais les génies de ces deux nations sont très-opposés. Le peuple de Bruxelles, & de tout le Brabant en général, est un peuple franc, doux, & médiocrement civil : mais il est naïf jusqu’à l’excès : & sa naïveté approche un peu de la stupidité. On diroit que les hommes se ressentent de l’air gras du pays, & que le climat influe sur l’esprit comme sur le corps.

Les nobles poussent les chimères de leur qualité jusqu’à la folie : un poëte n’est pas autant prévenu en faveur de ses ouvrages, qu’un gentilhomme Bruxellois en faveur de sa noblesse. Il y a plus d’excellences dans cette ville, que dans tout le reste de l’univers : un homme n’y est grand, estimable, respectable, qu’autant qu’il joint l’excellence à son nom. Aussi faut-il avouer qu’on n’a des titres en aucun endroit du monde à aussi bon marché que dans les Pays-Bas Autrichiens. Ils y sont devenus si communs, qu’on vient de prendre le parti d’égaler, pour ainsi dire, tous les différens états. Les gentilshommes, si entêtés de leur noblesse, ont obtenu la permission de devenir marchands, pour pouvoir nourrir leurs excellences, qui couroient risque de mourir de faim : & les marchands ont reçu le privilège de se ruiner, & d’acquérir tous les titres nécessaires pour y réussir. [95]

Il n’y a pas à douter, qu’ils ne profitent des moyens qu’on leur donne pour dissiper leurs biens : & ils pourront alors recommencer à négocier jusqu’à ce qu’ils puissent encore acheter de nouveaux titres qu’ils joindront aux premiers.

Ce ne sont pas les seules qualifications de comte, de baron, de marquis, de duc, &c. qui donnent du mérite à un seigneur Bruxellois. L’ancienneté de sa famille influe encore beaucoup à déterminer l’esprit en sa faveur. Cent ans de plus de noblesse dans une famille font excessivement considérer des gens, qui sans cela, seroient très-méprisables.

Il y a dans un couvent, auprès de la ville de Louvain, un arbre généalogique de la maison de Croy, par lequel il est prouvé clairement, & cela par une filiation très-suivie que le chef de cette maison, vivant il y a environ trente ou trente-cinq ans, descendoit d’Adam en droite ligne. J’ai été charmé de voir que les seigneurs Bruxellois fussent assez modestes pour ne point adopter l’opinion de pré-Adamites, & qu’ils aimassent mieux se contenter de descendre d’Adam, que d’admettre une opinion contraire à la Genèse.

Si la noblesse des Brabançons est fort ancienne, leurs connoissances & leurs talens sont en revanche bien petits. Ils sont un peu plus ignorans que les Espagnols, & un peu plus superstitieux que les Portugais : & l’ignorance est le partage en général des Brabançons ; le peuple en cela disputant avec le bourgeois, le bourgeois avec le noble, & le noble avec l’ecclésiastique. Si l’on en excepte Juste-Lipse, Aubert & le Mire & quelque peu d’autres, je ne crois pas qu’il y jamais eu d’auteur Flamand ou Brabançon qui ait mérité l’estime des connoisseurs. Ce pays a produit quelques mauvais poëtes Latins, quelques théologiens de la classe d’Escobar & de Tambourin : & j’aimerois autant chercher des neiges dans les déserts de Barca, que de bons poëtes, de grands orateurs & d’habiles philosophes, en Flandre & en Brabant. Les jésuites mêmes dans ces provinces (choses surprenantes & incroyables !) ont peu de génie ; & leur politique se ressent de la grossièreté du climat. Ils n’ont cependant pas moins d’ambition qu’ailleurs : mais ils sçavent moins la couvrir. Ils travaillerent pendant quarante ans à Bruxelles, pour avoir de grosses cloches comme on en a dans les églises paroissiales mais comme cela n’est pas communément pratiqué, on ne vouloit point leur accorder cette permission qu’ils sollicitoient en vain. Désespérant de réussir, ils s’adresserent à leurs confrères de Paris, pour les consulter dans une affaire de cette importance ; qui devoit faire enrager les curés, & crever de jalousie les autres moines. Les jésuites de Paris, piqués du peu de pénétration de leurs confrères, dédaignerent de leur répondre eux-mêmes, & chargerent un simple frere-lai de cette affaire ; lui laissant le soin d’indiquer à leurs frères épais de Bruxelles l’expédient qu’il jugeroit le plus à propos.

Ce frere se piqua d’honneur, voulut montrer qu’il avoit lui seul plus d’esprit que tous les Ignaciens Bruxellois. Il leur écrivit donc un billet dans le goût des épîtres Lacédémodiennes, qui ne contenoit que ces mots : Servez-vous, mes peres, du prétexte d’un catéchisme solemnel, de grosses cloches étant nécessaires pour être entendues dans tous les quartiers de Bruxelles. Les jésuites de cette ville comprirent heureusement ce que vouloit dire le frere-lai : ils firent des catéchismes deux fois la semaine, & ils obtinrent enfin ce qu’ils souhaitoient.

Quelque belle que soit leur église, elle ne l’est point autant que celle de certains moines qu’on appelle capucins. Ce sont des gens excessivement crasseux & ignorans, l’excrément des moines, & les plus inutiles à l’état. Ils ne vivent que d’aumônes, n’ont aucune école publique, se piquent d’une grande humilité, vont à demi-nuds, portent une grande barbe, sont ceints d’une corde, & rien n’a l’air aussi sale & aussi mal-propre que leur habillement. Le menu peuple a pour eux autant de vénération que les Turcs en ont pour leurs dervis. Mais, quelque humbles & dévots qu’ils paroissent, il est peu de moines aussi mauvais que ceux-là : & ils le sont également dans tous les pays. En Espagne, ils étoient à la tête des révoltés de Catalogne ; on les voyoit sur le rempart de Barcelone, au milieu des soldats, exciter le feu & le carnage. Pendant que la contagion ravageoit la Provence, & que ce pays essuyoit la punition de ses crimes, ces malheureux caffards songeoient à repeupler les villes, & à réparer le dommage que causoit la peste. Deux d’entre eux porterent leurs excès jusqu’à violer une jeune fille, qui desservoit avec eux les infirmeries. On les arrêta : mais ils trouverent le moyen de se sauver ; & par arrêt du parlement, ils furent pendus tous deux en effigie.

