Livre des faits du bon messire Jean le Maingre, dit Bouciquaut/Partie II/Chapitre XIX
CHAPITRE XIX.
Or nous convient retourner à la narration que cy devant ay dicte et représentée de la haine couverte d’entre les Vénitiens et les Genevois. Pour laquelle, comme devant est dict, par l’envie que avoient les dicts Vénitiens contre les Genevois, moult se voulsissent peiner s’ils pussent, de désadvancer leur prospérité, mais que si cautement feust que on ne l’apperceust. Et par trouver voye de leur tollir leur bon gouverneur, par le sens et valeur duquel montoit leur gloire de mieulx en mieulx, leur sembloit bien que plus grand meschef et désadvencement ne leur pouvoient faire ; mais toutesfoîs de leur courir sus ouvertement n’osoient, encores que ils fussent trop plus de gens. Et pour attaindre à leur intention, avoient cerché une aultre très fausse voye, et par ce n’y cuidoient mie faillir ; mais ce que Dieu garde est bien gardé. Car ils avoient envoyé leurs messaigers par toutes les terres des Sarrasins sur la marine de là environ, tant en Égypte, comme en Syrie, et partout aultre part, pour annoncer et faire sçavoir la venue du mareschal, et dire que ils fussent sur leur garde : car il alloit sur eulx à grand ost. Et qu’il soit vrai que la venue du mareschal firent sçavoir les Vénitiens aux Sarrasins, fut certainement sceu, comme il sera cy après dict, et comment ce fut.
Si en paraissoient bien les enseignes là endroict, et autre part, que advisés en avoient esté, et de longue main. Car tout le port et le rivaige de Tripoli estoit couvert de Sarrasins, qui tous armés là l’attendoient à recevoir aux pointes des lances. Laquelle chose ne peult estre que là eust telle assemblée, si avant le coup n’en eussent esté advisés. Car ils estoyent en moult bel arroy de combattre, par grands batailles à cheval et à pied. Et y avoit des gens du Tamburlan bien environ six cents chevaulx, armés et couverts tant richement de fin veloux et drap d’or, et de tous habillemens riches, que oncques hommes ne vit en bataille ne en faict d’armes plus belle chose ; et ceulx qui dessus estoyent, estoyent armés de beaux paremens, et monstroient semblant d’estre gens de grand vigueur, et avoir désir de combattre, et sembloient estre personnes de grand honneur et de grand estat. Quand le preux et vaillant mareschal vit celle assemblée, laquelle chose en pièce n’eust pensé, fut moult esmerveillé ; mais non mie pourtant esbahy ne espouvanté. Ains dict à visaige hardy que pourtant ne lairroit à descendre, à l’ayde de Dieu, nonobstant que son conseil luy fist la chose moult doubteuse, pource que peu de gens estoyent, contre tant de Sarrasins ; mais il dict que pourtant ne lairroient. Adonc le mareschal envoya Montjoye le hérault par les galées, dire à tous qu’ils s’appareillassent de descendre à terre par belle ordonnance, comme il leur avoit ordonné. Après ce, tantost et vistement fit le dict mareschal férir des proues à terre. Si prindrent haultement trompettes à sonner, et les arbalestriers qui tous furent rangés sur les galées, prindrent druement à tirer pour faire retirer les Sarrasins, en sorte que nos gens pussent arriver. Et semblablement tiroient vers les nostres leurs archers : mais leur trait ne fut mie pareil, ne de telle force. Dieu ! comme on pourroit là voir bonne gent à l’espreuve, et comment l’effect de leurs hardis couraiges, comme de lyons, se démonstroit ! Et vrayement dict l’on bien vray : selon seigneur, maisgnée duite. Car leur bon conduiseur par ses biens faits leur accroissoit le cœur, leur donnoit hardement, et leur ostoit toute peur. Adonc véissiez commencer dur estrif contre ceulx qui les premiers descendoient, et contre eulx venoient les Sarrasins pour défendre le port, et les repousser à pointes de lances. Mais là vit-on hardiement saillir ces gens d’armes en l’eau, et entrer jusques au col pour aider à leurs compaignons. Ha Dieu ! que on doibt bien priser, aimer et honorer si noble gent, qui leurs corps et leurs vies exposent pour le bien de la chrestienté, et bien doibt-on prier Dieu pour eulx et pour leurs semblables ! car quand ils sont bons, et font leur debvoir, c’est le sauvement d’un pays contre tous ennemis. Et certes on ne peut trop honnorer ne faire de bien à un vaillant homme d’armes ; car moult en est le mestier périlleux. Et de tant que plus y a de peine et de difficulté, de tant en est-il plus digne de grand honneur et de grande rémunération. Ainsi comme vous voyez fut là grand estrif : car les Sarrasins fort se deffendoient, et les chrétiens par grand vigueur les assailloient. Si vous assure que la pust-on voir faire maintes belles armes, main à main, et maint tour de bataille. Et là vit-on qui fut hardy, et qui bien s’y esprouva, et qui prix d’armes dust avoir. Car n’y convenoit mie petite force au port gaigner contre telle chalenge, où estoient bien six Sarrasins contre un chrestien. Si y souffrirent moult nos gens, et moult en y eut de morts et de blessés. Et non pourtant la bonne fiance que ils avoient en Dieu et Nostre-Dame, et vaillantise et prouesse de leur bon conduiseur qui là n’estoit mie oiseux, ains estoit fiché ès plus drus coups, et là faisoit tant d’armes comme homme plus faire peut, leur donnoit force et couraige. Pour laquelle chose, à l’ayde de Dieu, tant s’y peinèrent, et tant y férirent et travaillèrent, que malgré tous les Sarrasins prindrent terre, et gaignèrent le port ; et la force du trait des arbalestriers et des canons qu’ils leur lancoient de dedans les galées, fit les Sarrasins retirer. Si se reculèrent assez loing du port, et allèrent prendre place pour donner la bataille à nos gens.