Lettres sur la Belgique/02

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Lettres sur la Belgique
Revue des Deux Mondes, période initialetome 23 (p. 585-594).
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LETTRES SUR LA BELGIQUE.





Le Parti libéral et le Radicalisme belge depuis 1847.






AU DIRECTEUR DE LA REVUE DES DEUX MONDES. [1]



II.

Ma première lettre vous a montré le parti libéral luttant pendant quinze années contre l’influence théocratique avec un courage, une patience infatigables, et arrivant enfin aux affaires par la seule force des institutions du pays librement pratiquées. Il me reste à suivre ce parti dans la nouvelle période que la victoire électorale du 8 juin 1847 lui a ouverte ; mais d’abord je ne puis m’empêcher de rappeler un jugement que j’exprimais avec chagrin, et qui s’est trouvé confirmé au-delà de mes prévisions. Vos journaux, avais-je dit, propagent contre nous de bien cruelles erreurs, et la lettre même où je formulais ce grief n’a pas tardé à être présentée par un organe de la presse française comme offrant la preuve « qu’un peuple retardataire à cause de son intime adhérence avec le catholicisme ne peut éviter l’invasion de l’esprit moderne. » C’est là, il faut en convenir, comprendre étrangement l’histoire des dix-huit années qui se sont écoulées depuis la révolution belge ; c’est plus étrangement encore méconnaître la puissance de nos institutions vraiment républicaines. Si l’esprit moderne consiste dans la pratique intelligente et ferme des plus larges, des plus complètes libertés, il y a long-temps que son invasion est, pour la Belgique, un fait accompli. Savoir user sans abuser des franchises inscrites dans la loi, savoir s’associer avec ordre, avec discipline, et se réunir pour traiter de la chose publique sans se livrer aux saturnales de la démagogie, c’est là, si je ne me trompe, une garantie suffisante donnée par le peuple belge de sa maturité libérale. Nous sommes sans doute trop jeunes pour avoir des prétentions d’initiative, mais un jour viendra peut-être où cette modeste ferme-modèle politique, qu’on appelle la Belgique, verra ses progrès mieux appréciés, son utilité mieux reconnue. En attendant, nous avons quelque peur d’un travail social qui veut s’imposer par la violence, et, tout en admettant, avec la plupart des penseurs modernes, qu’il y a quelque chose à faire, nous pensons que le rôle d’explorateurs aventureux ne convient pas à notre faiblesse. De plus forts que nous peuvent se dévouer pour ouvrir à l’humanité des voies nouvelles : nous admirons leur héroïsme, nous ne l’imiterons pas.

Vous apprécierez, monsieur, le sentiment qui m’a fait oublier un moment mon rôle d’historien. Je reprends maintenant ce rôle, de plus en plus délicat à mesure que je m’approche de l’époque actuelle. Nous avons vu le parti libéral dans l’opposition, nous le retrouvons aux affaires. La journée électorale du 8 juin 1847 lui a donné une majorité puissante. Deux causes cependant de préoccupations sérieuses viennent dès ce moment compliquer sa tâche. D’une part, c’est l’héritage du parti catholique, dépôt onéreux qui va nécessiter d’innombrables réformes, depuis la base de l’édifice politique, les finances, jusqu’au faîte, l’instruction publique ; de l’autre, c’est une opposition nouvelle qui s’est formée dans le pays, et principalement en dehors des chambres. Cette opposition se prétend tour à tour radicale, républicaine, constitutionnelle, selon qu’elle suppose l’esprit public prêt à prendre le change sur ce qu’elle ose appeler ses principes, mais ce qui n’est en effet qu’un mélange de mécontentement, d’envie et de présomption. Quelques mots sur cette opposition de fraîche date sont, avant tout, nécessaires.

