Livre des faits du bon messire Jean le Maingre, dit Bouciquaut/Partie I/Chapitre IV
CHAPITRE IV.
Bouciquaut si que dit est, estoit jà venu en l’âge de douze ans, et nonobstant que ce soit moult grand’jeunesse à jà commencer à porter armes, cestuy enfant, oultre le commun cours des autres enfans, qui en cet âge naturellement ont coustume de plus désirer à jouer avec les autres enfans que à faire quelconque autre chose, ne cessoit de se débatre et guermenter qu’il fust armé et allast à la guerre. Et à bref parler, nonobstant que plusieurs qui l’oyoient se rigolassent de luy, disans : « Dieux de l’homme d’armes ! » Tant s’en débatit, que le duc de Bourbon en ouyt parler. Et de ce quil luy fut rapporté que l’enfant disoit, et du grand désir qu’il avoit d’aller en guerre, eut moult grand ris, considérant le grand courage qu’il avoit en si jeune âge. Dont il présuma que, s’il vivoit, encore seroit un vaillant homme ; dont il fut moult joyeux ; et pour le plaisir qu’il y prist, requist au roy que il luy voulsist bailler, pour le mener avec lui en l’armée qu’on faisoit adonc, pour aller en Normandie assiéger et prendre les chasteaux et forteresses du roy de Navarre qui lors vivoit, à qui le roi Charles avoit contens. À laquelle dicte requeste du duc de Bourbonnois, le roy, par manière de jeu et d’esbatement, et pour accomplir le désir de l’enfant, s’y consentit : mais bonne garde lui bailla. Si fut Bouciquaut armé, et mis en estat ; quand il se vit habillé tout ainsi qu’il demandoit, ne convient à demander s’il eut grand joie. Et quand il estoit armé, ce ne luy sembloit mie charge ; ains en estoit si joly que il s’alloit remirant comme une dame bien atournée. Et tant se contenoit bel, que ceulx qui le voyoient y prenoient grand plaisir. Et ainsi le jeune enfant Bouciquaut alla en celle armée, de laquelle fut principal chef le duc de Bourgogne, frère du roy Charles, avec lequel estoit le duc de Bourbon et le bon connestable de France, messire Bertran de Claquin, et maints autres vaillans capitaines et grand’foison de gens d’armes. Par laquelle puissance furent pris par force maints forts chasteaux et forteresses, c’est a sçavoir Bretueil, Beaumont, Reguiervile, Gauray, Saint-Guillaume de Mortaing, et tant qu’il ne luy remaint que Cherebourg. Et ce fait s’en retournèrent en France. Mais tant gracieusement se gouverna l’enfant dessus dict en ce voyage que oncques hommes ne le vit lassé du fais du harnois, ne de quelconque peine qu’il convient souffrir aux siéges, ains tousjours si joyeusement s’y contenoit, que vrayement on pouvoit juger par les contenances que armes debvoient estre son naturel mestier. Mais au retour faillit la joie de l’enfant Bouciquaut : car jà cuidoit estre un vaillant homme d’armes : mais esbahy se trouva, quand on luy dist : « Or çà, çà ! maistre bel homme d’armes, revenez à l’escole. » Si fut derechef mis à l’escole avec le Daulphin, comme devant ; dont moult se trouva marry. Et ainsi comme vous oyez, fut celuy voyage le premier où Bouciquaut fut oncques armé : mais de bonne heure y commença : car si bien puis l’a continué, que pris n’a guères de repos.