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Livre des faits du bon messire Jean le Maingre, dit Bouciquaut/Partie II/Chapitre XXVII

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PARTIE II.

CHAPITRE XXVII.

Comment le mareschal s’en alla à Jennes, irrité contre les Vénitiens ; et des prisonniers qui furent emmenés d’un costé et d’autre

Ainsi comme vous oyez, demeura le champ de la bataille au preux mareschal à tout le demeurant de sa gent ; et les Vénitiens comme vaincus se retirèrent et le laissèrent. Mais tant demeura dolent et indigné de ceste advanture, dont jamais ne se fust donné de garde, et de ce que ainsi avoit esté pris au despourvéu, et aussi de la perte que il avoit faicte de sa gent, que nul ne pourroit dire comment son cœur fut gros et enflé contre les Vénitiens. Mais ceste trahison cuida-il bien venger. Si dict que à ce ne fauldroit-il point, si Dieu luy donnoit vie. Si se partit à tant de la place, et environ soy rassembla ses gens et ses galées au mieulx qu’il put. Mais bien vous promets que ils ne sembloient mie gens venans de feste ou danse : car à merveilles estoyent lassés, navrés et desrompus, et n’estoit mie de merveilles. Si les réconforta et visita par grand amour et pitié le bon mareschal : et non pourtant quatre jours après la bataille dessus dicte, comme le mareschal tenoit son chemin droict à Jennes, rencontra deux naves des Vénitiens. Sur icelles voult en partie venger son ire ; si les fit tantost assaillir si durement que guères ne durèrent, ains furent tost prises, et les emmena avec luy à Jennes. Si estoient lesdictes naves bien garnies de biens et de bons prisonniers, lesquels il retint jusques à ce que les Vénitiens luy rendirent les siens. Mais avec ce moult luy estoit le cœur dolent de ses bien-aimés gentilshommes qui furent emmenés prisonniers, où moult avoit de vaillans gens, dont le principal d’eulx estoit le vaillant et bon chevalier Chasteaumorant, qui le jour avoit souffert et moult faict d’armes, et avec luy trente quatre chevaliers et escuyers, tous gens d’eslite, de grand honneur et renommée, et autres plusieurs bons et notables Genevois, et autres, qui furent pris deux autres galées. Aussi y avoit grand foison de gentilshommes de renommée et de grand honneur en la galée qui par nos gens fut prise comme dict est. Et que tels fussent, y parut quant vint au fait de leurs rançons et délivrances, si comme ouïr pourrez. Et ainsi arriva le mareschal à Jennes, où il fut à si grand honneur et joye receu de tous les plus grands, et généralement de tout le peuple, que oncques seigneur ne fut receu à plus grand feste. Mais atant vous lairrons du mareschal, et dirons du seigneur de Chasteaumorant et des autres prisonniers que on menoit à Venise.