Littérature catholique et féodale en 1846

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Littérature catholique et féodale en 1846
Alexandre Thomas



LITTERATURE CATHOLIQUE


ET FEODALE.




Histoire des peuples Bretons dans la Gaule et dans les Iles Britanniques, par M. Aurélien de Courson [1]




L’un des beaux spectacles de la révolution, celui qui m’inspire le plus pur sentiment de la grandeur humaine, la plus ferme confiance dans la vertu des idées, c’est la nuit du 4 août. Je m’incline devant les héros de cette nuit mémorable, je les révère. Ils s’oubliaient eux-mêmes avec une magnanimité si parfaite, ils avaient si bonne grace dans leur enthousiasme, on eût dit qu’ils portaient sur leur front tout cet éclat à la fois glorieux et charmant du siècle dont ils étaient la fleur. Nous avons pu connaître encore les derniers représentans de cette génération ; ils avaient subi toutes les fortunes, traversé tous les régimes : ils étaient restés les hommes de leur jeunesse, des hommes naturellement supérieurs et spirituels, sans faste et sans phrase ; — ils ne visaient point au sublime, ils ne prenaient au sérieux que les choses sérieuses, mais le cœur leur battait toujours au seul bruit d’une liberté conquise ou d’un préjugé vaincu. Un peu sceptiques à l’endroit des personnes (ils avaient tant vu d’infidèles), ils ne l’étaient point à l’endroit des principes, parce qu’ils n’avaient jamais perdu l’honnêteté de leur conscience. Au déclin, au terme d’une vie si longue, ils voulaient encore, avec la même ardeur qu’au début, avec la même droiture de sens et de caractère, ils voulaient le légitime développement de toutes les forces humaines, l’égale répartition des devoirs publics, le sage progrès des ignorans vers la lumière, des capables vers le pouvoir. Ils ne sont plus ; ils sont morts presque tous à temps, la veille ou le lendemain d’une victoire qui ne fut point un désordre : ils ont pu croire leurs souhaits comblés et leur tâche finie.

Je me demande pourtant ce qu’auraient pensé ces illustres libéraux, ces véritables grands seigneurs, s’ils avaient entendu par hasard ce que nous entendons maintenant à tous les coins de rue, des sophistes bourgeois dénigrer niaisement l’œuvre de 89 et faire fi de cet immortel triomphe. Quelle pitié ne les eût pas saisis ! quel dédain railleur sur ces lèvres généreuses ! Comme ils se fussent moqués de ces tristes songeurs qui s’estiment habiles pour avoir entrepris de glorifier des décombres jadis si vaillamment balayés, les décombres de la vieille société religieuse, de la vieille société civile ! De quel mépris n’eussent-ils point accablé une science rétrograde dont les plus fameuses découvertes sont des injures maladroites contre les meilleurs enseignemens qu’ils nous aient légués, contre la tolérance des cultes, contre la fusion des classes, contre l’union de la France morale et de la France territoriale ! Comme ils eussent durement traité ces médiocres savans qui semblent aujourd’hui sortir de partout, tant ils sont bien accueillis, et qu’on dirait inviolables, tant ils se fient à la faveur des circonstances pour échapper à la critique ; politiques en sous-ordre, dont la tâche est de nous montrer l’antiquité tout en beau pour nous ôter peut-être le goût de l’avenir ! Puis, sans doute avec cette sérénité qui marquait la vigueur de leurs ames, ces nobles vieillards auraient détourné la tête et passé leur chemin, jugeant bien que ce vaste édifice qu’ils avaient fondé n’allait point crouler pour si peu.

Je n’imagine pas, en effet, que les travaux de la constituante doivent demain disparaître ; je me tiens très assuré qu’on ne nous rendra ni des corporations ni des castes, et je n’ai pas la moindre peur de la corvée ni de la dîme. Écoutez cependant nos nouveaux docteurs, poètes ou romanciers, érudits ou publicistes : ils sont en admiration continuelle devant les merveilles d’autrefois ; nos pères ont tout démoli, parce qu’ils étaient des esprits forts à cervelle légère, des marquis étourdis amoureux de popularité, des robins intrigans et frondeurs ; on n’y peut mais à présent, et c’est grand dommage ; du moins faut-il rendre justice au passé, s’il n’y a point d’espoir qu’on le recommence. Sur quoi l’on entame les plus étranges panégyriques ; là où les contemporains n’avaient senti qu’abus et misères, on aperçoit les mérites les plus signalés : cette souveraine puissance de la Rome catholique, trop tôt gâtée par d’humaines ambitions, c’était la mère de toutes les libertés ; ce gouvernement féodal construit pièce à pièce, né du hasard ou de la force, utile en son temps, détestable après, c’est le chef-d’œuvre de l’esprit humain ; ce monde brutal, où l’homme d’épée s’arrogeait tous les droits qu’il pouvait et ne remplissait de devoirs que ceux qu’il voulait bien remplir, c’est un monde de grace et d’amour ; ce pays hérissé de prétentions égoïstes, traversé par mille barrières, coupé dans tous les sens par les âpres rancunes de province, de ville et de clocher, c’était une patrie plus vivante et plus chérie que la nôtre. Le cœur parlait alors ! il unissait tout ; la divine puissance des instincts primitifs rapprochait seule les membres de cette association fraternelle ; il n’était besoin ni de discussion ni d’écriture ; il y avait de loyaux suzerains, des vassaux dévoués, et les avocats ne régentaient personne ; l’art y gagnait en même temps que la morale.

On se rappelle peut-être cette réaction moitié sentimentale et moitié littéraire qui, sur la fin de l’empire et à certain moment de la restauration, remit en si grand honneur les beautés de la chevalerie. La fantaisie du temps s’arrangeait des Amadis, et, pour habiller ces paladins peu historiques ; elle empruntait sans scrupule, soit aux braves de la jeune garde, soit aux voltigeurs de l’armée de Condé. On s’était fabriqué tout un moyen-âge à sa guise, où l’héroïsme et la politesse régnaient comme un éternel printemps. On y trouvait bien çà et là quelque traître de mélodrame à l’instar du fameux Ganelon de Mayence ; mais il était de rigueur que les héros ressemblassent au Gonzalve de M. de Florian, et les châtelaines, les pastourelles, quelquefois opprimées, toujours vertueuses, traversaient à propos cette époque guerrière comme de blanches et bienfaisantes apparitions. Le Génie du Christianisme avait exalté les ames, et la mode, qui gâte les plus vrais succès, s’était jetée sur les splendeurs du culte catholique pour y chercher des émotions et des décorations d’opéra. On était ainsi arrivé à prendre tout ce vieux monde par le côté déclamatoire, à substituer dans les descriptions l’idéal au vrai, à supprimer le réel ou à le traduire en périphrases, comme Delille quand il versifiait ; l’historien était tenu de s’accompagner sur la lyre, et la lyre était toujours accordée sur le mode pompeux. Feuilletez seulement la Gaule poétique et Tristan le Voyageur, ces œuvres trop aimables de cet homme d’esprit mignard et de passions violentes qui s’appelait M. de Marchangy : vous y apprendrez la Gaule barbare et féodale, à peu près comme on pourrait se figurer l’antiquité classique d’après le style grec du directoire, et l’Orient d’après le style égyptien du consulat.

Voilà certes une science qui nous semble bien pitoyable du haut de cette érudition que nous avons aujourd’hui entassée ; mieux valaient pourtant ces innocens travers que nos travers d’aujourd’hui. Il y avait dans toutes ces inventions romanesques un dernier souffle de gloire ; c’était le finale adouci d’un grand air de bravoure, et, quoiqu’il se mêlât à cette exaltation beaucoup de fausses langueurs, on y voyait aussi la trace d’illusions généreuses ; n’en cherchez point de pareilles sous ces lourds systèmes dont notre petite réaction nobiliaire et dévote s’est chargée de bâtir la fortune. Le bon vieux temps a maintenant des adorateurs moins naïfs sans qu’ils soient moins ennuyeux, plus affectés sans plus de savoir, plus dangereux en somme malgré l’impuissance pratique de leurs théories. Ceux-là pour sûr ne pincent point de la lyre ; ils pâlissent, croyez-les, sur les chartes et les manuscrits ; ils s’abîment dans les in-folio, et, ne lisant jamais les auteurs de seconde main, ils font toutes leurs découvertes aux sources mêmes, aux pures sources de la science. Ils affichent le plus souverain mépris pour la légèreté des études nationales ; parlez-leur des maîtres d’outre-Rhin ! Que ne connaissez-vous l’allemand comme ils le connaissent ? C’est avec les doctrines allemandes qu’il faut fouiller l’histoire de France pour la bien comprendre ; nous n’entendons rien au passé de notre pays, parce que nous avons l’entêtement de vouloir toujours y regarder avec les yeux de chez nous. Ah ! si nons jugions avec les affections germaniques, les belles choses qui nous apparaîtraient dans ce livre jusqu’à présent fermé ! nous réussirions enfin à regretter tout ce que nous avons perdu en laissant tomber sous les coups du despotisme monarchique cette forte organisation du clan, de la tribu et du fief ; nous goûterions par une jouissance rétrospective les bonheurs intimes de la famille féodale ; nous serions presque tentés d’invoquer encore la protection des fiers châteaux, dont il ne reste malheureusement que les ruines, pour nous dérober à ces modernes oppresseurs, que l’on nomme du nom prosaïque de percepteurs, de substituts et de sous-préfets ! Les chers seigneurs d’autrefois allaient bien, il est vrai, par hasard battre ou détrousser les pauvres gens, et, comme dit la vieille chanson de Hans Sachs, « pendant qu’ils se promenaient sur la route, leur cheval mordait par distraction la poche des marchands. » - Bagatelle après tout ! ils tenaient si galamment à distance et le roi et les commis du roi.

