Livre des faits du bon messire Jean le Maingre, dit Bouciquaut/Partie II/Chapitre XI
CHAPITRE XI.
Jà avoit gouverné environ un an la cité de Jennes le bon mareschal, auquel espace de temps l’avoit adonc remise au chemin de prospérité comme dict est, quand nouvelles lui vindrent que le roy de Cypre avoit mis le siége devant Famagouste, laquelle est une riche cité qui sied mesmes en la terre de Cypre, et est aux Genevois comme dessus est dict, et l’ont possédée tousjours, et encores font depuis qu’ils l’eurent conquise contre le roy de Cypre, successeur du bon roy Pierre, auquel eurent guerre. Pour laquelle dicte cité cuider recouvrer s’il eust peu, avoit le dict roy de Cypre, qui à présent règne, assiégé icelle. Adonc le chevaleureux gouverneur qui ces nouvelles ouït, et à qui moult eust pesé si en son temps les Jenevois fussent descheus en rien de leurs jurisdictions et seigneuries, lesquelles à son pouvoir désiroit et vouloit soutenir et accroistre, pour cause que au roy de France en appartient la souveraineté, au nom duquel il a le gouvernement, dit que ainsi ne demeureroit mie, et que bien et tost remédié y seroit. Si fit hastivement son erre apprester, pour en propre personne y aller. Toutesfois luy qui en nul faict ne veult user de volonté sans grande délibération et sans raison, s’advisa pour le mieux se mettre en tout debvoir ; et envoya devers le roy de Cypre avant que il allast sur luy, l’enhorter et prier que il ostast le siége, et qu’il se déportast de faire ennuy ne grief à la cité du roy de France. Et que ce voulsist-il faire par bien et par amour, et que chèrement l’en prioit, ou sinon qu’il se tint seur qu’à luy auroit guerre, et que tel ost luy amèneroit que dommaige lui porteroit. Quand d’ainsi le faire eut délibéré avec son conseil, fust commis à ce messaige, parfournir le saige et bon chevalier qui tout son temps a esté vaillant en armes, preud’homme en conscience et discret en conseil, l’Ermite de la Faye. Si fit le mareschal tost apprester une galée, ou monta sus le dict ambassadeur. Après ce, nonobstant que le mareschal ne voulsist point aller courir sus au roy de Cypre jusques à tant que sa response eust ouye, son noble couraige plain de chevalerie désira employer son corps ès faits sans lesquels chevalier n’est honnoré ; c’est à sçavoir en exercice d’armes, comme le temps passé avoit accoutumé. Mais mieux ne lui sembla pouvoir employer son temps que sur les ennemis de la foy. Et pour ce délibéra son voyage à double intention. C’est à scavoir sur le roy de Cypre, au cas que à raison ne se mettroit, et puis contre les mescréans. Si fit tantost apprester son navire, et bien garnir de toutes choses à guerre convenables. Et quand il eut très bien faites ses ordonnances de garder et gouverner la ville tant qu’il seroit hors (pour laquelle chose faire laissa son lieutenant le seigneur de la Vieuville très bon chevalier et saige, bien accompaigné de gens d’armes, et de tout ce qu’il convenoit), se partit le troisiesme jour d’avril, l’an mille quatre cent trois, accompaigné de huict galées chargées de bons gens d’armes, d’arbalestriers, et de toute telle estoffe et garnison qui en guerre appartient. Si singla en peu d’heures en mer, car bon vent le conduisoit, tenant son chemin droict à Rhodes.