Livre des faits du bon messire Jean le Maingre, dit Bouciquaut/Partie IV/Chapitre VII
CHAPITRE VII.
Que cestuy homme dont nous parlons soit continent et chaste, appert par ses contenances et faits ; car en trois signes principaux est apperceu le luxurieux. L’un est en estre trop délicat de la nourriture du corps, et en la curiosité de la vesture et des habillemens. Le deuxiesme en contenance et regards. Et le tiers signe est ès paroles ; car, dict le proverbe : Où la dent se deult, la langue va. Et dict l’Escripture : Qui de terre est, de terre parle. Quant est de la nourriture du corps, sa coustume est telle, que quoyqu’il soit très largement servy, et que son hostel soit moult plantureux de tous biens, jamais à table ne mange que d’une seule viande, c’est à savoir de la première à quoy il se prend, soit boully, ou rosty, ou poulaille, ou grosse chair, ni ne boit vin qui ne soit le quart d’eaue, ni nulle heure ne boit fors à disner et soupper, ni en estranges viandes ne saulses ou saveurs diverses ne se délecte. Il boit et mange très atrempément et sobrement. Et quoy que ses gens soyent servis en argent doré moult richement, et qu’il ait assez de vaisselle, jamais son corps n’est servy de nulle chose en or ne en argent : mais en estain, en voirre, ou en bois.
De sa vesture et habillement n’est mignot ne desguisé, quoyque son appareil soit propre et net : mais non trop curieux en déguisemens ; ne moult ne s’y entend, ne amuse, ni ne dore son corps par diverses affiches, dont la superfluité ne sied pas moult à hommes solemnels, quoyque ils en usent assez en France. Tient bel estat de gent, et honnorable mesgnie de gentils hommes, veult que ils soient bien habillés, chascun selon son estat, et assez et largement leur donne de quoy. À table peu parle, ne nulle heure n’a moult de paroles. Et quand de son mouvement se prend à parler, tousjours est son devis de Dieu, ou des saincts, de vertu ou du bien que aulcun a faict, de vaillance et de chevalerie, d’aulcun bon exemple, et de toutes telles choses. Ne à nulle heure, soit en privé ou en public, on n’oit saillir de sa bouche parole vaine ne messéante, ne jamais ne dit mal d’autruy, ni n’en veult ouir ; ne paroles desraisonnables ou vaines et où il n’y a aucun bien n’oit point volontiers. Moult luy plaist ouïr lire beaux livres de Dieu, et des saincts, des faits des Romains, et histoires anciennes. Davantaige, nulles fois ne ment, et ce qu’il promet il le tient. Et veult estre obéy tost et sans délay de ce qu’il commande. Il hait les mensongers et flateurs à merveilles, et d’avec soy les chasse. Il hait pareillement jeux de fortune, ne nul temps n’y joue. Ces vertus qui sont contraires à lubricité sont en luy. Et si les signes sont par dehors de sa chasteté et continence, encore y est plus la réelle vérité du faict ; car le lien de mariage garde en très grande loyauté et amour. Et vrayement Dieu a commis tout tel gouverneur à Jennes comme il y convenoit. Car comme par delà ils soyent moult jalouse gent, ny n’ont désir que on leur aille desbaucher leurs femmes, de cestuy leur est bien advenu ; car plus de semblant n’en fait que si de pierre estoit, nonobstant que les dames y soyent bien parées et bien attissées, et que moult de belles en y ait. Et semblablement veult que ses gens s’y gouvernent ; et si plainte luy en estoit venue d’aulcun, mieulx luy vauldroit n’y estre oncques entré ; car avec ce que il le fait pour le bien de vertu, outre ce il veult garder l’amitié des Genevois, que il congnoist en leurs mœurs et coustumes. Si ne veult que ils ayent cause de eulx tenir mal contens de luy, ne des siens, pas seulement mesmes au regarder. De laquelle chose j’ay ouy dire à un de ses gentils hommes que, une fois entre les autres, le mareschal chevauchoit par la ville de Jennes ; si y avoit une des dames de la ville qui au soleil peignoit son chef, qui moult estoit blond et