Livre des faits du bon messire Jean le Maingre, dit Bouciquaut/Partie II/Chapitre VI
CHAPITRE VI.
Le mareschal qui eut par le roy la commission et gouvernement de Jennes, comme dict est, appresta son erre au plus tost qu’il put. Et luy qui en toutes choses sçait estre pourvéu saigement, considéra que avec le bon sens et advis qu’il convient avoir à bien gouverner les gens de delà, estoit aussi nécessaire pour réparer la ruine et deschéement du lieu, de s’ayder de force et de puissance contre les diverses volontés et contraires opinions qui par la division d’entre eux communément y sont. Et pour ce que c’estoit la volonté du roy, se pourvéit de bonnes gens d’armes, en telle quantité comme par bon conseil eut advis que il luy convenoit. Quand tout son erre eust appresté, adonc print congé du roy et des seigneurs. Si se partit à belle compaignie, adressant sa voye droict à Jennes, en allant par la cité de Milan, la quelle dicte cité sied comme à deux journées de Jennes. Là arresta aucuns jours, tant que vers lui furent arrivés belle compaignie de gens d’armes qu’il attendoit. Et en ce lieu luy vindrent au devant des principaux et des greigneurs de la cité de Jennes, qui humblement luy firent la révérence, et grand semblant de joye firent de sa venue. Les aucuns d’eulx par adventure le faisoient faintement, pource que ils véoient que la maistrise n’estoit mie leur : et les autres de bonne volonté estoyent de luy joyeux, et le désiroient, en espoir qu’il les mist et tînt en paix, et réparast la ruine de leur cité. Et le mareschal les receut tous très bénignement. Si se voult informer, et jà avoit faict couvertement de plus longue main, lesquels d’entre eulx il pouvoit réputer pour preud’hommes, et en qui il se pust fier, et quels contens se tenoient de la seigneurie du roy de France, et quels estoient amateurs de paix et d’équité. Et aussi se voult-il informer quels estoyent séditieux et mettans discorde entre eulx, et rebelles à la seigneurie du roy. Si fut de tout ce bien et suffisamment informé, par quoy il luy vint à congnoissance comment aucuns des plus grands et des plus notables de tous s’estoient voulu attribuer la seigneurie, et estoyent machinateurs de trahisons et de discorde, et par espécial l’un d’eulx, si comme cy après sera dict. Quand il sceut des bons et des mauvais toute la vérité, ne l’oublia mie ; et bien leur sçaura monstrer en temps et en lieu. De Milan se partit pour venir à Jennes, et au feur qu’il alloit luy venoient nobles hommes citoyens et gens du peuple de toutes parts au devant, faisans feste, quelque courage que les aucuns d’eulx eussent ; et tous luy venoient faire la révérence, tant que tous bons et mauvais, saillirent hors de la cité. Et ainsi entra dedans Jennes la veille de la feste de la Toussaincts, l’an de grâce mille quatre cent et un, où à grand joye fut receu. Si fut mené et convoyé à belle compaignie, tant de gens d’armes comme des gens de la ville et du pays, au palais, qui moult est bel et notable, et qu’ils avoient bien et bel et richement faict pour son estat ordonner, et pourveoir de toutes choses convenables. Si croy bien qu’il y en eut de tels que, quand ils virent son redoutable maintien, et la manière de sa venue, et comment il estoit accompaigné, que, quelque chère que ils fissent, n’estoient pas bien à seur ; car coulpables se sentoient. Mais les bons de rien ne s’en effrayèrent, ainçois plus asseurés furent que devant ; car lors estoit venu celuy qui les défendroit contre les mauvais et contre tous ennuis. Tantost qu’il fut arrivé, fit faire commandement par toute la ville : que tout homme, de quelque estat qu’il fust, rendist les armes et les portast au palais, sans nulle retenir, soubs peine de la teste, et que nul ne fust si hardy de point en avoir, ne tenir en sa maison, ne porter couteau, fors à couper pain. Si leur convint à ce obéir, quoy que il leur pesast. Or purent à ceste fois congnoistre les Jenevois que main de maistre les gouvernoit. Si véissiez incontinent porter au palais à grans presses harnois de toutes parts, dont moult en y avoit et grand foison de beaux et de riches. Et le saige gouverneur les fit bien et bel mettre en sauveté, et les bien garder. Et aussi leur fit deffense, sur la dicte peine, que nul ne fust si hardy de tenir couteau, ne eux assembler en parlement, en église ne aultre part.