Sommes-nous au bout ? Non point en vérité. Ces feudistes de singulière espèce qu’une vogue de circonstance nous amène au pinacle, ce ne sont pas seulement des savans très profonds et surtout très raisonnables : ils pensent bien, comme on dit aujourd’hui de quiconque enseigne qu’il faut peu penser ; il leur vient à tout propos les idées les plus convenables sur l’infirmité de l’esprit humain. Possédant à fond la géologie, l’ethnographie et la linguistique, ils s’en servent avec une adresse particulière pour embellir leurs plus ordinaires travaux de cette couleur d’orthodoxie devenue maintenant d’une si grande distinction ; ils sont maîtres passés en cette facile théologie, dont le vagabondage ne couvre pas toujours le vide. Ils auraient bien du malheur, si, dans la moindre notice, dans la dissertation la plus spéciale, ils ne trouvaient à parler de l’œuvre des sept jours, de l’unique Adam et de la langue révélée : c’est le frontispice obligé de leurs livres, c’est la croix de par Dieu en tête de leur alphabet. Entre gens qui se soutiennent, il est bon de se reconnaître, et il n’est pas mauvais, quand la science se met en campagne, que la science ait, comme la guerre, des mots de passe et des signes de ralliement. Il n’y a point à s’y tromper, et, pour qui aurait l’entendement un peu rebelle, on a simplifié davantage encore : il ne s’agit dans votre ouvrage ni du XIe siècle ni du XVIe ; mais vous avez rencontré quelque bonne occasion de dire saint Grégoire VII, et vous avez prouvé la vocation catholique de la France par les mérites à jamais nationaux de la très sainte ligue : frappez là, vous êtes des nôtres.

On peut, jusqu’à certain point, analyser ainsi les traits principaux de ces curieuses figures qui commencent à s’élever de toutes parts dans le monde des doctes ; je renonce à rendre l’ensemble de si précieuses physionomies, — ce mélange de suffisance béate et d’orgueil doucereux qui se trahit par mille endroits presque insaisissables, — ce sourire humble et superbe qui annonce à première vue qu’on est de bonne compagnie, qu’on a de la vertu, du talent, et qu’on aura de la gloire, — ce parfum de pédantisme qui sent tout à la fois le salon et le cloître, pédantisme bien autrement cruel que celui des Trissotin et des Vadius. Un Vadius connaît admirablement le grec, un autre sait par cœur tout le Corpus juris ; cet autre encore a la mémoire peuplée de noms propres et de dates : pédans, soit, insupportables pédans dont les doigts sont tachés d’encre. Mais voir des gens se gourmer, se guinder sur eux-mêmes parce qu’ils s’attribuent de leur chef beaucoup mieux assurément que cette science matérielle des faits, la science infuse des principes ; voir ces gens-là, drapés dans leurs théories, décider des questions les plus ardues avec cette fatuité tranchante d’un puriste qui juge un point de grammaire, n’est-ce pas de quoi blesser les plus patiens ? Ils découvrent généralement ce que n’ignorait personne : qu’importe ? ils ont une façon d’envisager les choses qui les leur approprie, et quand, l’œil à moitié fermé, les lèvres pincées, la voix caressante, ils entrouvrent leur petit trésor inédit, murmurent modestement : « Ce n’est pas ici simple affaire d’érudition, c’est tout un système en jeu, le grand système que vous savez ! » soyez sûr, vous qui les écoutez, qu’on va vous révéler ou même vous résoudre quelque grave problème dont vous n’étiez point en quête ; demandez-vous seulement à la fin ce que ces trop sublimes historiens, ces trop grandioses philosophes vous ont appris de positif et d’exact ; dressez le bilan de leurs fausses richesses beaucoup de phrases creuses et pas mal d’injures.

Que tout cela doive un jour tomber sous le ridicule, je le crois certes bien ; mais qu’à force de ridicule, tout cela soit dès à présent inoffensif, je le nie très haut. Cette école prétentieuse de petits politiques à larges vues contribue tant qu’elle peut à plier l’esprit public de travers, et favorise naturellement toutes les velléités de réaction, en atténuant le respect des institutions existantes. C’est là pour elle un double triomphe dont elle se glorifie.

Et d’abord, en effet, quelle merveilleuse confusion ! Quand la restauration célébrait le gothique, elle y allait de bonne foi et tout d’une pièce ; elle avait son drapeau blanc à la main et l’on savait ce que parler voulait dire. Elle ne se piquait pas de mieux entendre la liberté que les libéraux ; le beau nom de libéral ne comportait pas alors tant de sens divers qu’aujourd’hui, et nul ne le prenait qui ne fût ami sûr de son pays et de son siècle : ce vieux libéralisme est depuis long-temps hors de mode, et c’est de bon goût d’en rire, tant il était vulgaire. Admirons plutôt celui qu’on nous prêche ! Célébrer pieusement l’heureux âge où des provinces privilégiées ne payaient d’impôt qu’à leur corps défendant ; canoniser ces fiers gentilshommes qui conspiraient au besoin avec l’étranger contre le roi de France ; dénoncer, dans l’amertume de son ame, les plaies dévorantes de l’époque, le communisme et le paupérisme, pour regretter à son aise la charité des couvens et les biens du clergé ; invoquer d’un air sombre le dogme républicain de la souveraineté du peuple, la loi suprême du salut public, pour justifier les exécutions de la Saint-Barthélemy et la rigueur des auto-da-fé, voilà ce qui s’appelle du libéralisme intelligent et impartial ! Il n’y a plus hors de là que des voltairiens, et celui qui ne sait à propos donner une main à Robespierre et l’autre à de Maistre, celui-là n’a qu’un esprit bien étroit. Oui, certainement, aujourd’hui que la conscience publique vacille, pour ainsi dire, et ne s’attache à quoi que ce soit d’assez solide pour la rassurer, oui, c’est un trouble de plus que ce mélange adultère de choses antiques et de mots nouveaux.

Autre mal encore. Dans cette ère de transition politique et sociale où nous sommes maintenant comme arrêtés, il en est qui, ne voulant plus avancer et ne pouvant pas reculer autant qu’ils le voudraient, se sont pris d’un beau dégoût pour toute notre machine : à leur sens, notre démocratie monarchique n’aurait plus en elle la foi qui fait vivre, elle s’en vanterait même à huis-clos, et ses représentans les plus officiels seraient souvent les plus découragés. Ce désespoir sied bien, quelquefois il rapporte ; on craint surtout le zèle aujourd’hui, et l’on n’aime pas qu’il s’en glisse trop nulle part, fût-ce au service des institutions. Ce n’est donc point gâter ses affaires que de croire médiocrement à la vertu du régime qui vous emploie. La mode a gagné peu à peu jusque dans le public, et certain scepticisme attristé, au sujet des matières politiques, est de mise à présent dans les meilleurs lieux. J’avoue que le pays et la constitution ne me semblent pas encore en danger, parce qu’il plaît aux habiles de douter de la constitution et du pays ; je ne voudrais pas cependant qu’on les aidât si perfidement à rabaisser les lois que nous tenons de nos pères, en exaltant à faux celles que nos pères ont déchirées. Nous avons un commencement d’aristocratie bâtarde qui a déjà commandé ses généalogies chez les d’Hozier, tout à point ressuscités d’hier ; nous avons des fidèles plus royalistes que le roi, des administrateurs qui portent en gémissant les conséquences de la révolution qui les a placés ; nous avons de beaux esprits à la recherche des forces gouvernementales et de belles dames bourgeoises qui jouent au grand siècle. Tout ce monde-là s’enthousiasme quand on lui retrace de si flatteuses images des gloires effacées qu’il aimerait bien continuer, n’était le mauvais esprit du jour, un esprit d’indépendance et d’orgueil que l’on ne peut déshabituer de ses chimères d’égalité. Certes, on ne pousserait pas le goût des manières féodales jusqu’à s’insurger contre la cour ; mais on tiendrait assez à réprimer un peu le populaire en l’édifiant davantage sur la hiérarchie éternelle des classes. Aussi faut-il voir comme on accueille cette mauvaise science infatuée de réhabilitations impossibles : elle est par excellence morale et profonde, elle console, elle guérit des misères du présent. Il semble, en vérité, qu’elle procure des ancêtres à ses panégyristes.

