Littérature orale de la Haute-Bretagne/Première partie/I/B/2/I

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I

LE MERLE D’OR.


Il était une fois un homme riche qui avait trois fils. Il tomba malade, et il fit venir des médecins de toute sorte, et même des reboutous ; mais ils ne connaissaient rien à son mal et ne pouvaient lui procurer aucun soulagement. À la fin, il vint un médecin étranger qui déclara que le Merle d’Or pourrait seul guérir le malade.

Le vieux seigneur envoya son fils aîné à la recherche de l’oiseau merveilleux, en lui promettant de grands biens s’il parvenait à l’apporter, et il lui donna de l’argent pour voyager à son aise.

Le jeune homme se mit en route et ne tarda pas à arriver à un endroit où quatre chemins se croisaient ; il se trouva bien embarrassé, ne sachant lequel prendre, et il jeta son chapeau en l’air en se disant qu’il irait du côté où tomberait le chapeau. Après avoir cheminé pendant deux ou trois jours, il s’ennuya de marcher sans savoir s’il arriverait bientôt, et il s’arrêta à une auberge où il y avait joyeuse compagnie. Il y resta à boire et à manger.

— Ma foi, dit-il, c’est folie d’aller plus longtemps à la recherche de l’oiseau ; le bonhomme est vieux, et s’il meurt, j’aurai son héritage.

Au bout de quelque temps, le vieux seigneur, ne voyant pas revenir l’aîné de ses enfants, envoya le cadet à la recherche du Merfe d’Or ; le jeune homme prit la même route que son frère, et, arrivé au carrefour des quatre chemins, il jeta aussi son chapeau en l’air ; le chapeau tomba du même côté que la première fois, et il marcha jusqu’au moment où il arriva à l’endroit où son frère s’était arrêté. Celui-ci, qui était à la fenêtre de l’auberge, l’appela et lui dit de rester avec lui à se divertir.

— Tu as raison, répondit le cadet ; qui sait si en allant au bout du monde je pourrais trouver le Merle d’Or ? Au surplus, si le bonhomme meurt, nous aurons son héritage.

Il entra à l’auberge, et les deux garçons menèrent une vie joyeuse, si bien qu’en peu de temps tout leur argent fut dépensé ; ils devaient même à leur hôte, qui ne voulait plus les laisser partir et les retint jusqu’à ce qu’ils l’eussent payé, ce qu’ils ne pouvaient faire.

Le dernier des enfants partit à son tour, et ilarriva à l’endroit où ses frères étaient arrêtés malgré eux ; ils l’appelèrent et firent tout ce qu’ils purent pour l’empêcher d’aller plus loin.

— Non, répondit-il, mon père a eu confiance en moi, et j’irai jusqu’où il faut pour trouver le Merle d’Or.

— Ah, bah ! disaient ses frères, tu ne réussiras pas plus que nous. Que le bonhomme meure s’il veut ; nous aurons son héritage.

Sur son chemin il rencontra un petit lièvre, qui s’arrêta pour le regarder et lui dit :

— Où vas-tu, mon ami ?

— Je n’en sais trop rien, répondit-il ; mon père est malade, et il faut que je lui rapporte le Merle d’Or pour le guérir. Il y a longtemps que je marche ; mais personne n’a pu m’indiquer l’endroit où il se trouve.

— Ah ! dit le lièvre, tu n’es pas au bout de ta course ; il te reste encore plus de sept cents lieues pour y arriver.

— Comment ferai-je pour parcourir une si longue route ?

— Monte sur mon dos, dit le petit lièvre, et je t’y conduirai.

Le jeune garçon obéit ; à chaque saut le petit lièvre faisait sept lieues, et ils ne tardèrent pas à arriver devant un château tout à fait grand et tout à fait beau.

— Le Merle d’Or est dans une petite cabane à côté, dit le petit lièvre, et tu la trouveras facilement ; il est perché dans une vilaine cage, et à côté est une cage en or ; mais garde-toi de le mettre dans la belle cage, car aussitôt les gens du château sauraient que tu l’as pris.

