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Livre des faits du bon messire Jean le Maingre, dit Bouciquaut/Partie IV/Chapitre VI

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PARTIE IV.

CHAPITRE VI.

Comment le mareschal est sans convoitise, et large du sien.

C’est chose notoire, et chascun sçait, que à tout homme qui désire advenir à hault degré de vaillance, est nécessaire qu’il soit sans convoitise d’amasser trésor ne richesses ; car s’il se mettoit en ce soin, il est impossible que il pust vacquer ès grandes poursuites qu’il convient faire en armes à ceulx qui en veulent avoir los, et auxquels, si escharceté estoit trouvée et congnue, elle leur osteroit l’amour et la compaignie de ceulx qu’ils hanteroient en celuy mestier, et par ainsi leur renom seroit esteint quoy qu’ils fissent. Si n’est mie vrayement de ceste tasche tasché le vaillant mareschal, comme il appert ; car oncques en sa vie n’achepta ne acquist seigneurie, terre, ne héritaige ; et mesmement de ce qu’il a de son patrimoine peu de compte en tient. Si monstre bien semblant que ailleurs sont ses pensées. Parquoy sans faille tout ainsi se peut dire de luy qu’il est escript du saige philosophe Anaxagoras, lequel, après que il eut longuement délaissé son pays pour recercher sciences, retourna à ses possessions, lesquelles il trouva gastées et désertes, et non cultivées, dont ses amis le blasmèrent, ausquels il respondit : « J’aime mieux, dit-il, que je me soye fait, que si j’eusse fait mes possessions. » C’est à dire, que s’il eust entendu à cultiver ses possessions, il n’eust mie acquis la grande perfection de science que il avoit. Si fut sa parole bien suivant sa sapience ; car il eut plus cher avoir vacqué à cultiver science et d’acquérir savoir, que à celuy de ses terres et héritaiges, laquelle occupation luy eust osté l’exercice de l’estude. Ainsi ce bon mareschal dont nous parlons, qui vrayement, tout ainsi que les anciens appeloient les saiges philosophes chevaliers de sapience, se peult bien appeller philosophe d’armes, c’est à dire amateur de la science d’icelles, qui aime mieulx s’estre faict en vaillance, vertu et autre renommée, que s’estre entendu à acquérir terres, richesses et manoirs. Mais il a acquis un très grand trésor, qui est la suffisance. Et c’est la propre richesse, ny point n’en est d’autre. « Car, dit Aristote, celuy est riche qui rien ne convoite, et ceste richesse ne luy peut estre ostée : car bonne pensée ne craint nulle male fortune. » Et ainsi ensuit les vaillans preux qui oncques nul compte ne tindrent d’amasser avoirs. Et qu’il n’en tienne compte, sans faille il le monstre bien ; car nul noble homme ne pourroit plus abonder en saige et bien ordonnée largesse de ce qu’il a, que il fait. Car aux chevaliers et aux gentils hommes estrangers et privés donne largement, tost et sans demander, à chascun selon le mérite de son bien fait ; et selon ce qu’il vault grandement guerdonne celuy qui luy fait aulcun service ou plaisir. Ni ne veult rien debvoir ; ains paye et contente les marchans qui le leur luy livrent. Et à brief parler, tant fait en ce cas cy, que tout homme à qui il a à faire a cause de se louer de luy. Ne il n’est aise fors que quand il fait bien à aultruy. Et toutesfois, ainsi que doibvent faire tous hommes saiges, bien regarde à qui, quoy, comment et pourquoy il donne. Et non mie par folle largesse, qui moult est desprisée, mais par pure franche libéralité, saigement assise, et du sien propre, et non pas de l’autruy, ainsi que sainct Augustin dit que largesse se doibt faire. Car il se garde moult bien de faire tort, grief, ne extortion à quelconque personne ; car ce ne luy souffrirait mie la grande charité dont il est plain. Ne dons ne esmolumens quelsconques ne veult prendre que on luy veuille donner à cause de l’office du gouvernement qu’il a. Et en ce faisant tient bien l’enseignement du saige duc d’Athènes, qui fut appelle Périclès, qui disoit, comme rapporte Justin : que il affiert à chasque homme qui a l’administration de justice, de ne contenir pas seulement ses mains et sa langue, mais aussi ses yeux. Et en ce il monstroit que un prince ou homme qui a à gouverner les autres, et tout justicier, se doibt garder de recevoir dons qui corrompent les jugemens humains, et aussi de trop parler, et en outre de l’incontinence de la chair ; « car le menu peuple, ce dict-il, tire tantost la vie des souverains en exemple. » Et de toutes ces choses bien se scait garder le mareschal, si comme cy après sera dict.