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Livre des faits du bon messire Jean le Maingre, dit Bouciquaut/Partie III/Chapitre XVII

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PARTIE III.

CHAPITRE XVII.

Cy devise la grande chère et belle response que le roy de Cypre fit aux ambassadeurs du mareschal.

Tel que j’ai devisé, fut le mémoire de la commission baillée du mareschal au commandeur de Belleville, et à Jean de Ony, envoyés au roy de Cypre, pour l’emprise d’aller prendre Alexandrie. Lesquels deux ambassadeurs se partirent de leur seigneur ; et à brief dire tant exploitèrent de leur erre, que ils arrivèrent au dict pays de Cypre, où ils parfournirent bien et bel saigement leur ambassade, tout en la manière que commis leur estoit. Si nous convient dire la response que on leur fist. Le roy de Cypre, si tost qu’il sçust la venue des ambassadeurs, tantost les envoya quérir, et à très grand honneur et chère les reçut Et quand il eut assez demandé de l’estat et santé du mareschal, et de l’estre de Jennes, et qu’il les eut à certains jours ouy parler tout au long, respondit à joyeuse chère en telle manière, et par moult belles paroles : « Comment il debvoit bien remercier Dieu qui si grand grâce luy donnoit, que si noble et haulte entreprise luy estoit annoncée de si vaillant homme que estoit le mareschal ; et que il appercevoit bien la grâce, amour, et affection que il avoit à luy et à son advancement, et le désir que il avoit que luy, qui estoit jeune et encore de petit sens et vaillance, se pust advancer en pris et los, et que il y paroissoit bien, quand luy mesme en personne, ses amis et son avoir y vouloit employer. Si ne le pouvoit assez louer ne remercier à la centième partie de ce grand bénéfice, ne jamais faire chose qui y pust suffire. Et que moult avoit grand joye de ceste chose, laquelle estoit notable et de grande entreprise, et pour ce ne se debvoit encommencer sans grand advis et délibération. Si penseroit, sans cesser, la voye et la manière comment seroit le meilleur d’en faire, et tost et en bref leur en rendroit si bonne response, que son honneur y seroit, et que pour contens s’en tiendroient, et que il fissent bonne chère, que très bien fussent venus, et que si rien leur falloit que ils prissent le sien comme le leur propre. » Adonc luy demandèrent les ambassadeurs si c’estoit son plaisir que un de son conseil, qui nommé estoit Perrin le jeune, que il moult aimoit, sceust ceste chose ; car au cas que il luy plairoit, ils luy bailleroient unes lettres que le mareschal luy avoit escript de ceste besongne ; car il savoit que le roy l’amoit moult, et se fioit en luy. Si respondit qu’il luy plairoit très bien.

Les dictes lettres présentées de la part du mareschal à icelui, et la chose découverte, et tous les points monstrés comme au roy avoient faict, fit semblant que de ceste besongne eust une merveilleuse joie. Et surtout remercioit le mareschal de toute son affection de ce qu’il luy en avoit daigné escripre, et que il luy plaisoit que il le sceust. Si y tiendroit si bien la main, en monstrant au roy que, comment que il fust, ne fust refusant à si grand offre, que on s’en apperceveroit bien. Ne demeura guères après que le roy arraisonna les dicts ambassadeurs, et leur prit à compter l’achoison que il avoit eue de faire guerre au souldan, et que avant la guerre il souffroit ses gens marchander, et aller et venir en sa terre et pays paisiblement, jusques à ce que messire Raimond de l’Esture, prieur de Thoulouse et commandeur de Cypre, fut détenu en Alexandrie, et mené au Kaire. Pour laquelle détenue et encombrier il escripvit au dict souldan que il le voulsist délivrer, et moult luy recommanda. Desquelles lettres ne fit nul compte, ne rien n’en fit. « Parquoy ce dict le roy, quand je vis cela, considérant que j’avois faict autrefois aux siens de grandes courtoisies, je fus moult indigné ; et poursuivis tant qu’il en fut hors, moyennant vingt cinq mille ducats que il paya. Et après, en despit de ce envoyay desfier le dict souldan, qui peu de compte en tint. Si envoyai tantost une galée courir sur le pays du dict souldan, qui moult grand dommaige luy porta, et prit la plus belle nave que ils eussent chargée de marchandises. Et ainsi pays gastant, et prenant proyes, alla ceste galée courir contremont le fleuve du Nil bien quinze milles. Parquoy j’apperceus leur lascheté, et depuis leur ay porté maint dommaige ; dont je remercie nostre Seigneur Dieu qui a voulu que j’aye eu achoison de leur faire guerre. Et affin que je les prise et doubte moins, m’a donné cause de les cognoistre avant que l’emprise que annoncée m’avez me vint entre mains. Car je fais moins de compte d’eulx cent mille fois que devant ne faisoye. Et plus les essaye et moins les redoubte ; car des plus lasches et plus foibles, encore qu’ils soyent grand nombre, les trouve tant que je vois bien que, pour multitude de gens que ils soyent, on ne les doibt accomparer à un peu de bonnes gens. Si congnois bien que, nonobstant que soye pécheur et non digne que Dieu m’aime, qu’il veut qu’en moy soit relevée et renouvelée la renommée de mes vaillans prédécesseurs, qui ceste mesme entreprise achevèrent, auxquels de tout mon cœur je désire ressembler. Et Dieu m’en doint la grâce ! car quant est du coust et mise je n’en fais compte, ne de quelconque autre peine. »