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Louÿs — Littérature, Livres anciens, Inscriptions et belles lettres/Livres anciens 7.

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Slatkine reprints (p. 145-152).

ANTIPERISTASE


Sur une page de son Journal, qui est restée inédite pendant près de trois siècles, Pierre de l’Estoile écrivait ces lignes, en février 1604 :

Le dimanche 22e de ce mois, un jeune Cordelier du Couvent de Paris, nommé Baptiste Bugnet, tenu pour habile homme entre eux, quitta le frocq et l’habit et se rendist à Ablon, où il fist, ce jour, publique abjuration de son Ordre et Religion, et profession de la leur. Il tira avant que de partir, une attestation de son supérieur, comme il s’estoit toujours bien et honnestement gouverné et sans reproche, donnant à entendre qu’il voulait aller prescher quelque part ; et ainsi les trompa, comme un Cordelier mesme de là-dedans m’a conté. Il estoit d’ung esprit vif et gaillard, comme tesmoigne un sien petit livret intitulé Antiperistase, imprimé à Paris, in 16, par A. du Breuil, composé par lui peu auparavant son défroquement, qu’un mien ami me donna.

Le discours en est fort joli et le langage affetté, où il n’a mis son nom, aiant possible pensé qu’ung traicté d’amourettes s’accordait mal avec la profession d’un Cordelier[1].

L’anecdote est plaisante et les précisions de l’Estoile ne laissent aucune obscurité. Il a été renseigné sur l’auteur par un Cordelier du même couvent. Il a le livre sous les yeux au moment où il le décrit. Antiperistase (sans nom d’auteur) Paris, A. du Breuil, in-16… Tout cela est très net ; mais je ne me souvenais pas d’avoir jamais vu ce petit « traicté d’amourettes » et mes premières recherches ne furent pas heureuses.

Rien chez Brunet. Rien dans Barbier. Rien dans le Bulletin du Bibliophile. Rien dans les catalogues des quinze ou vingt collections célèbres où ce livre serait certainement entré s’il avait été découvert. Las de chercher, je commençais à croire l’ouvrage perdu quand je finis par le rencontrer assez inopinément sous la rubrique Sciences et Arts, subdivision Économie, dans le catalogue Nyon (1788). Je veux bien que l’Amour soit un art et même une science, mais en faire un paragraphe de l’Économie privée, c’est le rendre par trop ancillaire.

L’Antiperistase était là, sous le n° 3937 (Ex. en veau marbré) avec beaucoup d’opuscules analogues. Le lendemain, je le retrouvais à la Bibliothèque de l’Arsenal, toujours aux Sciences et Arts, avec le n° 2167. Le veau marbré de La Vallière n’existait plus. Le marquis de Paulmy l’avait fait relier à nouveau en demi-maroquin rouge souple orné d’un petit dos long à la Derôme.

Les « amourettes » du P. Baptiste Bugnet, cordelier (voir la reproduction du titre), forment un livret de 4 ff. prélim, et 68 ff. ch. Elles commencent par une épître « A Madamoiselle de Senamy. » Suivent un petit avis « Au Lecteur » et un « Sonnet à sa Philline ».

Philine, de vos yeux naist ce livre d’amour.

Ce livre naquit donc des yeux de Philline et vraisemblablement aussi des libéralités de M. de Senamy. Le célèbre financier prêtait de l’argent à l’État lui-même. Selon les singulières habitudes du temps, il dut acheter la dédicace qui fut offerte à sa femme et ce fut peut-être ainsi que Baptiste Bugnet obtint ce qu’il lui fallait pour fuir avec sa Philline.

Le titre manque un peu de simplicité. Mais la doctrine de l’ouvrage est d’une claire philosophie.

Toute chose désire son bien. L’on ne peut désirer sans aimer.

Toute chose est donc amoureuse. Celuy est bien aveugle qui ne le void (f° 5).

Cependant, de ce que l’amour est universel, peut-on déduire qu’il soit beau et bon ? L’auteur va le prouver par d’autres moyens : « L’Amour n’est point Amour s’il ne se transforme dans l’aymé ». Donc, il est beau « puisque c’est un désir « de jouyr de Beauté. » Cela est bien dit « Que s’il est beau, il est bon, car beauté et bonté furent jadis au ciel mariées ensemble par le grand Jupiter… Or puisque l’Amour est beau et bon, il est germain et alié de vertu. Mais non, je dis trop peu, il est la vertu mesme (f° 12, 13).

Renan lui-même n’était pas aussi païen que ce cordelier de 1603. Ce qu’il a dit de la beauté dans une phrase célèbre, Baptiste Bugnet le disait de l’amour, après l’avoir, il est vrai, assimilé à la beauté. Mais tout ceci est beaucoup plus près de saint Platon que de saint Paul.

Nous arrivons enfin au sujet qui est l’antiperistase (c’est-à-dire la mutuelle exaltation) du plaisir et de la douleur en amour.

Cette partie du traité commence par un morceau littéraire d’assez grand style et justifie parfois les éloges de l’Estoile :

Nature nostre commune mere, maria jadis plaisir et douleur, enfans d’amour et de concupiscence… Les redoutables Demons, de leurs funebres flambeaux, honorerent ce funeste hymen… Arriva premièrement Douleur, vestue d’une robe noire toute déchirée, couchée sur une claye, traînée par des vautours, couronnée d’yf et de cypres… Incontinent arriva Plaisir, vestu de pourpre, couronné de lauriers, ombragé de mirthes, encourtiné de palmes, monté sur un char tout doré semé de perles, esmaillé de pierreries, tiré par des aigles et des colombes… Venus qu’ils furent aux mutuels baisers et réciproques embrassements, la Douleur devint grosse de deux jumeaux… etc. (f° 28-30).