C’est un nommé François, qui a été le fondateur des premiers monastères de ces fainéans. Cet homme étoit fin & délié. Il trouva le secret, pendant sa vie, de donner un air de sainteté aux actions les plus extravagantes. Ses disciples ont écrit ses principales actions ; & il n’en est aucune, quelque ridicule qu’elle soit, qu’ils n’ayent relevée par de grandes louanges. Un jour, disent-ils [96], une cigale annonçoit la belle saison par son chant. François appella l’animal ; & l’ayant sur son doigt, allons ma sœur la cigale, lui dit-il, chantez les louanges de la divinité. La cigale obéit ; & lorsqu’elle eut achevé sa chanson, François la remercia fort poliment, & chanta lui-même à son tour.

« Votre soin n’est plus nécessaire, Vous pouvez désormais partir en liberté. »

Tu riras, sans doute, mon cher Isaac, de pareilles impertinences, & tu ne sçauras décider lequel est le plus fou, ou de celui qui les écrit, ou de celui qui les croit. Voici encore un trait divertissant, que j’ai lû dans la vie de ce François. Il étoit en Lombardie ; & se trouvant un peu incommodé, il mangeoit un Vendredi à son souper un chapon qui avoit sept ans. Il en donna une cuisse à un pauvre, qui lui demanda l’aumône pour l’amour de Dieu, & qui voulant lui jouer un mauvais tour, garda la cuisse jusqu’au lendemain que le saint prêchoit. Il la montra alors au peuple. Voyez, leur dit-il ; quelle chair mange le frere que vous honorez comme un saint ; car il me la donna hier au soir. Mais le membre de chapon fut vû de tous être poisson : si qu’il fut blâmé comme forcené de tout le peuple ; & quand il vit cela, il eut honte, & requit pardon. [97]

Tu vois, mon cher Isaac, que ce François avoit l’art de fasciner les yeux des peuples. J’ose te dire, que ses enfans n’ont rien perdu des talens de leur pere, & qu’ils sçavent leur persuader que de grands vauriens sont de vrais religieux.

Quoiqu’il n’y ait point d’inquisition à Bruxelles, on risqueroit beaucoup de s’y expliquer librement sur de pareilles matières ; les Brabançons étant de tous les peuples les plus superstitieux. Il y a quelques siécles qu’on brûla quelques-uns de nos frères, qu’on accusoit assez mal-à-propos d’avoir abusé des mystères de la religion nazaréenne : & ces infortunés furent exécutés sur la plus haute tour des murailles de la ville. Ses habitans font servir la mort de nos frères à l’augmentation de leurs miracles : ils disent que le feu, qui consuma ces misérables, fut vû de quinze lieues à la ronde, & qu’on apperçut tout le tems qu’il dura, deux figures infernales, qui disparurent dès que les Israélites furent consumés entièrement. Ils font des cantiques de cette prétendue aventure, pour entretenir la superstition de leur populace, & je vis un jour un de leurs amphions ambulans en entonner un de cette sorte :

Accourez tous, pour voir, peuple fidèle, Ce vilain juif, appellé Jonathan, Lequel, poussé d’abominable zèle, Assassina le très-saint sacrement.

Jacob Brito m’a écrit plusieurs fables que les Italiens racontent ; mais il y a en Flandre & en Brabant autant de faux miracles & de chimères religieuses qu’en Italie. Dans une église de Gand [98], on montre une image qui eut une fort longue conversation avec une dévote.

Elle étoit affligée de ce que ses compagnes étoient allées se divertir, & n’avoient point voulu la mettre de leur partie. Le dépit de se voir méprisée lui faisoit verser des larmes. Qu’avez-vous, ma chère enfant, lui dit l’image, Hélas madame, répartit la dévote, (car c’étoit une image femelle qui lui parloit.) Je ne sçais ce que j’ai fait à mes compagnes. Elles me méprisent, & m’ont refusé d’aller avec elles. Ne t’afflige point, répartit la figure. Demain, ma fille, tu te réjouiras avec moi : tu seras à tes noces éternelles. Elle n’en dit pas davantage, & ne lui apprit point quel étoit l’illustre époux qui lui étoit destiné. Mais la dévote mourut en effet le lendemain ; & l’image demeura avec la bouche ouverte, pour qu’on ne pût douter de la réalité de ce miracle. Les Gantois estiment extrêmement cette figure : ils ne la troqueroient pas contre l’Hercule Farnèse, & la Vénus de Médicis. Ils sont fort étonnés, lorsqu’ils racontent cette histoire à quelques étrangers, & qu’ils remarquent en eux quelque incrédulité. Eh quoi ! leur disent-ils, vous ne croyez pas que la sainte ait parlé ? Il n’y a pourtant rien de si certain : car tout le monde l’assure dans la ville ; & cela est écrit dans les registres de l’église. Il seroit inutile de vouloir disputer sur la réalité de ces miracles : il faut garder un silence sensé, nécessaire à tous les voyageurs, & particulièrement à ceux d’une religion différente de celle du pays dans lequel ils sont. Il est même dangereux dans bien des pays nazaréens de s’expliquer un peu trop librement. On le peut en France, sans courir aucun risque. Pourvû qu’on y respecte la divinité, & la personne du prince, on y fait peu d’attention aux autres discours ; mais dans le Pays-Bas, les moines y ont presque autant de crédit qu’en Italie. Ils y sont même aussi riches. On m’a assuré que de trente-cinq mille bonniers de terre, dont la province de Brabant est composée, il y en a vingt-neuf mille qui appartiennent en propre aux communautés ecclésiastiques.

