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Livre des faits du bon messire Jean le Maingre, dit Bouciquaut/Partie I/Chapitre VII

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PARTIE I.

CHAPITRE VII.

Cy parle d’amour, en démonstrant par quelle manière les bons doivent amer pour devenir vaillans.

Jà estoit venu Bouciquaut en l’âge et au temps que amour naturellement a coustume de prendre le treu et la paye de tous jeunes nobles courages. Si ne fut mie droict qu’il fust exempt ne eschapast de l’amoureux lien, lequel n’empesche mie ne oste aux chevaleureux de bonne volonté à poursuivir le noble exercice des armes, ainçois est ce qui plus fait és jeunes cœurs aviver et croislre le désir de l’honnorable poursuite chevaleureuse. Ha ! quants ont esté exaussés au nom de prouesse, que, si ne fust amour par qui leur venoit le hardement d’entreprendre les fortes choses, lesquelles pour accroistre leur renommée ils achevoient, affin qu’ils eussent la grâce de leurs dames, ce ne fust rien d’eulx. Mais quelle chose est-ce qui soit griefve ne forte à faire à cœur qui bien aime, et qu’il n’ose entreprendre ? Certes nulle. Amour oste paour, et donne hardement, faict oublier toute peine, et prendre en gré tout le travail que on porte pour la chose aimée. Et qu’il soit vray, qui veult lire les histoires des vaillans trespassés, assez trouvera de ce preuve ; si comme on lit de Lancelot, de Tristan, et de plusieurs autres, que amour fit bons, et à renommée attaindre. Et mesmement de nostre vive assez de nobles hommes de France et d’autre part en voyons et avons veu, si comme on dict de messire Othe de Gransson, du bon connestable de Sancerre, et d’autres assez, qui long seroit à dire, lesquels le service d’amour a faict devenir vaillans et bien morigénés. Ô noble chose est que d’amour, qui bien en sçait user, quoy que à tort aulcuns le blasment ! Car si mal en prend à ceulx qui à droict n’en savent user, ce n’est pas la coulpe d’amour ; car de soy elle est bonne. Et pour ce qu’il pourroit sembler à aucuns que il ne suffist mie de dire en termes si généraux, sans en plus avant déclarer, que amour soit bon à qui bien en sait user, est bon de toucher aulcunement par quels termes bien user on en peut, parquoy elle soit bonne. Et pour déclaration de ce, sans quérir trop de subtiles questions, me semble que le cœur qui veult aimer doibt principalement fonder l’entente de son amour sur trois choses. La première est qu’il aime, pour en valoir mieulx en toutes mœurs et en conditions, et pour amender ses coustumes, vivre plus joyeusement, avoir cœur plus hardy, et plus entreprenant, et en toutes vertus se vouloir habiliter et conjoindre. La seconde chose est, qu’il advise bien de se mettre en lieu, qui soit tel, si bien conditionné, si vertueux et si bon, qu’il y puisse prendre exemple de toute bonté, et où il y ait sens. Car soit certain que s’il aime en fol lieu, il deviendra fol, et si en vil lieu et mal moriginé, semblablement deviendra vil et vicieux : car amour est de telle nature, qu’elle faict tout cœur aimant traire à la nature et aux conditions de la chose que on aime. Doncques, si mieulx valoir veult d’emprendre amoureuse vie, quelle que soit la personne qu’il veult aimer, soit belle ou laide, grande ou petite, garde soy d’aimer en lieu où il n’y ait sens, grâces et vertus. La troisième chose sur quoy le bon cœur doibt fonder son entente, est sur honneur, en telle manière que en ¤cest amour où il se mettra, de tout son pouvoir y garde honneur, ne pour mourir ne face à son pouvoir chose dont de nulle part déshonneur vienne à luy, ne à ce qu’il aime. Et si sur ces trois choses le cœur qui veut aimer met bien son entente, c’est à savoir que pour aimer il amende ses conditions, en vive plus liement, et que son courage en accroisse en haultes pensées, et qu’il s’asséie en lieu noble de mœurs et bien conditionné, et qu’en ¤celle amour en toutes choses garde honneur, il trouvera amour si bonne et si profitable, qu’il en vauldra mieux toute sa vie. Mais aulcuns me respondront à ces raisons : « Voire mais, je cuiderai que le lieu où je m’arresteray soit bon et bien conditionné, et puis je trouveray le contraire : et si n’en pourray oster mon cœur. Car je luy auray tout mis. » Si fais telle responce : que puis que ils dient qu’ils ne s’en pourroient oster, et si y treuvent assez de mal, que ils n’usent donc pas de la bonne amour que je devise. C’est à sçavoir que ils doivent amer pour mieulx en valoir, et non mie pour en empirer. Et celuy en empireroit qui plus s’y tiendroit ; puisque le lieu rien ne vaudroit. Et de dire que ce fust faulseté, non feroit. Car il est foi qui du mauvais pas ne se tire, s’il y est entré. Mais sais-tu la cause pourquoy, tu qui veux aimer, trouves en amour communément tant d’amertumes, et de maulx ? C’est pource que tu ne mets mie ton cœur en la vie amoureuse, pour cause de mieulx en valoir, ne pour vertu, mais seulement pour la délectation que ton corps en a ou espère avoir. Et pour ce que telle folle plaisance et délectation est chose qui durer ne peult, toute chose qui est fondée dessus ne peult estre seure, et à peine se peult garder ; mais ce qui est fondé sur vertu est très durable, et en vient bien et joye. Mais trop peu sont qui aiment selon les susdictes règles, et pour ce trouvent amour dur, quand à la chose que ils désirent ils faillent, c’est à savoir à leur folle plaisance. Si est à leur coulpe le mal qu’ils en ont, et non mie d’amour. Car eulx mesmes se font le mal et grief qu’ils en reçoivent. Tout ainsi que je puis bailler exemple du vin, le quel est de soy très bon, et qui resjouit le cœur de l’homme, et le réconforte, et soustient, et assez de bonnes choses en sont faictes : mais si discrètement il n’en prend, et que gloutement et au délit plus que raison, de son corps il luy bestourne le sens, et le ramène comme à nature de beste, qui n’a nulle raison, et luy trouble la veue. Si n’est mie à la coulpe du vin, mais de celuy qui follement en use. Doncques, selon mon opinion, en conclusion je veulx dire, que amour qui est fondée plus sur délit et folle plaisance que sur vertu et bonnes mœurs, ne peult durer, et que tel amour est au cœur que s’y boute cause d’assez de maulx et de griefves amertumes, et aucunes fois de destruction. Et de ceste matière, qui n’est mal gracieuse, se pourroient mouvoir plusieurs questions, et de moult subtiles : mais atant m’en tairay, pour tourner au premier propos, c’est à savoir de celuy de qui nostre matière est encommencée