Et jusqu’à la fin de son livre, l’auteur développera cette thèse, que l’Amour porte au paroxysme toutes nos sensations et que l’on ne saurait concevoir, ni un plaisir plus intense, ni une douleur plus cruelle que les siennes. Pierre de l’Estoile ne nous trompe pas, quand il témoigne que ce moine-là s’est défroqué.

L’Amour est une chose si belle, un plaisir si doux…, une vertu si digne et une perle si riche qu’il ne peut recevoir de prix que de luy. Aussi ne se peut-il payer que par un soy-mesme. De toutes les passions spirituelles il n’y en a pas de si utiles à l’homme que celles de l’Amour… Il anoblit les facultez de l’ame. Il modere le tribut qu’elle faict aux infirmitez humaines, la ravit en merveilles,… etc. (f° 35,36).

Ceci dit pour le Plaisir, voici maintenant la page de la Souffrance :

Ah ! que vous nous abusez bien, Poetes insensez, de nous faire croire qu’Amour soit fils de cette douce Venus, ou de quelque Nymphe aimable. Non il n’est pas vrai que d’une mère si douce peut naistre un enfant si cruel. Il est plustost engendré d’une cruelle Thesiphonne, il a plustost sucé le sang d’une sanglante Megere que le laict d’une gracieuse Venus… Que s’il n’est fils des Furies, au moins est-il leur frere comme estant engendré des mesmes parens, car, si vous dictes vray, Poëtes, ces infernales sœurs sont filles du bourbeux Acheron et de la Nuict (f° 57).

Il y a quelque beauté dans cette dernière phrase et qui voudrait prendre la peine de lire l’Antiperistase trouverait aisément d’autres pages à citer.

Qu’est devenu Baptiste Bugnet après avoir quitté le froc ?

Son histoire est bien curieuse. Ce moine trop amoureux pour être cordelier chercha une religion plus indulgente à l’amour et il se fit… calviniste.

Le calvinisme était sous Henri IV une secte assez hétéroclite, qui comptait des évangélistes sincères, des indifférents sans principes, d’irréductibles athées, et même des païens, comme Bugnet.

On brûlait encore les sacrilèges, les incrédules et les sorciers, mais on ne brûlait plus les protestants. Aussi tous ceux que le christianisme incommodait en quelque point se réclamaient de la foi nouvelle, plutôt pour abjurer que pour se convertir, et simplement parce que le titre de réformé les libérait de toute contrainte morale[2].

Quand le bon Baptiste Bugnet eut douloureusement constaté que la règle de saint François ne lui permettait pas de rejoindre « sa Philline » aussi souvent qu’il l’eût rêvé, ni de servir cette « douce Vénus » dont il parlait d’une voix si tendre, il résolut donc d’aller au prêche, non pas en simple curieux comme la fameuse vache de Colas Pannier, mais en orateur capable de faire applaudir son abjuration.

Près de Paris, au village d’Ablon, un temple avait été fondé en 1598. Ce fut là que Bugnet se rendit, et sans doute Philline avec lui. On nous a conservé le discours qu’il y prononça, mais nous avons perdu celui de Philline, bien que, selon toute vraisemblance, Philline dut se convertir aussi.

DECLARA-TION DE BAPTISTE BVGNET, NAGVERES COR-delier au conuent de Paris, par laquelle il deduit les raisons qui l’ont meu a quitter la Religion Romaine pour embrasser la Vérité de l’Euan-gile. Faicte à Ablon, en l’Assemblée des fideles de l’Église de Paris le dimanche 22 de Feurier, 1604. A GENEVE. 1604.

Cette déclaration serait beaucoup plus intéressante si elle répondait mieux aux promesses du titre. Mais de tout ce que Bugnet avait appris au couvent, les premières règles qu’il oublia furent celles de la confession.

Aussitôt qu’il arrive au fait, il s’en évade. Il dit à peine comment, « jeune escholier à Lion », il prit l’habit de cordelier contre la volonté de son père. Puis il s’excuse de glisser : « Je passe les choses qui m’ont grandement depleu en cest ordre » (c’est-à-dire l’absence de Philline), « je veux seulement toucher la doctrine. » Et le reste de la déclaration est à peu près négatif. Peut-être Bugnet estimait-il que son Antiperistase récemment sortie des presses avait assez dit le fond de sa pensée.

D’Ablon, il partit pour Genève où il fit imprimer sa Déclaration. Puis ce sectateur de Vénus devint ministre à Compiègne, de 1609 à 1632. Il avait épousé Marthe de Picheron, et comme il était « habile homme » ainsi qu’avait dit l’Estoile, il fut député de l’Ile-de-France aux synodes nationaux de Saint-Maixent et de Vitré.

En 1625, pasteur à Calais, il est nommé vice-président du synode de Charenton. En 1636, il marie sa fille Sara qui épouse David de Rambures. En 1642, il vivait encore.

Au siècle dernier, il ne semble pas qu’aucun historien se soit occupé de ce curieux personnage. Seule la France protestante de Haag consacre un petit article à Bugnet ministre. Encore ne veut-elle pas avoir lu l’Antiperistase. Il n’y est point question de Philline.

  1. Décrit d’après un exemplaire en maroquin rouge de Capé, provenant de la Collection Fonteneau (5e vente, 1906, n° 494).
  2. M. FRÉDÉRIC LACHÈVRE a maintes fois signalé, dans l’histoire littéraire de la même époque, les rapports du libertinage et du protestantisme.