Si les prêtres n’achetent pas des titres dans ce pays, c’est leur faute : car ils sont assez riches pour pouvoir se procurer de l’excellence autant qu’ils voudront. Il est tel prieur ou supérieur d’un couvent de bénédictins, de bernardins, & c, qui a beaucoup plus de ducats que bien des gentilshommes Bruxellois n’ont de sols. Ceux qui sont riches, envoient leurs enfans passer quelque tems à Paris, où ils achevent de se gâter entièrement. Ils y perdent le bon de leur pays, & y prennent le mauvais des François. Ils veulent imiter leurs manières de petits-maîtres, & leurs façons de s’énoncer ; mais ils ont un air si gauche, que ces airs badins & légers leur siéent aussi peu que les allures de manége à un cheval de frise. Un Brabançon qui folâtre me rappelle l’âne de la fable, qui veut imiter le petit chien : je crois voir maître baudet porter amoureusement ses deux longs pieds sur les épaules de son maître. La Fontaine a bien raison de dire : Ne forçons point notre talent. On devient ridicule dès qu’on veut sortir de sa sphère : l’envie d’imiter les manières Françoises a perdu plusieurs étrangers, & plus d’un François s’est renversé la cervelle pour vouloir réfléchir aussi profondément que les Anglois. J’aime le sang-froid & la tranquillité des Hollandois. Rien ne les trouble [99] : ils vont toujours leur grand chemin ; & ils vivent à Paris & à Londres comme au milieu d’Amsterdam.

Porte-toi bien, mon cher Isaac. Vis content & heureux.

De Bruxelles, ce…

LETTRE XCIV.

Isaac Onis, caraïte, autrefois rabbin de Constantinople, à Aaron Monceca.

Je t’ai parlé dans une de mes lettres, mon cher Monceca, des mœurs & des coutumes des Coptes, descendans des anciens habitans d’Egypte. Je vais à présent te faire connoître ce que j’ai remarqué chez les autres peuples qui demeurent dans ces fertiles provinces.

Tu sçais, mon cher Monceca, qu’après la mort d’Alexandre, ses successeurs y regnerent long-tems, & jusqu’à ce que les Romains les eussent soumises à leur empire. Elles furent ensuite au pouvoir des empereurs de Constantinople, & passerent après sous la domination des successeurs de Mahomet. Enfin le sultan Selim se rendit maître de l’Egypte, qui ne lui coûta qu’une seule bataille. Tonobey, dernier sultan de l’Egypte, couronné par les Mammelucs, fut trouvé après la prise du Caire, caché dans des marais où les Arabes le croyoient en sûreté : & l’impitoyable Selim, sans avoir égard à la dignité & au rang de son prisonnier, ordonna qu’on le pendît. C’est ainsi que mourut le dernier souverain d’Egypte.

Ce qu’il y a d’extraordinaire dans ce pays, c’est qu’on retrouve parmi les Egyptiens d’aujourd’hui à-peu-près les mêmes coutumes que chez les anciens. Il est même impossible de les fréquenter pendant longtems, sans prendre leur humeur & leurs manières. Tu n’ignores pas, mon cher Monceca, combien le caractère des Turcs, naturellement sérieux & phlegmatiques, est opposé au tempérament enjoué des Egyptiens. Ils perdent peu-à-peu une partie de leur gravité, & le climat de ce pays influe si fort sur les habitans, que, quoique les Turcs soient braves & agguerris, les enfans qu’ils ont dans ce pays deviennent lâches comme les autres Egyptiens, qui sont poltrons au souverain dégré. Aussi les loix excluent-elles toutes les personnes nées en Egypte des grades militaires. Les enfans des Turcs, par grace spéciale, ont le privilége de pouvoir être simples soldats : mais ce droit ne s’étend point au-delà de la seconde génération ; & toutes les milices que le grand-seigneur entretient en Egypte sont recrutées par des Turcs qu’on envoye des provinces Européennes & Asiatiques. [100]

Cet abâtardissement, causé par l’air du pays, oblige les seigneurs à mêler volontiers leur sang à celui des étrangers. Car les hommes, ainsi que les animaux, déclinent en Egypte d’une génération à une autre. Les chevaux y perdent insensiblement leur vîtesse, & les lions leur force & leur courage : les oiseaux même de ce pays sont inférieurs à ceux des autres contrées. [101]

La mollesse & le repos sont le partage des Egyptiens : & quoique ce royaume ne soit plus que l’ombre de ce qu’il étoit autrefois, les peuples n’ont rien changé dans leur façon de penser. Ils sont idolâtres des fêtes : ils aiment la musique, les spectacles, les danses jusqu’à l’excès ; & les Egyptiens d’aujourd’hui disputent aux anciens le goût pour tout ce qui peut flatter agréablement les sens. Mais ce qui te prouvera invinciblement combien les habitans de ces contrées sont attachés à leurs anciennes coutumes, c’est que la différence de religion n’empêche point que tout le monde ne s’y soumette. Il y a apparence qu’on a eu la circoncision en Egypte avant que nos peres fussent délivrés de la captivité. Cet usage dure encore, non-seulement parmi les mahométans qui la pratiquent par-tout, mais même parmi les nazaréens. Tous les Coptes admettent la circoncision, & soutiennent que leurs peres l’ont toujours pratiquée. Si cela est, lorsque l’Egypte étoit toute nazaréenne, ses habitans devoient être également tous circoncis, puisque les Coptes qui sont encore au nombre de plus de quarante mille, quoique nazaréens, se font circoncire, & regardent cette cérémonie ou cette opération comme très-essentielle. Ils circoncisent même les filles. Il y a quelque tems qu’un riche Copte refusa d’épouser une jeune personne qui ne l’avoit point été : il ne vouloit jamais conclure son mariage qu’on n’eût fait auparavant à sa future épouse cette cérémonie, que ces nazaréens croient aussi essentielle que nous.