En attendant, elle fait fortune, elle envahit tout, elle multiplie ses recrues, et les adeptes lui viennent à coup sûr, parce que, visant à la quantité, elle les dispense de la qualité ; les grands noms lui manquent, mais, en revanche, elle insulte presque tous ceux de notre temps ; elle fabrique des réputations de cénacle, et travaille, avec la patience des coteries, à les imposer au dehors. Jusqu’ici du moins la vraie science avait repoussé cet opiniâtre assaut qu’on lui livrait : elle n’avait rien voulu connaître de cette originalité mensongère, de ces inventions creuses, de ces chefs-d’œuvre indigestes qu’on daignait lui apporter comme des merveilles sans prix ; à tous ces mérites dûment cuirassés d’arrogance, la vraie science, discrète et sévère, avait toujours répondu : Nescio vos. C’est elle maintenant qui les couronne, et voilà comment il est bien force de parler un peu du livre de M. de Courson.

Je le dis tout de suite, la meilleure excuse, la seule recommandation de ces étranges volumes, c’est la sincérité très probable des bizarreries de l’auteur. Avec moins de bonne foi, M. de Courson eût mis plus de tact dans ses procédés et surtout plus d’esprit dans ses paradoxes. Pour compromettre si fort une si mauvaise cause, il faut être bien convaincu ; un avocat moins honnête aurait eu plus de talent : il eût sauté les endroits périlleux ; M. de Courson est tout fier d’y tomber. Après cette réserve que je fais de grand cœur au bénéfice de la personne, je dois pourtant confesser que la destinée du livre me paraît des plus singulières. Soumise en 1840 aux suffrages de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, concourant déjà pour le prix Gobert, la première édition ne réussit pas ; elle se nommait : Essai sur l’histoire, la langue et les institutions de la Bretagne armoricaine. L’auteur la refit en 1843, et l’intitula : Histoire des origines et des institutions des peuples de la Gaule armoricaine et de la Bretagne insulaire, depuis les temps les plus reculés jusqu’au cinquième siècle. Le titre, à vrai dire, s’était plus allongé que l’ouvrage, et cette seconde édition, revue et augmentée, présentée au même concours que la première, n’eut pas une meilleure chance. La troisième devait être plus heureuse, et l’Académie a sans doute voulu récompenser M. de Courson de la ténacité toute bretonne avec laquelle il en appelait une fois encore à ses juges mieux informés ; c’était un beau trait de caractère, sinon d’érudition. Le livre avait d’ailleurs subi les changemens essentiels que voici. Il porte maintenant ce titre un peu compliqué : Histoire des peuples bretons dans la Gaule et dans les Iles Britanniques, langues, coutumes, mœurs et institutions. Il contient d’abord textuellement et littéralement l’ouvrage entier de 1843, puis certaines additions qui ont fait, selon toute apparence, l’unique différence de mérite entre le candidat battu de 1843 et le lauréat victorieux de 1846, à savoir : un chapitre d’insinuations fort désobligeantes pour M. Augustin Thierry, un chapitre de critiques des plus acerbes contre M. Michelet, un chapitre d’attaques presque personnelles contre M. de Rémusat en particulier, et en général contre tous ses collègues de la section de philosophie. Vient en sus, car je me reprocherais de rien oublier, vient un épilogue dans lequel M. de Courson montre à nu l’ingratitude naturelle des rois de France, et prouve suffisamment la sottise impuissante de Mirabeau et consorts. Le tout se termine par un cri d’alarme qui a remué, j’imagine, les bruyères de la Vendée : M. de Courson appelle les chouans à la rescousse contre M. Thiers et « les unitaires de l’école impérialiste. » Il paraîtrait que c’était là ce qui, jusqu’à présent, manquait à son travail : l’Académie, le jugeant enfin complet, l’a cette fois couronné. Il est vrai qu’elle n’a pas dit pourquoi.

Je respecte trop la docte compagnie pour chercher à pénétrer les mystères de son intérieur, et je m’incline devant son choix ; j’avoue que c’est sans comprendre. M. le baron Gobert eut, en méditant ses dernières volontés, l’imprudence de rêver à lui seul que chacune des années qui suivraient son testament produirait un ouvrage « savant et profond » entre tous sur l’histoire de France. Plus je lis et je relis les volumes de M. de Courson, plus je me persuade que ce n’était pas là l’idéal auquel le trop généreux testateur avait réservé son riche laurier. Ou bien l’année littéraire aurait-elle été si stérile, qu’à défaut d’un mérite plus scientifique l’Académie, régulièrement obligée de couronner toujours ; eût changé le prix Gobert en prix Monthyon et récompensé l’ouvrage le plus utile aux mœurs politiques ? Il ne resterait alors qu’à s’étonner un peu de ses préférences en matière d’opinions.

Quoi qu’il en soit et pour examiner tout le livre avec plus de détail, il porte dans sa troisième forme des marques si étranges d’une confection hâtive, qu’on dirait un de ces produits accélérés que commande quelquefois la librairie industrielle. Ainsi, la table du premier volume annonce une préface de vingt-quatre pages, sous ce titre qui promettait un intérêt sérieux : Lettre à M. Vitet. Critique des sources. Au lieu de la préface, je ne trouve qu’un avant-propos de onze pages, où il n’est guère question que de la personne et du caractère de l’auteur, « de la hardiesse de ses critiques, de la sévérité de ses jugemens ; » il respecte la vérité « plus encore que les puissances, » et croit devoir la dire à tous, « comme faisaient ses pères au XIIe siècle, suivant le témoignage de Girald le Cambrien. » Nous voilà prévenus, et nous n’avons qu’à nous bien tenir : franchement, j’aurais mieux aimé la Lettre à M. Vitet.

Un autre exemple de cette précipitation fâcheuse qui gâterait même un plus solide travail. M. de Courson nous renvoie à tout moment au bout du volume pour y chercher des pièces justificatives. « Voyez à l’appendice de curieux documens sur ce sujet. T. II, pag. 80, 94, 293, 344, etc. » Je vais à l’appendice, et l’on me dit là qu’on a été forcé de supprimer une partie des pièces, « en raison de la grosseur du volume, » quoique ce volume écourté soit déjà pourtant moins gros que l’autre ; la pièce que je voulais était probablement du nombre des retranchées ; celles qui restent me dédommageront-elles ? C’est d’abord un tableau comparé des Divisions administratives de la Gaule sous les Romains et après la chute de l’empire. Ce tableau a vraiment fort bonne apparence et suppose « de minutieuses recherches, » suivant l’expression de l’auteur ; mais l’auteur ici n’est pas M. de Courson, c’est M. Lehuërou que M. de Courson a textuellement copié, sans penser le moins du monde qu’il eût été peut-être honnête de le dire. Il n’a mis du sien que dans le titre ; encore est-ce fort mal à propos. Le savant et modeste professeur qui donnait son travail pour un simple essai sur la topographie administrative au temps de la première race, et voulait le continuer jusqu’à la fin de la seconde, s’était naturellement servi de Grégoire de Tours, de Frédegaire, des capitulaires de Charlemagne et de Louis-le-Pieux ; il avait intitulé très justement le tout : Divisions de la Gaule sous les Romains et les Mérovingiens. M. de Courson efface et substitue : Divisions de la Gaule après la chute de l’empire, c’est-à-dire vers la fin du Ve siècle, ce qui ne l’empêche pas de citer bravement à l’appui les autorités citées par M. Lehuërou, des autorités qui datent du VIe siècle au IXe. Il est vrai qu’il a par ce moyen-là dissimulé ce traître mot de Mérovingiens, qui eût peut-être trop averti le lecteur de consulter l’historien des Institutions mérovingiennes [2].

