Livre des faits du bon messire Jean le Maingre, dit Bouciquaut/Partie II/Chapitre XXV
CHAPITRE XXV.
Or me convient derechef tourner au fait et à la matière des Vénitiens, pour conclure et terminer ce que j’ai dict devant, c’est à sçavoir en quelle manière creva l’enflure de l’envie portée en leurs couraiges jà par long temps, et le venin qui en saillit laid et abominable. Quand les Vénitiens virent que tout ce qu’ils avoient basty vers les Sarrasins contre le mareschal ne leur avoit rien valu, déterminèrent entre eux, que, comment qu’il fust, tandis que ils avoient lieu et commodité, s’ils pouvoient, viendroient à leur intention ; car s’il arrivoit à Jennes, à peine jamais y aviendroient, si d’advanture n’estoit que si à point le trouvassent, vu que il estoit moult petitement accompaigné, parce qu’il avoit envoyé grande partie des galées et du navire de son armée, et que il n’avoit soupçon de nul encombrier. Et de tout ce si prenoient-ils moult bien garde, comme ceulx qui autre chose ne guettoient que de savoir tout son dessein, pour leur poinct mieulx adviser. Mais par cautèle, pour plus couvrir leur mussée volonté, voulrent trouver aulcune achoison et couleur de cause raisonnable ; et vont semer voix et paroles par manière de plaintes à plusieurs gens, que ils voyoient bien que le mareschal vouloit prendre débat à eulx, et que bien leur avoit monstré en la prise de Barut, auquel lieu leur avoit fait trop grand dommaige en leurs marchandises, à grand foison que là avoient, et sans leur faire à savoir l’allée ; de laquelle chose trop se tenoient mal contens d’ainsi estre desrobés et pillés, et le leur avoir perdu. Tant allèrent ces paroles, que par aucuns des amis et bienveuillans du mareschal luy furent rapportées là où il estoit, en la Morée, et que bon seroit qu’il se gardast d’eux, car il estoit à doubter que ils ne l’aimoient mie. De ceste chose fut moult esmerveillé le mareschal. Si respondit que il ne pouvoit nullement croire ne penser que ce fust vray que ils luy voulussent mal, ne que ils se plaignissent de luy ; car oncques en sa vie ne leur avoit mesfait, ains les avoit traictés en tous lieux où trouvés les avoit, aussi aimablement ou plus comme les propres Genevois, comme ceulx que il réputoit ses amis, et aussi pour tousjours tenir et nourrir paix entre eulx et les Genevois ; et que aussi les Vénitiens, par tout où ils le trouvoient, luy monstroient tant de signes d’amour qu’il s’en tenoit très tenu à eulx. Et quant du faict de Barut, ne pourroit croire que malcontens s’en tenissent ; car ils savoient bien que plus d’un an devant il avoit envoyé desfier le souldan, pour ce qu’il avoit pris des marchands Genevois qui estoyent au Caire, à Damas et en Alexandrie, et les avoit rançonnés contre son saufconduit ; laquelle chose il avoit mandée aux dicts Vénitiens, et fait sçavoir, afin qu’ils tirassent leurs biens et marchandises hors du pays, bien dix mois avant que il partist de Jennes ; et que ce ne pouvoit estre que ils eussent de leurs marchandises en la dicte ville de Barut, car toute la trouvèrent vuide. Et d’autre part, tant comme il y fut, ne devant, ne après, ne trouva Vénitien, ne autre de par eulx qui luy notifiast ne dist que il y eust rien du leur ; car s’il eust sceu que ils y eussent rien eu, ne mesmement autres chrestiens, jà à leurs choses n’eust souffert toucher ; car pour grever chrestiens n’estoit mie allé, mais seulement aux ennemis de la foy. Et encore, s’il estoit ainsi que ils s’en tenissent mal contens, et ils luy faisoient à savoir que ès choses prises il y eust eu du leur, sans faille tout leur feroit rendre ; et icelle response leur feroit si aulcune clameur ou plainte luy en venoit, de laquelle chose encore de leur part n’avoit ouy nouvelles. Et quant est que il eust volonté de prendre débat à eulx, ou que eulx le voulsissent prendre à luy, s’il en eust eu quelque pensée, il n’eust pas renvoyé quatre de ses galées et autres galiotes de son armée, vu que ses gens estoyent tous foibles encore, et que moult il avoit perdu de ses arbalestriers. Si ne faisoit mie semblant de vouloir nul gréver, ne que il eust doubte aussi que nul ne le grévast ; car s’il l’eust pensé, aultrement se fust garny, car bien en avoit eu le temps et commodité ; mais s’en alloit son chemin simplement, comme celuy qui à nul ne vouloit nuire, et pensoit semblablement que nul nuire ne luy vouloit. Ces choses respondit le maréchal à ceulx qui luy en parloient. Et tantost arriva au port que on dict le port des Cailles, et là vint coucher. Si advint en celle nuict, un peu avant le jour, que il arriva un petit vaisseau que on nomme brigantin, et estoit vénitien, et cuidoient ceulx qui dedans estoient que ce fussent les galées des Vénitiens, car elles n’estoyent pas loing de là, comme ouïr pourrez. Celuy apportoit plusieurs lettres de par les Vénitiens au capitaine de leurs galées, et à autres de sa compaignie, et feurent ces lettres par ignorance baillées ès mains du patron des galées du mareschal, les cuidant celuy auquel elles avoient été recommandées bailler en la main du capitaine vénitien. Mais quand il s’advisa et apperceut que il n’estoit pas là où il cuidoit, si fut tant esbahy que il ne savoit que dire ne que faire. Quand le patron le vit esbahy, il luy demanda où il cuidoit être. Il dict que aux galées des Vénitiens ; mais il voyoit bien que non estoit. Et adonc le dict patron porta les lettres et mena le messaiger au mareschal, lequel un petit l’interrogea ; mais quand il le vit tant espouvanté, adonc de sa très grande libéralité, noblesse de cœur et franchise, et afin que les Vénitiens ne pussent trouver nulle cause de eux plaindre de luy, luy dist débonnairement : « Mon amy, n’ayez doubte, vous estes entre vos amis, et raurez vos lettres toutes telles que les avez baillées. » Adonc les luy rendit toutes telles que elles estoient, liées en un fardeau ; et luy dit que, s’il luy failloit rien que, il le recommandast au capitaine et à sa compaignie ; et ainsi s’en partit. Quand il fut jour, le mareschal se remit en son chemin, et celle journée ne trouva advanture qui face à conter. Si vint gésir devant la ville de Modon, de coste une isle qui est appelée l’isle de Sapience. Quand il feut là, il fit jeter le fer et ancrer celle part. Tantost que ce fust faict, vint une espie des Vénitiens, en une barque où il y avoit cinq ou six hommes, lesquels pour savoir la route du mareschal, et véoir s’il se doubtoit de rien, et en quel arroy il estoit, demandèrent quelles gens c’estoient. Et il leur fut respondu que c’estoit le mareschal et les Genevois ; et l’on leur demanda des nouvelles, et s’ils vouloient aulcune chose que le mareschal pust ; ils dirent que grand mercy, et que nulles nouvelles ne savoient. Si les fit-on boire, et atant se partirent,