Livre des faits du bon messire Jean le Maingre, dit Bouciquaut/Partie II/Chapitre XX
CHAPITRE XX.
Adonc les Sarrasins arrengèrent leurs gens en belle bataille, et en très belle ordonnance. Les gens de cheval, comme j’ai dict dessus, se mirent deçà et delà ès deux aisles de la bataille de pied : et là se tindrent de pied coy. Le vaillant mareschal de France fit un petit prendre haleine à ses gens ; car moult avoient souffert de peine à gaigner le port. Si les fit boire un coup et eulx refreschir : car grand chaud faisoit, et puis les admonesta que ils fussent bonnes gens : car il avoit espérance en Dieu et en la vierge Marie, que ils auroient bonne journée. Si se mit en ordonnance, et en belle bataille. Et ainsi le petit pas, tous joints et serrés ensemble, les lances sur les cols, allèrent vers les Sarrasins qui au champ les attendoient. Quand ils furent approchés, trompettes prindrent à faire grand bruit. Adonc commença le trait grand et fier d’un costé et d’autre. Mais nos gens pour leur trait ne laissèrent que ils ne leur allassent courir sus fièrement, et de hardy couraige, par telle vertu que tous les Sarrasins espouventèrent. Ha ! qu’est-ce que de vaillante gent ? Un en vault mille, et mille faillis n’en vaillent un bon. Et vrayment est-il bien vray ce que dict Valère, en parlant du faict des Romains, que cinq cens bons nommes peuvent et suffisent, telle fois advient, contre dix mille. Et que petite quantité de bonne gent puisse forçoyer aulcunes fois contre grand foison, appert par ces vaillantes gens ici, parce que il s’en ensuivit. Car dès rassembler monstrèrent-ils leur fierté, quand oncques ne s’esbahirent pour la quantité d’ennemis qu’ils voyoient contre eulx qui si peu de gens estoyent. Si coururent sus aux Sarrasins par grand vertu, et leur bon duc et conduiseur estoit entre sa gent qui leur donnoit exemple de ce que faire debvoient, et les ennemis d’aultre part ne s’y faignoient.
Si fut dure et aspre la bataille, où maints perdirent la vie de chascun costé. Mais trop avoient Sarrasins du pire. Car la hardiesse et force de nos gens, et le grand trait des arbalestriers les abatoit morts druement, et ainsi dura grand pièce. Mais que vous dirois-je des armes que chascun fist, ne des coups que donna un chascun. Trop ma matière en eslongneroye. Mais pour ramentevoir en bref, sans faillir, tant bien et tant vaillamment le fist le preux mareschal, que mieulx ne pust. Aussi fit le grand maistre de Rhodes, nommé messire Philebert de Nouillac, messire Rémond de l’Esture, prieur de Thoulouse, messire Pierre de Boffremont, chevalier de Rhodes, et toute la compaignie du dict grand maistre. Si fit Chasteaumorant au cœur vaillant et fier, l’Ermite de la Faye, qui de voyager ne fut oncques recréant, messire Louys de Culan, mareschal de l’ost, et maints autres bons et vaillans chevaliers, dont pour cause de briefveté je tais les noms. Des escuyers Tercelet de Cheles, Jean de Neuvy, Richard Monteille, Guillaume de Tollegny et Huguenin son frère, Guillemin de Labesse, le bastard de Rebergues, Jean de Ony, Regnauld de Camberonne, le Barois, et plusieurs autres vaillans escuyers, tous tant y firent à la force de leurs bras et à la vigueur de leurs couraiges, que à tousjours mais eux et tous ceulx qui là de leur compaignie se trouvèrent en doibvent à toujours estre honnorés. Et a brief parler, l’effect de leur louange appert à l’œuvre ; car ceulx qui n’estoient pas plus d’environ deux mille combatans, se trouvèrent en ceste bataille tenir pied et estail à plus de quinze mille Sarrasins ; voire par telle vertu, que nonobstant leurs beaux chevaulx richement parés, et ceulx qui dessus estoyent bien armés, qui estoyent en nombre bien sept cent, qui de toute leur force mie ne s’y faignirent de rompre nos gens et leur bataille, si ne purent-ils souffrir le fais, tant du traict des arbalestriers, comme des coups des bons chrestiens ; ains leur convint desplacer et se retirer, tant que petit à petit prirent à eux départir et laisser la bataille. Mais ce ne fut mie sans leur très grand dommaige, car moult en y eut de morts et