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Livre des faits du bon messire Jean le Maingre, dit Bouciquaut/Partie IV/Chapitre IV

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PARTIE IV.

CHAPITRE IV.

Comment le mareschal se garde de trespasser la loy de Dieu et ses commandemens, mesmement en fait de guerre, et de la mesure que il y tient.

Tout homme qui aime Dieu et le redoubte, de quelque estat qu’il soit, se garde communément de faire chose qui soit contre ses commandemens. Et quoy que tel homme ait à faire en l’office où Dieu l’a appellé, ne se départira point de ce qui est de la raison. Et pour ce, à propos des mœurs et manière de vivre du mareschal en l’office que Dieu luy a commis, c’est à savoir des armes, nonobstant que à plusieurs pourroit sembler qu’en celuy exercice forte chose soit à se sauver, bien y a sceu et sait tenir reigle juste et mesurée le mareschal. Si comme ont fait en leur vivant plusieurs vaillans nobles hommes des temps anciens, que je ramenteveray cy après, auxquels, par ce que je trouve d’eulx et de luy je le puis accomparer. Mais pource que Dieu doibt aller devant toutes choses, et que aussi luy-mesme en tous faits mect tousjours l’ayde de Nostre Seigneur au devant, ay premièrement voulu parler de sa charité, et puis de sa dévotion ; si dirons tiercement de la belle reigle morale qu’il tient en armes, et du bien qui luy en est ensuivy. En cestuy office certainement il est très saige et souverainement advisé ; car avant que il commence guerre, bien considère s’il est bon qu’il la face ou non, et s’il a cause juste, et à quoy se pourra tourner, quelle puissance il a en gens et en finance, et quelle a celuy contre qui il veut guerroyer, la force du pays et du lieu, la saison et le temps, et tout ce qui luy pourroit nuire et ayder ; et sur ce délibère par bon sens. Et quand il a conclu qu’il est bon que il la mette sus, et qu’il a assemblé ses gens, bien les sait ordonner ; commettre les plus saiges et les plus experts aux armes et les plus accoustumés pour estre les chevetaines des autres ; et expressément commande que chascun à son capitaine obéisse, et si nul va à l’encontre qu’il en soit puny. Avec ce il prend bien garde quelles gens il prend avec soy, et s’ils sont bons et duicts en guerre. Et a maintes fois laissé à mener gens d’armes, d’aucunes nations est-il, pour le mal que ils font par tout où ils vont, et que à peine les en peut-on garder, quelque punition que on en face. En quoy on peut dire que le mareschal tient la reigle et discipline de chevalerie que jadis faisoient les susdicts vaillans anciens ; comme il appert ès histoires des Romains, qui punissoient très fort leurs propres enfans et pareils qui désobéissoient aux souverains. Ha Dieu ! et en icelle discipline de chevalerie n’est-il mie semblable à Scipion l’Afriquain le très vaillant, que j’ai jà pour sa bonté plusieurs fois allégué, lequel quand il fut commis pour estre chevetaine d’un grand ost que les Romains envoyèrent en Espaigne, il ordonna et fit un édict, que toutes choses superflues et sans nécessité fussent chassées et ostées de l’ost ? Pour lequel commandement une grande troupe de folles femmes vuidèrent, et toutes manières de marchans qui apportoient à vendre choses délicates et sans besoing. Semblablement ce très vaillant homme le mareschal fait en ses armées crier soubs grande punition, que nul ne soit si hardy d’appliquer son temps en vaine oiseuse, comme de jouer aux dés, ne à aultre jeu de fortune, et que il n’y ait en l’ost quelconque chose à quoy follement et vainement se puissent amuser, ne que on n’y vende chose sans nécessité, et que nul n’y jure vilainement Dieu, ne maugrée. Et si aucun le fait, il est griefvement puny. Et que tenir telle voye en ost soit bonne, Valère dict que un noble chevetaine de Rome, que on appelloit Métellus, prist avec soy, par le commandement des Romains, l’ost et la compaignie de gens d’armes que un autre chevetaine souloit mener, lequel ost avoit esté si négligemment introduict, que leur valeur estoit comme toute amoindrie. Mais celuy Métellus, suivant la manière de Scipion, tantost qu’il fut revenu en l’ost, remédia aux mauvaises coustumes que ils souloient avoir. Et pour mieulx les contraindre, défendit que nulles choses délicieuses fussent vendues en l’ost, ne que nul y eût varlets, ne chevaulx, ne autres bestes, pour porter le harnois, et voult que eulx mesmes se servissent. Et toutesfois il changeoit souvent de place, et si leur faisoit luy mesme clorre leurs logis. Le mareschal donc est saige à commencer guerre, et à bien les savoir mener, et instruire ses gens. Mais aussi