C’est un fait certain, qu’elle étoit établie en Egypte long-tems avant Hérodote. Cet historien en parle comme d’une des anciennes coutumes des habitans de ce royaume, & dont eux-mêmes ne connoissent point la premiere origine.

Les Phéniciens & les Syriens qui sont dans la Palestine, dit cet auteur, confessent qu’ils ont appris la circoncision des Egyptiens ; & d’ailleurs, les Syriens qui habitent sur le rivage de Thermodon & de Parthenie, & les Macrons qui leur sont voisins, avouent qu’il n’y a pas long-tems qu’ils ont appris d’eux la même chose…. Pour ce qui est des Egyptiens & des Ethiopiens, comme la chose est fort ancienne parmi ces deux peuples, je ne sçaurois dire lequel des deux la tient de l’autre. Il est toutefois vraisemblable que les Ethiopiens la prirent des Egyptiens, quand ils commencerent de les fréquenter. [102]

Quelques auteurs, & mêmes quelques rabbins, prétendent qu’elle n’étoit point pratiquée en Egypte avant notre sortie de ce pays, & que ce fut Moyse qui l’ordonna. Cependant je ne pense pas,mon cher Monceca, qu’il y ait grand mal à croire qu’il en prit l’usage des Egyptiens ; & que le trouvant salutaire à la propreté du corps, & nécessaire dans les pays chauds, il en fit une maxime essentielle, pour obliger à la pratiquer avec plus d’exactitude. Ce qui me persuaderoit que les Juifs ont circoncis à l’exemple des Egyptiens, c’est qu’ils ont conservé plusieurs coutumes de ces peuples, & que même nous les observons encore. Jamais, dit Hérodote, Egyptien ou Egyptienne ne baisent un Grec à la bouche : & par la même raison, ils ne se servent jamais du couteau, de la broche & du pot d’un Grec, & ne mangent de la viande d’un bœuf qui a été coupé avec le couteau d’un Grec. [103]

Nous observons encore les mêmes cérémonies avec les Nazaréens. Sans doute nos peres les observoient avec les payens. Où avons-nous pris ces coutumes & ces regles ? Elles ne sont point ordonnées par la loi écrite : elles sont d’une grande ancienneté. Les Egyptiens les pratiquoient avant nous. N’est-il pas visible que c’est d’eux que nous les avons imitées ? Je les regarde comme des superstitions qui n’ont rien de commun avec la loi épurée de Moyse. Quand même je ne serois point Caraïte, je ne me ferois aucune peine, mon cher Monceca, de rejetter toutes ces chimères que je n’ai jamais approuvées, lors même que j’étois rabbin. Car quel est l’intérêt que prend la divinité à de pareilles puérilités ? Si j’ai le cœur pur & sans vices, que j’observe la loi que Dieu m’a prescrite lui-même, & que son prophete m’a donnée, pourquoi craindrois-je de manquer à quelque chose ? Pourquoi irois-je chercher mille petitesses qui font tort à ceux qui les pratiquent, & à la religion qui les ordonne ? Rien n’est si beau & si noble que la religion judaïque considerée dans un Caraïte : mais rien n’est si méprisable & si défiguré que cette même religion chez un rabbiniste. Ces deux différentes croyances sont les extrémités opposées.

Ce n’est pas dans la seule circoncision que les Nazaréens Coptes retiennent ainsi les anciennes coutumes du pays. La répudiation est en usage chez eux. Des personnes unies depuis long-tems par le mariage, & qui ont même des enfans, ne se font point une peine de se séparer, & de former de nouveaux liens. Le mari en répudiant sa femme, est obligé de lui rendre ce qu’elle a apporté. Les Coptes disent que leurs peres en ont toujours usé de même. Ils prétendent que la circoncision & la répudiation sont établies chez eux depuis un tems immémorial. Les nazaréens européens soutiennent le contraire : ils assurent que ces coutumes n’ont été introduites que par les nations mahométanes qui ont envahi l’Egypte : que les Coptes les ont prises des Arabes, & ne les ont pas conservées des anciens Egyptiens : ces usages ayant été interrompus, lorsque l’Egypte étoit entierement nazaréenne.

Ce sentiment est appuyé par de fortes preuves, & je serois très-porté à le croire. Mais quoique l’usage des anciennes coutumes ait été interrompu chez les Egyptiens, cela n’empêcheroit pas que nous ne puissions avoir pris d’eux une partie de nos cérémonies ; puisque celles que nous avons toujours pratiquées, & que nous suivons encore, étoient observées en Egypte long-tems avant Hérodote, & qu’on ne sçavoit point le tems auquel elles avoient été instituées. Il n’y a pas apparence qu’on puisse éclaircir aujourd’hui ce qu’on n’a pu sçavoir il y a plus de deux mille ans.

Il est plusieurs faits dont l’histoire n’a conservé aucune trace, & qui sont pour toujours ensevelis dans l’oubli. On est surpris avec raison de ne trouver quelquefois dans les livres qui nous restent aucune trace des événemens les plus considérables. N’est-il pas étonnant qu’aucun historien Egyptien, Grec, Romain, n’ait fait mention, dans ses écrits de la submersion de Pharaon ; & qu’ils ne parlent même que très-foiblement de notre sortie d’Egypte, & avec le dernier mépris : de sorte que non-seulement ils ne disent rien du passage de la mer rouge, mais qu’ils osent même avancer que nos peres n’étoient que des lépreux, qui furent chassés comme un peuple sale & infect ? La haine des Egyptiens contre notre nation peut avoir occasionné l’erreur de ces historiens. Mais je trouve surprenant que dans les annales d’Egypte & dans les histoires de cette nation, on ne parle point de cet événement qui fit périr Pharaon & son armée entiere.