M. de Courson ne s’est pas d’ailleurs imposé beaucoup plus de peine tout le long de ses appendices ; heureusement il n’a pas pris partout les mêmes détours. Les appendices d’un livre d’érudition sont d’ordinaire un vrai butin de choses rares et curieuses : les raretés de M. de Courson ne lui ont pas coûté cher : c’est un extrait de l’Histoire des institutions judiciaires anglo-normandes, par Philipps, chapitre important pour la Bretagne, dit l’auteur, parce qu’il se rattache à la Normandie ; c’est un immense morceau de Salvien dont le de Gubernatione Dei est entre les mains de tout le monde ; c’est la reproduction in extenso de la lettre de M. Dupin à M. Étienne sur la communauté des Jault, lettre fort intéressante, mais au moins aussi connue, puisque la presse l’a vingt fois donnée ; c’est le texte anglais des lois d’Hoel, emprunté tellement quellement dans l’édition de M. Aneurim Owen, découpé, mutilé suivant l’ordre arbitraire qu’il a plu à M. de Courson d’adopter, coté par paragraphes qui font suite, on ne sait pourquoi, aux paragraphes du cartulaire de Redon ; c’est enfin ce cartulaire même, et là quel fonds précieux mal employé ! Comme on voit bien que l’auteur est aux expédiens pour composer son livre, et coud les morceaux l’un après l’autre sans avoir envisagé l’ensemble ! « Les actes qu’on va lire, nous dit-il en tête de ces extraits, se référant aux matières traitées dans mes deux volumes, je n’ai pas voulu les scinder, » et nonobstant, ayant sans doute changé d’avis d’un volume à l’autre, il continue et ressoude à l’appendice du tome II cette publication qui devait être complète dans le tome Ier. Mais où et comment « ces actes se réfèrent aux matières, » à quel endroit et sur quel point il les faut étudier, cela n’est dit nulle part d’une façon un peu profitable ; on y est renvoyé par hasard, et l’on ne s’y retrouve guère ; ce ne sont que des matériaux bruts, et j’espère que M. de Courson, qui en sollicite si ardemment l’impression auprès du comité des chartes, s’est réservé de les mettre alors en meilleure lumière. Je demande grace pour de si sèches observations ; mais, après tout, il s’agit ici des titres scientifiques d’un lauréat de l’Académie des Inscriptions, et, quoique celui-ci ait en abondance orné son sujet de fleurs plus ou moins étrangères, il faut bien qu’il y reste encore un peu d’aridité.

Je laisse maintenant les accessoires pour aborder le principal. Si je pénètre au sein même de cet ouvrage tant de fois ressassé sans avoir été corrigé jamais, quel labyrinthe, hélas ! quels perpétuels recommencemens, ainsi que disait Mme de Sévigné en parlant de choses plus amusantes ! On prend et reprend les mêmes questions dans dix chapitres. On revient sans cesse sur ses pas, on se heurte toujours à l’improviste contre des groupes entiers d’événemens ou d’idées qui ne sont point à leur place. J’ouvre le livre : à l’entrée du premier volume de l’édition de 1846, je rencontre, comme dans l’unique volume de 1843, des méditations plus ou moins fondées sur les origines et les langues bretonnes, sur les institutions bretonnes et gauloises, sur l’état des personnes, la clientelle, le vasselage, le colonat, les privilèges de la noblesse, la nature de l’autorité royale et des assemblées politiques, plus un résumé général de l’histoire de la Gaule et de la Bretagne sous les Romains. On traverse tout cela pour arriver à la Physionomie du sol, qui, en bonne conscience, aurait dû passer la première. En revanche, le lecteur est ensuite lancé d’un coup jusqu’à la fin des Mérovingiens, et là M. de Courson, se rappelant par hasard qu’en 1843 il n’avait rien dit de l’établissement du christianisme, vous prie solennellement de rétrograder jusqu’à la chute de l’empire et d’assister aux plus antiques prédications des apôtres de l’Occident. Il faut donc maintenant quitter les dernières années du VIIIe siècle pour retourner aux temps de Pélage, de saint Patrice et du moine Augustin ; nous y gagnons une longue dissertation sur le pélagianisme, une pompeuse apologie du siége de Rome : c’est un peu tardif, un peu discursif ; mais, en tout, mieux vaut tard que jamais, et n’était-il pas juste de dire enfin leur fait à M. Michelet et à M. Thierry, toujours suivant la mode bretonne, « d’après le témoignage de Girald le Cambrien ? » Nous voici d’ailleurs remis en route, et nous allons presque cette fois jusqu’au XIe siècle. Voilà, par malheur, une autre pierre d’achoppement. En 1843, M. de Courson ne connaissait encore des lois galloises du roi Hoel-da que la traduction latine de Wotton, « qui l’avait rebuté. » Un ami trop bienveillant a eu la fatale « courtoisie » de lui communiquer la traduction anglaise publiée en 1841 par M. Aneurim Owen ; il en a prodigieusement abusé. « Avant de dérouler nos annales depuis le XIe siècle jusqu’à la fin du XVe, dit-il en terminant le premier volume, je crois devoir m’arrêter ici à des recherches et à des considérations d’un autre ordre, et qui, si elles ne sont pas historiques dans le sens convenu et vulgaire de ce mot, le sont incontestablement dans un sens plus large et plus relevé. » C’est là ce qui s’appelle crier gare. Il n’en est pas moins vrai que, s’il y a quelque amateur opiniâtre de ces considérations trop larges pour être historiques, M. de Courson l’oblige à laisser là les fastes interrompus des Carovingiens et à venir derechef avec lui « prendre son point de départ à la chute de l’empire romain. » Que dis-je ? ce n’est point encore assez remonter. « Prenons les choses de haut, s’écrie-t-il soudain, appelons César à notre aide, » et nous retombons de plus belle, au début du second volume, dans ces institutions bretonnes qui avaient déjà inauguré le premier, et nous nous perdons de plus en plus dans les complications sans fin de la clientelle et du vasselage ; sur nouveaux frais nous nous remettons en quête de ce berceau féodal où M. de Courson veut absolument coucher l’enfance de l’humanité.

Il se rencontre ainsi dans un ouvrage, qui était pourtant susceptible de quelque unité, un principal sujet successivement traité de deux manières : cela se voit quelquefois dans l’œuvre des grands peintres, mais beaucoup plus rarement dans les mémoires académiques. La seconde manière de M. de Courson, dans cette grave question des institutions primitives, a du moins l’avantage de la simplicité ; il analyse purement ce précieux volume de M. Owen, il en copie des chapitres entiers, nous avertissant d’ailleurs, avec une incroyable naïveté, que c’est là le résultat d’investigations « longues et persévérantes. » Je suis juste cependant, et, pour qui peut lire le gallois dans l’original, il doit être fort agréable de retrouver le texte même d’Hoel en bas des pages, quelquefois même intercalé sans trop de disparate dans le propre style de l’auteur français ; il y a là certainement la matière d’un parallèle instructif entre les dialectes bas-bretons [3]. Tout finit pourtant, même un commentaire. M. de Courson, arrivé au bout du sien, juge alors à propos de coudre à cette dissertation spéciale qu’il termine une autre dissertation encore plus à part sur les origines de la noblesse et de la féodalité en général. Est-ce enfin assez de digressions ? Chose singulière ! à peine sommes-nous réellement rentrés dans l’histoire de Bretagne, que nous voilà, comme devant, rejetés d’un bond à l’établissement même du christianisme, et qu’à propos des croisades, on nous édifie longuement sur la légitimité, l’utilité, la nécessité du pouvoir temporel des papes ; il y en a là pour un chapitre. Par bonheur, nous ne sommes cette fois ramenés qu’à Constantin ; mais, par compensation, nous quittons les papes eux-mêmes pour la biographie de Robert d’Arbrissel, et celle-ci pour une étude critique et pittoresque d’Abélard, l’Abélard de M. de Rémusat, s’entend. Puis, M. de Rémusat une fois passé par les verges, M. de Courson se souvient qu’il n’a point achevé selon son gré le tableau de la féodalité, et, sous air d’appliquer plus particulièrement la chose à l’Armorique, il nous retrace pour la troisième ou quatrième fois les mérites humanitaires de la clientelle et du vasselage. C’est alors seulement, c’est après toutes ces campagnes en terre étrangère, qu’il se décide à conduire d’un grand train les annales mêmes de Bretagne depuis les croisades jusqu’à la révolution de 89 ; deux chapitres et un épilogue font toute l’affaire, cent cinquante pages environ (l’ouvrage en a près de neuf cents). Tout cela, mis ensemble, s’intitule donc : Histoire des peuples bretons dans la Gaule et dans les Iles Britanniques, langues, coutumes, mœurs et institutions ; c’est tout cela que l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres a proclamé le travail « le plus savant et le plus profond » de l’année courante quelle année !

Si fidèle que soit mon compte-rendu, l’on a peut-être eu quelque peine à suivre la pensée de l’auteur sur cette route brisée qu’il parcourt. Combien n’en aurait-on pas à le voir se chercher lui-même au milieu de ce dédale, perdre à tout moment le fil qu’il casse et renoue vingt fois sans le ressaisir jamais à propos ! Il va, il vient, il avance, il recule, il se hâte, il s’essouffle ; il s’embrouille à vouloir démêler tous les morceaux de son idée sous les trois éditions qu’elle a successivement engendrées [4]. On dirait qu’entraîné malgré lui d’écarts en écarts, M. de Courson désespère toujours d’arriver : « Mais poursuivons… mais continuons…, s’écrie-t-il après chacun de ses hors-d’œuvre ; revenons à notre sujet… il en est temps… le temps nous presse… l’espace va nous manquer… » Était-ce donc le libraire qui, son contrat à la main, fixait à la fois un format et un délai, jaloux d’introduire au plus vite une autre Bretagne dans cette récente galerie des physiologies illustrées de nos provinces ? ou bien était-ce l’Académie qui attendait le livre à la porte de l’auteur et s’impatientait de ne point l’avoir encore couronné ?