Le jeune garçon vit le Merle d’Or les pieds sur une perche en bois, et qui paraissait comme mort, et à côté de sa cage grossière était une cage d’or.

— Il va peut-être ressusciter si je le mets dans la belle cage, pensa le jeune garçon.

Dès que le Merle d’Or eut touché les barreaux de la cage en or, il s’éveilla et se mit à siffler. Aussitôt les gens du château accoururent et se saisirent du jeune garçon, en le traitant de voleur et en disant qu’ils allaient le mettre en prison.

— Non, répondit-il, je ne suis pas un voleur ; si j’ai pris le Merle d’Or, c’est pour guérir mon père qui est malade, et j’ai fait plus de sept cents lieues pour arriver jusqu’ici.

— Eh bien ! dirent-ils, nous allons vous laisser aller, et nous vous donnerons le Merle d’Or, si vous pouvez amener ici la Porcelaine.

Le jeune garçon sortit en pleurant, et il rencontra le petit lièvre qui broutait du serpolet.

— Qu’as-tu à pleurer, mon ami? lui demanda le lièvre.

— C’est, répondit-il, que les gens du château ne veulent me laisser emporter le Merle d’Or que si je puis leur amener la Porcelaine.

— Tu n’as pas suivi mon conseil, dit le petit lièvre, et tu auras voulu mettre le Merle d’Or dans sa belle cage.

— Hélas ! oui.

— Ne te désespère pas ; la Porcelaine est une jeune fille, jolie comme les amours, qui demeure à deux cents lieues d’ici. Monte sur mon dos, et je te conduirai.

Le petit lièvre, qui faisait sept lieues à chaque enjambée, ne mit pas longtemps à parcourir les deux cents lieues, et il s’arrêta sur le bord d’un étang.

— La Porcelaine, dit-il au jeune garçon, va venir se baigner ici avec ses compagnes, et moi je vais aller brouter un peu de serpolet pour me nourrir. Quand elle sera dans le bain, tu lui cacheras ses habits qui sont d’une blancheur éclatante, et tu ne les lui rendras que si elle consent à te suivre.

Le petit lièvre s’éloigna, et la Porcelaine arriva presque aussitôt avec ses amies ; elle se déshabilla et se mit à l’eau ; alors le jeune garçon se glissa sans bruit et s’empara de ses vêtements, qu’il alla cacher sous un rocher à quelque distance.

Quand la Porcelaine fut lassée de s’ébattre dans l’eau, elle sortit pour se rhabiller ; mais elle eut beau chercher ses vêtements, elle ne put les trouver. Ses compagnes aussi cherchèrent partout ; mais, voyant qu’elles ne les retrouvaient point, elles s’enfuirent et la laissèrent seule sur le rivage, où elle se mit à pleurer.

— Qu’avez-vous à verser des larmes ? lui dit le jeune garçon en s’approchant d’elle.

— Hélas ! répondit-elle, pendant que j’étais au bain, on m’a pris mes habits, et mes compagnes m’ont abandonnée.

— Je vous ferai retrouver vos vêtements si vous consentez à venir avec moi.

La Porcelaine dit qu’elle voulait bien, et après lui avoir rendu ses habits, le jeune homme acheta pour elle un petit cheval qui marchait comme le vent. Le petit lièvre les ramena tous les deux pour aller chercher le Merle d’Or, et quand on fut arrivé auprès du château où il était, le petit lièvre dit au jeune garçon :

— Sois plus fin cette fois-ci que tu ne l’as été, et tu emmèneras le Merle d’Or et la Porcelaine ; prends la cage d’or dans ta main, et laisse l’oiseau dans celle où il est, que tu prendras aussi.

Le petit lièvre s’en alla ; le jeune garçon fit ce qui lui avait été dit, et les gens du château ne s’aperçurent pas qu’il emportait le Merle d’Or.

