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Livre des faits du bon messire Jean le Maingre, dit Bouciquaut/Partie III/Chapitre XIII

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PARTIE III.

CHAPITRE XIII.

Cy devise par exemples comment les bons sont communément enviés.

À ce propos raconte Valère de Scipion l’Afriquain le premier, lequel tant augmenta et accrut le bien public des Romains, que il fit Rome dame de Carthage et du pays d’Afrique, qui par long temps avoit guerroyé les Romains, et leur avoit porté tant de dommaige que quasi les avoit tous destruicts : mais par la vaillance et prouesse dudict Scipion la fortune retourna tellement sur les Carthaginois, que ils furent subjugués et destruicts par les dicts Romains. Mais la grande abondance de vertus qui estoyent en celuy vaillant homme, embrasa tellement les envieux contre luy, que ils firent tant que les Romains ingrats et non recongnoissans récompensèrent au dernier ses dignes œuvres d’injures et de vilainies ; car ils adjoustèrent plus grande foy aux médisans envieux, qui faulsement l’accusoient de choses controuvées, que ils ne regardèrent aux grands biens que il leur avoit faits. Si l’envoyèrent en exil en une povre cité entre palus et déserts que on appeloit Linterne ; et là usa ce noble homme sa vie qui moult avoit esté honnorable, et tout fut par envie. Car il n’est chose qui soit plus griefve à l’envieux mauvais que de véoir devant soy ou de ouïr louer le bon et vertueux. Mais à revenir au propos du mareschal, sont aucuns qui dient aujourd’huy que la plus grande partie des Genevois n’aiment mie le mareschal ; et bien luy ont cuidé monstrer, par ce que plusieurs fois l’ont les aucuns d’eulx voulu trahir et emprisonner, et que au dernier le bouteront hors ; et par ceste raison concluent les dicts mesdisans que ce n’est mie signe qu’il soit bon ne droicturier, et que si convenablement les gouvernoit tous l’aimeroient. Mais cest argument n’est mie bon ne vray. Car qu’il ne soit aimé de la plus grand partie ce peult bien estre ; car communément en une communauté de gens, plus en y a de mauvais que de bons. Et il n’est rien que les mauvais et les larrons hayent tant comme justice, et ceulx qui la tiennent et font. Mais sans faille tous les bons de Jennes l’aiment comme leur âme. Et pourquoy ne feroient-ils ? Car il les a gardés d’estre péris par les mains des mauvais. Et posons que il fust ores de tous hay, si ne s’ensuit-il pas pourtant qu’il soit vitieux ne défaillant, comme on peult prouver par exemples : Ne dict pas Valère et raconte du bon Lycurgus roy de Lacédémone, lequel fut si vaillant homme, que les saiges dirent de luy : que il avoit mieulx nature divine que humaine ; et par son grand savoir fait loix et establissemens moult droicturiers, lesquels il bailla aux Lacédémoniens, qui paravant nulles n’en avoient, et vivoient comme bestes ; et les garda et défendit de maints grands inconvéniens, et augmenta et accrut moult la seigneurie du pays. Mais nonobstant tous ses biensfaicts et bonnes vertus, et l’amour qu’il avoit eue et avoit au pays, et ses belles lois tant subtilement trouvées ne le purent garantir qu’il ne trouvast ses citoyens si haineux et mal-veillans à luy, que à la première fois le chassèrent du palais, et l’autre fois le boutèrent hors de la ville comme tous forcenés, et finalement le chassèrent du pays. Pour lesquelles choses Valère dict : « Et qui aura doncques fiance aux communautés des autres cités et pays, quand la cité de Lacédémone, qui s’attribue la souveraine louange d’attrempance et recongnoissance, fut si ingrate envers celuy qui tant de biens luy avoit faits ? » Et à ce propos encore de l’ingratitude des communautés des villes, donnons-en derechef exemple, afin que nul ne s’y fie, ne croye que leurs jugemens soyent droicturiers, et que ajuste cause hayent et exilent les hommes. Parle encore Valère de l’ingratitude des Athéniens contre Aristides le très sainct et juste homme, duquel il est parlé en toute l’histoire des Grecs pour sa très grande bonté, mais le mérite que il eut pour ses biensfaicts fut que ils le boutèrent hors du pays, pource qu’il estoit trop juste. Dont Valère dict ces paroles : « Aristides qui mit à la mesure de justice tout le pays de Grèce, et qui fut le mirouer de continence et de vertu, fut bouté hors d’Athènes ; avec lequel s’en alla toute droiture. »