Livre des faits du bon messire Jean le Maingre, dit Bouciquaut/Partie III/Chapitre III
CHAPITRE III.
Entre les autres biens que le mareschal dont nous parlons a faits sur terre, ne fait mie à oublier, mais à ramentevoir, comme chose à tousjours digne de grand mémoire, la grand peine et travail, et mise de ses propres deniers, que il a employés pour le bien de la chrestienté au fait de l’Église, en laquelle jà par si long-temps, dont c’est dommaige et pitié, a eu et encore a douloureux schisme et division, comme chascun sçait. Et qui est celuy envie aujourd’huy, prince ne autre, qui plus ait travaillé au bien d’union et paix que a le dict mareschal ? Certes nul. Et c’est chose notoire. Et pour venir à celle fin, c’est à savoir de paix, comme très chrestien, prudent et saige, a tenu subtile manière de ce qu’il lui a semblé que bon fust à faire, comme savoir se peut manifestement. Mais afin que le temps advenir ses faicts soyent tousjours cause de bon exemple, il est bon que cy soient représentés tout au long. Il est à savoir que après que le mareschal fut retourné du voyage de Syrie, comme j’ay dict ci devant, quand il se vit un peu à repos, luy qui oncques temps n’employa en oiseuse, voult adonc vacquer à mettre à effect le bon désir que tousjours avoit eu en l’esprit : c’estoit de trouver voye comment union et tranquillité pust estre au fait de l’Église. Et pour à ce advenir, se pensa que moult grand bien seroit, s’il pouvoit tant faire que il pust advenir à deux conclusions. L’une estoit qu’il peust à ce tourner les Genevois, lesquels croyoient en l’antipape de Rome, que ils se déclarassent pour nostre sainct Père, et luy rendissent obéissance. L’autre conclusion estoit, que il se pust tant travailler que nostre dict sainct Père, pour le bien de la paix en la chrestienté, fust d’accord de céder toutes les fois que on auroit trouvé voye, ou par force, ou par amour, que l’antipape cédast. Si advisa temps et lieu au plus brief que il put de arraisonner les Genevois de ceste chose. Et un jour assembla à conseil tous les plus saiges et les plus suffisans gentils-hommes, bourgeois et marchans d’entre eulx. Là leur print à dire par moult belles et saiges paroles, que il leur avoit à proposer aulcunes choses, lesquelles le grand amour que il avoit à eulx le mouvoit à ce faire. Si ne voulsissent avoir à mal ce que il leur diroit ; ains leur plust le recevoir à la bonne fin et intention qui le mouvoit. Lors commença à dire : tout ainsi que le bon pasteur qui a le gouvernement de ses brebis doibt avoir soin de prendre garde que elles ne se fourvoyent ; luy qui estoit estably, encore qu’il n’en fust digne, pour estre leur garde et gouverneur, avoit grand pitié de ce que par si long-temps avoyent esté endormis en l’erreur, et encore y persévéroient, de croire, obéir, et adjouster foy à l’antipape de Rome : mais par advanture c’estoit parce que suffisamment n’avoyent mie le temps passé esté informés de la vérité du faict, comme on avoit esté en France, et pour ce les en vouloit informer. Et qu’après ce qu’il auroit faict son debvoir de les faire certains de la vérité, de laquelle chose s’il ne le faisoit il feroit grand conscience, et s’il ne les enhortoit de leur sauvement, comme il debvoit, ils feroient néant moings par eulx, quand tout dict leur auroit, ce que bon leur sembleroit ; car à chose qui touche l’âme et la conscience, on ne doibt homme contraindre par force, ne aussi faire ne le vouldroit. Car ce doibt venir de pure franche volonté, ni Dieu ne veult estre servy à force. Et que à tout le moins il en seroit quitte envers Dieu, quand son pouvoir et debvoir auroit fait de leur suffisamment monstrer et dire.