bel, comme par delà en sont communément curieuses. Si advint que un des escuyers, qui chevauchoit devant luy, la vit par une fenestre, et va dire : « Ô que voilà beau chef ! » Et quand il fut passé oultre, encore retourna pour regarder la dame. Et adonc le mareschal, qui le vit ainsi retourner va dire : « C’est assez fait. » Ainsi de fait et de semblant le mareschal est net de cestuy vice de charnalité, et de toute superfluité, qui est parfait signe de sa continence. Car dient les autheurs, que le vice de luxure abonde en jolivetés, en regards, et contenances, et s’adjoint à convoitise de choses délectables, et d’ornemens vagues, qui font le couraige volant par divers mouvemens de délices. Si a bien regardé et advisé cestuy saige dont nous parlons, que c’est un vice qui damne l’âme et estaint les vertus, comme le tesmoigne saint Augustin. Et pour ce l’a voulu du tout bannir de soy : et mesmement dès sa très grande jeunesse, qui moult est grande vertu. Si est plus que chose du monde luxure contraire à vaillant homme d’armes. Car mesmement Jules César, qui fut si vaillant conquéreur, tant comme il fut en la contrée d’Égypte, en fut très vilainement diffamé ; et tellement, que si plus eust continué sa vie luxurieuse en celuy pays tant qu’il y demeura, en s’occupant en folles plaisances et délices, il eust perdu tout honneur et toute vaillance d’armes ; car jà le vouloient laisser ses chevaliers et ses gens d’armes, qui moult en murmuroient, et le tenoient pour homme perdu. Et qu’il soit vray que contraire chose soit à tout vaillant homme, dit Bocace au cinquiesme livre de la ruine des nobles hommes, du roy Antiochus, duquel Antioche fut nommée, et qui tant fut hault, riche et puissant prince, que assez avoit pouvoir, richesse et gent pour tout le monde conquérir, et qui jà avoit subjugué et conquis par force d’armes moult grand pays, ni nul ne pouvoit résister à sa force et puissance, et devant lequel toutes terres trembloient, que il fut desfait et mis bas par sa luxure et délices. Car après qu’il eut conquis une partie de la Grèce, il s’en alla hyverner en Calcidie, auquel pays il fut pris de folles amours. Pour laquelle chose, pour soy occuper en jolivetés et délices, en jeux et esbatemens, son fier couraige fut amolly. Si démena ceste vie tout l’hyver, et tant que non pas seulement les princes de son ost, mais aussi les chevaliers et simples hommes d’armes ensuivirent ses folles plaisances et délices. Et tellement délaissèrent l’ordre de la discipline de la chevalerie, et manière de vivre que ils avoyent apprise et accoustumée à mener, qu’en la première assemblée où ils se trouvèrent après, qui fut contre les Romains, ils furent vaincus ; et s’enfuit le roy Antiochus en la cité d’Éphèse. Justin aussi confirme ceste chose, en disant que cestuy roy par un hyver estoit tous les jours à nopces nouvelles, et dict que il estoit moult curieux en superfluités, qui sont choses désirables aux luxurieux, et qu’il portoit cloux d’or en sa chaulsure, et avoit vaisseaux d’argent à l’usaige de sa cuisine, et les paremens de tous ses habillemens estoyent de moult grande richesse et magnificence. Dont dit Valère, que telles choses sont plus désirables proyes aux ennemis, que elles ne sont cause de les vaincre et surmonter. Et me semble que les autheurs qui escripvirent ces choses en leurs livres, en ayant merveilles que telles superfluités fussent en homme, tant fust hault roy ou empereur, n’avoient pas vu en leur temps courir les oultraiges et desrois qui sont en usaige au temps présent en France, et autre part ; et non mie seulement ès princes et ès gentils hommes, mais aussi en de petits ministres de leurs hostels. Plus grands boubans en de tels y a, que n’avoit le roy Antiochus en sa personne. Et pour ce à l’effect qui s’en ensuit, peut-on véoir les causes, et selon les causes peut-on juger quels effects en peuvent ensuivre.