Déjà, je l’ai dit, lors du vote de la constitution de 1831, il y avait en Belgique, sur deux cents votans, treize partisans de la république. Ces hommes, dont deux ou trois seulement ont conservé une importance relative, tendaient alors à créer une sorte d’école ; mais le succès ne couronna point leurs efforts [2]. Ils ne réussirent qu’à former un de ces groupes qui, dans les pays constitutionnels, représentent l’alliance de quelques ambitions plutôt qu’une force vraiment politique. Si faible que fût ce groupe, il pouvait cependant se maintenir et attendre l’occasion de se fortifier que les péripéties parlementaires promettaient de lui offrir. C’est ce qui arriva en effet, et, lorsqu’une intrigue du sénat eut écarté du pouvoir les libéraux modérés, l’occasion attendue se présenta. Toutes les nuances libérales se rallièrent autour des chefs du cabinet qui venait de se retirer devant le vote du sénat. C’était l’alliance des catholiques et des libéraux d’avant 1830 renouvelée entre les libéraux et la petite phalange des radicaux. L’entente fut cordiale et sincère pendant tout le temps que dura la double attaque contre le parti catholique et contre les mixtes ; mais à peine des victoires partielles furent-elles le fruit de la bonne entente et des efforts communs, que, comme toujours, des symptômes de division intestine se manifestèrent.

Deux associations électorales avaient grandement coopéré à amener à la chambre des représentans distingués de l’opposition libérale : c’étaient celles de Liège et de Bruxelles. L’association de Liège fut la première qui triompha complètement ; Liège fut aussi la première ville où se manifesta une scission entre les deux nuances libérales. Bruxelles vint ensuite, et Bruxelles vit la division poindre à son tour. Ces déchiremens n’étaient point sans danger pour le libéralisme modéré. On allait rompre avant que la victoire fût complète. Que devait faire le parti libéral ? Rattacherait-il les radicaux à sa cause par des concessions de principes ? Se séparerait-il d’eux avec franchise et attendrait-il que l’opinion publique, mieux éclairée, prononçât entre les hommes d’expérience et quelques esprits chimériques, entre une majorité sage et une minorité violente ? C’est le dernier parti qu’il préféra, et il eut raison. Pourtant les causes de cette séparation ne furent pas d’abord bien comprises, et pendant quelque temps encore le pays resta hésitant. La société de Bruxelles avait, sous le nom de l’Alliance, rendu tant de services au libéralisme, qu’on ne voulait pas croire qu’elle pût imprimer au mouvement électoral une direction périlleuse. Par suite de cette méprise, ce furent encore les libéraux avancés qui triomphèrent dans quelques élections communales. On ne pouvait néanmoins en conclure que le parti radical eût jeté de profondes racines dans le pays, et la suite des événemens prouva assez quelle était l’opinion dominante en Belgique.

Une autre cause plus sérieuse de préoccupations pour le cabinet libéral était, je le répète, l’héritage onéreux du parti catholique. Une première difficulté se présentait pour lui : composé d’hommes dont le désintéressement et la modération étaient universellement reconnus, il ne voulait point faillir à cette réputation en faisant de la réaction contre les personnes. Tous les hauts fonctionnaires qui n’étaient point ouvertement hostiles à la nouvelle administration et aux principes qu’elle apportait au pouvoir furent donc conservés, et beaucoup d’amis du cabinet donnèrent un noble exemple. Des hommes politiques qui avaient montré une grande capacité se retirèrent de la lice pour laisser la place à des talens plus jeunes. C’est ainsi que le cabinet s’est enrichi de deux hommes dont la valeur s’est montrée dès leur avènement au pouvoir : le général Chazal et M. Frère. Dès les premiers jours de la session, ces hommes s’étaient placés au premier rang dans les chambres, comme aux yeux du pays.

