Lucie Hardinge/Chapitre 22

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Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne, Gosselin (Œuvres, tome 23p. 245-254).



CHAPITRE XXII.


Père de tous les hommes ! toi que, dans tous les âges et dans tous les climats, ont adoré les saints, les sauvages et les sages, soit qu’ils t’appellent Jéhovah, Jupiter ou le Seigneur !
Pope.



Sentant la nécessité de rassembler toutes mes forces, je pris un peu de nourriture avant de me mettre à l’ouvrage. Ce fut le cœur gros, et avec bien peu d’appétit que je fis ce triste repas ; mais j’en sentis néanmoins les effets salutaires. Quand j’eus finis, je tombai à genoux, et priai Dieu avec ferveur, implorant son divin appui dans ma détresse. Pourquoi un vieillard, qui touche presque au terme de sa carrière, hésiterait-il à avouer que, dans l’orgueil de sa jeunesse et de sa force, il éprouva souvent combien l’homme est peu de chose abandonné à lui-même ? Oui, je priai, et sans doute avec des dispositions convenables ; car je sentis que la prière m’avait fait plus de bien que la nourriture substantielle que je venais de prendre. Quand je me relevai, c’était avec des sentiments d’espérance, que je cherchai à réprimer, tant ils me semblaient extravagants. Je me figurais que ma pauvre sœur abaissait sur moi ses regards du haut du ciel, et qu’elle offrait elle-même le tribut de ses prières en faveur du frère qu’elle avait si tendrement aimé. Je commençai à moins sentir mon isolement, et l’ouvrage avança davantage par suite de ces relations mystérieuses que j’établissais avec les âmes des personnes que je regrettais, et que j’évoquais pour ainsi dire autour de moi.

La draille du petit foc ayant été brisée dans le démâtage du mât de misaine, la première mesure que je pris fut de la frapper à la tête du grand mât au moyen d’un autre bout de corde. Je passai ensuite la drisse, et je déployai le foc, ce qui me prit deux grandes heures. Sans doute cette voile n’était pas très-bien établie, mais c’était la seule voilure que je pusse avoir du côté de l’avant. Je mis alors la barre au vent, et l’Aurore put marcher vent arrière. Puis je larguai la brigantine et filai les écoutes. Par ces moyens, et grâce à l’impulsion de la brise, je réussis à faire route à raison de trois nœuds par heure en portant un peu au nord, seule direction dans laquelle je pouvais espérer de retrouver mon pauvre ami. La dérive des débris avait dû être d’un nœud par heure, et en tenant compte de celle du bâtiment, ils devaient être en ce moment à douze milles à peu près sous le vent de l’Aurore. Comme le bâtiment pouvait alors aller tout seul, surtout avec une marche aussi lente que celle que j’étais obligé de suivre, je réunis quelques aliments, et, prenant une longue-vue, je montai à la grande hune pour dîner et pour examiner l’Océan.

Que les heures que j’y passai furent pénibles ! Pas un objet quelconque ne se montrait sur l’immense surface des eaux. Les oiseaux mêmes et les poissons semblaient m’avoir abandonné à ma solitude. Je restai en vigie tant que mes mains purent soutenir la longue-vue, tant que mes yeux purent regarder. Heureusement la brise se maintenait, quoique la mer commençât à tomber d’une manière sensible. L’Aurore faisait bien encore quelques embardées, mais à tout prendre elle tenait assez bien en route ; néanmoins, à mesure que la journée avançait, le vent faiblit, et sa vitesse fut diminuée de moitié.

Enfin je redescendis pour examiner comment les choses se passaient en bas. En sondant les pompes, je trouvai dix pieds d’eau dans la cale, quoique alors les hauts du bâtiment ne fussent nullement submergés, et que ses mouvements fussent faciles. Je ne pouvais me le dissimuler, l’Aurore s’enfonçait graduellement sous mes pieds, et tous les intérêts de cette vie commençaient à se concentrer pour moi dans un espace de vingt-quatre heures. C’était le temps pendant lequel le bâtiment resterait probablement à flot, — peut-être quelques heures de plus, si le temps continuait à être favorable. Pensant que j’aurais une nuit tranquille, je résolus de l’employer à me préparer au grand voyage. Je n’avais pas de testament à faire. Que me resterait-il, quand mon bâtiment serait perdu ? La dette que j’avais contractée envers Jacques Wallingford absorberait sans doute tous mes biens. Qu’importait après tout, puisque mon créancier était en même temps mon héritier ? À l’exception d’un legs à Lucie, et de quelques présents à mes esclaves, j’avais laissé à mon cousin tout ce que je possédais. Quant aux nègres eux-mêmes, d’après la nouvelle législation de New-York, ils seraient bientôt libres, et je n’avais d’autre intérêt à prendre à leur sort que celui de l’habitude et de l’affection.