Qui sait cependant ? ces mauvais procédés de fabrication ont peut-être donné des résultats imprévus ; cette fougue vagabonde, très rare chez les érudits, qui sont gens méthodiques, a peut-être enrichi la science en la promenant ainsi à travers champs ; il y a des torrens qui roulent de l’or. Je ne me rebuterai pas, je m’attaque sérieusement au fond même, à la substance du livre de M. de Courson. J’y vois tout de suite bien des lacunes et bien du luxe hors de place ; il a oublié des choses qu’il aurait dû mettre, il en a mis qu’il aurait dû rejeter, et son sujet, amoindri par des vides énormes, chargé de superfétations qui ne comblent pas ces vides, semble encore s’effacer davantage pour se prêter mieux à la propagande d’une théorie favorite. L’Histoire des peuples bretons n’est en somme qu’une occasion d’apologie au bénéfice du système féodal ; c’est un motif plus sentimental que scientifique, sur lequel l’auteur brode, en variations assez monotones, tous ses regrets et tous ses vœux ; des peuples bretons eux-mêmes il n’en est question que par hasard, et le hasard les sert mal.

Que penser, en effet, d’une Histoire des peuples bretons dans la Gaule et dans les Iles Britanniques où il n’est point parlé des Celtes d’Écosse et des Celtes d’Irlande ? Trop exclusivement charmé d’avoir enfin découvert en 1846 la nouvelle édition des Lois galloises de 1841, M. de Courson s’imagine avoir épuisé les travaux de nos voisins sur leurs origines ; il ne songe plus au titre de son ouvrage, et le pays de Galles lui représente toute la Grande-Bretagne. Il a sans doute consulté avec quelque fruit le premier volume de l’histoire des Anglo-Saxons de Sharon Turner ; mais rien ne l’empêchait de connaître l’histoire très connue de Heron, qui lui eût toujours appris quelque chose sur les Highlanders, dont il n’a pas même prononcé le nom, et je me permets de lui recommander en outre, pour l’ornement d’une quatrième édition, quelques extraits de Pinkerton. M. de Courson s’est empressé, nous dit-il, de préparer une traduction de Philipps aussitôt qu’on lui a signalé l’existence de l’original. Les recherches de Pinkerton sur l’ancienne Écosse mériteraient bien le même honneur ; ce n’est pas l’œuvre d’un celtomane, il s’en faut, mais on y trouverait sur la population des montagnes et la distribution des clans une érudition toute faite qui n’est point à mépriser dans un appendice. Et l’Irlande, où le celtique est encore langue nationale, où, tandis qu’il s’éteint en Écosse, tous les partis ont à tâche, soit de le conserver comme un moyen de résistance, soit de l’étudier comme un moyen de conquête, l’Irlande catholique et malheureuse, M. de Courson n’en dit rien, sinon qu’elle a « le sentiment vrai de la dignité humaine. » Ce pauvre Paddy, qui tend si volontiers la main et porte sa misère comme un grand enfant, ne s’est jamais douté qu’il possédât une vertu si sublime. M. de Courson ne se doute pas davantage qu’il existe à Dublin une société d’archéologie irlandaise fondée en 1840 « pour tirer de l’oubli les monumens civils, ecclésiastiques ou littéraires qui peuvent illustrer l’histoire, les coutumes, la topographie de l’ancienne Irlande. » Il est malheureusement toujours en retard sur le mouvement de la science. C’est seulement en 1843 qu’il a entendu parler de Philipps qui date de 1827, et la révélation lui semble si neuve, qu’il croit de sa loyauté de remercier solennellement l’ami dont il la tient. Ici donc M. de Courson n’avait encore rencontré personne qui lui donnât avis de toutes ces richesses dont il se privait sans le savoir. Le tableau des tribus et des coutumes du Connaught, publié dans le texte original avec notes et traduction par M. O’Donovan, n’eût pourtant pas été déplacé à côté des lois d’Hoel-da de M. Owen. Les annales latines d’Irlande, éditées d’après les manuscrits de Trinity-College par MM. Richard Butler et Aquila Smith, eussent fourni peut- être de précieux supplémens à la vie de saint Patrice, que M. de Courson a tout uniment tirée des Bollandistes. La société de Dublin travaille, il est vrai, dans un esprit un peu égoïste, pour l’agrément personnel de ses propres membres : c’est le fond des mœurs anglaises ; mais elle eût regardé comme un devoir de mettre ses travaux au service d’un homme qui relevait en France l’étendard celtique ; peut-être même dans sa reconnaissance eût-elle pardonné qu’on barbouillât d’un blason féodal ce cher étendard de la race commune. Ç’a été certainement une grande joie au-delà du canal Saint-George quand on a su qu’une classe de l’Institut avait décerné la première de ses récompenses à un historien des peuples bretons. Quelle déception quand on aura lu l’ouvrage !

Et cependant, quelle thèse plus magnifique ! quelle plus grande cause à plaider que cette sombre histoire d’une famille antique entre toutes les familles humaines ! Mais il fallait l’embrasser comme on le promettait ; il fallait, suivant l’épigraphe même de M. de Courson, recueillir les membres épars de cette mère désolée, sparsa mains collige membra tuoe : ; il fallait suivre avec plus de sens et de sérieux la carrière presque fatale de cette dure population qui s’use et s’efface lentement sur le sol de notre Bretagne comme sur celui de l’Irlande, qui disparaît ou perd déjà toute son originalité dans les Highlands et dans les mines de Galles [5]. En 1745, il n’y avait guère qu’un montagnard sur cent qui parlât anglais en Écosse ; c’est tout l’inverse aujourd’hui. Cruelle destinée de ces derniers restes d’un sang aussi vieux que le granit de la terre natale ! Les vrais Gaëls d’Écosse quittent la place pour la faire plus nette aux moutons et au gibier des nobles suzerains de leur pays. Ils émigrent en masse et vont chercher une amère subsistance dans les cantonnemens de l’Amérique du Nord, dans les bois de la Nouvelle-Écosse et du Canada [6]. C’est là qu’expire à présent l’une des branches de cette race héroïque dont M. de Courson a cru posséder l’histoire entière, et je ne sache pas de plus touchant tableau que cette fin mélancolique d’un grand peuple ainsi consommé par une sourde et silencieuse destruction. « Ils garderont toujours l’amour des vallons et des lacs de leur patrie, » s’écriait récemment un missionnaire d’Amérique dans le synode de l’église libre d’Écosse, implorant un surcroît de secours spirituels pour des frères exilés, et il dévoilait les tristesses ignorées de ses ouailles du désert. « Voici vingt-sept ans que j’habite en Canada, lui racontait un pauvre homme, et je n’ai jamais eu de rêve dont la scène ne fût point en Écosse. » Il demandait à une femme si elle avait compris un sermon anglais : « Je le comprends en anglais, répondit-elle, je ne le sens qu’en gaëlique. Je parle l’anglais, je ne rêve qu’en gaëlique. » Ne dirait-on pas ces doux et vagues souvenirs qui flottent parfois devant les yeux éteints des moribonds ?

Et pourquoi fuirais-je ici des impressions plus personnelles ? Ce génie tout ensemble âpre et puéril de la vieille race notre mère, je le cherche vainement sous les lourdes draperies dont M. de Courson se plaît à l’affubler ; une fois pourtant je l’ai senti, le rude génie celtique, et de cette façon profonde dont on sent les choses qui vous saisissent à force d’être vivantes. C’était à Tuam, une misérable bourgade qui sert de métropole an Connaught, la résidence apostolique du docteur John Mac-Hale, mon hôte très cher et très respecté [7]. J’assistais à des funérailles. La vieille femme qu’on enterrait était depuis le matin étendue dans sa bière, la bière ouverte, la face hors du linceul ; autour d’elle, on mangeait et l’on buvait. Quand vint le soleil couchant, on cloua la dernière planche à grand bruit, et l’on tira le cercueil de la maison. Debout sur le seuil, le fils et la bru de la défunte récitèrent à haute voix l’éloge de ses vertus ; puis on se mit en route, les hommes se poussant, se pressant pour approcher chacun à son tour de ceux qui portaient la morte, se disputant à qui aurait sa part du fardeau et lui prêterait son épaule. Derrière suivait le chœur des femmes, les bras au ciel, la voix pleine de sanglots, un vrai chœur d’Euripide, qui criait sur tous les tons l’antique lamentation, le cri presque universel de la douleur humaine Woe ! woe ! On entra dans un cimetière en friche. Le fossoyeur piocha le coin de terre où la pauvre famille ensevelissait d’habitude la dépouille des siens. Du trou qu’il creusait sortaient à chaque coup les ossemens humides et les morceaux pourris des anciennes bières. Le trou assez élargi, l’on y mit le nouveau cercueil, et le fils et la bru s’assirent au revers de la fosse, les pieds au fond, celui-ci d’un bout, celle-là de l’autre ; ils reprirent ainsi l’oraison funèbre, tantôt psalmodiant, tantôt s’exclamant. L’homme tenait entre ses mains un crâne à peine encore desséché que la houe du fossoyeur avait roulé devant lui ; il avait ramassé l’affreuse et chère relique ; il la couvrait tout en parlant de baisers et de larmes ; il s’interrompait pour la contempler : il était là comme Hamlet conversant avec la tête d’Yorik. Le prêtre dit une courte prière, après quoi les assistans, enfans et vieillards même, se précipitant à l’envi sur les ossemens dispersés autour d’eux, les rejetèrent pêle-mêle, avec des poignées d’herbe et de terre, dans la fosse béante jusqu’à ce qu’elle fût comblée. A travers ce lugubre tumulte passait et repassait un vieil idiot presque entièrement nu ; il jouait, sautait, riait et gesticulait. Tous le regardaient et le laissaient faire avec la pitié de la superstition.

