Livre des faits du bon messire Jean le Maingre, dit Bouciquaut/Partie I/Chapitre XIII
CHAPITRE XIII.
Quand l’hyver fut passé, et le renouvellement du doux printemps fut revenu, en la saison que toute riens maine joye, et que bois et prés se revestent de fleurs, et la terre verdoyé, quand oisillons par les boscaiges mènent grand bruit, lors que les rossignols demainent glay, au temps que amour fait aux gentils cœurs aimans plus sentir sa force, et les embrase par plaisant souvenir, qui faict naistre un désir qui plaisamment les tourmente en douce langueur de savoureuse maladie : adonc, au gay mois d’avril, estoit le bel, gracieux et gentil chevalier messire Bouciquaut à la cour du roy, où festes et danses souvent se faisoient. Si estoit gay et joly, richement habillé, et en toutes choses si avenant, que nul ne le passoit. Si croy bien que quand amour départoit ses grands trésors et ses très douces joyes, qu’il n’oublioit mie Bouciquaut son loyal servant, qui tout bien desservoit. Si le nourrissoit amour de ses doux mets, tandis qu’il avoit temps et aise de veoir sa douce dame. Mais vaillantise, qui ne le laissoit longuement estre à se jour, lui tournoit son plaisir en grande amertume quand la belle eslongnoit. Si le conduisoit douce espérance, qui luy disoit : qu’à son retour seroit doucement receu de sa plaisante maistresse, pour l’amour de laquelle il feroit tant, qu’elle en oiroit toutes bonnes nouvelles. Et ainsi, après qu’il eust eu des doulx biens amoureux, en celle dicte plaisante saison, pour les mieulx desservir, voult de rechef Bouciquaut aller au labeur d’armes en frontière au pays de Picardie. Dont il advint, tandis qu’il estoit là, que il ouït dire que un chevalier d’Angleterre, appelé messire Pierre de Courtenay, lequel estoit passé en France, s’alloit vantant qu’il avoit traversé tout le royaume de France, mais oncques n’avoit peu trouver chevalier qui eust osé jouster à luy de fer de glaive, et si s’en estoit mis en son debvoir de le requérir. Quand messire Bouciquaut eut ouy ceste vantise, moult en eut grand despit. Et tantost, par un hérault, luy manda : que il ne vouloit mie que il eust cause de tant se plaindre des chevaliers de France, comme que ils luy eussent failly de si peu de chose comme de jouster de fer de glaive, et que luy, qui estoit un des plus jeunes et du moindre pris, si ne luy faudroit mie de greigneur chose. Si voulsist adviser toutes telles armes comme il luy plairoit, et il les luy accompliroit très volontiers. Laquelle chose fut très briefvement faicte. Car bien sembloit à celuy de Courtenay, qui moult estoit vaillant chevalier et très renommé, que de Bouciquaut viendroit-il tost à chef. Si assemblèrent à la jouste les deux chevaliers : mais sans ce que j’alonge plus ma matière, pour deviser l’assiette des coups d’un chacun ; pour dire en brief, tous leurs coups parfirent : mais ce fut si bien, et si grandement au bien de Bouciquaut, que il en saillit à son très grand honneur, et louange. Pour laquelle chose, tantost après, par manière d’envie, un autre chevalier d’Angleterre, nommé messire Thomas Cliffort, l’envoya requérir de faire certaines armes nommées, lesquelles il luy accepta très volontiers. Et nonobstant que le droict et coustume d’armes soit telle, que le requérant va et doibt aller devant tel juge comme celuy qui est requis veult eslire, messire Bouciquaut doubtant que il peust estre empesché par le roy, ou autre de nos seigneurs de France, si ceste chose leur venoit à congnoissance, ou que le juge que il esliroit ne les y voulsist recevoir, alla accomplir les dictes armes à Calais devant messire Guillaume de Beauchamp, pour lors capitaine de Calais, et oncle du dict messire Thomas. Quand ils furent au champ, et vint à la jouste, sans faille tous deux moult vaillamment le firent : et à la parfin de leurs coups, messire Bouciquaut porta à terre de coup de lance messire Thomas, cheval et tout en un mont : si descendit tost à pied Bouciquaut et se prirent aux espées. Et sans plus alonger le compte des armes qu’ils firent à pied, c’est à sçavoir d’espées, de dagues et de haches, sans faille messire Bouciquaut tant y fit, que tous dirent que il estoit un très vaillant chevalier. Et ainsi en saillit à son très grand honneur. Après ces choses, en celle mesme année, le roi eut conseil, que grand bien seroit pour luy et pour son royaume, et grande confusion à ses ennemis, si luy-mesme passoit à grand puissance en Angleterre. Si fut faict adonc à celle entente moult grande armée, en laquelle fut baillé à messire Bouciquaut la charge de cent hommes d’armes. Mais ne tint pas le dict voyage : car avant qu’il peust estre mis sus du tout, l’hyver vint si fort que despecer le convint. Et fut appelée celle allée le voyage de l’Escluse, par ce que là vouloit le roi monter en mer, et jusques là alla. Et ainsi fut messire Bouciquaut à séjour celle saison, dont ne desplut mie à celle qui de bon cœur l’aimoit, qui maintes achées souventes fois avoit en son cœur pour les périlleuses advantures où il s’abandonnoit.