Livre des faits du bon messire Jean le Maingre, dit Bouciquaut/Partie IV/Chapitre XIII
CHAPITRE XIII.
Ô noble mareschal, je veux un petit parler à toy. Et nonobstant qu’à ton bon sens ne faille rien apprendre, toutesfois, pour ce que l’entendement de l’homme, quand il est occupé de plusieurs grandes choses, oublie aulcunes fois l’une pour l’autre, le ramentevoir mesme aux saiges, de ce qui leur est bon à faire ou à laisser ne leur peut nuire, ne desplaire ne leur en doibt, posons que la personne, qui pour bien leur dict, soit simple et moins sçavante de eulx. Vaillant homme, tu te fies par advanture ès grands biens que tu as faits, et chascun jour, Dieu mercy, y persévères, tant au royaume de France, dont es mareschal, où tu as par long temps et dès enfance esprouvé ta vaillance et faict maints biens, comme en ce que tu as réparé la ruine de la cité de Jennes, et aussi aux grands encombriers que tu as faits par maintes fois aux mescréans et Sarrasins, en l’exhaussement de la foy, et en ce que tu as mis peine en la paix de saincte église, et maintes autres choses profitables. Si te pourroit sembler, ce qui est vray, que tu as moult bien mérité par tant de peines endurer, et par tant de services faire, que tu soyes aimé et de princes, et de nobles, et de ceulx que tu gouvernes, et généralement de tous chrestiens, pour laquelle cause peult-estre tu en serois moings sur ta garde comme de nul doubler. Ha ! vaillant chevalier, il va tout autrement ; car nonobstant que le proverbe die : « Fais ce que tu doibs, et advienne ce qu’il pourra, » sçaiches que à tout homme qui fait bien, envie luy engendre foison de haineux. Et affin que tu t’y prennes garde, et que de plus en plus soyes pourvéu, ne point ne l’oublies, et que si aucune chose mal à point le temps advenir t’advenoit, dont Dieu te garde, affin que les simples gens et aussi que les envieux ne pussent dire que ce fust par ta desserte, il est bon que je die aulcuns exemples de plusieurs très vaillans preud’hommes qui ont esté hays et chassés de leurs seigneuries, et aucuns occis par l’envie et ingratitude de ceulx à qui ils avoyent bien fait. Et le premier exemple, affin que toy ne autre ne te fies en vaillance ou renommée, parquoy en cuides estre plus assuré, te diray premièrement de Theseus. Cestuy preux Theseus fut roy et prince d’Athènes, et compaignon de Hercules-le-Fort, et fut avec le dict Hercules en tous les principaulx faits qu’il fit. Iceluy fit tant de bien aux Athéniens, que il les affranchit de la servitude que le roy Minos avoit sur eulx, qui estoit si horrible que, il convenoit que tous les ans lui envoyassent de leurs enfans, pour nourrir un fier monstre qu’il tenoit en une caige, qui les dévoroit tous ; et jetoit les gens de la cité aux lots, et ceulx sur lesquels les lots eschéoient convenoit que ils y allassent. Mais de ce meschef par sa force et bon sens les tira Theseus. Plus leur fit encore ; car il rédifia, peupla et augmenta moult et accrut la cité d’Athènes, qui estoit devant comme tout en ruine, et fut le principal commencement de sa prospérité et de la grande gloire où elle vint. Mais les Athéniens lui en rendirent si bon guerdon que ils se rebellèrent contre luy, et le chassèrent en exil en une petite isle que l’on nommoit Scyros ; et là povrement finit ses jours celuy qui avoit eu tant de hauts honneurs et si grande renommée.
Que par envie telles nuisances souventes fois adviennent aux bons et vaillans, peut estre aussi prouvé par ce que Valère raconte du très vaillant chevalier, et un des princes de Rome, qui fut nommé Furius Camillus, auquel toutes les bontés ensemble estoyent. Et pour ce que il estoit tant vaillant et preud’homme que il sauvoit les bons d’estre persécutés des mauvais, envie luy brassa tel breuvaige que elle fit controuver sur luy que il n’auroit pas bien party les despouilles et les proyes aux gens d’armes, d’une grande victoire que luy mesme avoit eue de la cité de Veies, qui moult avoit longuement grevé les Romains, et il l’avoit subjuguée. Et pour ceste cause les Romains plains d’ingratitude, nonobstant le grand bien que il avoit fait, l’envoyèrent en exil. Mais tout ainsi que bons preudes hommes ne doibvent mie regarder à la perversité des mauvais, que ils ne facent tousjours bien, et que ils ne rendent le bien pour le mal, comme Nostre Seigneur le commande, ce très vaillant preud’homme, qui mieulx aimoit le bien commun de Rome que le sien propre, ne laissa pas pour ce de monstrer le bien que il leur vouloit ; car il advint au temps que il estoit en exil, que les Gaulois destruirent Rome. Mais luy qui de ce fut moult dolent, fit tant que il assembla ses amis, et alla contre iceulx, et les Romains qui s’enfuyoient rassembla. Si fit une embusche, et courut sur les Gaulois qui garde ne s’en donnoient, et les desconfit, et recouvra une grande partie des biens que ils avoient pillés à Rome. Si donna tout pour refaire la cité, et défendit que ceulx qui estoyent demeurés ne s’en allassent : car tous s’en vouloient aller, et laisser Rome. Si fut adonc la dicte cité de Rome ainsi que de nouvel refondée, et pour ce fust-il appelle le second Romulus. Car ainsi que Romulus la fonda premièrement, ainsi cestuy Furius la refonda secondement. À ce propos encore, que tousjours ne sont pas bien recongnus