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Livre des faits du bon messire Jean le Maingre, dit Bouciquaut/Partie II/Chapitre XXIX

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Chap. XXX.  ►
PARTIE II.

CHAPITRE XXIX.

Comment les prisonniers mettoient peine par leurs lettres vers les seigneurs de France, que le mareschal ne fist guerre contre les Vénitiens, afin que leur délivrance n’en fust empeschée.

Tout ainsi qu’il est de coustume que toute personne qui se trouve en aulcune maladie ou désolation, cerche volontiers sa salvation et santé, et cerche diligemment voye de la trouver, iceulx par plusieurs fois vers Chasteaumorant à conseil se mirent, pour adviser qu’ils pourroient faire pour estre tirés hors de celle caige. Si en disoit chascun son bon advis ; et sembloit aux aulcuns que bon seroit d’escripre piteusement de leur estat à leur bon maistre le mareschal, que pour Dieu il eust pitié de ses bien-aimés gentils hommes, et que il voulsist aulcunement fleschir à son grand et hault couraige, nonobstant la grande injure faicte à luy par les Vénitiens ; parquoy, pour compassion d’eulx qui en seroyent destruicts et morts par advanture par longue dure prison, ou autrement, se voulsist déporter d’entreprendre la guerre. Les autres disoient, que bon seroit que ils escripvissent aux princes de France, en les suppliant humblement pour Dieu, que ils voulsissent mettre paix et accord entre le mareschal et les Vénitiens, ou sinon ils estoyent perdus. Ces deux voyes leur semblèrent bonnes : mais non pourtant les plus advisés doubtèrent que la grande ire, propos et volonté du mareschal de faire guerre aux Vénitiens ne pust estre desmue, ne pour pitié d’eulx, ne pour quelconque prière de prince, ne aultrement, si n’estoit seulement par une voye, c’est à sçavoir par le seul commandement de son souverain seigneur le roy de France, à qui de rien ne vouldroit désobéir. Bien le savoient ; et s’ils pouvoient advenir par leurs prières et piteuses requestes que le roy lui mandast expressément par ses lettres, par ce poinct seroient guaris. Tel appointement leur sembla bon, et à ¤celle conclusion se teinrent, et d’ainsi faire le conclurent ; et mesmement avec ce que ils se ayderoient des autres deux voyes dessus dictes. Adonc les véissiez tous ensemble escripre lettres au mareschal pour ceste requeste, dont l’un ramentevoit l’amour que autres fois avoit trouvé en luy, l’autre comment il avoit vu sa grande piété démonstrer par divers cas, l’autre assignoit raison que ainsi il le debvoit faire pour eschever plus grand mal, l’autre qu’il feroit aumosne et grand’bonté de souffrir pour les reschapper de mort ; et ainsi diversement tant piteusement à luy se recommandoient, comme ceulx que grand désir menoit, que quand les lettres veindrent ès mains du mareschal, il ne fust oncques en la puissance de son noble couraige que les larmes ne luy couvrissent la face, pour la pitié et amour qu’il avoit à ses bons amis. Mais pourtant ne se pouvoit desmouvoir de non vouloir la guerre, pour laquelle s’apprestoit tant et hastivement comme il pouvoit. Mais les povres prisonniers réconfortoit par ses messaigers. Et fit parler aux Vénitiens de les mettre à rançon aux guises de France : mais rien n’y valut ; car ils dirent que ce n’estoit pas leur usance. Adonc véissiez les povres prisonniers escripre en France aux seigneurs ausquels ils estoyent de service. Car les aucuns estoyent au roy, les autres au duc de Berry, autres au duc d’Orléans, ou de Bourgongne, ou de Bourbon, et ainsi à plusieurs ; et chascun supplioit humblement son seigneur et maistre que pour Dieu ne les voulsist oublier, ne laisser là pourrir en prison. Lesquelles requestes murent les seigneurs à grand pitié, si qu’ils escripvirent hastivement au mareschal de ceste chose, et firent tant que le roy lui escripvit que il n’en fist plus jusques à ce que il auroit délibéré en son conseil ce qu’il vouldroit qu’il en fust fait. De ceste défence fut moult dolent le mareschal ; mais ne voult desobéir ; si se souffrit à tant pour ¤celle fois. Et en ces entrefaites se entremirent aucuns bons moyens de traiter paix et délaisser la guerre, et singulièrement pour cause des dicts prisonniers. Long fut le traicté de ceste paix : car le mareschal jura qu’il n’y seroit vu ny ouy : mais puis qu’il plaisoit au roy et à nosseigneurs, il consentoit bien que les Genevois accordassent selon leur bon plaisir, et il ne leur contrediroit. Si fut à la parfin paix faicte entre eulx, dont les Vénitiens eurent grand joye (car ils n’en estoyent mie sans soucy et peur), à condition que prisonniers pour prisonniers seroyent rendus, et qu’il n’en y eust plus. Et ainsi fut accordé et fait. Et à tant furent délivrés nos prisonniers, qui furent huit mois entiers ès prisons des Vénitiens. Mais comme par divine volonté les choses viennent aulcunes fois pour le mieulx, on doibt Dieu louer de ¤celle prinse : car elle escheva la guerre, dont grand mal et meschef s’en fust ensuivy.