Comment est-il possible de se figurer que la Grece, l’Ethiopie, la Thrace & les autres empires voisins de l’Egypte ayent pu ignorer un fait tel que celui-là ? Et s’il est vrai que par vanité, les Egyptiens ayent voulu le laisser ignorer à la postérité, quelle raison les autres peuples avoient-ils pour se taire ! Cependant nous ne sçaurions douter de la punition de Pharaon : nos livres saints déterminent notre croyance ; & lorsqu’ils ont parlé, il ne reste plus qu’à nous soumettre.

Avouons donc, mon cher Monceca, que dans les choses les plus essentielles, l’histoire nous laisse souvent dans un grand embarras, & qu’elle ne peut nous éclaircir : les livres qui parlent des Egyptiens, en parlent comme d’un peuple si ancien, qu’ils ne rapportent que vaguement & légerement ce que leurs prêtres disoient de leurs anciens gouvernemens. Mais comment peut-on même ajouter foi aux contes & aux fables de ces prêtres qui assuroient & soutenoient avec opiniâtreté la vérité & la réalité de leurs dynasties, qu’ils faisoient remonter à plus de dix-sept mille ans, autre contrariété évidente à nos livres & à nos écritures ? Ce qu’il y a de certain, c’est que l’Egypte est un des pays que nous appercevons après le déluge le plutôt peuplé, & élevé à une grande puissance. Hérodote dit que dès le régne d’Amasis, un des premiers rois d’Égypte, il y avoit vingt mille villes bien peuplées, dont les habitans cultivoient les sciences. Ce fut cet Amasis qui fit orner de statues colossales le temple de Vulcain & celui de Minerve, à l’entrée duquel il fit placer une maison faite d’une seule pierre, que deux mille hommes, gens de mer, ne purent amener qu’en trois ans. Cette maison a de face vingt coudées, quatorze de largeur, & huit de hauteur. [104] Hérodote parle comme ayant vû cette maison. Est-il possible qu’un peuple qui construisoit des monumens aussi superbes, & qui connoissoit à ce point les arts & les sciences, ait pu oublier totalement un événement aussi considérable que la perte de Pharaon ?

Cela nous montre combien il y a de choses que l’histoire nous laisse ignorer.

Porte-toi bien, mon cher Monceca, vis content & heureux.

Du Caire…

Fin du troisiéme volume.




  1. L’Almanach de Milan est très-renommé.
  2. Ceci a besoin de quelque explication. Jacob Brito entendant parler à Milan de S. Clou, a cru que ce clou étoit réellement un saint qui avoit existé autrefois en chair & en os ; mais ce clou dont il est question, n’est qu’un gros morceau de fer que l’avarice a déïfié sous le prétexte que c’étoit un de ceux qui avoient servi à la vraie croix. Il se trouve en Europe cinquante-trois cloux de cette espèce, & chaque église qui en possède un, ne manque pas d’en soutenir l’authenticité aux dépens de ceux des autres.
  3. Dans la sacristie de l’église de S. Ambroise.
  4. Fiat lux, & facta est lux. Genes. cap. 5, vers. 3.
  5. M. Patru ayant besoin d’argent, vouloit vendre sa bibliothèque. Boileau qui apprit la résolution de ce sçavant indigent, acheta sa bibliothéque, & ne voulut jamais en prendre les livres qu’après la mort de M. Patru.
  6. Chapelain avoit des pensions très-considérables, qu’il conserva jusqu’à sa mort.
  7. Histoire des Incas, Liv. I, XII.
  8. Cette lettre a été écrite avant les derniers événemens de Genève.
  9. Dans un petit village appellé S. Julien, à une lieue de Genève, dans le territoire de la Savoye.
  10. Et campos ubi Troja fuit. Virg. Aeneid. lib. 3.
  11. Beatus ille, qui, procul negotiis,
    Ut prisca gens mortalium,
    Paterna rura bobus exercet suis,
    Solutus omne faenore ;
    Neque excitatur classico miles truci,
    Neque horret iratum mare ;
    Forumque vitat, & superba civium
    Potentiorum limina.
    Horat. Epod. liber, Ode II.

  12. Languet, curé de S. Sulpice, & le curé de S. Nicolas du Chardonnet.
  13. Le même curé de S. Sulpice.
  14. L’archevêque d’Arles.
  15. Il faudroit avoir autant d’envie de prendre au pied de la lettre tout ce qui peut attirer des ennemis à Jacob Brito, que certains esprits bas & envieux, pour penser que ce juif ait voulu soutenir qu’il n’y avoit point de véritables sçavans en Suisse. Il étoit très-persuadé du contraire ; mais il parloit d’une manière générale. Ses expressions, prises dans leur juste valeur, ne signifient autre chose, si ce n’est que les gens de lettres sont plus rares en Suisse qu’en France, & qu’en Angleterre. En vérité, ceux qui ont cru que Jacob Brito cherchoit à dépriser les Suisses pour élever les François, ont bien mal démêlé ses sentimens. Il accorde aux premiers de véritables trésors, & ne donne que des clinquans aux derniers. Est-il quelques talens & quelques qualités qu’un véritable philosophe mette en parallèle avec la sagesse & la justesse du raisonnement ? L’esprit, quelque brillant qu’il soit, peut-il être prisé à l’égal du bon sens ? J’ai relu trois fois de suite cette lettre dans la ferme résolution d’effacer tout ce que je pourrois juger avoir dû exciter les murmures de certaines gens : & je n’ai rien trouvé que ce que j’ai moi-même entendu dire cent fois à deux cent Officiers ou négocians Suisses, remplis d’esprit & de bons sens ; mais qui, jugeant des choses sans se laisser aveugler par les préjugés, ne croyoient pas que c’étoit vouloir décider du mérite de tous les particuliers, que de blâmer en général les défauts d’une nation. Je le répete encore : qu’on lise cette lettre d’un œil philosophique, & l’on verra si j’ai voulu mépriser un des plus respectables peuples de l’Europe.
  16. Les Perses, &c.
  17. Histoire d’Hérodote, liv. I. pag. 69. de la trad. de Duryer.
  18. M. de Cambrai.
  19. M. de Bourgogne.
  20. Les aventures de Télémaque.
  21. Le Télémaque.
  22. Chypre & Candie.
  23. La Morée.
  24. Les Génois ont été les maîtres de Péra, un des principaux fauxbourgs de Constantinople.
  25. Le baron de Newhoff.
  26. Exegi monumentum oere perennius
    Regalique situ pyramidum altius,
    Quod non imber edax, non Aquilo impotens,
    Possit diruere, aut innumerabilis,
    Annorum series, & fuga temporum.
    Non omnis moriar, multaque pars mei
    Vitabit Libitinam : usque ego posterâ
    Crescam laude recens, dum capitolium
    Scandet cum tacitâ virgine pontifex.
    Horatius, ode XXX. lib.IV.