et rémunérés les bienfaits des bons, mais leur est rendu mal pour bien, n’en eust pas moins le très saige homme, Scipion Nasica, qui tant s’estoit travaillé pour le commun de Rome. Et tant leur avoit fait de bien, que maintes fois les avoit par ses belles et saiges raisons sauvés et gardés de maintes grandes servitudes. Mais la récompense fut telle, que les citoyens prirent si mal à gré ses vertus, et eurent tant à mal ses bonnes œuvres, que ils trouvèrent voye de eulx en délivrer ; car pour excuse l’envoyèrent en légation en Asie, et luy dirent que là attendist tant que on l’envoyast quérir. Si usa là le demeurant de sa vie, sans que les Romains ingrats et mal congnoissans de tant de biens que il avoit faits eussent nul désir de son retour. « Et n’est pas de nouvel, ce dict le translateur du livre de Valère, que ceulx qui veulent vivre à volonté, et sans raison, hayent ceulx qui les reprennent. » Et ainsi fust ce preud’homme hay pour bien faire et pour bien dire. Mais pour ce que tu te pourrois fier en ton grand sçavoir et prudence, dont tu as si grand los par excellence, que les Italiens, lesquels sont les plus fines gens que nation du monde, te tiennent le plus saige homme qui vive aujourd’huy, sçaiches que iceluy Scipion, dont je dis, fut tant saige, que saint Augustin au livre de la Cité de Dieu ramentoit ses vertus et ses dicts authentiques. Et aussi en parle Solin au premier livre, et dit : que cestuy Scipion, qui mesmement fut de la lignée des autres Scipions, fut tenu pour le plus saige et le meilleur homme de Rome, et non mie par le tesmoignage de peu de gens, ne en privé, mais de tout le sénat, et en publie, qui si bien luy guerdonnèrent sa bonté. Si peult-on bien véoir comment les jugemens des hommes sont souventes fois iniques et réprouvables y quand mesmement la cité de Rome, qui voult estre tenue la plus morigénée et la plus usant de droict que cité du monde, fut par envie tellement aveuglée. Si est bien à propos de ce que devant ay dit : que bien faire et bien dire engendrent souvent haine. Si ne veuille, nul juger quand fortune nuit aulcunement à ceulx qui se travaillent pour le bien public, et qui se meslent de punir les mauvais et soustenir les bons, que ce soit pour leurs dessertes, ni que pour leurs péchés secrets Dieu leur souffre encourir telle punition ; car plustost est-il souventesfois tout autrement ; comme il appert de Job, de qui Dieu voult esprouver la patience, qu’il souffrit persécuter, et si estoit très juste. Et de tels maulx rendus pour bien faire sont les histoires toutes pleines. Le vaillant duc d’Athènes Milciades, qui tant fut preux et plein de hardiesse, que il desconfit six cent mille Persiens, que Darius, roy de Perse avoit assemblés pour destruire Athènes, encore qu’il n’eust en sa compaignie que onze mille hommes d’armes, par son sens prit ses ennemis despourvuement, dont tant y ouvra, qu’il mit Athènes en paix, et maints autres très grands biens leur fit. Mais le guerdon qu’il eut à la parfin, fut que les Athéniens, par leur faulse envie et mauvaistié le firent mourir en prison vilainement. Aultant en voulrent faire un temps après à un leur duc moult vaillant et preud’homme qui fut nommé Thémistocles, lequel quand il eut tant travaillé pour le bien d’Athènes, que il eust délivré la cité de tous ses ennemis, et il eust rendue très puissante en faits et renommée, riche, et princesse de la Grèce, le guerdon qu’il en eut fut, que les Athéniens furent tant ses ennemis, que il luy fut besoing de s’enfuir pour garantir sa vie. Mais pource que aucuns pourroient dire que telles haines viennent souventes fois de peuple à seigneur, ou chevetaine à ses gens, pour cause que le seigneur ou le gouverneur ou chef prend trop grand subside sur eulx, ou leur est trop cruel, ou ne leur est pas par advanture assez abandonné et large de ses biens, sans faille souventesfois ne tient mie là. Et il appert par un autre vaillant homme que les Athéniens firent mourir, lequel estoit nommé Phocion, et si estoit-il très débonnaire, large, libéral, et sans convoitise, qui sont vertus par lesquelles communément l’homme est aimé. Et ne souffrirent pas les desloyaulx Athéniens que le corps de ce vaillant homme fust ensevely en leur pays, ains le jettèrent hors. Et de ces grandes ingratitudes qui furent ès Athéniens, qui estoit la cité du monde où l’estude et les sciences estoyent plus authentiquement lues, dict Valère en les blasmant, que nonobstant que ils fussent plus en doctrine que les autres, et que ils adorassent Minerve, déesse de sapience et des armes, selon leur loy, et ils se tinssent pour les plus saiges du monde, et dont tant de solemnels philosophes estoyent issus, leur iniquité que ils monstrèrent par tant de fois à ceulx qui tant de bien leur avoient fait, estaignoit et amoindrissoit tout le bien qui pouvoit estre en eulx. Comme s’il eust voulu dire, que les vices, plus sont griefs et plus sont à blasmer ès grands puissans et saiges hommes que ès petits et ignorans. Et par ce conclud Valère, que les Athéniens usoient plus de leurs mauvaises conditions que de leurs justes lois. Et par ce il dit, que plus fait à louer l’homme qui est si ignorant que il ne congnoist les vices, ne point ne les fait, que celuy qui a congnoissance des vertus et point n’en use.