Livre des faits du bon messire Jean le Maingre, dit Bouciquaut/Partie III/Chapitre XVIII
CHAPITRE XVIII.
Sur ceste forme et manière parla au commencement de leur venue le roy de Cypre aux dicts ambassadeurs du mareschal. Mais avant que guères de jours passassent après, il ne se parforçoit pas moult de leur tenir compte de la dicte besongne. Parquoy ils purent bien appercevoîr que autre conseil l’avoit desmu, et que celuy Perrin dessus dict, à qui les lettres de par le mareschal avoient baillées, n’avoit pas bien tenu ce qu’il leur avoit promis. Si commencèrent à solliciter le roy que response absolue de son intention leur voulust bailler ; car jà avoient assez demeuré ; et ainsi plusieurs fois luy dirent Et luy aucunes fois leur faisoit response, qui leur donnoit espérance que il y voulsist bien entendre. Mais il disoit que il y convenoit grand regard, pour la chose qui estoit moult pesante. Et autres fois faisoit response assez froide, pour les doubtes que il y mettoit. Toutefois tant le sollicitèrent, que le vingt quatriesme jour d’octobre l’an dessus dict, leur fit absolue response, qui fut telle. Il dist que, sans faille depuis leur venue n’avoit cessé de penser à celle besongne, comme à la chose en ce monde à quoy il désiroit plus entendre. Mais que moult luy estoit griefve et de grand poids, pouvoit bien estre, pour sa petite congnoissance ; car ce qui seroit par advanture léger à une aultre, et de briefve délibération à un saige, estoit un grand travail et obscur pensement à luy pour son jeune âge, qui excusoit son petit sens. Et pour ce avoit conclu, nonobstant que il savoit bien que son très cher et espécial amy le mareschal l’avoit imaginé et pensé pour sa très grande vaillance, et luy avoit annoncé loyaument pour son bien et advancement, que il n’y entendroit mie pour ceste fois ; et que à ce le mouvoient trois principales raisons. L’une estoit le très grand péril où il se mettroit de laisser son pays, vu et considéré les Turcs qui luy sont voisins, qui sont gens de grande puissance, qui pourroient tandis courir son pays, et par adventure l’en déshériter ; combien que de ce premier point se départiroit assez légèrement ; mais quant au deuxiesme, que il doubteroit plus la guerre couverte que la guerre ouverte. Car il sçavoit bien que luy party de son pays, il y en avoit maints par advanture que on cuideroit qui fussent ses meilleurs amis, lesquels ne se faindroient mie de luy tollir sa seigneurie, et ainsi pourroit perdre le sûr pour le non sûr. La tierce raison estoit, pour le doubte que il avoit des Genevois, qui de long-temps l’avoient si mal traicté, comme chascun pouvoit savoir, et pis luy eussent fait, ce savoit-il bien, si ne fust son bon amy le mareschal qui les en avoit gardé. Et que ainsi ces trois principales raisons, avec leurs dépendances, c’est à savoir le doubte du fait de guerre, dont nul ne peult savoir la fin, fors Dieu, ne à qui la victoire en sera, luy font sembler la chose trop périlleuse et doubteuse pour luy. Et vu mesme que le mareschal ne seroit mie à Jennes, qui garder peust les dicts Genevois de luy porter dommaige. Et que ce n’estoit mie par faulte de couraige, ne lascheté, ne de petit désir de n’y vouloir entendre, mais seulement pour les susdictes doubtes. Car fust le mareschal certain que la chose ne luy partiroit du cœur jour de sa vie, quoy que pour le présent n’y entendist. Mais que au plaisir de Dieu mettroit toute peine de disposer tellement et de longue main ses besognes, qu’encore un temps viendroit qu’il y entendroit. Et que il prioit le dit mareschal, en qui il avoit fiance sur tous les hommes du monde, que il ne voulsist départir son cœur de ceste chose, ains luy plust l’ayder à se préparer et ordonner, comme il le pouvoit bien faire. Si que eulx deux pussent encores user leurs vies ensemble au service de Nostre Seigneur. Et que il luy plust le réputer et tenir à fils ; car quant à luy il le tenoit pour père, et par son bon conseil se vouloit gouverner. Et pour conclusion, que il se réputoit tant tenu à luy de ce que tel soin avoit de son bien et advancement, et des grandes offres que il luy faisoit, que jamais mériter, remercier, ne guerdonner assez suffisamment ne le pourroit. Et à tant se tut le roy, et les dicts ambassadeurs prirent congé de luy, et au plus tost que ils peurent s’en retournèrent à Jennes vers le mareschal, et tout luy racontèrent ce que trouvé avoient.