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Livre des faits du bon messire Jean le Maingre, dit Bouciquaut/Partie III/Chapitre XI

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PARTIE III.

CHAPITRE XI.

Comment le mareschal envoya par escript au roy de France, à nosseigneurs et au conseil, l’accord qu’il avoit fait avec les Florentins du fait de Pise ; lequel roy et nosseigneurs agréèrent par leurs lettres ; et comment depuis par feintise les Pisains se voulurent donner au duc de Bourgongne.

Le dict accord fait et passé, tantost le mareschal l’escripvit au roy, à son conseil, et à nosseigneurs les ducs ; et manda par escript toutes les clauses et la manière des convenances, en suppliant au roy, que, au cas que par son conseil seroit vu que le dict accord luy fust bon, profictable et honnorable, et que nos dicts seigneurs l’eussent agréable, que il luy plust le ratifier et confirmer par ses lettres, scellées et passées par son conseil, présens ses dicts oncles, desquels il requéroit aussi avoir les certifications et vérifiement par leurs sceaulx autentiques, à celle fin que la chose feust stable et ferme à tousjours, et sans que jamais nulle des parties repentir se pust, ne desdire le dict accord. Quand ces nouvelles furent venues au roy, fut en conseil regardée la chose. Si fut par le roy, par nos dicts seigneurs et tous les saiges moult loué le mareschal, de sa prudence et de son savoir, qui si saige manière avoit tenue que il avoit amené au roy deux seigneuries pour une, qui moult pouvoit estre chose valable à ce royaume, grand honneur et grand bien pour l’Église, et profict pour la seigneurie de Jennes. Et pour toutes ces choses, et les autres biens que le dict mareschal avoit achevés et achevoit chascun jour par son grand savoir, moult le louèrent, et grand gré luy en sceurent, et ainsi l’agréèrent. Si confirma le roy la chose par ses lettres patentes, tout en la manière que le mareschal l’avoit accordé, et nosseigneurs pareillement, qui tous jurèrent de n’aller jamais à l’encontre, et ainsi le certifièrent par leurs scellés. Et furent les dictes lettres de certification envoyées au mareschal, qui tantost les bailla aux Florentins, qui grand joye en eurent, et pour contens s’en tindrent. Toutes ces choses faites, tantost et sans délay les Florentins envoyèrent le vidimus des lettres de leur achapt aux Pisains, et leur mandèrent que ils obéissent à leur seigneurie, comme faire le debvoient, comme apparoir leur pouvoit, ou ils leur mèneroient guerre, et par force les conquerroient. Si leur seroient de tant plus durs, comme plus rebelles les auroient trouvés. Les Pisains de tout ce ne firent compte, ains respondirent que rien n’en feroient, et que qui guerre leur feroit, bien et bel se défendroient, et qu’ils ne craignoient âme. Adonc fort et ferme les Florentins les assaillirent et coururent sus, et en peu de jours moult les endommaigèrent. Et de fait assiégèrent Pise ; et les Pisains moult bien se défendirent, si que n’estoit mie légère chose à les conquérir. Quand la guerre eut duré jà plus d’un an, les Pisains qui bien voyoient que au dernier tenir ne se pourroient contre la force des Florentins et de leurs aydes, voulrent, pour avoir secours, user de cautelles et malices que autresfois avoient faict. Si envoyèrent leurs messaigers à Lancelot, qui se dict roy de Naples, et luy mandèrent qu’ils se donneroient à luy, mais que il les vînt secourir à grande armée, et lever le siége qui les tenoit enclos. Il respondit que si feroit-il sans faulte. Et par l’espérance que il leur donna se tindrent plus forts. Mais ce fut en vain : car autre occupation le destourna ; si qu’il n’y put venir ny envoyer. Et tousjours alloit affaiblissant la force des Pisains ; et estoit merveilles comment tenir se pouvoient ; car plus de deux ans avoient jà souffert celle pestilence, où on leur livroit souvent de durs assaults. Si prindrent moult à diminuer : car la famine de dedans fort les destraignoit, et la guerre de dehors mal les menoit. Si ne savoient quel tour prendre : car ils disoient que plustost se donneroient aux Sarrasins, si faire le pouvoient, ou que tous plustost mourroient que ils se rendissent aux Florentins. Si voulrent de rechef user de leurs cautelles, en espérance de saillir par celle voye hors du meschef qui les contraignoit. Adonc envoyèrent leurs ambassadeurs en France garnis de belles paroles, et mandèrent au duc de Bourgongne que ils se donnoient à luy entièrement : mais que il les voulsist secourir contre les Florentins, et faire tant que le siége fust levé. Le duc n’accepta pas tost ceste chose, vu l’accord devant dict que il avoit agréé, et ne debvoit aller à l’encontre. Parquoy les dicts ambassadeurs qui assez savoient le tour de leur baston, se retirèrent devers aulcuns des conseillers du duc d’Orléans frère du roy ; et largement leur promirent, si tant pouvoient faire que aulcun remède fust mis en ceste chose. Dont il s’ensuivit que, par l’enhortement d’iceulx conseillers, le dict duc d’Orléans et le duc de Bourgongne, cousins germains, se tirèrent devers le roy, et le prièrent que il leur voulsist donner licence d’accepter icelle donation, et leur transporter tel droict qu’il y pouvoit avoir.