Cette première difficulté étant résolue, le ministère libéral pouvait avec confiance pratiquer son système. La grande question à l’ordre du jour était celle des Flandres. Cette question est assez mal connue hors de la Belgique pour que je m’y arrête quelques instans. Les deux Flandres sont les deux provinces les plus peuplées de la Belgique ; elles sont aussi les plus riches par le développement de l’agriculture. Cette richesse provient de ce que, outre les travaux du sol, ces provinces s’occupaient encore d’une grande industrie à la fois agricole et manufacturière, celle des lins et des toiles. Pendant plusieurs siècles, l’industrie linière se maintint florissante dans les deux Flandres. Il y avait peu ou point de concurrence étrangère, et chaque fileur comme chaque tisserand, sûr du placement de ses produits, pouvait, au bout d’un certain temps, devenir propriétaire d’un petit morceau de terre. C’est ce qui explique comment la division du sol a été poussée plus loin dans les Flandres que dans le reste du pays, et comment la petite culture y a atteint une rare perfection.

Depuis quelques années cependant, l’industrie flamande a reçu des atteintes profondes. Comme toutes les contrées où des habitudes séculaires ont fini par s’enraciner, les Flandres avaient été d’abord rebelles à toutes les innovations. L’industrie linière avait beau se transformer autour d’elles ; l’Angleterre, la France, le nord de l’Allemagne, avaient beau filer le lin à la mécanique ; les Flandres, comme la Silésie, nièrent la suprématie des nouveaux produits, et ne voulurent point voir le gouffre qui se creusait sous leurs pas. Beaucoup de causes, d’ailleurs, les retinrent dans cette mauvaise voie : la conviction qu’on reviendrait bientôt aux toiles faites avec le fil produit à la main, comme plus solides ; puis divers préjugés, que l’administration routinière et le clergé caressèrent dans de bonnes intentions, je le crois. Quand les Flandres s’éveillèrent de leur torpeur, il était trop tard. Les capitaux aussi avaient manqué aux petits industriels ; l’abîme était creusé, et on l’entrevit à peine, que le découragement s’empara des populations. Les deux années calamiteuses de 1845 et 1846 vinrent mettre le comble à ces malheurs. Pendant deux hivers néfastes, les populations de certaines parties des Flandres furent décimées par la misère et par la mort.

La force des choses n’en avait pas moins contraint quelques hommes à méditer sur cette inconcevable ruine au milieu de contrées si fécondes. La filature à la mécanique s’introduisait enfin dans les Flandres et y faisait des progrès. D’autres industries, dont le tissage était l’élément principal, étaient venues s’y établir, malheureusement aussi avec une lenteur désespérante. Pendant les deux hivers de 1845 et de 1846, les chambres durent venir en aide aux Flandres et mettre à la disposition du gouvernement trois ou quatre millions, pour soulager des misères poignantes et des malheurs sans nom. Cette charité légale n’eut que de mesquins résultats. Soit qu’on distribuât les secours sans discernement, soit que le mal fût invincible, la situation resta déplorable. Le pays tout entier s’émut vivement de cette question, et comme le parti libéral avait incessamment indiqué au gouvernement catholique certains remèdes qui devaient soulager tant d’infortunes, on comprend que, dès l’avènement du ministère Rogier, les libéraux furent mis en demeure par leurs adversaires, comme par leurs adhérens, d’exécuter ce qu’ils avaient toujours recommandé. Le nouveau cabinet avait compris que cette grande tâche serait la première qui lui incomberait, et, pour montrer au pays que les provinces flamandes étaient véritablement l’objet de ses préoccupations principales, il annonça, dans son programme, qu’il faisait de la crise des Flandres une question nationale, une question d’honneur pour le gouvernement et pour le pays. Cependant, au lieu de demander les sommes considérables que ses prédécesseurs avaient réclamées des chambres, il se contenta de beaucoup moins. M. de Theux avait fait voter dans la session précédente deux millions pour les Flandres ; M. Rogier n’en demanda que le quart, non, disait-il, pour le consacrer à l’aumône, mais pour entreprendre des travaux, pour encourager des industries nouvelles, pour fonder des écoles professionnelles, enfin pour prêter assistance aux communes qui voudraient faire des routes. Le cabinet, libéral savait que le retour des Flandres à la prospérité ne pouvait être l’œuvre d’un jour ; mais il visait surtout à passer les années de transition. C’est une erreur de croire que le mal des Flandres soit incurable. La question soulevée par l’état de ces malheureuses provinces est une question de temps, de soins, de sollicitude. Déjà le courage moral est revenu aux habitans des Flandres : l’heureuse récolte de 1847 a déjà contribué à améliorer leur cruelle situation, et la récolte de 1848 promet d’ajouter encore à leurs élémens de bien-être. Le choix du nouveau ministre des travaux publics est encore un gage de l’intérêt que le gouvernement porte aux classes laborieuses. M. Rolin est un des hommes les plus considérables du barreau de Gand, il jouit d’une grande réputation de probité et de talent. C’est de sa part un acte de dévouement au pays que d’avoir sacrifié une lucrative position pour se consacrer à la carrière politique. Il a cédé aux instances de ses amis, et, le jour de sa nomination, la ville de Gand était dans un enthousiasme qui n’avait rien de commandé, à coup sûr. C’était un hommage public rendu à un beau et noble caractère.