Ce deuil sauvage, ces rites bizarres, ces cris, cette violence, cette folie, tout cela remuait l’ame. Il restait là quelque chose des premiers âges, et l’on se sentait invinciblement transporté dans un monde qui n’est plus. Ce n’était ni pour le regretter, ni pour maudire le nôtre ; mais il y avait une tristesse infinie dans ce spectacle solitaire, dans ce peuple abandonné. L’homme d’à-présent ne reverra jamais sans une émotion profonde l’homme qu’il fut à son berceau. Les nations modernes auront beau s’affermir dans les voies sévères qu’elles se sont faites, secouer de plus en plus le charme instinctif des mœurs primitives pour n’obéir qu’à leurs volontés et à leur raison, jamais elles ne dépouilleront cette mystérieuse sympathie que leur inspirent les premiers-nés de la terre ou les vaincus de la civilisation : l’on sera toujours bien venu à flatter ces irrémédiables défaites. L’Histoire de la conquête des Normands, est parmi bien d’autres un illustre exemple de cette faveur populaire qui récompense le culte des ruines. M. de Courson pouvait renouveler sur un plus vaste théâtre l’œuvre dramatique de M. Augustin Thierry. Pourquoi n’a-t-il pas essayé ? J’oubliais que M. de Courson ne professe, à l’endroit de M. Thierry, qu’une estime assez mince.

Mettons-nous donc sur le vrai terrain de l’auteur, puisqu’il ne s’est pas mis sur celui qu’il annonçait ; demeurons en Armorique, ou pour mieux dire, à propos de l’Armorique, étudions l’unique point auquel M. de Courson a tout sacrifié, l’apothéose des institutions féodales : tout aboutit là, si quelque chose aboutit dans cette œuvre inextricable, qui recommence toujours et ne finit jamais. La légitimité divine de la féodalité, les graces qu’elle a versées sur les peuples, l’honneur qu’elle a fait, à la nature humaine, les racines profondes qu’elle a dans le cœur même de l’homme et dans le sein de la famille, c’est là, ce que M. de Courson a découvert, c’est son bien, sa chose, et, pour établir sa propriété, rien ne lui coûte. S’il n’a pas publié avant tel ou tel, il a pris date avant tout le monde comme un vaudevilliste qui retient une idée ; il est sans cesse préoccupé de se citer lui-même ; il a directement inspiré tout ce qu’il y a de bon parmi les contemporains [8]. Quant aux anciens, il marche à coup sûr leur égal. M. le comte de Boulainvilliers avait, il est vrai, au lendemain de la mort de Louis XIV, publié quelque part une Histoire de l’ancien gouvernement de France ; mais qui est-ce qui a lu Boulainvilliers ? Montesquieu n’était pas non plus très défavorable aux grands seigneurs ; il avait du génie, mais quelquefois bien de la légèreté. M. de Montlosier était certainement un fier et fougueux gentilhomme, mais il y a sur lui beaucoup à dire : il n’aimait pas les jésuites. M. de Courson aspire à continuer l’œuvre de ces nobles devanciers en évitant leurs faiblesses et en ouvrant davantage l’horizon de la science ; il a surtout besoin de s’attaquer à « cette conspiration qui lutte en France contre la vérité pour légitimer, que dis-je ? pour magnifier tout ce qui s’est passé dans ce pays depuis trois siècles. » - « L’un des plus grands jurisconsultes d’Allemagne lui mandait l’an dernier : Eh bien ! n’y a-t-il pas assez long-temps que les institutions antiques de votre pays gisent dans la poussière, et vos légistes et vos publicistes ne se décideront-ils pas à déposer la plume du journaliste pour prendre enfin celle du critique et de l’homme d’état ? » Qu’ils se décident ou non désormais, la besogne est faite et parfaite ; M. de Courson les a distancés la France possède enfin son critique homme d’état, et « le grand jurisconsulte allemand » daignera sans doute la traiter de moins haut.

Parlons tout de bon. La gloire de notre nouvelle école historique, c’est justement cette impartialité studieuse qu’elle a portée dans ses travaux sur le moyen-âge ; c’était, du reste, une impartialité facile, parce qu’elle ne tirait point à conséquence ; c’était la sérénité d’un victorieux bien assuré de sa victoire. Venant, par impossible, avant la bataille, une si froide équité fût venue fort mal à propos. Lorsque Mably écrivait ses Observations à la fin du XVIIIe siècle, il n’eût pas été cet esprit enthousiaste et austère qu’il était, il n’eût point exalté les têtes comme il fut bon qu’il les exaltât, s’il n’avait voulu trouver à toute force d’excellens républicains dans les forêts germaines et dans les municipes gaulois, s’il n’avait maudit et détesté de si grand cœur cet établissement féodal, dont les derniers supports branlaient déjà sur une terre convulsive. Tout est tombé maintenant, et l’on peut examiner, sans colère contre l’architecte, des ruines qui ne sont plus menaçantes ; ce n’est pas à dire pour cela qu’on soit tenté de rebâtir. Quelques auditeurs de M. Guizot lui avaient reproché, durant son cours de 1829, le danger de cette impartialité, dont il faisait profession à l’égard du moyen-âge. M. Guizot répondit : « S’il s’agit du danger de l’impartialité politique, il faut le nier absolument ; l’impartialité ne sera jamais une pente populaire, l’erreur des masses ; elles sont gouvernées par des idées et des passions simples, exclusives, et il n’y a pas à craindre qu’elles jugent trop favorablement du moyen-âge. L’impartialité dont il s’agit ne pénétrera guère en dehors des régions de la discussion philosophique. » Ce sont là de belles paroles, belles et sensées : M. de Courson n’y voit qu’une concession déplorable aux exigences du petit libéralisme. Oui, l’impartialité peut être une erreur, l’erreur des beaux esprits faux, mais non point celle des masses ; on voudrait bien amener le monde à soi sous ce magnifique prétexte, on y perdra sa peine. Aussi le dit-on avec une modestie que j’aimerais à croire sincère [9] : nous réclamons seulement le droit de confesser « que la jument de Roland était belle, nous ne pensons point à la ressusciter : » il n’y aurait, en effet, qu’un embarras à cela, il faudrait la remettre sur ses pieds.

Il faudrait, en même temps, renoncer à tout l’acquit de la science, bannir des esprits éclairés les idées saines qu’ils doivent à d’illustres maîtres, et changer les faits pour changer la doctrine. La science aujourd’hui ne calomnie point, ne hait point le passé ; elle rend justice à toutes les phases de l’histoire, à la société féodale comme à toutes celles qui se sont succédé dans la longue série des destinées humaines, Elle ne s’arrête pas en chemin, elle ne dresse pas à perpétuité sa tente voyageuse sur quelque point isolé de cette route infinie pour s’engourdir avec les morts et jeter l’anathème aux vivans ; elle ne craint pas non plus que ces morts se lèvent pour glacer ceux qui marchent ; elle est sans rancunes parce qu’elle est sans alarmes. Dieu ne veut jamais les restaurations, il n’y a que les hommes qui les essaient : nous avons bien pu nous en apercevoir. Le gouvernement féodal est arrivé partout à sa place pour s’en aller partout à son heure, et c’est une des grandes merveilles de l’histoire que cette lente succession des formes sociales progressivement traversées par l’intelligence ; c’est la plus belle philosophie que je connaisse de voir l’homme, agrandi par l’éducation patiente des siècles, monter peu à peu de la notion première de la famille jusqu’à la notion vraie de l’état.

