Livre des faits du bon messire Jean le Maingre, dit Bouciquaut/Partie II/Chapitre XXIV
CHAPITRE XXIV.
De la Liche se partit le mareschal, car bien vit que impossible seroit à si peu de gens qu’il avoit de forçoyer tant d’ennemis, vu que encore moult estoyent les siens foibles, et que moult en y avoit de malades et blessés. Si s’en retourna derechef en Cypre, à Famagouste, pour laquelle cité avoit esté le débat d’entre le roy de Cypre et les Genevois, comme dict est, auxquels elle demeura paisiblement. Et pour ce fust nécessité qu’il la visitast. Si ouït de leurs causes et questions, et détermina de leurs querelles au mieulx qu’il put, selon le temps qu’il y arresta, qui ne fut pas plus de huict ou dix jours. Si establit officiers, et leur donna ordonnances de gouverner, et bien leur chargea que bonne justice fissent. Puis vint à Rhodes, où le grand maistre du dit lieu moult l’honnora et festoya, et là séjourna environ dix ou douze jours. En celuy espace de temps que il séjourna, il ordonna que trois de ses naves feussent apprestées, et là dessus fit monter tous les malades et blessés de sa compaignie, dont il y en avoit grand foison, tant chevaliers et escuyers comme arbalestriers, varlets et mariniers, tant que, pour la grande quantité des dicts malades, convint que le mareschal retint petite compaignée pour luy ; car il mit le plus de ses gens d’armes sur les dictes trois naves, pour les conduire et gouverner. Si estoit demeuré si mal armé, que avec ce que il avoit peu de gens, à peine avoit-il de douze à quatorze cens arbalestriers. Des dictes trois naves, les deux se partirent aussitost comme luy, dont il ne se put ayder, et l’autre séjourna à Rhodes un mois, et puis à son retour périt en Sicile, dont dommaige fut et pitié pour les bonnes gens qui dessus estoyent. Et ainsi se partit le mareschal du dict grand maistre ; et par le conseil de ses gens, qui moult l’en admonestoient, délibéra de s’en retourner à Jennes sans plus faire pour celle saison ; car jà tiroit vers le temps que la mer souvent s’engrosse pour cause de la mutation des vents, c’est à savoir de l’hyver. Si se mit en mer à si petite compaignie, comme dict est. Tant alla, sans mal ne sans encombrier, que il vint jusques en la Morée. Et quand il fut là venu, cuidant paisiblement s’en venir le demeurant de son chemin, quand il fut au port que on dict le cap Sainct-Ange, adonc lui vinrent deux naves qu’il avoit laissées à Rhodes, moult bien garnies de bonnes gens d’armes et d’arbalestriers à grand foison, desquels il ne prit nuls, pour ce que il n’espéroit point en avoir à faire.