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Livre des faits du bon messire Jean le Maingre, dit Bouciquaut/Partie IV/Chapitre III

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PARTIE IV.

CHAPITRE III.

La reigle que le mareschal tient au service de Dieu.

Avec ce que le mareschal est très charitable, il aime Dieu et le redoubte surtout, et est très dévot. Car chascun jour, sans nulle faille, dict ses heures et maintes oraisons et suffrages de saints. Et quelque besoing ou haste que il ait, il oit chaque jour deux messes très dévotement, les genouils à terre. Ne nul n’oseroit parler à luy tandis qu’il est à ses messes, et qu’il dit son service, et moult dévotement prie Dieu. Et à brief dire, tant donne bon exemple de dévotion à ceulx qui le voyent, que grands et petits s’y mirent. Tant que tous les varlets de son hostel servent Dieu en jeusnes et dévotions, et se contiennent à l’église aussi dévotieusement que feroient religieux. Et de tels y a qui ne souloient savoir mot de lettre qui ont appris leurs heures, et soigneusement les disent. Et avec ce, comme très saige, et pourvéu du bien de son âme (ainsi que tout bon chrestien doibt vivre ainsi qu’il vouldroit mourir), il a fait son testament, et l’accomplit luy-mesme par chascun jour.

Et quand le mareschal fait son oraison, il fait tousjours sa pétition et demande à Dieu, soubs condition si c’est pour le mieulx, et que toutesfois quoy que il requière, comme homme fragile est désireux, que sa saincte volonté soit faite. Ô qui l’a ainsi appris à prier ? Ce n’est mie venu de sapience humaine, ny de la chair, qui tousjours tire à sensualité : mais du Sainct Esprit, qui ainsi l’inspire. Et de ceste manière avoir, de Dieu prier, en suit bien la manière de Socrates, qui tant fut saige philosophe, que les anciens l’appelloient oracle divin. Celuy disoit que on ne debvoit rien demander à Dieu immortel particulièrement : mais sans plus requérir son ayde généralement en ce que il sçait que le meilleur est. « Car, ce disoit-il, Dieu sait mieulx ce qui est profitable à chascun, que nous ne pouvons savoir. Et souvent nous demandons chose qui à avoir nous seroit dommageable. Car la pensée des mortels, ce disoit-il, est enveloppée de très espaisses ténèbres ; parquoy il advient que elle eslargit ses demandes à ce que son appétit désire ; pource que elle ne sait congnoistre son mieulx. Tu désires, dict-il, richesses, qui ont esté cause de la perdition de plusieurs. Tu convoites honneurs qui sont cause de mortelle envie, et peu durent. Tu imagines et désires royaumes, et seigneuries, desquelles les yssues sont et ont esté souvent misérables. Tu désires et requiers nobles mariages, et te surhaulser en lignée : mais c’est souvent destruction de famille et de vie sûre par divers cas ; car qui plus se fiche au vent de fortune, plus est déjetté. Ne t’amuse donc, dit-il, à telles prières, mais te recommande simplement à l’aucteur de toutes choses, qui sait mieulx ce qu’il te fault que toy mesme ne fais, et mects toutes tes causes et faits à son arbitraige et volonté. » Si sont moult belles paroles venues d’un payen, qui ne savoit rien de la loy de Dieu, et toutesfois par raison naturelle il confessoit une déité. Et avec luy bien s’accorde Juvenal, au commencement de son quart livre. À propos des payens, lesquels sans loy escripte eurent par raison naturelle congnoissance de Dieu, et des choses divines, est escript de Thalès, qui fut l’un des sept saiges, que il respondit moult notablement quand on luy demanda, si Dieu savoit les faits des hommes : « ouy, dit-il, et non pas les faits seulement, mais les pensées. De sorte que nous ne debvons pas seulement vouloir avoir les mains pures, mais aussi pures pensées, quand nous croyons la déité céleste estre présente à nos secrètes cogitations. » Doncques si les payens sans loy eurent congnoissance de bien faire pour l’amour d’un Dieu, que debvons nous faire entre nous chrestiens qui avons vraye congnoissance de la loy par tant de saintes escriptures, et qui sommes du collége de Jésus-Christ, qui fut et est Dieu et homme ? Si debvrions plus que autres estre punis si nous mesprenons. Et comme dit Boèce en la fin de son livre de la Consolation : « Il nous est nécessaire d’estre bons, quand nous faisons tout devant le juge qui voit et congnoist toutes nos œuvres, et qui nous payera selon les dessertes. » Aussi le mareschal a le jour du vendredy en grande révérence. Il n’y mange chose qui prenne mort, ne vest couleur, fors noire, en l’honneur de la passion de Nostre Seigneur. Le sabmedi jeusne de droicte coustume, et tous les jeusnes commandés de l’Église, et pour rien nul n’en briseroit. Davantaige jamais ne jure Nostre Seigneur, ny la mort, ne la chair, ne le sang, ne autre détestable serment, ni le souffriroit jurer à nul de son hostel. Et n’est pas besoing à ses gens que ils renient et maugréent, comme plusieurs font en France : car mal leur adviendroit, s’il venoit à sa congnoissance ; et n’y a si grand qu’il n’en punist. Et mesmement en la ville de Jennes, et en toutes ses terres a mis ordonnance sur ceste chose, soubs peine de grande punition. Si qu’il n’y a si hardy qui de Nostre Seigneur osast parler non duement, ne oultrageusement jurer. Si y auroit bon mestier d’un tel gouverneur à Paris. Outre cela, il va très volontiers en pélerinaige ès lieux dévots, tout à pied, en grand dévotion, et prend grand plaisir de visiter les sainctes places, et les bons preudes hommes qui servent Dieu ; si comme il a fait maintesfois la montaigne et la saincte place en Provence, où Marie-Magdelaine fit sa pénitence, en laquelle a grande dévotion. Et en celuy lieu tout à une fois donna cinq cent francs comptant, pour avoir lits, et autres choses pour l’hospital aux povres, et pour herberger les pèlerins. Il aime moult chèrement toutes gens dont il est informé qu’ils meinent bonne et saincte vie, et volontiers les visite et hante. Et quand il voyage aulcune part en armes, il fait défendre expressément, sur peine de la hart, que nul ne soit si hardy de gréver église, ne moustier, ne prebstre, ne religieux, mesme en terre d’ennemis. Et ne souffre assaillir église forte, quelque bien ou quelque richesse que le pays eust dedans retirée, quelque famine ou nécessité qu’il ait. Et en ce démonstre bien tant sa dévotion comme sa non convoitise. Et de ce fait tout ainsi le pouvons recommander, comme faict Valère, en son livre, Scipion l’Afriquain dont jà plusieurs fois ay parlé en ce livre, que il loue moult, pour ce que semblablement le faisoit. Dont il dit que, quand le dict Scipion eut pris Carthaige, il manda par toutes les cités de Sicile que chascun vint recongnoistre les ornemens de ses temples, lesquels Hannibal, qui avoit esté empereur d’Aufrique et de Carthaige, quand il eut conquis Sicile, avoit là portés, si les rapportassent en leurs lieux. « De laquelle chose, ce dict Valère, il demonstra tant son religieux couraige, comme sa non convoitise ; car il y en avoit de moult riches. »