Mais que parlais-je de biens et de fortune, dans la situation où j’étais placé ? J’aurais eu à disposer de tout le comté de l’Ulster, que personne n’aurait connu mes dernières volontés. L’Océan allait tout engloutir. Ne devais-je pas faire un effort pour me sauver, ou au moins pour prolonger mon existence en construisant un radeau ? — car il n’y avait aucune embarcation à bord. Les Anglais avaient pris la yole, et la chaloupe avait été entraînée par la tempête. — Quand j’en aurais eu le désir, les matériaux manquaient. Peut-être aurais-je pu tirer quelque parti des panneaux d’écoutille et du mât de perroquet de fougue ; mais comment mettre le mât la la mer ? Les anspects mêmes avaient été emportés avec la chaloupe, et deux des bouées avaient été laissées avec les ancres sur la côte d’Irlande. Dans une position pareille, il me sembla qu’il y aurait plus de courage et de résignation à attendre mon sort qu’à me consumer en efforts stériles pour prolonger ma vie de quelques heures.

Et pourquoi, après tout, la vie m’est-elle si chère ? De toute manière Clawbonny, mon cher Clawbonny était perdu pour moi, et j’avouerai qu’un sentiment d’amertume traversa mon âme à l’idée que Jacques Wallingford avait fort bien pu ne m’engager à emporter son argent que pour s’assurer la possession de mon bien. Cependant je chassai cette vilaine pensée, et je demandai à haute voix pardon à mon cousin, comme s’il eût été à portée de m’entendre. Du côté de Lucie, je n’avais plus rien à espérer ; Grace était déjà dans le ciel, et le monde ne possédait plus d’êtres qui me fussent chers. Après M. Hardinge, Lucie toujours exceptée, Marbre et Neb étaient ceux que j’aimais le plus, et tous deux étaient morts ou près de périr comme moi. Il faut bien que nous rendions tous ce dépôt de la vie ; mon heure venait plus tôt, était-ce une raison pour laisser faiblir mon courage ?

Un peu avant le coucher du soleil, je remontai à la hune pour jeter un dernier regard sur l’Océan. Je ne pensais pas à ma vie, mais à mon pauvre lieutenant. L’Océan resplendissait de lumière, et il me semblait que partout autour de moi je voyais l’empreinte de mon divin Créateur. Mon cœur s’attendrit, et je crus entendre une musique délicieuse qui chantait aux flots ravis les louanges de l’Éternel. Je tombai à genoux sur la dune, et je priai.

Quand j’eus fini, je pris ma longue-vue et je la portai successivement sur tous les points de l’horizon. Rien ne parut à mes regards. J’allais redescendre quand, à l’œil nu, j’aperçus à un mille du navire, en avant, sous le vent, quelque chose qui flottait sur la surface de l’eau. Je ne l’avais pas découvert plus tôt parce que j’avais dirigé la longue-vue au delà, dans le désir d’embrasser tout l’horizon. Je ne pouvais m’y méprendre : c’étaient les débris ! Je repris ma longue-vue, et je n’eus plus aucun doute. La hune était parfaitement visible ; elle flottait en s’élevant beaucoup au-dessus de la surface, et des portions de vergues et de mâts apparaissaient de temps en temps, suivant les ondulations de l’Océan. Je vis un objet couché dans une immobilité complète sur le bord de la hune : je supposai que c’était Marbre ; il était ou mort ou endormi.

Quelle réaction se fit dans mes sentiments à cette vue ! — Une minute auparavant j’étais seul, séparé du reste des hommes, sans espoir d’avoir jamais de relations avec aucun de mes semblables — et tout à coup je retrouvais le compagnon de tous mes dangers, l’homme qui m’avait appris ma profession, et pour qui j’avais conçu un attachement véritable ! Il était là tout près de moi, mourant peut-être faute de secours, et je pouvais venir à son aide ! En un clin d’œil je fus sur le pont. Je mollis les écoutes, et je mis la barre au vent. Le navire obéissant abattit aussitôt ; mais le vent était alors si faible et la coque était tellement enfoncée dans l’eau que les mouvements étaient d’une lenteur extrême. C’était à peine si j’avançais d’un demi-nœud par heure.