Dans son ardent désir d’améliorer le sort des Flandres, le cabinet a nécessairement dû songer à l’agriculture, et il lui a accordé une attention toute spéciale. A peine installé, le cabinet Rogier a jeté les bases d’une institution nouvelle : les expositions agricoles. Peu de jours ont suffi pour réunir à Bruxelles tous les produits de la terre, depuis les denrées alimentaires les plus communes jusqu’aux produits les plus rares de l’horticulture. Cet essai, quoique incomplet, portera en Belgique, selon toute apparence, les mêmes conséquences qu’en Angleterre, où il a été couronne d’un brillant succès.

Toutefois le gouvernement belge ne s’est pas contenté d’encourager l’agriculture : il a également songé aux consommateurs, aux classes laborieuses, surtout, qui éprouvent si impérieusement le besoin de la vie à bon marché. L’arrêté par lequel M. de Theux avait temporairement autorisé la libre entrée des céréales et du bétail fut prorogé par le nouveau cabinet, et aujourd’hui, même on a l’espoir que cette mesure exceptionnelle sera incessamment convertie en loi, et que nos frontières resteront toujours ouvertes aux denrées alimentaires moyennant un simple droit de balance.

En préparant, par de sages mesures, l’heureuse solution de la question des Flandres, le cabinet libéral avait écarté de sa roule la plus grave des difficultés qui lui eussent été léguées par l’administration catholique : restait l’opposition du parti radical, à laquelle il fallait ôter tout motif sérieux. C’est par des mesures favorables aux travailleurs que le ministère libéral répondit aux attaques de ce dernier parti. Les actes des conseils des prud’hommes furent affranchis de tous frais de justice, de timbre, d’enregistrement. Des lois furent rendues sur les dépôts de mendicité et sur les écoles de réforme pour les jeunes détenus. On réorganisa les monts-de-piété sur de meilleures bases ; on s’occupa d’améliorer le sort des détenus dans les prisons ; on vota enfin 5 millions pour travaux aux chemins de fer de l’état et pour matériel supplémentaire. Tout cela peut faire rire certains utopistes qui promettent aux travailleurs de changer immédiatement la terre baignée de leurs sueurs en un lieu de délices ; mais la Belgique, nous le répétons, n’a point le goût des grandes expériences : son ambition a été de faire quelques pas de plus dans la voie des réformes utiles ; elle n’a point prétendu toucher le but.