  27. Interrogé, s’il ne lui est point arrivé de donner un baiser à la demoiselle Batarel, dans la maison de la Cadière ? A répondu, qu’étant allé dire adieu à la Cadière la veille de son départ pour 0llioulles, ladite Batarel, qui y étoit, le pria d’entrer un moment dans une chambre, sous prétexte de lui dire un mot ; & que ladite Batarel ayant brusquement fermé la porte de ladite chambre, embrassa le répondant, sans lui mot dire, qui se dépêtra sur le champ de ses mains. Recueil général des piéces concernant le procès entre la demoiselle Cadière, &c. Interrogat. 149, Tom. V. Pag. 40.
  28. Interrogé, s’il n’a jamais baisé cette plaie ? A répondu que non ; mais que s’il l’avoit cru à propos, & qu’il eût baisé cet ulcère, il l’auroit fait à l’exemple des saints, ou par un esprit de religion, ou par un esprit de mortification. Recueil, tom. V. Pag. 14.
  29. Il est prouvé dans plusieurs endroits de la procédure, que le pere Nicolas avoit une inclination infinie à abuser de la Cadière ; ils couchoient en campagne dans la même chambre. Recueil, tom. V. pag. 103.
  30. Recueil véritable de ce qui s’est passé aux exorcismes de plusieurs religieuses de la ville de Louviers, par le révérend pere Gaufre, imprimé à Paris, avec permission, l’an 1643. Pages 30 & 31.
  31. Je prie ceux à qui l’on a voulu persuader qu’Aaron Monceca avoit déclamé de la manière du monde la plus indécente, de faire quelque attention à cet endroit, & de juger ensuite sans passion sur la bonne foi ou la fausseté des reproches qu’on lui a faits.
  32. Voyez la légende de S. Martin.
  33. Quid non mortalia pectora cogis,
    Auri sacra fames !
    Virgil. Aeneïd. Lib.II


  34. Voyez la relation de l’Egypte, par M. Mallet. Part.I

  35. Ce sont des tours servant de clochers. Les Turcs régulierement cinq fois par jour, font appeller le peuple à la priere.

  36. Mallet, relation d’Egypte, Part. II.



  37. O sanctas Gentes, quibus nascuntur in hortis,

    Numina !

    Juv. Sat. XV.


  38. Hérodote, Liv.I. p.45. de la traduction de Duryer.

  39. Descartes & Gassendi.

  40. Aristotelis doctrina est summa veritas, quoniam ejus intellectus suit finis humani intellectus. Quare bene dicitur de illo, quod ipse fuit creatus, & datus nobis divina providentia ut non ignoremus possibilia sciri. Averroés, de Gener. Anim. Lib. V. cap. I.

  41. Le premier ouvrage qui fit connoître ce sçavant dans le monde, fut celui Adversus Aristotelicos.

  42. Mallebranche, recherche de la vérité, Lib. III, Chap. III p. 179

  43. Mallebranche, recherche de la vérité, liv. I, pag. 102.

  44. C’est-à-dire, qu’elle en eût la privation.

  45. Essais de M. de Montagne, liv. V.

  46. Le pere Hardouin, jésuite.

  47. Voyez sur-tout les Vindiciae veterum scriptorum contra J. Harduinum du célèbre M. la Croze. Voyez aussi le Miles Macedonius du savant Noris. Dans la IV. lettre des mémoires secrets de la république des lettres, les raisons qui avoient obligé le pere Hardouin à inventer son extravagant systême sont assez bien développées. Je prie le lecteur de vouloir y jetter les yeux pour suppléer à ce qui n’a pû trouver place dans cette lettre.

  48. Ce passage a besoin d’être expliqué plus clairement ; car parmi le peu d’ouvrages que le pere Hardouin regarde comme véritablement anciens, il met les satyres & les épîtres d’Horace, les Géorgiques de Virgile ; mais il rejette toutes les odes de ce premier, & l’Enéide de ce dernier. Il a découvert, à ce qu’il prétend, qu’il y a je ne sçais combien de siécles que plusieurs personnes réunies ensemble se chargerent du soin de composer l’histoire ancienne, qui étoit entièrement perdue. Il est parfaitement informé du siécle auquel ont vécu ces gens-là, aussi bien que du lieu où ils ont écrit leurs ouvrages. Pour tous monumens de l’antiquité, ils n’avoient que Cicéron, Pline, les Géorgiques de Virgile, les satyres & les épîtres d’Horace. Il croit que nous n’avions point d’autres monumens de l’antiquité que ceux-là, excepté quelques fastes, & fort peu d’inscriptions. Deprehendit ille…… Coetum certorum hominum ante saecula nescio quot extitisse, qui historiae veteris concinnandae partes suscepissent, qualem nunc habemus, cum nulla tunc extaret. Sibi probe notam illorum aetatem atque officinam esse, inque cam rem istis subsidio fuisse Tullium, Plinium, Maronis Georgica, Flacci sermones & epistolas ; nam hoec illa sola censet… ex omni Latinitate sincera monumenta, praeter inscriptiones admodum paucas, fastos nonnullos. Harduini chronologia ex nummis antiquis restituta, Prolus pag. 60.