Quand il fut arrivé à l’auberge où ses frères étaient retenus, il les délivra en payant à l’hôte ce qui lui était dû. Ils s’en vinrent avec lui ; mais ils étaient jaloux du succès de leur cadet, et comme ils passaient sur la chaussée d’un étang, ils se jetèrent brusquement sur lui, lui enlevèrent le Merle d’Or et le précipitèrent à l’eau, puis ils continuèrent leur route emmenant avec eux la Porcelaine et pensant que leur frère était noyé. Mais celui-ci, en tombant, se retint à un buisson de joncs et se mit à appeler au secours. Le petit lièvre accourut et lui dit :

— Prends ma jambe, et sors de l’étang.

Quand le jeune homme fut tiré de l’eau, le petit lièvre lui dit :

— Voici maintenant ce que tu vas faire : tu t’habilleras comme un Breton qui veut se louer comme garçon d’écurie, et tu iras proposer tes services à ton père ; là tu trouveras l’occasion de lui faire voir la vérité.

Le jeune homme s’habilla comme le petit lièvre le lui avait conseillé, et il se présenta au château de son père en demandant si l’on n’avait pas besoin d’un garçon d’écurie :

— Si, lui répondit son père, j’en ai bon besoin d’un ; mais le service n’est pas commode : il y a ici un petit cheval dont personne ne peut approcher, et il a déjà tué plusieurs de ceux qui ont voulu le soigner.

— Je le soignerai bien, moi, dit le jeune homme ; jamais je n’ai eu peur d’un cheval.

Le petit cheval se laissa panser sans lancer de ruades et sans essayer de frapper.

— Comment, disait le seigneur, ce petit cheval se laisse-t-il approcher par vous, lui qui est si mauvais avec tout le monde ?

— C’est qu’il me connaît peut-être, répondit le garçon d’écurie.

Deux ou trois jours après, le seigneur lui dit :

— La Porcelaine est ici dans une chambre ; mais quoiqu’elle soit jolie comme le jour, elle est si méchante qu’elle égratigne tous ceux qui s’approchent d’elle ; voyez donc si elle voudra accepter vos services.

Quand le jeune homme entra dans la chambre où était la Porcelaine, le Merle d’Or se mit à chanter d’un ton joyeux, et la Porcelaine sautait et chantait aussi en signe d’allégresse.

— Comment ! dit le seigneur, la Porcelaine et le Merle-d’Or vous connaissent donc aussi ?

— Oui, répondit le jeune homme, et la Porcelaine peut raconter, si elle veut, toute la vérité.

Alors elle dit tout ce qui lui était arrivé, et comment elle avait consenti à suivre le jeune homme qui, en revenant, s’était emparé du Merle d’Or.

— Oui, reprit le jeune garçon, j’ai délivré mes frères qui étaient retenus prisonniers dans une auberge, et, pour me récompenser, ils m’ont jeté dans un étang. Quant à moi, je suis venu ici déguisé pour faire éclater la vérité et réconquérir votre amitié.

Alors le vieux seigneur embrassa son fils, auquel il donna tout l’héritage, et il fit tuer les deux aînés qui l’avaient trompé et avaient voulu la mort de leur frère.

Le jeune garçon épousa la Porcelaine et, à cette occasion, ils firent de belles noces.

Le Merle d’Or, qui m’a été conté en 1879, par Françoise Dumont, d’Ercé prés Liffré (Ille-et-Vilaine), âgée de vingt ans, fille d’un tisserand et exerçant elle-même cette profession, est une variante du Petit roi Jeannot (Contes populaires de la Haute-Bretagne, n° I), que j’ai recueilli aussi à Ercé. Voici les principales différences entre ces deux contes.

Dans le Petit roi Jeannot, le Merle blanc qui ramène les vieilles gens à l’âge de quinze ans (Cf. W. Webster, Basque legends : the White Blackbird : le Merle blanc ; H. Carnoy, le Merle blanc ; Monnier, l’Oiseau griffon, etc.), n’est point destiné à guérir le père des enfants, comme le Merle d’Or ; c’est une simple épreuve qui leur est imposée.