Après avoir ainsi satisfait aux exigences que lui créaient d’une part les difficultés amassées et non résolues par les catholiques, de l’autre l’attitude de l’opposition radicale, le cabinet Rogier avait encore à se préoccuper de faire pénétrer dans quelques branches de nos institutions l’esprit libéral dont il était animé. Les lois contre les franchises communales et électorales furent abrogées et remplacées par des lois plus en harmonie avec noire système politique. On présenta une loi sur les postes qui abaissait le port des lettres à l’intérieur au taux uniforme de 20 centimes. Enfin, sous l’impression des événemens du 24 février, le ministère, qui n’avait promis, avant cette date solennelle, qu’une loi sur l’adjonction des capacités aux listes électorales, abaissa d’un trait de plume le cens jusqu’aux dernières limites de la constitution : 20 florins ; c’est ainsi que le nombre des électeurs s’est vu immédiatement doublé. La garde civique, qui n’avait plus donné signe de vie depuis long-temps, fut réorganisée par une loi. A la presse il ne restait désormais qu’un avantage à conquérir, la suppression du timbre. Cette suppression fut proposée par le cabinet et votée à l’unanimité. Cette série de réformes importantes fut close par un acte plus hardi qu’aucun de ceux qui l’avaient précédé. Le pays désirait que l’accès du parlement fût interdit aux fonctionnaires amovibles ou non. Le ministère craignait que Cette loi d’exclusion, en privant le parlement du concours de beaucoup d’hommes expérimentés, n’entraînât de fâcheuses conséquences : il voulut sauver quelques catégories ; les chambres s’y refusèrent. L’élimination pure et simple de tous les fonctionnaires fut votée à une immense majorité. C’est après ce vote, qui devait naturellement être le dernier mot de la législature, que les chambres furent dissoutes en mai, et les électeurs convoqués pour le 15 juin dernier.

Tels sont les actes du cabinet Rogier antérieurs à la récente épreuve électorale. Avant de préciser la situation que lui fait cette épreuve, avant d’indiquer les nouvelles réformes qu’il prépare, nous croyons utile de mettre en regard de la sage politique des libéraux les tentatives du parti radical. Quelques mots sur les qualités essentielles qui ont de tout temps distingué l’esprit public en Belgique feront mieux ressortir la puérilité de ces tentatives.

La fortune de ce pays est, il faut le dire bien haut, dans le bon sens des populations plus encore que dans le système politique qui les régit. Je ne me suis jamais dissimulé que la constitution belge, livrée à un peuple impatient et passionné, serait un péril permanent pour la société. L’honneur du parti libéral est d’avoir, même dans l’opposition, respecté cet instinct de haute prudence qui distingue éminemment la nation belge. Il pouvait arriver au pouvoir par un chemin plus court ; il lui eût été aisé, en agitant les passions populaires, en multipliant les meetings et les clubs, d’abréger de plusieurs mois sa longue campagne contre le parti théocratique ; mais il eût fallu, pour cela, entraîner l’esprit national hors de ses voies habituelles : il a préféré laisser aux populations le soin de former leur jugement et de le manifester par le simple jeu des institutions. Cette modération, dans les heures fiévreuses où nous sommes, peut paraître excessive ; elle n’a rien que d’habile dans un pays où l’influence cléricale n’avait triomphé que par surprise [3], où la raison publique, désormais en garde contre cette influence, n’attendait plus pour la vaincre que l’occasion de se prononcer.

Une étude même superficielle de notre histoire eût pu suffire d’ailleurs pour inspirer aux libéraux cette sage confiance dans la modération du pays. Appartenant tantôt à l’Espagne, tantôt à l’Autriche, et enfin à la France et à la Hollande, la Belgique n’a pas manqué d’occasions, on le voit, pour s’aguerrir à la patience. On comprend ce qu’il a fallu de résignation et de labeur pour remettre sur pied cette ruche incessamment renversée. A peine la Belgique avait-elle quelques années de repos, à peine ses nombreux intérêts étaient-ils réglés sur des bases nouvelles, qu’une tempête venait détruire l’œuvre laborieusement construite. Changeant de patrie malgré lui, il a toujours fallu que le Belge se refit sa place au soleil. Quoique ses mœurs, ses habitudes, ses industries fussent constamment neutralisées par les mœurs, les habitudes et les industries de ceux auxquels son malheureux destin l’avait associé, le Belge n’en a pas moins toujours conservé son originalité, son génie propre, car, avec la résignation, il conservait l’espérance. Le pied du plus fort qui pesait sur elle, la nation ne le subissait qu’en mordant son frein. L’histoire de plusieurs siècles lui avait appris que si, par la force ou la surprise, on pouvait avoir bon marché d’elle, le jour de la réparation arrivait toujours, et que l’affranchissement de son territoire, commandé par l’équilibre européen, serait enfin le prix de ses longues douleurs. La patience est donc entrée, pour ainsi dire, dans le sang du peuple belge. L’opinion libérale est pénétrée de cette vérité. La démocratie fiévreuse ne s’en doute pas. Cette ignorance éclate dans toutes ses menées, et c’est ce que nous n’aurons pas de peine à démontrer.