  49. ……Nec tu divinam Aeneida tenta,

    Sed longe sequere, & vestigia semper adora.

    STAT. Thebaïd.


  50. celle des jésuites.

  51. La congrégation de S. Maur.

  52. Relation de l’Egypte, par M. Mallet, part. II. pag. 63.

  53. Là-même, pag. 109

  54. Ce mot signifie, Dieu te pardonne.

  55. Je demande aux lecteurs de vouloir examiner attentivement, si c’est avec justice que les ennemis d’Aaron Monceca ont imputé à ce juif d’être un iconoclaste & un adversaire outré des images.

  56. Les peres de l’église qui ont soutenu le culte des images, se sont autorisés par les figures qui furent placées dans le temple. Il reste cependant une difficulté que leur opposent leurs adversaires ; c’est qu’on ne rendit jamais aucun culte à ces figures.

  57. Jean Damascène dans sa défense des images, n’a pas oublié cette particularité.Quid autem dicis ? Arcam illam & urnam, propitiatorium, non manibus esse affabre confecta ? Non esse opera manuum hominum ? Non, uti censes, ex ignominiosa & aspernabili materia exculpta sunt ? Quid autem tabernaculum illud omne ? Nonne imago erat ? Nonne umbra & exemplar ? Joan. Damascen. Apologetic. pro venerat. sanctar. imaginum, lib. III. pag. 78. Le même pere venoit de dire un peu auparavant : Jubet autem (Deus) ut exculpent similitudinem cherubim.

  58. Ideoque totum naturae universae corpus sole & luna consummari ; cujus partes jam indicatae, spiritus, ignis, siccitas, humor, & aeria tandem natura ; è quibus, ut in homine, caput, manus, pedes & alias partes numeramus, codem modo corpus mundi constat. Diodor. Sicul. Lib. II. cap. II.

  59. Voyez les Mémoires secrets de la république des lettres. Lettre V. Cette matière y est fort amplement traitée.

  60. Quod Plato sine corpore deum esse censet, id quale esse possit, intelligi non potest. Cicero de Nat. deorum. Lib.I.

  61. Jean de Lerry, chap. XVI.

  62. Audivimus haec dicta & dicenda per interpretem Mucrelo nostro insuper sanctum illum quem eo loci vidimus, publicitus apprime commendari cum esse sanctum, divinum, ac integritate praecipuum, eo quod nec feminarum unquam esset, nec puerorum, sed tantummodo asellarum concubitor atque mularum. Beaumgartem, Lib. Il. cap. I. Pag. 73.

  63. Voyez Bespier, Remarques sur Ricaut. tom. II. page 649.

  64. Praeclare in epistola quadam Alexandrum filium Philippus accusat, quod largitione benevolentiam Macedonum consectetur. Quae te malum, inquit, ratio in stam, spem induxit, ut eos tibi fideles putares fore, quos pecunia corrupisses ? An tu id agis, ut Macedones non te regem suum, sed ministrum & praebitorem putarent ? Bene ministrum & praebitorem, quia sordidum regi. Melius etiam quod largitionem corruptelam dixit esse. Fit enim deterior qui accipit, atque ad idem semper expectandum paratior. Hoc ille de filio, sed praeceptum putemus omnibus. Cicero de officiis, Lib. Il.

  65. Vers parodiés de la premiere fable de la Fontaine.

  66. Essais de Michel de Montaigne, Liv. I. Chap. XV. pag. 607.

  67. Ce fait paroît directement opposé à ce que dit Moréri ; il assure qu’on coupa la langue à Vanini. Comment put-il donc parler lorsqu’on l’attachoit au bucher ? Pour accorder ces différens récits, il faudroit supposer que Vanini tînt ce discours quelques momens avant qu’on lui coupât la langue ; & que dès l’instant qu’il eût souffert ce premier supplice, on alluma le bûcher. Aaron Monceca, à qui j’écrivis à Constantinople pour avoir quelque explication là-dessus, me répondit qu’il avoit lû le fait qu’il avançoit dans un fort bon auteur, dont il lui étoit impossible de se rappeller le nom. Il ajoûta qu’il se souvenoit des termes originaux de la conversation. « Ah Deus ! Ergo est Deus, dixit presbyter ? Modus est loquendi, respondit Vaninius. » J’avois eu envie de supprimer ce fait ; mais après la réponse d’Aaron Monceca, je crois devoir le traduire tel qu’il étoit.

  68. Ce livre a été imprimé à la Haye, chez la veuve Levier, en 2 volumes in-8.

  69. Nec aestimatur voluptas illa Epicuri : ita enim me hercule sentio, cum sobria & sicea sit. Seneca de vita beata, cap. XIII.

  70. Epicurum accepturum fuisse palmam in animo meo, nisi ego credidissem post mortem restare animae vitam & fructus meritorum, quod Epicurus credere noluit. Augustinus, confession. lib. II. cap. XVI.

  71. Dom Quichotte, liv. I. pag. 12.

  72. Refert Ludovicus de Ponte, vir omni exceptione major, in vita P. Baltasaris Alvarez, cap. XLIII. Deum haec exercitia sancto patri nostro revelasse, imo per Gabrielem Archangelum non nemini fuisse à Dei para virgine significatum, se patronam eorum, fondatricem, atque adjutricem fuisse, docuisseque Ignatium ut ea sic conciperet. Sotwel, bibliothec. societat. Jesu, pag.

  73. Moliere dans le Malade imaginaire.

  74. œuvres de Toureil ; tome II. prés. hist. pag.17.