Accorder sur un bon pied l’état et la famille, tel est le sublime problème des institutions modernes. Durant la révolution et l’empire, la famille fut absorbée par l’état, c’était mauvais ; n’est-ce pas un peu le contraire à présent, et le contraire vaudrait-il mieux ? A mesure que la vie publique semble s’affaiblir et se détendre, elle se subordonne à la vie privée ; on ne se pique pas d’être un rare citoyen, mais on est si bon père ! Les vertus domestiques finiront-elles ainsi par nous dispenser de toutes les autres ? Il ne s’en faudra guère alors qu’elles ne vaillent des vices. Toujours au guet pour saisir à propos le vent de la mode, la fausse science n’a pas manqué de suivre ici le courant ; elle s’efforce de supprimer l’état dans l’histoire comme dans la politique, elle lui nie partout son droit et ses titres au bénéfice exclusif de la famille ; l’état pour elle, ce ne serait jamais que la famille en grand. Mensonge calculé ! L’état n’est pas la famille, la famille n’est pas et ne peut être l’état ; les rois pasteurs des peuples sont de l’âge d’Homère. La famille est l’association passive des instincts et des sentimens ; elle se reproduit sans but. L’état est l’association libre et active des intelligences ; il se propose une fin. La famille n’a point d’histoire, et l’homme est au monde pour en avoir une ; le premier jour de l’histoire, c’est le jour où disparaissent les patriarches.

Mais comment le barbare dévoué corps et ame au chef de sa tribu, attaché de sa propre personne à cette personne supérieure par le seul lien des affections et des instincts domestiques, comment le barbare, au sortir de la vie de famille, eût-il jamais conçu sans intermédiaire notre état d’aujourd’hui, cette puissance abstraite qui représente la somme de tous les intérêts et de toutes les volontés, qui domine ses plus hauts serviteurs comme le droit domine la loi, cet être idéal pour lequel on donne sa vie comme on la donnerait pour un être de chair et de sang ? Il fallait une transition, il fallait d’abord un signe matériel pour que l’idée d’une société fixe et régulière s’incarnât plus facilement dans les esprits. Ce signe s’est trouvé du moment où la propriété individuelle a remplacé sur un sol divisé la possession confuse du clan sur un sol presque indivis. Une société de propriétaires distincts s’installe au lieu de camper, et cette situation nouvelle la conduit à toutes les inventions qui font la grandeur et prouvent la vocation de l’homme. C’est en s’attachant à la terre que l’homme se tire de cette existence vague et commune où son originalité créatrice s’effaçait derrière les caractères généraux de sa race. C’est la tenure de la terre qui l’élève à une vie plus diverse et l’oblige à des relations plus raisonnées. La terre alors le gouverne ; « c’est la terre qui fait l’homme, » et voilà le premier axiome, le sens naturel des institutions féodales. De ce point de vue-là, elles ont existé partout et dans tous les temps ; ce n’est pas qu’elles doivent exister toujours. Vient en effet le moment où la société n’a plus besoin de cette représentation palpable de son essence et de son unité ; elle est tout assise. La loi brutale de la terre, inutile pour la contenir ou la fixer, la gêne et l’écrase ; le citoyen a déjà entrevu les règles de l’équité pure bien au-dessus de ce droit étroit dont l’empire l’avait façonné ; il veut être le sujet d’une personne morale et non point l’esclave de son domaine ou de sa coutume ; il comprend un ordre moins grossier, une hiérarchie plus intellectuelle : la révolution française a consommé l’avènement de l’état en le dégageant de ses dernières enveloppes féodales ; elle est, si j’ose dire, le triomphe du spiritualisme politique.

Ainsi donc trois âges dans l’histoire : l’âge du clan ou de la tribu, l’âge du fief, l’âge de l’état, trois degrés par lesquels l’homme arrive à mettre dans l’obéissance cette suprême dignité de n’obéir plus qu’aux idées et pour l’honneur des idées. Mais quand on est du bord auquel appartient M. de Courson, quand on professe ces pieuses théories dont il se croit l’apôtre et dont il n’est certainement pas le martyr, quand on appelle comme lui les doctrines de la constituante « de creuses maximes et de folles billevesées, » alors où va-t-on ? Ce que l’on veut avant tout persuader, c’est qu’il n’y a point dans l’histoire cette initiation volontaire de l’humanité s’élevant ainsi d’elle-même à sa grandeur ; c’est que l’homme et la société, créés dans leur excellence, ne peuvent rien ajouter à leur fortune par le travail des siècles. Il n’y a donc au monde qu’une société légitime, la société primitive de la famille divinement instituée pour rester à jamais sous une loi d’autorité ; la nôtre ne compte pas, puisqu’elle n’est, depuis trois ou quatre cents ans, que désordre et confusion, et, quant à la société féodale, la vraie, la pure féodalité, c’est encore la famille. Voilà l’erreur sur laquelle M. de Courson a épuisé tout son temps et toute sa science ; il lui fallait faire naître la féodalité en même temps que l’homme, il n’a pas cru pouvoir établir à moins que « la féodalité n’était pas née comme un champignon sur du fumier pendant une journée d’orage ! » Personne cependant, même avant que l’Académie eût couronné cette révélation peu nouvelle, personne ne contestait que la féodalité eût ses racines dans les âges qui l’ont précédée ; mais personne, fût-ce même en dépit de l’Académie, personne ne voudra croire que la féodalité soit tout entière dans l’organisation naturelle de la famille, du clan, de la tribu, et qu’elle eût été, par conséquent, très agréable aux peuples, si les rois ne l’avaient méchamment gâtée.

En prêchant ainsi l’identité de la famille primitive et de la société féodale, M. de Courson ne s’est pas aperçu qu’il oubliait seulement le principe fondamental de la féodalité, la place que prenait désormais la terre dans tous les rapports de la vie ; il n’a pas compris que le clan reposait sur l’unique lien de la personne à la personne, l’ensemble du système féodal sur le lien de la personne à la terre ; il a fermé les yeux pour ne pas voir les différences qui découlaient partout de cette distinction fondamentale. On lui prouve que la famille féodale est restreinte par la loi de succession, tandis que la famille primitive s’étend à l’infini par le cousinage du clan ; on lui montre, d’un côté, une propriété immobilisée dans la possession d’une seule souche, transmise à l’aîné par privilège exclusif ; de l’autre, un partage égal de l’hérédité sans distinction de primogéniture et de bâtardise, ou bien encore le cadet même favorisé par un singulier contraste aux dépens de ses frères ; enfin l’on rappelle l’hospitalité germanique, et l’on demande si c’était bien la source directe du droit d’aubaine [10]. M. de Courson reste fidèle à sa foi et hausse les épaules, perdu dans la contemplation de ce bonheur trop tôt écoulé des siècles féodaux qui sont encore pour lui l’ère des patriarches. Ne lui parlez ni de la taille ni de la corvée, c’étaient là des abus de l’ancien régime ; la perfidie des rois avait dépouillé les seigneurs de leurs droits les plus essentiels : « ils ne pouvaient plus remplir leurs devoirs envers leurs vassaux. » Autrement, sans doute, ils auraient eux-mêmes engrangé leurs moissons et battu leurs étangs. Il faudrait pourtant bien loger quelque part dans l’histoire cet âge d’or de la féodalité. M. de Courson a fait son choix ; il aurait voulu venir au monde avant le XIVe siècle : la vie était-elle donc si commode au XIe, quand l’église implorait la trêve de Dieu pour obtenir qu’on ne guerroyât pas plus de trois jours par semaine ? au XIIe, du temps des cottereaux ? au XIIIe, du temps des pastoureaux ? L’étrange piété que cette adoration presque mystique de la violence, parce que la violence est maintenant couverte du manteau des âges ! Et voyez aussi : depuis le XIVe siècle, tout est allé de mal en pis, soit ; mais il y a des héros dans toutes les décadences ; où prendrons-nous les héros de M. de Courson ? Ce seront, par exemple, les hommes de la ligue, lorsque « la nation, courbée depuis Philippe-le-Bel sous le joug du pouvoir absolu fondé par les légistes, se réveille et se retrouve à la voix de ses prêtres. » Ce seront par analogie ces gentilshommes bretons du XVIIIe siècle qui, pactisant avec l’Espagne comme leurs aïeux du XVIe, servent d’acolytes à la misérable conspiration de Cellamare. Ce seront enfin les conseillers du parlement de Rennes qui refusent d’enregistrer les lois de l’assemblée constituante, parce que les états de Bretagne n’ont pas été convoqués pour les approuver ; ce seront à toutes les époques les malencontreux défenseurs « de ce vieil édifice de la constitution française » qui n’a certainement existé dans aucune. Le rare patriotisme que d’être ainsi à perpétuité du parti de ceux qui s’allièrent avec l’étranger contre l’esprit de leur temps et le souverain de leur pays, prince ou nation ! La belle raison surtout pour accabler d’injures quiconque n’a pas le même cœur et ne partage point le même amour !