Le parti radical avait assisté, sans désarmer, à toutes les réformes importantes accomplies par le cabinet libéral. Rien n’autorisait cependant en lui une téméraire confiance. Les jours précurseurs du 24 février étaient appréciés ici comme à Paris ; on supposait que le gouvernement de Louis-Philippe triompherait encore une fois de l’émeute, mais on n’en était pas moins profondément pénétré des périls qui menaçaient l’ordre. Quand, le 25, à minuit, nous reçûmes la nouvelle que la république était proclamée en France, ce fut une stupeur générale. Dois-je vous l’avouer ? on s’était persuadé que le mot de république faisait aussi peur à la France qu’à l’Europe, et on crut d’abord que cette grande résolution prise par le gouvernement provisoire était plutôt une concession faite aux exigences d’un peuple en ébullition qu’une satisfaction donnée aux vœux réels de la nation française.

A Bruxelles, dans la nuit même du 25 février, il y eut une voix qui se fit entendre, à plusieurs reprises, auprès de M. Rogier, pour que la Belgique, à son tour, proclamât la république. Le personnage qui fit cette proposition au gouvernement belge est aujourd’hui un des membres de votre parlement. M. Rogier, pas plus cette fois qu’en 1830, n’écouta ces conseils. Le peuple, représenté par les chambres, devait être le seul maître de ses destinées. Le lendemain, le roi lui-même voulut aller au-devant des vœux de la nation. Les paroles qui furent prononcées alors par Léopold resteront mémorables : « Je ferai, disait-il, ce que voudra le pays ; j’obéirai à ce qu’il croira devoir décider pour son bonheur. » Ces mots, retentissant au dehors, réhabilitèrent le roi, dont l’attitude vis-à-vis du parti catholique avait affaibli la popularité. La réponse de la nation ne se fit pas attendre, elle fut unanime : « la constitution, toute la constitution, rien que la constitution. »

