Littérature orale de la Haute-Bretagne/Première partie/II/VIII

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Une fille avait trois bons amis qui auraient bien voulu l’épouser.

Un soir, l’un d’eux vint la voir et lui dit :

— Bonjour, ma bonne amie ; vous avez la mine changée aujourd’hui.

— Ah ! répondit-elle, je ne me porte pas bien ; je suis allée à confesse, et mon confesseur m’a donné une pénitence que je ne saurais faire.

— J’irai à votre place, si cela est possible, dit le galant.

— Oui, s’écria-t-elle, allez-y ; vous savez que je vous ai toujours préféré entre tous les autres. Il faudra prendre un drap blanc, vous le mettre sur le dos, et rester auprès du porche depuis minuit jusqu’à trois heures du matin.

Quand le galant fut parti, le second amoureux de la fille vint la voir à son tour, et, après lui avoir souhaité le bonsoir, lui demanda pourquoi elle avait l’air affligé.

— Hélas ! dit-elle, je n’en ai que trop sujet : mon confesseur m’a imposé une si dure pénitence que, rien qu’à y penser, j’en ai la chair de poule.

— Quelle qu’elle soit, répondit-il, je la ferai à votre place, si vous voulez me promettre de m’épouser.

— J’y consens, dit la fille. Prenez une peau de vache, et allez vous promener dans le cimetière auprès de la tombe qui est fraîchement creusée.

Le troisième galant arriva à son tour, peu après le départ de l’autre, et trouva la jeune fille tout en larmes.

— Qu’avez-vous ? lui dit-il.

— Ce que j’ai ! C’est une pénitence si dure, si dure, que je n’ose y penser.

— Dites-la-moi, et je la ferai à votre place, si vous voulez me promettre de vous marier avec moi.

— Il faut prendre une chaîne et une clochette, et vous mettre à passer et à repasser dans le sentier entre les tombes, puis aller sous le porche tremper votre doigt dans l’eau bénite.

Quand les trois garçons furent au cimetière, celui qui avait sur le dos une peau de vache crut voir un revenant sous le porche ; celui qui était enveloppé d’un drap pensa que le diable se promenait, et tous les deux étaient effrayés d’entendre le bruit de chaînes et de clochettes quefaisait le troisième galant. Celui-ci, de son côté, avait peur des deux autres, et tous les trois finirent par se sauver à toutes jambes après avoir, dans leur effroi, embrené leurs hannes ou, si vous aimez mieux, leurs culottes.

Le lendemain, ils se retrouvèrent à l’auberge, et comme chacun d’eux avait la figure triste et fatiguée, ils se demandèrent les uns aux autres s’ils étaient par hasard malades.

— Non, dit le premier ; mais je suis allé cette nuit au cimetière pour accomplir une pénitence, et j’ai vu le diable qui se promenait sur les tombes, et un fantôme qui agitait des chaînes en secouant sa clochette.

— Moi, repartit le second, j’ai vu sous le porche un revenant couvert de son suaire et un fantôme qui secouait sa clochette.

— J’ai, dit le troisième, vu le diable se promener parmi les fosses des défunts, et un revenant auprès de l’église enveloppé dans son suaire.

— M’est avis, les gars, qu’on s’est gaussé de nous : c’était moi qui étais sous le porche ; toi tu avais la peau de vache sur le dos, et notre camarade sonnait la clochette. Il faut jouer un tour à la personne qui a voulu se moquer de nous.

Le premier s’habilla en chercheur de pain, et alla frapper à la porte de la maison où demeurait la fille. Il avait recommandé aux autres de monter sur la cheminée du logis, et de lui envoyer ce qu’il demanderait.

— Voulez-vous me loger, pour l’amour de Dieu ?

— Non, bonhomme ; passez votre chemin ; la maison n’est pas une auberge.

— Logez-moi, je vous en prie ; je ne peux aller plus loin. Vous me coucherez sur une botte de paille, et cela ne vous gênera guère.

Les gens de la maison lui permirent d’entrer, et ils lui offrirent à manger.

— Non, merci, répondit-il ; je ne mange que ce que Dieu me donne, et si j’ai besoin de quelque chose, il me l’enverra. Mon Dieu, dit-il, envoyez-moi un gâteau.

À l’instant un gâteau descendit par la cheminée.

— Envoyez-moi des amandes.

Des amandes tombèrent aussitôt dans le foyer.

— Merci, mon Dieu, dit le chercheur de pain.

— C’est un saint, disait le bonhomme ; il faut le mettre à coucher avec notre fille.

Le saint se mit au lit avec la jeune fille, qui bientôt s’écria :

— Maman, le saint me bitte (me touche).

— Ne dis rien ; c’est un saint.

Cinq ou six mois après, on s’aperçut que la fille était enceinte, et la bonne femme, toute fière, entra dans l’église avec son bonhomme et sa fille en criant :

— Place, place à quatre ! Ma fille est grosse d’un saint ; elle accouchera d’un pape.

Et elle cassa la tête à tous les saints de l’église.

(Conté en 1879 par Saint-Toussaint-Gautier, d’Ercé.)


La fin de ce conte m’a été dite d’une façon un peu différente : L’un des garçons s’habille en femme ; l’autre déguisé le conduit, et au soir ils viennent heurter à la porte de la coquette, et le prétendu mari demande un logement pour sa femme qui était enceinte :

— Logeons-la, dit le bonhomme ; mais avec qui va-t-elle coucher ?

— Avec la fille de la maison.

Au milieu de la nuit, la fille s’écria :

— Mon père, la femme est un gars.

Mais le bonhomme prit son violon, et se mit à jouer :

Que le bon Dieu la mène,
La mène,
Que le bon Dieu la mène bien.


J’ai entendu plusieurs autres variantes de ce conte qui se retrouve — mais considérablement allongé et arrangé — dans le Grillon du Foyer, légendes (ou plutôt nouvelles) bretonnes, par Caliste de Langle. C’est le conte qui a pour titre : Archange et Capucins.