  75. Voyez la philosophie du bon-sens, & ou réflexions philosophiques sur l’incertitude des connoissances humaines. Le but de ce livre est de montrer combien peu il y a de solidité dans la plûpart des sciences.


  76. <poem>
    …… Locus est intactus, inane vacansque.
    Quod si non esset, nulla ratione moveri
    Res possent, namque officium quod corporum estat,
    Officere, atque obstare, id in omni tempore adesset
    Omnibus : haud igitur quidquam procedere posset
    Principium, quoniam cedendi nulla daret res.
    Lucret. de rer. Nat, lib. I.
  • Cedere squammigeris latices nitentibus, aiunt,
    Et liquidas aperire vias : quia post loca pisces
    Linquant, quo possint cedentes confluere undae :
    Sic alias quoque res inter se posse moveri,
    Et mutare locum, quamvis sint omnia plena.
    Scilicet id falsa totum ratione receptu’st.
    Nam quo squammigeri poterunt procedere tandem,
    Nispatium dederint latices ? Concedere porro,
    Quo poterunt undae, cum pisces ire nequibunt,
    Aut igitur motu privandu’st ! Corpora quoeque
    Aut esse admistum discendu’st rabus inane.

    Lucret. de rer. Nat, lib. I.

  • PROPOSITIO III. Repugnat, ut detur vacuum. Demonstratio. Per vacuum intelligitur extensio sine substantia corporea…… Corpus sine corpore, quod est absurdum. Renati Cartesii principiorum philosophiae, part. I. & II. More geometrico demonstratae per Benedictum de Spinosa, part. II, pag.48.
  • Harum sententiarum quae vera sit, Deus aliquis viderit. Cicero.
  • Mallebranche, recherche de la vérité, liv. III. p. 1, chap. IV. pag. 84.
  • Ce dernier ouvrage n’a jamais paru. C’est apparemment une plaisanterie d’Aaron Monceca ; c’est ainsi que le pense le traducteur de ces lettres.
  • Les évêques.
  • L’alcoran de Mahomet, translaté d’Arabe en François par le sieur Duryer, pag. 112.
  • Alcoran, chapitre de la chose jugée, p. 308.
  • Alcoran, chapitre des gratifications, p.98.
  • Alcoran, chapitre de la tromperie, p.110.
  • Mahomet, faux prophète Arabe, nâquit, au sentiment de quelques auteurs, le 5 Mai de l’an 570. Son pere, qui étoit payen, avoit un nom Abdala & sa mere juive, s’appelloit Emine ; l’un & l’autre de la lie du peuple…… Sa religion, composée en partie du judaïsme, en partie des rêveries des hérétiques,…. fut embrassée par des méchans & des voleurs qui ne connoissoient ni Dieu ni justice. Moréri, art. MAHOMET.
  • Dissertations historiques sur divers sujets, tom. I, p. 38
  • Dict. hist. & crit. art. MAHOMET.
  • Les mahométans, ont écrit plusieurs livres de controverse contre la religion chrétienne. Il est bon de connoître leur manière de disputer contre nous ; c’est ce qui m’engage à rapporter ici quelques extraits d’un de leurs livres polémiques.*…… Je les tire de l’écrit d’un mahométan Espagnol, ambassadeur du roi de Maroc, auprès des Etats-Genéraux des Provinces-Unies, l’an 1610. Cet homme étoit Biscaïen de la race de ces Maures qui ont une grande partie des Provinces d’Espagne. Ayant disputé en Hollande contre le prince Maurice & dom Emmanuel,fils de dom Antoine, roi de Portugal, il leur envoya, après son retour en Afrique, une lettre Latine, dans laquelle il tâche de leur rendre compte de sa foi, le mieux qu’il lui est possible. La Croze, Dissertation hist. sur divers sujets, tom. I, pag. 47.

    * Voyez ces extraits ci-dessous.

  • Quisquis igitur scire cupit quae sit lex Mauris, sciat summam & symbolum fidei Maurorum iis includi verbis : « Credo in unum solum Deum. Credo in angelis ejus & omnibus scripturis & prophetis, quos misit in mundum, nemine excepto, nulla facta differentia inter aliquos prophetas & nuntios ejus. Credo diei judicii. Credo praeterea quidquid est, sive nos arrideat, sive non, creatum à Deo. » Haec est summa, quae inquirenti statim fiet palam. La Croze, dissertations historiques, &c. pag. 51-52.
  • Neque Deus omnipotens unquam voluit, aut jussit debere hominem credere id quod nec potest intelligi, nec percipi. Potius fecit hominis intellectum aptum ad percipiendum quidquid possibile & necessarium fuit, & ad negandum & non percipiendum quod impossibile est. La Croze, là-même, p. 48. Le théologien mahométan fait cette objection au sujet de la Trinité, qui est le dogme du christianisme, que les mahométans regardent comme le plus opposé à la raison, & le plus contraire à la lumière naturelle. Il venoit de dire peu auparavant : Nullus… humanus intellectus potest percipere, vel etiam intelligere unum esse patrem, filium, & spiritum sanctum, in unica sola essentia, & uno codem tempore. Id. Ibid.
  • Gazaei Pia Hilaria.
  • Etenim omnes artes quae ad humanitatem pertinent, habent quoddam commune vinculum, & quasi cognatione quadam inter se continentur. Cicer. 0rat. pro Archia poëta, in exord.
  • Les placards qu’on a donnés à ce sujet ont été publié depuis peu de tems.
  • Légende de S. François.
  • Vie de S. François
  • Les Béguines.
  • Et si fractus illabatur orbis, Impavidum ferient ruinae. Horatius.
  • Relation de l’Egypte, par M. Mallet, part. II. pag. 67.
  • Là-même.
  • Hérodote, traduit par Duryer, liv. II, pag. 102.
  • La même.
  • Hérodote, liv. II.


  • ◄  Tome II Tome IV  ►