Quelle fut, à partir de ce moment, l’attitude du parti radical ? Peu de jours après le 24 février, il avait tenu une réunion publique, où il s’était élevé à l’apogée de son courage ; il avait osé dire au peuple belge que, jusqu’à ce jour, il avait dissimulé en proclamant sa fidélité à la constitution. Ce jour-là, il avait jeté complètement le masque, il avait foulé aux pieds cette bourgeoisie qu’il adulait naguère pour lui demander ses voix et son concours. On avait traité les électeurs de Bruxelles surtout comme des misérables et des lâches, et la capitale comme une ville d’Asie livrée à quelques Sardanapales. Ce langage audacieux s’expliquait par de coupables espérances. Paris était plein de menaces. On y avait fondé des clubs, composés de soi-disant Belges qui devaient venir affranchir leur pays du joug qui pesait sur lui. Nous avons lu ces proclamations, qui ont provoqué ici une hilarité générale, mais qui n’en ont pas moins causé de vives inquiétudes, car nous avons cru y voir un instant le doigt de la France. A la suite de cette levée de boucliers des soi-disant libérateurs belges, pourquoi le cacher ? il y eut un moment d’irritation contre votre pays ; mais l’indignation fut plus grande encore contre les faux patriotes dont l’incroyable conduite pouvait attirer sur la Belgique de si cruels orages. La presse radicale semblait se plaire d’ailleurs à exciter contre notre gouvernement la susceptibilité française. Chaque jour, elle dénonçait calomnieusement les tendances hostiles de la Belgique contre la France ; on déclarait que nous armions cent mille hommes. Je vous fais grâce des autres dénonciations : il faudrait entasser des puérilités. De simples précautions prises par le général Chazal pour mettre la Belgique à l’abri d’un coup de main, voilà ce que la presse radicale érigeait en préparatifs insensés, en armemens tournés contre la France. Nous n’avions pas peur que la partie éclairée de votre nation se méprit sur notre altitude, mais il y avait à Paris des hommes qui se souvenaient toujours de 1815, et qui voulaient nous sacrifier à leur impérissable rancune. Il y en avait d’autres qui nous reprochaient de n’avoir point imité Paris, et qui croyaient que notre sang-froid au milieu du tourbillon de février avait calmé, sinon arrêté la propagande républicaine. De là sans doute tant de dédains, de menaces indirectes, et finalement l’équipée de la frontière. On pensait de la Belgique dans certaines régions ce qu’on pensait, en 1825, de l’Espagne : on croyait que le peuple belge se soulèverait en masse et volerait au secours de ceux qui viendraient lui apporter, quoi ? des libertés ? non ; des améliorations ? pas davantage ; mais un simple changement dans la forme de son gouvernement ! Des enfans perdus de la Belgique avaient seuls pu prêter la main à une tentative aussi sacrilège.

On connaît l’issue de cette déplorable échauffourée. Un moment, nos démagogues s’étaient fait illusion ; en apprenant la marche des bandes armées vers la frontière, ils avaient jeté l’insulte et la menace au corps électoral. Un profond désappointement succéda bientôt à cette joie insolente. Le parti radical s’était démasqué, l’épreuve des élections de juin ne tarda pas à lui porter le dernier coup. Jamais le triomphe du libéralisme modéré n’avait été plus éclatant. Le parti catholique, qui, après les élections de 1847, comptait encore cinquante voix dans une chambre de cent huit membres, en conservait à peine douze le 13 juin 1848. Quant au parti démagogique, il ne put pas arriver à faire passer un seul de ses représentans. La nation s’était prononcée sans que le gouvernement eût cru devoir exercer la moindre intervention dans ce grand travail de la conscience publique. Désormais les partis extrêmes étaient irrévocablement condamnés.

La courte session qui vient de finir a montré clairement combien est étroit l’accord du cabinet libéral et de l’opinion publique représentée par le nouveau parlement. Cette session n’avait d’autre but que de mettre le pouvoir en rapport avec les chambres récemment élues. Le roi a prononcé un discours qui indique toutes les améliorations projetées par le gouvernement. Le ministère voulait une adresse en réponse au discours prononcé par le roi. Le concours sympathique qu’il demandait ne lui a point été disputé : je me trompe, un amendement avait été proposé par un député de Gand. Cet amendement n’avait rien d’hostile dans ses termes, mais on en avait changé la portée par quelques commentaires malveillans ; le gouvernement se refusa à l’adoption de cet amendement. Deux sous-amendemens furent présentés ; le gouvernement déclara ne pas vouloir s’y soumettre davantage. La chambre entière, moins les trois auteurs de l’amendement et des sous-amendemens, c’est-à-dire trois voix, a donné gain de cause au cabinet, et l’adresse dans son ensemble a été votée par quatre-vingt-sept voix contre trois. L’adhésion du sénat n’a pas été moins unanime.

