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Livre des faits du bon messire Jean le Maingre, dit Bouciquaut/Partie III/Chapitre XXI

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PARTIE III.

CHAPITRE XXI.

Cy devise comment le mareschal en venant par mer de Gennes en Provence, combattit quatre galées de Mores, où grande foison en y eut d’occis.

Le bon champion de Jésus-Christ, c’est à sçavoir le mareschal, qui est de cœur, de volonté et de fait le vray persécuteur des mescréans, eut volonté d’aller en Provence voir sa belle et bonne femme, et visiter sa terre. Si se partit de Jennes le vingtiesme jour de septembre, en l’an mille quatre cent huit, et monta sur la galée de la garde de Jennes. Et ainsi comme il alloit par mer, ouït nouvelles que quatre galées de Mores estoyent en son chemin. De ceste chose demanda advis aux vaillans hommes qui avec luy estoyent, et que il leur sembloit qu’estoit bon à faire. Et ils respondirent que il estoit presque nuict, et que ils conseillent que il demeurast ceste nuict à Port-Morice, et que il envoyast tout coyement savoir où ils estoyent, et que le lendemain fist ce que bon luy sembleroit ; mais que ils le prioient que sa personne descendist à terre pour éviter tous périls ; car trop grand meschef adviendroit s’il avoit mal ne encombrier, dont Dieu deffendre le voulsist.

De tout ce que dict avoyent les crut le dict mareschal, excepté de descendre, et de ce ne les voult escouter. De là ne se bougea. Si eut environ minuict nouvelles que iceulx Sarrasins estoyent en son chemin ancrés au plus près d’un chastel nommé Rocquebrune, ne semblant faisoient de s’en aller. Ouyes ces nouvelles, quoy que chascun fist la chose moult périlleuse et doubteuse, pour ce que grand foison estoyent, le mareschal dit que pour ces Mores ne laisseroit son chemin : et se tourna vers ses gens, et comme en sousriant leur dit : « Or y apperra de ce que vous sçaurez faire. Voicy bien à besongner. Mais ès fortes besongnes acquiert-on le grand honneur. » Adonc pour leur aller courir sus prist à faire ses ordonnances. Cinquante arbalestriers prist sur sa galée, et ordonna par ladicte galée les lieux où il vouloit que ses gens combatissent. Premièrement costé luy pour combatre en pouppe, furent les principaux ceulx de qui les noms icy s’ensuivent : messire Choleton, le seigneur de Montpesat, Guillaume de Tholigny, Pierre Cassagne, messire Thomas Pansan, Genevois, et plusieurs autres gentils hommes. Et pour combatre en proue fit mettre Jean de Ony, Macé de Rochebaron, le bastard de Varanes, le bastard d’Auberons, et plusieurs autres. Et au long de la galée ordonna Louys de Milly, accompaigné de plusieurs autres. Le matin se mit en son chemin, au nom de Dieu, le mareschal, et droict sur l’heure de vespres arriva au lieu où les dicts Mores avoient gens ; mais partis s’en estoyent, et allés ancrer devant le port de Villefranque. Si tint vers là son chemin au plus tost que il peut, tant que trouver les vint, comme une heure devant soleil couchant. Et adonc par grand signe de hardiement, faisant toute monstre de fier assault, courut à eulx, qui attendre ne l’osèrent. Et tant feurent effroyés, que ils couppèrent à grand haste les cables, et laissèrent les autres, et de tout leur pouvoir se mirent à fuir. Là furent hués, en criant après ; et tant furent poursuivis que on les attaignit devant la ville de Nice après soleil couchant. Si furent durement envahis. Et là fut fait de moult belles armes, et moult s’y esprouva bien chascun endroict soy. Mais pour ce que long seroit à dire les faits que chascun y fit, vous dis que l’œuvre loue le maistre. Car de tel randon y furent heurtés les dicts Sarrasins, qu’en la propre place où acconsuivis furent, mourut de eulx de quatre vingt à cent, que la mer jecta le lendemain à terre. Et iceulx taschoient de fuir, mais de si près estoyent requis qu’espace n’en avoient, et non pourtant se mettoient à deffence par grand vigueur, et aux nostres fort lançoient. Et ainsi toute nuict dura entre eulx l’escarmouche, où le traict fut si grand, que de la galée du mareschal furent tirées sept grosses casses de viretons. Et le lendemain, ainsi tousjours escarmouchant allèrent jusques devant le chastel de Briganson, auquel lieu le mareschal vit la nuict. Et les Sarrasins se retirèrent en une isle qui est devant le dict chastel, et à la minuict se partirent secrètement, et tindrent leur chemin en Barbarie. Mais des leurs y perdirent plus de quatre cent hommes, que morts que affolés, comme rapportèrent les chrestiens qu’ils avoient pris, lesquels leur estoyent eschappés en la dicte isle. Et des gens du mareschal, que morts que blessés, y en eut dix neuf : mais moult estoyent lassés, et à bon droict, car cessé n’avoient de combatre ou escarmoucher une nuict et un jour. Si tint son chemin le mareschal, et vint trouver le roy Louys à Toulon, qui moult grand chère et honneur luy fit, louant Dieu de la belle advanture qui advenue luy estoit. Et quand assez eurent esté ensemble, et devisé de leurs affaires et advantures, le mareschal prit congé, et vers sa femme alla, qui à la plus grand’ liesse que son cœur pouvoit avoir, le receut au chastel de Marargues, en plorant de joye.