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Livre des faits du bon messire Jean le Maingre, dit Bouciquaut/Partie II/Chapitre XXII

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PARTIE II.

CHAPITRE XXII.

Cy dit comment le mareschal alla devant Sayète, et la grande hardiesse et vaillance de luy contre les Sarrasins.

Après ce se partit de Barut le mareschal, et tint son chemin en Égypte pour aller devant Sayète, en intention de la prendre s’il eût pu. Et quand il fut approché du port, tout ainsi que ès autres lieux avoit fait, le trouva bien fourny de Sarrasins, qui en belle bataille l’attendoient ; mais n’estoient mie en petite quantité, car plus de douze mille y en avoit, tant à pied que à cheval. Mais de ce ne fit cas le saige mareschal, qui sa fiance avoit toute en Dieu ; ains fit férir on terre et saluer les Sarrasins de bons viretons et de bombardes, si souvent et menu, que oncques ne trouvèrent si mortelle rencontre. Si en y eut là tant de morts que tout le gravier en fut couvert. Et tant estoyent iceulx de grande volonté contre nos gens, que trop envis se desplaçoient. Mais toutesfois force leur fut de fuir, ou mal eust esté pour leurs peaulx. Car si là se fussent longuement tenus, leur troupeau fust de moult appetissé. Si leur convint reculer à toutes fins. Nos gens ne dormirent mie, ains saillirent contre eulx par grande hardiesse à qui mieulx mieulx, et comme sangliers se fichoient en la marine jusques au ventre pour leur courir sus. Et fut tout le premier qui y saillit le bon escuyer Jean de Ony, cy dessus nommé, qui par son bien faire bon exemple donna aux autres. Et les Sarrasins qui grand couraige avoient contre eulx se travailloient de les repousser. Mais or oyez grande fortune contre nos gens, qui leur doibt tourner à grand los et pris ; car droict à celle heure se leva un vent si grand et si contraire, qu’il n’estoit mie en la puissance de eulx que toutes les galées pussent arriver, ne tout le navire, pour aller aider à ceulx qui combatoient, dont les combatans eurent grand honneur. Parquoy telle fois estoit que la grande presse et quantité des Sarrasins si fort les chargeoit, que à peu leur convenoit rentrer en la marine. Mais adonc revenoit à grand tas le traict des galées de bombardes et de viretons, qui abatoient à tas les plus huppés. Ainsi dura cet estrif par longue pièce. Mais que vous en dirois-je ? À la parfin tant vaillamment s’y portèrent nos gens, et tant bien le firent, que à très grand peine le port prirent, mais avant moult y souffrirent. Ha ! quel honneur à une poignée de gens, qui n’estoient pas plus de cinq cents contre telle multitude ! Le vaillant chevalier Léonidas, atout trois cents chevaliers sans plus, forçoya l’ost de Xerxès le grand roy de Perse, quand il le prit à despourvu en ses pavillons ; car jamais n’eust pensé que iceluy Léonidas à si peu de gens eust eu tel hardement, et les histoires en font grand compte et à bon droict. Mais pourquoy ne dirons-nous abysme de hardement et de prouesse estre en celuy vaillant mareschal et en sa noble compaignie, qui ne prit pas les Sarrasins despourvéus en leurs pavillons ; mais luy, fut trouvé despourvéu de gent, mais non pas de force et de hardiesse, contre si grande multitude de gent, voire en tel faict comme de prendre port si mal à son advantaige ; et toutesfois il vainquit ; et si, il ne pouvoit avoir secours des siens ; car la mer devint si grosse que les galées ne pouvoient approcher de terre, comme dict est. Mais ores oyez derechef la vigueur de la très grande hardiesse de son couraige, lequel ne s’espouventa pas de se trouver avec si peu de gent contre tant d’ennemis, ains tout ainsi que si ils eussent été dix mille, alla prendre place en plaine terre devant la bataille des Sarrasins, qui s’estoyent retirés de la marine tous arrangés comme pour combatre ; mais si près d’eux s’alla mettre, que les Sarrasins tiroient de belle visée de leurs arcs dedans la bataille de nos gens. Et ainsi demeura en celle place de pied coy, en dépit d’eulx, l’espace de cinq heures, en attendant que la mer fust accoisée et qu’il eût toute sa gent, afin de combatre les dicts Sarrasins et assaillir la ville, ainsi qu’il avoit proposé. Dont moult estoit troublé de l’empeschement que le vent faisoit à arriver son navire ; mais nonobstant toutes ces choses-là, se tenoit de tel semblant que oncques Sarrasins n’osèrent venir contre luy de plain eslai. Et plusieurs fois s’essayèrent de rompre la bataille au front de devant, et aucunes fois aux bouts et aux costés ; mais pour la très belle et saige ordonnance que le mareschal tenoit, tant en arbalestriers qui estoyent environ deux cens, et ès gens d’armes qui guères plus n’estoyent, qui tous se tenoient joincts et serrés ensemble comme un mur, n’eurent oncques les Sarrasins le hardement de venir enfoncer. Et tant comme ils en approchoient, c’estoit à leur grande confusion ; car maints en y eut d’occis et d’affolés du trait et du ject des lances. Et ainsi comme vous oyez, le mareschal se tint là tant que jà approchoit la nuict. Et quand il vit que la mer ne s’appaisoit point, parquoy il pust avoir sa gent, dont moult grandement lui pesa d’ainsi faillir à parfournir son intention, en partit en très belle ordonnance, et rentra en son navire. Et jugez entre vous qui ce oyez, si il doibt de ceste vaillantise et hardiesse grand honneur avoir, d’oser tenir pied contre tant d’ennemis, pour le semblant duquel et fière contenance, et la grande résolution dont ils le voyoient, nonobstant que ils fussent en grand nombre, les espouvantoit et ostoit cœur et hardiesse. Mais il n’est pas de doubte que si aulcun signe de recréandise ou de peur y eussent véu, luy eussent couru sus, ne jamais pied n’en fust eschappé.