nul ne sauroit ne ne pourroit estre mieulx advisé de bien congnoistre son advantaige en toutes places où il se loge en champ, ou quand il attend ses ennemis, c’est à savoir de mettre ses adversaires s’il peut au dessoubs du vent et de la poudre, et le visaige au soleil, et au bas de la montaigne. Et s’il voit son mieulx, il n’attend mie qu’on le vienne assaillir, ains advise son point de courir sus, et de les prendre s’il peut despourvuement. Et s’il apperçoit que son meilleur soit, il les attend pour les avoir par aucune cautèle. Si n’est ne chauld ne hastif pour leur courir sus à l’estourdie, ains attend lieu et temps convenable ; tout en la manière que estoit le noble homme Fabius Maximus, dont Valère escript que il fut envoyé atout grand ost par les Romains, pour résister à la puissance de Hannibal le prince de Carthaige, dont il advint que luy qui estoit de grand savoir, considéra, quand il fut approché de ses ennemis, leur grand pouvoir et l’orgueil en quoy ils estoyent montés, pour cause d’une victoire qu’ils avoyent eue contre les Romains. Si ne voult pas combattre si tost à eulx, combien que il eust grant gent ; et ne faisoit que soy tenir sur sa garde, et ses gens serrés avec luy, et suivoit ses ennemis d’assez près, sans les assaillir, et ainsi se passoit le temps. Et en ce tandis perdoit tousjours Hannibal de ses gens, qui avoyent de grands défaults, parquoy ils alloient affoiblissans, et Fabius prenoit tousjours fortes places, et à son advantaige, et Hannibal toutesfois moult dommageoit le pays, par bouter feux où il pouvoit. Mais pour dommaige que il fist, oncques ne mut Fabius à nulle hastiveté, que tousjours n’attendist son point. Quand ce eust duré un temps, le maistre de la chevalerie de Fabius, qui estoit nommé Minutius, qui moult estoit hardy et peu saige, par plusieurs fois incita Fabius de courir sus à Hannibal, et disoit que c’estoit grand honte de tant souffrir sans leur donner bataille. Mais de ce ne s’esmut en rien le duc Fabius. Tant que iceluy Minutius, qui plus y cuidoit sçavoir que son maistre, s’en retourna à Rome, et fit tant devant les maistres du conseil que il eut licence de combattre contre Hannibal. Et adonc les gens que avoit Fabius furent partis en deux, et en eut Minutius la moictié, et gouverna chascun sa partie. Mais tousjours Fabius se tenoit en sa résolution et de rien ne s’esmouvoit. Hannibal leur ennemy qui jà estoit si affoibly qu’il estoit sur le point de s’en partir, eut grand joye de ceste chose ; car il savoit bien que par la follie de Minutius il auroit tantost la bataille, et que aussi Fabius estoit affoibli de la moictié de ses gens. Si fit Hannibal, qui moult estoit malicieux, mettre une embusche en certain lieu, et Minutius, qui avoit grande envie de combatre, assaillit Hannibal ; mais par l’embusche qui vint sur eulx fut tantost Minutius desconfit. Et le saige Fabius, qui avoit prévu la fin de ceste chose, et ne vouloit pas pour la folie de cestuy faillir aux siens, s’estoit mis en une embusche ; si courut sus à ceulx qui chassoient les fuitifs, et fit sonner ses buccines pour rassembler entour soy ceulx qui fuyoient. Et ainsi gaingna Fabius par sa saige souffrance, et Minutius perdit par sa folle hastiveté. Et c’est pour dire que l’atrempance du mareschal et de touts autres semblablement en fait d’armes fait à louer, et non mie folle hardiesse, et non due hastiveté. Et à ce propos encore, pour mieulx prouver que saige cautèle face moult à louer en fait d’armes, auquel savoir ne fault mie à estre bien appris le mareschal, si comme sur Sarrasins et autre part par maintes fois l’esprouva, dict Valère que, au temps que le dict Hannibal et Hasdrubal son frère estoyent en Italie, qui tout destruisoient, deux nobles ducs de Rome furent envoyés contre eulx ; lesquels deux ducs si saigement s’y contindrent, nonobstant que ils n’eussent mie tant de gens comme les autres, que les deux grands osts des deux frères ne purent oncques estre joints ensemble. Car si ainsi fust, rien n’eust pu durer devant eulx, pour la multitude des gens que ils avoyent. Et firent tant les deux Romains, pour destruire l’un des osts de leurs ennemis, que sans que Hannibal s’en donnast de garde, s’assemblèrent une nuict ensemble les deux osts de Rome, et alla l’un vers l’autre un très grand pays toute nuict, et son compaignon le receut par merveilleux sens, tout en la manière que si ce ne fust que un mesme ost, et que secours ne leur fust point venu. Si se tindrent serrés et joincts ensemble. Dont il advint que Hannibal qui avoit baillé jour de bataille, et ne se cuidoit combattre que à une des parties, fut desconfit.