Il y avait des intervalles de calme plat ; puis de petites bouffées de vent se faisaient sentir de nouveau pour donner une faible impulsion à la masse pesante. Mon impatience ne pouvait se contenir ; je sifflais, je priais, j’appelais le vent à haute voix. Tout ce que la superstition la plus vulgaire des matelots, tout ce que la piété la plus fervente pouvait me suggérer, je l’employais tour à tour ; à défaut d’autre résultat, le temps se passait ainsi.

Une demi-heure environ avant le coucher du soleil, l’Aurore pouvait être à cent brasses des débris. Je m’en assurai par quelques regards jetés à la dérobée, car la direction que j’étais obligé de suivre plaçait la partie antérieure du navire entre moi et l’objet de mes recherches, et je n’osais pas quitter la barre un seul instant pour aller à l’avant. J’avais préparé un grappin en plaçant, dans le passavant sous le vent, une petite ancre à jet sur laquelle j’avais entalingué une aussière, et si je pouvais parvenir à quelques pieds des agrès flottants, j’avais l’espoir qu’il pourrait toujours s’accrocher à quelque chose. Dans mon impatience, il me semblait alors que l’Aurore refusait d’avancer ; cependant elle marchait toujours, mais c’est à peine si elle faisait sa longueur en cinq ou six minutes. Un coup d’œil précipité m’apprit que deux de ces longueurs me séparaient seules des débris. Je respirais à peine, tant je craignais de ne point diriger le bâtiment avec assez de soin.

Il me paraissait étrange que Marbre n’appelât point ; et, le croyant endormi, je poussai un cri de toute la force de mes poumons. Comme ma voix va résonner délicieusement à ses oreilles ! pensai-je en moi-même ; quoique pour moi, elle me parut avoir quelque chose de surnaturel et d’alarmant ; aucune réponse ne se fit entendre. Alors je sentis une légère secousse, comme si le taille-mer avait rencontré quelque obstacle. Quittant la barre, je m’élançai sur le passavant, soulevant le grappin dans mes bras ; je ne voyais, je ne distinguais que cette masse confuse d’agrès et d’apparaux ; je tremblais qu’elle ne vînt à s’éloigner avant que j’eusse pu agir ; il me semblait que déjà je la voyais dériver. J’entendis en ce moment un bruit sourd, exactement sous moi, et avançant vivement la tête, je vis la vergue de misaine, dont une extrémité battait la carène du bâtiment ; c’était la seule chance que je pusse avoir, et j’y jetai mon grappin ; heureusement une des pattes s’accrocha aux cordages qui garnissaient la vergue. Le mouvement du bâtiment était si lent, que mon grappin tint bon, et la masse tout entière commença à céder à la force de traction.

Je puis dire que jusqu’à ce moment je n’avais pas cherché à voir Marbre ; j’avais une telle frayeur de manquer mon coup, que je ne pouvais penser à autre chose. Une fois certain, cependant, que j’avais réussi, je courus à l’avant pour regarder la hune, qui avait été entraînée sous le bossoir même, par-dessus lequel elle était tombée à la mer. Il ne s’y trouvait personne ; ce que j’avais pris pour Marbre, mort ou endormi, était une partie de la grande voile, qui avait été portée sur la hune de misaine, et qu’on y avait assujettie de manière à en former une sorte de lit ou d’abri contre les vagues. Quelle qu’eût été l’intention de celui qui avait fait ce travail, il n’était plus là. Marbre avait été sans doute emporté par la mer, dans une de ses tentatives hasardeuses pour rendre sa position moins mauvaise.

Quand je ne pus conserver aucun doute, l’angoisse que j’éprouvai ne fut guère moins pénible que celle que j’avais ressentie la première fois que j’avais vu mon lieutenant entraîné dans la mer. Il y aurait eu pour moi une triste satisfaction à retrouver son cadavre, afin de dormir avec lui dans une même tombe, dans les profondeurs de cet Océan que nous avions parcouru si longtemps ensemble. Je ne songeais plus à mon sort, et je sanglotais dans toute l’amertume de mon âme. J’avais disposé un matelas sur le gaillard d’arrière ; je courus m’y jeter ; accablé de fatigue, je tombai dans un profond sommeil. Ma dernière pensée fut que j’allais au fond avec mon navire, dans la position où je me trouvais alors ; la nature triompha si complètement de moi, que je ne rêvai même point. Je ne me rappelle pas avoir jamais goûté un sommeil plus calme et plus salutaire ; il dura jusqu’au point du jour. C’est sans doute à cette nuit de repos que je suis redevable, après Dieu, de pouvoir raconter ces aventures.