Les trois frères, au lieu de partir successivement (Cf. Cosquin, le Petit Bossu ; H. Carnoy, Webster, le Merle blanc), se mettent en route en même temps. Arrivés à un carrefour, ils se séparent, et il n’est plus guère question dans le conte que du petit roi Jeannot.

L’épisode du mort privé de sépulture, et que le petit roi Jeannot fait enterrer décemment (Cf. Souvestre, l’Heureux Mao ; Webster, le Merle blanc, Jean de Calais), ne se retrouve pas dans le Merle d’Or, où l’intervention du lièvre n’est pas motivée : il y a là sans doute une lacune. Quand le jeune garçon a ôté le merle de sa vilaine cage et l’a mis dans la belle, il n’est point, comme dans le Petit roi Jeannot, jeté en prison ; mais on lui impose la tâche d’aller chercher la Porcelaine (Cf. Webster, le Merle blanc), qui remplace ici la Belle aux cheveux d’or gardée par un lion ; je ne sais pourquoi elle se nomme la Porcelaine. Le jeune homme se fait suivre d’elle après lui avoir, par le conseil du lièvre, caché ses vêtements. (Cf. Gubernatis, Mythologie zoologique, t. I, p. 225 ; t. II, p. 207 ; Brueyre, la Mermaid, et les citations des pages 258-261 ; la Montagne noire, conte picard, Mél., col. 448 ; Webster, la Dame Pigeon.)

Au lieu de se costumer en médecin, il se déguise en garçon d’écurie, et est reconnu par la Porcelaine et le Merle d’Or. (Cf. Cosquin, le Petit Bossu.)

L’aventure des ainés, qui s’arrêtent à l’auberge, se retrouve dans le conte basque de Webster, le conte de Carnoy, cités plus haut, dans le Petit Bossu de Cosquin, dans la Princesse grecque et le jeune Jardinier, conte irlandais de Kennedy, traduit par M. L. Brueyre, qui cite dans son commentaire plusieurs contes similaires.

Le renard joue un rôle de conseiller dans le Merle blanc de Webster, le Petit Bossu de Cosquin, le Merle blanc de Carnoy, la Princesse grecque et le jeune Jardinier ; Ohnivak, conte tchèque traduit par M. Chodzko ; dans ces contes, sauf dans le basque,le fils du roi désobéit au renard et met le merle dans la cage d’or au lieu de le laisser dans la cage de bois.

L’âme qui vient secourir sous la forme d’un animal a son similaire dans Webster, Jean de Calais, et dans Luzel, L’homme aux deux chiens, Quimperlé, 1870, p. 38. Les deux chiens sont l’âme du père et de la mère du héros du conte.

Sans entrer ici dans des explications mythiques, je crois devoir citer un passage de M. de Gubernatis, Nuova Antologia, 1880, p. 778, qui vise le conte du Petit roi Jeannot, mais dont une partie peut s’appliquer au Merle d’Or. « C’est là évidemment un mythe solaire : l’aube matinale qui rajeunit le soleil, c’est le Merle blanc ; l’aurore qui rend la jeunesse au vieux soleil, au vieux Tithon, c’est la Belle aux Cheveux d’or ; le royaume paternel, c’est le ciel lumineux dont le soleil est seul seigneur. »

Sur l’ensemble des traditions relatives à l’Oiseau d’Or, qui se retrouvent à peu près partout, on peut consulter la dissertation placée par M. Cosquin à la suite du conte du Petit Bossu (p. 103-109), où se trouvent indiqués et résumés les principaux mythes où il figure ; les notes de M. Chodzko sur Ohnivak ou l’Oiseau du feu (p. 286 ssq., p. 307 et ssq.) ; celles de M. Loys Brueyre, p. 151-152 des Contes populaires de la Grande-Bretagne ; les citations de M. Reinhold Kœlher (Mémoires de l’Académie de Saint-Pétersbourg, t. XIX, 1873, n° 6, et Zeitschrift für Romanische Philologie, t. III, p. 311-313, où le savant bibliothécaire de Weimar, à propos du Petit roi Jeannot, cite les similaires.)