C’est là mon dernier grief contre M. de Courson. Ses peccadilles d’érudition sont en vérité si nombreuses, que je n’ai point de place pour les relever ici ; ses méthodes et ses théories peuvent passer pour de gros péchés contre la science et peut-être bien contre le sens commun tout cela se pardonne ; ce qui ne se pardonne pas, c’est le dénigrement systématique des plus honnêtes et des meilleures intelligences de notre temps, c’est cette âcreté d’une critique envieuse et vaniteuse qui va toujours (ce dont Dieu me garde !) chercher la personne dans l’auteur et blesser l’homme au lieu d’attaquer l’idée. Je ne prends qu’un exemple, j’en pourrais prendre mille ; je pourrais montrer M. Thierry accusé d’emprunter aux protestans des calomnies toutes faites, ce fin et charmant esprit de M. Michelet amèrement incriminé, tant d’autres, plus obscurs, traités en masse d’ignorans et d’impies. Je m’en tiens, pour justifier l’apparente sévérité de mes reproches, à la dureté toute particulière des procédés de M. de Courson envers M. de Rémusat, qui ne se savait pas, je crois, d’ennemis si acharnés. Qu’on lise seulement tout ce chapitre que M. de Courson a consacré, l’on ne sait trop pourquoi à la vie d’Abélard entre deux dissertations sur la féodalité : on verra là ce qu’il faut penser de l’ex-ministre philosophe, « de sa haineuse partialité anti-catholique, » de la concurrence qu’il fait à M. Eugène Sue pour lui arracher les lecteurs du Juif Errant. Mais aussi que n’avait-on le bon goût de parler d’Abélard à la manière du lauréat de l’Académie ? N’y avait-il pas dans la destinée du malheureux amant d’Héloïse des endroits intimes qu’il était beau de s’exercer à rendre ? n’était-ce pas un joli trait d’expliquer comment « l’orgueil lui tenait lieu de tout ce qui lui avait été ravi… [11] ? » C’est avec ces délicatesses qu’on écrit l’histoire. Et la charmante apothéose que M. de Rémusat a manquée faute d’un peu de religion ! Pourquoi ne pas finir comme M. de Courson, en nous entr’ouvrant le ciel ? Pourquoi ne pas s’écrier avec lui : « Je crois fermement que le fils du pieux Béranger, ayant passé de Platon au Christ, a mérité d’être recueilli dans le sein de son divin maître, lequel, en sa miséricorde infinie, a rendu pour jamais à son philosophe celle qu’il avait tant aimée. » Voilà de la tendresse bien placée ; M. de Courson l’a dit quelque part, il n’y a que les libéraux qui se vantent d’être « des barres de fer. »

Je n’ajoute plus qu’un mot : la conclusion de ce livre si favorisé, — non point, on l’a vu, pour son mérite intrinsèque, mais pour lequel ? je ne sais, — la conclusion directe et hautement proclamée, c’est un défi jeté à la face de toutes nos institutions, c’est un appel aux blancs contre les bleus. Il n’y a là, dira-t-on, que du ridicule ; est-ce parce que c’est du ridicule que vous le récompensez ? Je cite les dernières paroles de M. de Courson, qui n’a jamais été plus en verve qu’à cet endroit-là : « Catholiques de la vieille terre des Gwrwand, des Morvan, des Nominoë, des Pontcalec, des Charette et des Cadoudal, descendans des vieux ligueurs de Mercœur, des bourgeois de Saint-Malo, et des paysans dont le sang héroïque a rougi tant de fois les landes du Morbihan et de la Vendée ! ah ! soyons toujours les dignes fils de nos ancêtres ! Dieu et la liberté ! Les jours mauvais ne sont pas encore épuisés… Naguère soixante mille citoyens de l’Armorique réclamaient avec énergie la liberté de la famille et de l’éducation. Cette manifestation est significative… C’est en vain désormais que les impérialistes révolutionnaires tenteraient d’emboîter ce peuple dans l’ornière sanglante tracée par les Danton et les Robespierre, comme on emboîte un wagon sur les rails d’un chemin de fer. L’énergie des Bretons ferait bientôt voler en éclats et la machine et ses imprudens directeurs. Bretons de l’Armorique, relisez avec respect l’histoire de vos pères, relisez-la pour apprendre à résister aux despotes, quels qu’ils soient. Comme vos pères, soyez fidèles au malheur et dévoués sans espoir de récompense ; mais, comme vos pères aussi, restez toujours debout. »

Quand ces pauvres chouans de 93 vinrent demander à la restauration le prix de leurs vieux services, elle les renvoya sans pain dans leurs chaumières en ruines. Les chouans d’aujourd’hui nous font la guerre avec des phrases qui voudraient bien porter aussi loin que des balles ; mais, nous autres, nous sommes des magnanimes et des magnifiques : nous leur donnons pour leur peine des couronnes et des places, et moi qui d’aventure ne puis me décider à trouver cela beau, par ce temps de complaisances politiques et de critique complaisante, je vais passer assurément pour un très petit esprit, sinon pour un assez méchant caractère.


ALEXANDRE THOMAS.


  1. 2 vol in-8°, chez Furne, rue Saint-André-des-Arts.
  2. Je dois dire que M. de Courson veut beaucoup de bien au livre de M. Lehuërou ; il en fait d’autant plus de cas qu’il imagine l’avoir inspiré, et semble toujours lui reprendre ce qu’il lui aurait prêté ; il oublie seulement de citer quand il prend mot pour mot. Comparez les pages 125-126 du deuxième volume de M. de Courson, et les pages 443-444 du deuxième volume de M. Lehuërou.
  3. Voici un simple specimen de ce style peu attrayant : « La loi assurait seulement un tyddyn avec douze erws de terre à chaque uchelwer et huit erws à chaque bonhedig cynwhynol (ingenuus), etc., etc. » (II, 28.) Il y a des pages entières de cette rude lecture, et quelquefois M. de Courson oublie de traduire.
  4. L’opinion de M. de Courson sur la nature et les rapports de ces éditions successives est d’ailleurs très changeante. D’après son avant-propos, il paraîtrait que les premières étaient « des fragmens détachés du grand ouvrage » qu’il publie. Dans une note du second volume, ou voit au contraire que l’ouvrage de 1843 a été « refondu » dans l’ouvrage, de 1845. Auquel entendre ? Ce qu’il y e de sûr, c’est qu’on ne serait pas fâché de lasser croire que les trois éditions sont trois livres différens ; l’auteur sait bien qu’elles n’en font qu’un : que ne l’ont-elles fait meilleur !
  5. Voir sur cette disparition dans le pays de Galles les rapports publiés en Angleterre relativement à l’emploi des enfans dans les mines et manufactures. Consulter notamment un résumé général du travail des commissaires : The Physical and moral condition of the Children and young persons employed in mines and manufactures, p. 100. Londres, 1843. — M. de Courson eût encore appris là sur son sujet beaucoup plus qu’il ne pense. Il eût aussi trouvé du profit à lire les rapports adressés au conseil d’éducation sur l’état moral des mineurs de Cornouailles et de Galles : Minutes of the committee of council on education (voyez les deux volumes de 1839-1840, 1810-1841) ; mais M. de Courson avait résolu de s’en tenir partout et pour tout aux lois d’Hoel-da.
  6. On peut voir sur cette déplorable émigration les plus affreux détails dans le livre si intéressant du général David Stewart : History o f the Highland régiments.
  7. M. de Courson a fait tout un chapitre à l’encontre de M. Thierry, de M. Michelet et de M. Ampère, pour prouver, suivant ses expressions, que « l’église irlandaise est la plus romaine de toutes les églises du monde. » Monseigneur Mac-Hale s’étonnerait fort d’un pareil éloge et le repousserait presque comme une injure. C’est un soldat catholique, un ardent ennemi du protestant et de l’Anglais ; mais c’est aussi un évêque des anciens jours, pénétré du sentiment de son indépendance, et gardant comme un précieux dépôt les libres traditions du clergé dont il gouverne une si grande partie. Depuis que l’église de France a cessé d’être gallicane, il n’y a pas au monde d’église moins « romaine » que l’église d’Irlande.
  8. Il en est du livre de M. Laferrière comme du livre de M. Lehuërou ; c’est une infiltration secrète de celui de M. de Courson. M. Laferrière, qui n’a certes pas l’air de s’en apercevoir, a pourtant « fait à M. de Courson l’honneur de lui emprunter plusieurs idées fondamentales ; » il lui a du moins laissé son tableau des divisions de la Gaule après la chute de l’empire.
  9. Avant-propos de M. de Courson, page 8.
  10. Du moment où chacun doit rester sur sa glèbe, le vagabond, le voyageur, l’étranger, deviennent suspects, et le nouveau régime territorial change ainsi dit tout au tout les anciennes mœurs.
  11. Les points sont dans le texte de M. de Courson..