Il est à peine nécessaire de dire que la nuit avait été tranquille ; autrement l’oreille du marin lui aurait donné l’alarme. Quand je me levai, l’Océan étincelait comme un miroir, sans autre mouvement que celui qui a été si souvent comparé à la respiration de quelque animal gigantesque pendant son sommeil. Le frottement des débris contre la carène du bâtiment m’annonça qu’ils étaient toujours là, avant que j’eusse quitté mon lit improvisé. Il n’y avait pas littéralement un souffle de vent ; parfois le navire semblait se soulever un peu pour respirer, lorsqu’une grosse lame de fond roulait le long de ses flancs ; autrement tout était tranquille. Je tombai de nouveau à genoux, et j’adressai ma prière à celui avec lequel il me semblait que j’étais seul à présent dans l’univers.

Jusqu’au moment où je me relevai, la pensée de faire un effort pour me sauver ou pour essayer de prolonger mon existence de quelques heures, à l’aide de ce radeau tout fait, ne s’était pas encore présentée à mon esprit ; mais quand je vins à regarder autour de moi, que je remarquai l’aspect tranquille de la mer, que je calculai les chances de salut, quelque faibles qu’elles fussent, l’amour de la vie se réveilla en moi, et je me mis sérieusement à faire les dispositions nécessaires.

Mon premier soin fut de sonder de nouveau les pompes ; l’eau n’avait pas fait autant de progrès pendant la nuit que pendant le jour précédent ; cependant elle était encore montée de trois pieds, preuve évidente qu’il existait une voie d’eau que je n’avais aucun moyen de boucher. Il était donc inutile de songer à sauver le bâtiment ; à peine resterait-il à flot assez longtemps pour me permettre d’achever mes préparatifs.

Il y avait peu de chose à changer à la manière dont le radeau se trouvait disposé par hasard ; seulement je réfléchis qu’en mettant les mâts de perroquet et de cacatois avec leurs vergues autour de la hune, je pourrais, à l’aide des panneaux d’écoutille, établir une plate-forme, sur laquelle je serais complètement hors de l’eau dans les temps calmes, et où je pourrais placer des provisions au moins pour un mois. Ce fut un travail qui demanda plus de temps que d’efforts. Je fus obligé de me mettre à l’eau plusieurs fois, mais l’air était chaud, et ce bain me rafraîchit. En deux heures de temps, mes deux mâts étaient en place et solidement amarrés à la hune.

Il ne me restait plus qu’à placer les panneaux et à les assujettir ; la chose n’était pas difficile, et, avant midi, j’avais une petite plate-forme solide, élevée de dix-huit pouces au moins au-dessus de l’eau, et entourée d’une ceinture de cordages pour empêcher les objets qui y seraient placés de tomber à la mer. Il fallut ensuite songer à couper toutes les voiles des vergues, ainsi que les agrès qui ne servaient pas à retenir ensemble les débris. Le lecteur concevra sans peine combien ces mesures contribuèrent à l’allégement de mon radeau. La misaine seule pesait beaucoup plus que je ne pèserais moi-même avec toutes les provisions. Quant au petit hunier, il n’en restait qu’un lambeau, la toile ayant été arrachée en grande partie de la vergue par l’ouragan avant la chute du mât.

Je n’aurais pas été un véritable marin si je n’avais pas songé à me précautionner d’un mât et d’une voile ; je mis de côté le mât et la vergue de cacatois, avec sa voile, dans cette intention, déterminé à les gréer quand je n’aurais rien d’autre à faire.