Telle est la situation du parti libéral en Belgique. Après avoir enlevé le pouvoir aux catholiques, il vient de remporter aujourd’hui sur la démagogie une victoire non moins éclatante. Ce n’est pas seulement dans les chambres, c’est dans la nation belge qu’il trouve le concours le plus actif, le dévouement le plus complet. Vous en jugerez par un fait significatif. Déjà, sous la dernière législature, un premier emprunt forcé avait été voté dans le mois de mars. Il était de 12 millions. Bientôt un second emprunt de la même nature devint nécessaire. L’armée, la dette flottante, les Flandres, exigeaient des ressources pécuniaires, et 27 millions furent demandés de nouveau aux contribuables, et principalement à la haute et moyenne propriété. Toutes ces sommes furent votées avec confiance et ratifiées par les imposables ; à l’heure qu’il est, tout ce qui était exigible de ces emprunts est rentré et au-delà. Les versemens arrivent avant l’échéance, on fait queue à la porte du percepteur, et, chose digne de remarque, les impôts ordinaires, loin d’en souffrir, rentrent plus ponctuellement que de coutume. Les riches, dans beaucoup de communes, paient les cotes de la petite propriété, et resserrent ainsi entre eux et le peuple les liens de sympathie et de fraternité.

Devant les dispositions du pays si clairement manifestées, on pourrait croire que le parti remuant est entièrement désarmé : il n’en est rien pourtant. Les meneurs de la démocratie violente ont changé de tactique, mais non de but. Ils se frappent aujourd’hui la poitrine, ils font entendre de nouveau, au lieu de menaces, des paroles d’amour pour la constitution, et cette fois ils ont soin d’y comprendre bien haut la monarchie. Personne ne s’y laisse tromper. Les élections de la garde civique, qui viennent d’avoir lieu, ont été des plus favorables à la cause de l’ordre et de la liberté. Les élections communales, qui sont prochaines, s’annoncent sous les meilleurs auspices.

En présence de cette chute éclatante d’un parti qui s’efforçait, par tous les moyens, d’exciter les passions de la France contre la Belgique, qu’il me soit permis, en finissant, d’insister sur un fait essentiel : c’est que la Belgique (à défaut de ses sympathies, ses intérêts vous en répondent) n’est point et ne sera jamais heureuse des douleurs qui vous atteignent et des tourmens qui vous agitent. Il y a sans doute dans ce pays deux races et deux langues, dont l’une penche vers l’Allemagne, et l’autre vers la France, et c’est pour cela même que nous sommes le trait d’union entre deux grands peuples que les guerres d’il y a quarante ans ont pu diviser, mais qui tous deux sont la force et l’espoir du continent européen. Cette alliance puissante et naturelle, les révolutions doivent la resserrer. Elle servira dans un temps plus ou moins proche à affranchir l’Europe entière. Que l’ordre et la liberté vivent en harmonie, et les destinées du vieux monde s’amélioreront pacifiquement, et le sang n’arrosera pas, comme par le passé, les conquêtes du droit et de la raison humaine.


Bruxelles, 10 août 1848.

  1. Voyez la première lettre dans la livraison du 15 juillet.
  2. Un journal, le plus influent d’alors, car il comptait près de cinq mille abonnés avant les journées de septembre, chercha à faire de l’opposition avancée, et son insuccès fut si éclatant, que, peu d’années après, le nombre de ses abonnés ne s’éleva plus qu’à cinq cents. Il avait perdu les neuf dixièmes de ses lecteurs, et il fut réduit à se jeter dans les bras d’une puissante société financière.
  3. Une des causes qui expliquent le triomphe momentané des catholiques, ce sont les étroites limites dans lesquelles est enfermé le territoire belge. Le gouvernement, dans un petit pays, est le maître de prendre des mesures qui détruisent ou du moins altèrent l’équilibre agricole, commercial ou industriel entre de grandes villes situées, grâce aux chemins de fer, à deux ou trois lieues l’une de l’autre. A l’approche des élections, il ne se faisait pas faute de jeter dans les esprits des appréhensions ou des espérances favorables à ses vues. Après une lutte électorale dans une de ces villes où le cabinet catholique comptait sur une grande majorité, et où il fut battu, j’ai entendu dire à un ministre, faisant allusion aux sommités influentes du commerce et de l’industrie qu’il croyait avoir pour lui : « Je leur avais pourtant fait un pont d’or. » Il s’agissait de mesures relatives à l’industrie des sucres.