Livre des faits du bon messire Jean le Maingre, dit Bouciquaut/Partie IV/Chapitre I
PARTIE IV.
CHAPITRE PREMIER.
Or ay dit et raconté, Dieu soit loué, les faicts dignes de mémoire jusques à aujourd’huy accomplis et tirés à chef par messire Bouciquaut, mareschal de France, de qui procède ceste histoire, et comme on me les a baillés par mémoire les ay mis par ordre au mieulx que j’ai sceu, et non mie si bien comme la matière le requiert ; car à ce mon entendement n’est suffisant. Si n’en dirons plus à présent, et irons à ses mœurs et conditions ; car après ce que nous avons parlé du riche trésor, c’est bien raison que nous disions du vaisseau dont il sort, combien que les œuvres louent assez le maistre. Si me semble, considéré que ses nobles mœurs et manière réglée de vivre peuvent estre cause de tout bon exemple, est bon que nous en disions aulcunes choses. Et partant commencerons premièrement aux façons de son corps. Il n’est mie moult hault de corpulence, ny aussi des moindres. Maigre homme est, mais nul ne pourroit estre mïeulx formé que luy, ne plus habile de son corps. Et est de très bonne force, large poictrine, haulte et bien faite, et espaules basses et bien taillées. Gresle et menu est par les flancs. De cuisses et de jambes nul ne pourroit estre mieulx faict selon le corps. Le visaige est de belle forme en toutes façons sur le clair brun, assez coulouré, et bien barbu, et de poil brun sur le sor. Le regard a hardy et asseuré, et saige manière et contenance rassise et haulte. Et avec ce tant a maintien seigneurial, que Dieu luy a donné telle nature et grâce, que la présence de sa personne est craincte et redoubtée, et tenue en révérence de ceulx qui le voyent, et par tout où il va, et mesmes de tels qui sont plus grands et plus puissans que luy. Et toutesfois n’a-il en luy ne en son maintien fierté ni orgueil, ains le hait sur toute chose, si n’est contre ses ennemis, contre lesquels a très grand couraige, et greigneur fierté. Et avec cela richement se vest, nettement s’habille, et de très bons habits.