Je n’avais plus qu’à m’occuper du transport des provisions, ce qui ne fut ni long ni difficile : un sac de biscuits de mer, du bœuf fumé, quelques bouteilles de liqueurs, et deux barils d’eau en formèrent la base ; j’y ajoutai un pot de beurre, avec des harengs et des anchois. La nourriture était soignée à bord de l’Aurore, et je n’eus pas de peine à réunir des vivres qui auraient suffi pour nourrir sept à huit hommes pendant un mois. Voyant que mon radeau, à présent qu’il était déchargé du poids des voiles et des agrès, portait sans peine ces provisions, je me mis à regarder autour de moi s’il n’y avait pas quelque objet précieux que je pusse désirer de sauver. L’ardeur que j’avais mise à faire ces préparatifs m’avait inspiré une sorte de confiance dans leur efficacité, aussi naturelle peut-être qu’elle était déraisonnable. J’examinai les différents objets qui se présentaient, en comparant leur valeur et l’utilité dont ils pouvaient m’être par la suite, avec un soin minutieux qui fournissait une triste preuve de la ténacité de nos désirs en pareil cas. J’emportais toujours avec moi sur mer un coffre précieux, que j’avais acheté dans un de mes voyages, et qui contenait ordinairement mon argent, mes habits et quelques objets de prix ; je parvins à le transporter sur le radeau à l’aide de leviers ; mais ce fut de beaucoup la partie la plus pénible de la tâche que j’avais entreprise. J’y ajoutai mon pupitre, un matelas, deux ou trois couvertures et quelques articles légers, qui pouvaient m’être utiles, et qu’il me serait facile de jeter à la mer en un moment, en cas de nécessité. Il était presque nuit, et je me sentais assez fatigué pour prendre quelque repos ; l’eau avait fait peu de progrès pendant les dernières heures, mais le bâtiment s’enfonçait tellement que je ne crus pas devoir m’endormir à bord. Je me décidai donc à prendre congé de l’Aurore, et à passer sur le radeau ; il pouvait même être dangereux d’en rester trop près, dans le cas où le navire viendrait à couler bas ; je coupai donc les cordages qui retenaient le radeau, et je commençai à pousser au large au moment où le soleil se plongeait dans l’Océan. J’avais heureusement, en cherchant dans l’entrepont, trouvé les avirons de la chaloupe, et je les avais portés au radeau, pour fortifier ma plate-forme, en réservant deux pour l’objet auquel je les employai alors. Au bout d’une heure d’efforts énergiques, j’étais à soixante brasses de la poupe de l’Aurore, c’était avancer avec une lenteur désespérante, et cet essai suffit pour me convaincre que, si je devais être sauvé, ce serait grâce à quelque bâtiment qui passerait, mais non par la célérité de ma marche.

Harassé de fatigue, je m’étendis sur le matelas, et je dormis. Je ne pris aucune précaution contre le vent, dans le cas où il viendrait à s’élever pendant la nuit ; d’abord ce danger était peu à craindre, d’après l’aspect tranquille du ciel et de l’Océan ; ensuite j’étais certain que le clapotement de l’eau et le sifflement du vent me réveilleraient, s’il en était autrement. Comme la nuit précédente, j’eus un sommeil paisible, et je repris des forces pour les nouvelles épreuves qui pouvaient m’attendre. Comme la veille aussi, je fus réveillé par les rayons du soleil, qui sarclaient en plein sur ma figure. Dans le premier moment, je ne savais pas exactement où j’étais. Une minute de réflexion ne me rappela que trop bien le passé, et je me mis à examiner ma situation actuelle.

Je cherchai l’Aurore dans la direction où je l’avais vue pour la dernière fois ; elle n’y était pas. Sans doute le radeau avait dérivé pendant la nuit. Je tournai lentement les yeux sur tous les points de l’horizon : aucun navire n’apparaissait. Plus de doute, l’Aurore s’était abîmée pendant la nuit, et avec si peu de bruit que je ne m’en étais pas aperçu. Je frissonnai, car je ne pus m’empêcher de penser quel eût été mon destin, si j’avais été tiré du sommeil des vivants, uniquement pour éprouver la dernière agonie, en passant à celui des morts. Je ne saurais décrire la sensation qui s’empara de moi, quand, regardant à l’entour, je me trouvai voguant sur l’immensité des mers, debout sur une petite plate-forme de dix pieds carrés, qui ne s’élevait que de deux pieds au-dessus de l’eau. Ce fut alors que je compris tout ce que ma position avait de précaire et d’horrible. Auparavant, le bâtiment m’abritait en quelque sorte ; sa présence était une protection pour moi ; ses mâts pouvaient appeler l’attention de quelque navire, qui eût passé près du radeau sans l’apercevoir. Maintenant ces faibles consolations m’étaient retirées. Les réflexions les plus lugubres venaient m’assaillir, et elles interrompirent même malgré moi ma prière du matin. Après avoir accompli cependant, le moins mal possible, ce devoir de tous les jours, je pris un peu de nourriture, quoique je doive avouer que ce fut avec peu d’appétit. Ensuite j’arrimai de mon mieux mes effets ; Je gréai et je mis en place le mât, et je hissai la voile pour servir de signal. Je pensais que le vent ne se ferait pas attendre, et je ne me trompais pas. Vers neuf heures, une brise modérée s’éleva du nord-ouest. Ce fut un grand soulagement pour moi ; elle calma la fatigue que me faisait éprouver l’ardeur dévorante d’un soleil d’été, elle rafraîchit mes sens, et jeta quelque variété dans une scène dont la sombre monotonie pesait sur moi comme un linceul de plomb.