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Livre des faits du bon messire Jean le Maingre, dit Bouciquaut/Partie II/Chapitre V

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PARTIE II.

CHAPITRE V.

Cy dit comment le mareschal, pour sa vertu et vaillance fut eslu et establi pour estre gouverneur de Jennes.

Ainsi, comme j’ai dict et prouvé cy devant comme par vertu l’homme doibt estre eslevé en honneur, comme fut jadis le vaillant chevalier Scipion l’Africain, à nostre propos traire ce qui est dict, ne fut mie moindre honneur au mareschal de Bouciquaut dont nous parlons, quand pour ses vertus les Jenevois qui n’estoient mie de sa parenté, nation, ny affinité, comme ceulx de Rome estoient à Scipion, mais estrangers de toutes choses, parquoy nulle faveur ne pouvoit estre cause de celle eslection, l’envoyèrent requérir au roy de France pour estre leur gouverneur, nonobstant que il fust encore assez jeune homme pour telle charge avoir. Car comme les dicts Jenevois qui de leur usaige fréquentent communément les parties d’outre mer, l’eussent vu au dict pays en plusieurs voyages, tant en la compaignie du comte d’Eu, prochain parent du roy de France, comme au voyage de Hongrie, en celuy de Constantinoble, et maints autres où il fut, comme est dict cy devant en la première partie de ce livre, les dicts Jenevois qui par longue main et grand advis avoient veu, considéré et advisé la bonté du dict mareschal, tant en bon sens et preud’hommie, comme en chevalerie et vaillance de corps et de hardiesse, parquoy, selon leur jugement, leur apparaissoit et sembloit bien digne en toutes choses de recepvoir charge d’aulcun grand gouvernement. Et par ce, non mie tost ne par soubdain advis, mais par grande délibération de conseil et par le commun accord d’entre eulx, envoyèrent au roy par leurs honnorables messaiges requérir et prier : que la charge du gouvernement de Jennes luy feust establye, et que envoyé leur fust ; car de commun accord l’avoient eslu, si au roy plaisoit. De ceste chose eut conseil le roy de France. Car nonobstant leur demande juste et droicturière, n’estoit mie petite chose au royaume de France eslongner la présence du mareschal si preud’homme ; pour laquelle chose furent entre les saiges plusieurs opinions pour et contre, de faire ou de laisser. Toutesfois à la fin, considéré que le royaume n’estoit mie pour le temps oppressé de grandes guerres, et aussi que c’estoit chose due de pourvoir à la ruine de la cité et pays de Jennes, qui adonc estoit moult malade et adonc au bas, et grand disète avoit de saige répareur ; laquelle dicte cité, en espoir d’avoir secours et aide à sa misérable douleur, s’estoit mise et rendue ès bras du roy de France comme à souverain prince ; fut délibéré que il iroit. Adonc par le roy fut commis au bon et saige mareschal Bouciquaut le gouvernement de Jennes et de tout le pays qui aux Jenevois compte et appartient, et feut faict propre lieutenant du roy, représentant sa personne, et ayant l’administration et baillie de tout en tout, et tenus à faicts et dicts tous ses establissemens, ordonnances, et commandemens, comme si le roy fust en personne ; comme le roy luy certifia par ses lectres patentes, passées, signées et scellées présent son conseil.