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Livre des faits du bon messire Jean le Maingre, dit Bouciquaut/Partie III/Chapitre XIX

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PARTIE III.

CHAPITRE XIX.

Cy parle du fait de l’Église, et comment le mareschal voult empescher le roy Lancelot que il n’allast prendre Rome.

En la manière dessus dicte le bon mareschal a employé son âge et tout son temps en bien faire persévéramment de mieulx en mieulx. De laquelle chose n’est encore lassé, ni ne sera toute sa vie, si comme on peult par raison penser. Car le proverbe commun, lequel est vray, dit : la bonne vie attraict la bonne fin. Si ne pourroye raconter toutes les choses belles et notables en faits et dicts que il a faites, et continuellement et par chascun jour et heure fait, et sont par luy terminées : car tant en y a que c’est un abysme. Si me passe seulement de dire grossement et en général ses principales emprises, et les advantures qui luy adviennent et où il se treuve, afin de continuer mon propos, qui est de monstrer sa grande vaillance, pour ce que ce peult estre un exemple à tout noble chevaleureux qui ouïr le pourra, d’estre bon en faits et en mœurs. Si ay racompté cy dessus comment entre les autres bons désirs et nobles faicts que il avoit en volonté, estoit son intention et est par grande affection de travailler à la paix de saincte Église ; lequel désir nulle heure ne départ de son bon couraige, comme il te monstre par effect, comme celuy qui ne cesse à son pouvoir, et tousjours a faict.

Mais la faulse convoitise attisée et enflambée par l’ennemy d’enfer ès cœurs d’aucuns prélats de l’Église, aveuglés par détestable et mauvaise détraction, et par male ambition et désordonnée avarice, ne souffre, quelque peine que le dict bon mareschal et les autres bons y mettent, terminer si tost la chose ne tirer à bon effect. Ô faulse convoitise, gouffre d’enfer insatiable, comment as-tu puissance de tellement aveugler le cœur de l’homme, que, nonobstant que il congnoisse que longuement au monde ne peult vivre, toutesfois tu luy fais perdre comme toute congnoissance de la punition de Dieu ? Et ce appert quand mesmement deux vieillards sur leur fosse, assis non duement en siége papal, qui pour un seul fut eslably de Dieu, ne autrement ne peult licitement estre, ce savent-ils bien, sont tant embrasez de ceste maudite convoitise, accompaignée d’orgueil, que ils ont plus cher eulx damner, et tout le monde mettre en perplexité et douleur, et être cause de la damnation de infinies âmes, que renoncer à un petit de brief honneur mondain reçu induement, que leurs adhérens leur font. Ô profond puits d’enfer, logis de Caïn et de Judas, à quoy tardes-tu que tu ne les appelles à toy, et que ceste playe en chrestienté cesse, laquelle tant dure pour les péchés des défaillans chrestiens, Dieu ainsi le consentant ? Mais à venir à nostre propos de monstrer comment le bon preud’homme dont nous parlons, c’est à savoir le mareschal, mect tousjours toute peine à tirer à fin d’union. Pource que toutes choses ne se peuvent dire ensemble, comme dict est, advint, comme assez de gens le savent, que nostre pape d’Avignon et celuy eslu de Rome (tant y avoit travaillé le bon mareschal, et plusieurs autres bons seigneurs), furent tous deux d’accord, ou feignirent estre (car feintise voirement estoit-ce, comme il y a paru), de céder. Si avoit chascun d’eulx promis que pour mettre l’église de Dieu en paix il céderoit, à condition que l’autre le voulsist semblablement faire. Mais les faulx hypocrites (tels se peuvent-ils par l’effect de leurs œuvres appeler) s’entre entendoient bien. Car ceste malicieuse voye ont faict à savoir entre eux, pour se excuser chascun sur son compaignon, disant : « mais que il cède je cèderay. » Et semblablement respond l’autre. Et ainsi est la fable du ricochet. Car ils ont plus cher avoir ce morcel eulx deux, que un tiers y soit mis, et eux déposés. Mais c’est le morcel qui les estranglera. Dieu advance l’œuvre. Et ainsi par ceste voye passent et dissimulent le temps, et font muser en vain après eulx et leurs fallacieuses responses tous les princes du monde. Et debvoit, lors que le dict accord fut pris, le pape de la Lune, dict d’Avignon, aller en un chastel appelle Portum-Vendre, qui sied au bout de la rivière de Jennes, et celuy de Rome debvoit aller en la ville de Lucques, qui est à une petite journée du dict chastel de Portum-Vendre. Et là debvoient ordonner un certain lieu, auquel s’assembleroient pour renoncer au papat, présente l’assemblée des cardinaulx et du concile général, à ce que eslection d’un seul pasteur fust faite par la voye du Sainct-Esprit, comme Dieu l’a ordonné. Pour conclusion de ceste chose, tant furent timonnés du mareschal et des autres bons, qui tendoient et tendent au bien de paix, tous les deux, que excuser bonnement ne se purent que ils n’allassent ès dicts lieux ordonnés. Mais leur venue peu profita ; car à le faire brief, la conclusion fut telle, que la difficulté du lieu trouver où s’assembler debvoient, fut si grande, que ils n’en purent estre d’accord. Et quand l’un vouloit une chose, l’autre le contredisoit, et eslisoit une autre voye, laquelle semblablement l’autre desnioit. Si s’entendoient bien les faulx damnés. Car il n’est pas doubte que entre eux avoyent faict ceste faulse conspiration, pour abuser le monde par telles fallaces, et ainsi firent semblant de non pouvoir accorder. Et dire les causes de leurs frivoles excuses, seroit long procès sans nécessité. Mais à dire en bref vrayement, tout ainsi que un diable est plus malicieux que l’autre, et s’entredéçoivent, nonobstant qu’il soyent compaignons, nostre pape de la Lune sceut tenir telle voye et manière, que de ce désaccord bailla tout le tort à celuy de Rome, au dire de tous, tant d’un costé que d’autre. Pour laquelle cause les cardinaux de Rome le laissèrent, et s’en allèrent malgré luy en la cité de Pise, et tant que il ne demeura en toute Italie seigneur ne terre qui le favorisast. Parquoy quand il vit ce, envoya requérir au roy Lancelot de Naples que il le secourust, laquelle chose volontiers accorda ; en intention d’usurper et tirer à soy par celuy moyen et voye la cité de Rome et tout le patrimoine, comme il fit après, comme il sera dict. Si promeit le dict Lancelot que il luy aideroit de tout son pouvoir par tout et contre tous. Dont pour ceste cause tant s’orgueillit le dict pape de Rome, que du tout fut obstiné en son propos de non condescendre à la volonté d’un concile général. Si alla tant ceste susdite alliance de Lancelot avec l’antipape de Rome, que ils traictèrent entre eulx par leurs messaigers, que par certains moyens, comme dict sera, Lancelot prendroit la seigneurie de Rome, par telle condition que quand il l’auroit, luy mesme, à si grande puissance que nul ne luy oseroit contredire, l’iroit quérir à Lucques et l’emmèneroit. Et ainsi fut délibérée ceste chose.