d’affolés. Et ainsi se départirent les Sarrasins, qui partir peut ; et nos gens moult ne les suivirent, mais se tindrent là tout coys. Et les ennemis, tant par force comme par cautèle s’esloignèrent de la marine, car ils cuidèrent que les chrestiens les suivissent, et pensèrent que quand ils seroient loing de leur navire, ils se mettroient entre eulx et le navire, et ainsi les enclorroient ; mais le saige mareschal, à qui rien d’armes ne convenoit apprendre, fut tout advisé de leur cautèle ; pour ce ne les voult suivre. Mais ores oyez grande hardiesse de chevalier, et courageuse volonté de vaillant chevetaine. Quand les Sarrasins furent eslongnés, il mit derechef ses batailles en ordonnance, et défendit, sur peine de perdre la vie, que nul ne feust tant hardy de retourner en galée, ne de déguerpir la place. Si fit son navire tirer en arrière, et dit que sans faillir il combatroit derechef les Sarrasins. De ce propos ne put estre desmu, nonobstant que plusieurs lui conseillassent que plus n’en fist ; car assez y avoit acquis honneur, ce leur sembloit ; mais à ce ne voult-il entendre. Si fut ordonnée son avant-garde, puis sa grosse bataille, et après l’arrière-garde, et aux chevetains bien commit ce qu’ils debvoient faire, si les pria et enhorta de eulx y bien porter. Quand les Sarrasins virent le saige appareil et la grande hardiesse du vaillant chevetaine et de sa gent, ils doubtèrent et grand semblant en firent ; car ils se partirent de là où ils estoyent, et allèrent prendre place coste les jardins de Tripoli, qui moult sont drus et espais, afin que, si besoing eussent de fuir, se fichassent dedans. Là ordonnèrent en leur bataille les gens à pied, et ès deux aisles les gens de cheval. Le mareschal envoya l’avant-garde premièrement assembler ; et la conduisit messire Louys de Culan, son mareschal, et il la suivoit de près à tout sa bataille. Quand ils furent approchés des Sarrasins, de beau traict les saluèrent, et au réciproque les Sarrasins eulx, et puis vistement les allèrent assaillir ; et iceulx fort se défendirent ; mais nos gens de près les requirent, et si fort les pressèrent que ils prirent à chanceler. Quand ceulx de cheval virent les leurs qui se prenoient à reculer, ils se départirent et cuidèrent venir enclorre la bataille du mareschal ; mais ceulx de l’arrière-garde par tel randon les prirent à servir de bon traict, que oncques enfoncer ne les purent. Adonc leur courut sus le fier mareschal à tout sa bataille, et main à main prirent à combatre. Et là y eut assez d’hommes et chevaulx abatus, qui depuis ne relevèrent. Si furent toutes les batailles assemblées, où il y eut fière meslée, et des morts et des navrés largement de tous costés. Mais à quoy plus long compte vous en ferois-je ? À tant alla la chose, que plus n’eurent pouvoir les Sarrasins de tenir estail, ne de souffrir ; et fuir les convint pour garentir leurs vies. Si leur firent les jardins bon mestier, èsquels desconfits se fichèrent ceulx qui eschapper purent ; si guerpirent la place, et fuit qui peut : mais maint en y eut qui si près furent pris, qu’espace n’eurent de fuir : ains y laissèrent les vies, et ainsi se cachèrent là les fuitifs de la bataille et le demeurant des morts. Le mareschal qui ainsi les voyoit là fuir à garant, à peu qu’il n’enrageoit dont iceulx luy eschappoient ; et tant estoit sur eulx acharné qu’après eulx ès jardins ficher se vouloit. Mais ceulx qui l’aimoient le prièrent pour Dieu que il ne le fist, car trop y sont les lieux divers et destournés, parquoy s’ils y fichoient jamais pied, n’en retourneroit. Si s’arresta là, et se tint au champ grand pièce pour attendre et véoir si de nulle part Sarrasins sauldroient pour le combattre, et si ceulx qui fuis estoient se rassembleroient ; mais de ce n’avoient-ils garde, car nul n’en avoit vouloir. Et quand assez eut attendu, et que chascun luy disoit qu’il s’en retournast en son navire, et qu’il avoit eu belle journée, s’en revint en belle ordonnance l’avant-garde devant, et la bataille après, et puis l’arrière-garde. Et en tel arroy, et en louant Dieu se bouta en son navire.