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Livre des faits du bon messire Jean le Maingre, dit Bouciquaut/Partie III/Chapitre X

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PARTIE III.

CHAPITRE X.

L’accord qui fut faict entre le mareschal et les Florentins du fait de Pise.

Adonc voult parfaire messire Gabriel son traité avec les Florentins : mais le mareschal s’y opposa, et dict que il ne consentiroit point que autres eussent la seigneurie de l’héritaige dont une fois avoit esté fait hommaige au roy, et que plustost il feroit bonne guerre aux Pisains, et les conquerroit par force. Quand messire Gabriel vit ce, il se conseilla avec les Florentins. Si conclurent un tel appointement ensemble, que afin qu’il s’y consentist, les dicts Florentins deviendroient hommes et féaulx du roy de la seigneurie de Pise, tout en la manière que l’estoit messire Gabriel. Et quand ainsi l’eurent appointé ils le vindrent dire au mareschal, lequel leur respondit, que quelque chose que il accordast, ils fussent sûrs que jour de sa vie ne consentiroit que le chastel de Ligourne issist hors de ses mains, ne allast en seigneurie étrangère ; car ce seroit au préjudice des Genevois, desquels il debvoit garder et accroistre les juridiction et puissance. Mais au surplus il y penseroit, et le lendemain retournassent. Adonc va dire messire Gabriel qui là estoit, que dès lors desjà vouloit et se consentoit, et belles lettres luy en feroit, que quelque marché que il fist avec les Florentins, ou à aultre, que ledict chastel de Ligourne fust nuement et absolument au mareschal ; car tant avoit pour luy travaillé et fait de bien, que assez l’avoit desservy. Et iceulx respondirent que pour celle cause il n’y auroit débat entre eulx. Celle nuict pensa le mareschal à ceste chose, et advisa que au fort, par celle manière que ils luy avoient offert, le roy n’y perdoit rien ; ains y gaigneroit, car il auroit pour une puissance et seigneurie deux, c’est à savoir Pise, voulsissent les Pisains ou non, et les Florentins avec, qui moult est grande puissance, qui seroyent par cest accord hommes du roy. Si délibéra que il s’y accorderoit, mais que ils voulsissent encore lui concéder et octroyer aulcunes choses que il leur requerroit. Esquelles requestes le bon chrestien n’oublioit point sa mère saincte Église, de laquelle tousjours et sans cesser en avoit à cœur la paix et union, comme dict est devant. Le lendemain quand ils furent retournés vers luy, il leur dict que à ce de quoy ils luy avoyent parlé s’accorderoit assez, c’est à savoir que les Florentins tinssent Pise, la citadelle et toutes les appartenances du comté, excepté le dict chastel de Ligourne, et que ils en fissent hommaige au roy, et deveinssent ses hommes liges : mais que ils voulsissent accorder, promettre, jurer, et eulx obliger, que à tousjours et à jamais ne feroient marchandise sur mer, fors sur les naves et vaisseaux de Jennes, et des Genevois. Item, que un mois après que ils auroient gaigné la seigneurie, par force ou autrement, ils se déclareroient pour nostre sainct père le pape ; et furent chargés d’y faire obéir les dicts Pisains. Item, que six mois après la dicte conqueste, si l’esleu de Rome estoit encores en son erreur, et y voulsist persévérer, que ils feussent obligés de lui faire guerre avec les François et les Genevois, si mestier estoit, et si on les en requéroit, et manifestement se montrassent ses ennemis. Item, que posé que ils luy accordassent toutes ces choses, que il vouloit que la manière de leur accord et traicté fust envoyée en France au roy et au conseil, sans lequel assentement il ne vouloit point passer la chose, ne que ce fust du tout à sa charge ; et que ce debvoient-ils bien vouloir, car si la chose estoit passée par le roy et par son conseil, plus grande sûreté à tousjours seroit pour eulx. Et que s’ils se vouloient tenir à cest accord, que il se faisoit fort de leur en faire avoir lettres passées et scellées du roy et de son conseil, et de nosseigneurs de France. Quand le mareschal eust tout dict, les ambassadeurs de Florence dirent que ils iroient savoir la volonté sur ces choses de leur seigneurie, et puis retourneroient luy dire la responce. À brief parler ils retournèrent atout lettres de puissance de pouvoir passer le dict accord que ils agréoient entièrement. Si fut là messire Gabriel, et bien cent des plus suffisans gentilshommes et citadins de Jennes, que le mareschal y avoit fait venir, car il vouloit que ils fussent présens, et que la chose fust faite par leur accord et bon vouloir. Si fut adonc la chose du tout accordée, jurée et promise à tenir entre eulx, sans jamais aller à l’encontre, et belles lettres passées, scellées et certifiées au gré des parties.