À bref parler tant l’en timonnèrent, que luy qui envis rien eust refusé à son frère, et aussi conseillé par aulcuns de ce faire, le va octroyer. Parquoy tantost et sans délay ils escripvirent à ceux de Florence, que ils se départissent du siége, et se déportassent de plus guerroyer les Pisains. Pareillement ils escripvirent au mareschal que plus ne donnast confort ne ayde aux Florentins, ains aydast de toute sa puissance, à ceulx de Pise qui à eulx s’estoyent donnés, et fist tant par force qu’il levast le siége. Quand le mareschal entendit ceste chose, il fut moult esmerveillé, vu l’accord qu’ils avoyent agréé, et que luy mesme avoit juré et promis de non aller à l’encontre. À laquelle chose, comme preud’homme qu’il est, pour mourir ne se voult parjurer, ne aller contre son scellé. Si respondit que ce ne pouvoit-il pas faire, sauf son honneur. Si n’estoit pas légère chose de forçoyer contre si grand’puissance comme estoit celle des Florentins ; car moult y conviendroit grand foison de gens d’armes, dont mal estoit garny pour l’heure, et grande finance d’argent pour telle chose entreprendre. Si conviendroit que par espécial à ces deux choses pourvéyssent, s’ils voulsistent la chose encommencer, pour en venir à leur entente. De leurs lettres les Florentins ne tindrent compte, ni ne se déportèrent de la guerre, ains procédèrent de plus en plus, nonobstant que plusieurs capitaines et François se départissent du siége, et de l’ayde des Florentins, pour non encourir le maltalent de nos dicts seigneurs. Et à brief parler, tant continuèrent la guerre, que plus ne se pouvoient les Pisains tenir, qui souvent envoyoient en France requérir secours : mais c’estoit parce que plus n’en pouvoient. Et on les secouroit de lettres envoyer aux Florentins que ils se déportassent, ou ils encoureroient leur ire. Mais tout ce rien n’y valoit, ains s’en mocquoient ; et disoient que c’estoit jeu d’enfant d’octroyer et puis vouloir retollir, et que ainsi n’iroit mie ; et n’estoit pas grand honneur à la maison de France telle variation, comme d’aller contre ce qui estoit promis et scellé. Ainsi arguant, tant continuèrent la guerre les Florentins, que ils vinrent à chef de leur emprise, et par force prindrent la cité de Pise, et entrèrent dedans malgré les Pisains, nonobstant que le roy, à l’instigation de nos dicts seigneurs les eust envoyés défier pour celle cause. Si pouvons dire et penser qu’il en est aux Florentins de tenir ou non les convenances du susdict traité, puis que le roy avoit révocqué l’accord fait avec eulx, et depuis sont venus à leur intention. Ainsi et par ceste manière que j’ai racontée au vray, qui que aultrement le vouldroit dire, fut commencé et terminé le fait de Pise subjuguée par les Florentins.