Lucien Létinois

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Paysages Paul VerlaineAmour
Lucien Létinois
Batignolles





I


Mon fils est mort. J’adore, ô mon Dieu, votre loi. —
Je vous offre les pleurs d’un cœur presque parjure,
Vous châtiez bien fort et parferez la foi
Qu’alanguissait l’amour pour une créature.

Vous châtiez bien fort. Mon fils est mort, hélas !
Vous me l’aviez donné, voici que votre droite
Me le reprend à l’heure où mes pauvres pieds las
Réclamaient ce cher guide en cette route étroite.

Vous me l’aviez donné, vous me le reprenez :
Gloire à vous ! J’oubliais beaucoup trop votre gloire
Dans la langueur d’aimer mieux les trésors donnés
Que le Munificent de toute cette histoire.

Vous me l’aviez donné, je vous le rends très pur,
Tout pétri de vertu, d’amour et de simplesse.
C’est pourquoi, pardonnez, Terrible, à celui sur
Le cœur de qui, Dieu fort, sévit cette faiblesse.


Et laissez-moi pleurer et faites-moi bénir
L’élu dont vous voudrez certes que la prière
Rapproche un peu l’instant si bon de revenir
À lui dans Vous, Jésus, après ma mort, dernière.



II


Car vraiment j’ai souffert beaucoup !
Débusqué, traqué comme un loup
Qui n’en peut plus d’errer en chasse
Du bon repos, du sûr abri,
Et qui fait des bonds de cabri
Sous les coups de toute une race.
 
La Haine et l’Envie et l’Argent,
Bons limiers au flair diligent,
M’entourent, me serrent. Ça dure
Depuis des jours, depuis des mois,
Depuis des ans ! Dîner d’émois,
Souper d’effrois, pitance dure !
 
Mais, dans l’horreur du bois natal,
Voici le Lévrier fatal,
La Mort. — Ah ! la bête et la brute ! —
Plus qu’à moitié mort, moi, la Mort
Pose sur moi sa patte et mord
Ce cœur, sans achever la lutte


Et je reste sanglant, tirant
Mes pas saignants vers le torrent
Qui hurle à travers mon bois chaste.
Laissez-moi mourir au moins, vous,
Mes frères pour de bon, les Loups ! —
Que ma sœur, la Femme, dévaste.



III


 
Ô la Femme ! Prudent, sage, calme ennemi,
N’exagérant jamais ta victoire à demi,
Tuant tous les blessés, pillant tout le butin,
Et répandant le fer et la flamme au lointain,
Ou bon ami, peu sûr mais tout de même bon,
Et doux, trop doux souvent, tel un feu de charbon
Qui berce le loisir, vous l’amuse et l’endort,
Et parfois induit le dormeur en telle mort
Délicieuse par quoi l’âme meurt aussi !
Femme à jamais quittée, ô oui ! reçois ici,
Non sans l’expression d’un injuste regret,
L’insulte d’un qu’un seul remords ramènerait.
Mais comme tu n’as pas de remords plus qu’un if
N’a d’ombre vive, c’est l’adieu définitif.
Arbre fatal sous qui gît mal l’Humanité,
Depuis Eden jusques à Ce Jour Irrité.



IV


 
Ma cousine Élisa, presque une sœur aînée —
Mieux qu’une sœur, ô toi, voici donc ramenée
La saison de malheur où tu me quittas pour
Ce toujours, — ce jamais ! Le voici de retour
Le jour affreux qui m’a sevré de l’aile douce
Où m’abriter contre tel chagrin de Tom Pouce,
Tel bobo. Certes oui, pauvre maman était
Bien, trop ! bonne, et mon cœur à la voir palpitait,
Tressautait, et riait, et pleurait de l’entendre.
Mais toi, je t’aimais autrement, non pas plus tendre
Plus familier, voilà. Car la Mère est toujours
Au fond redoutée un petit et respectée
Absolument, tandis qu’à jamais regrettée,
Tu m’apparais, chère ombre, ainsi qu’en ton vivant,
Blonde et rose au profil pourtant grave et rêvant
Avec de beaux yeux bleus où s’instruisait mon âme
De tout petit garçon, et plus tard, où la flamme
De ma forte amitié chaste d’adolescent

Puis d’homme mettait un reflet incandescent.
Et tu me fus d’abord guide puis camarade,
Puis ami, non amie (une nuance fade).
 
Et tu dors maintenant après m’avoir béni.
Mais je sens bien qu’en moi quelque chose est fini.



V


J’ai la fureur d’aimer. Mon cœur si faible est fou.
N’importe quand, n’importe quel et n’importe où,
Qu’un éclair de beauté, de vertu, de vaillance
Luise, il s’y précipite, il y vole, il s’y lance,
Et, le temps d’une étreinte, il embrasse cent fois
L’être ou l’objet qu’il a poursuivi de son choix ;
Puis, quand l’illusion a replié son aile,
Il revient triste et seul bien souvent, mais fidèle,
Et laissant aux ingrats quelque chose de lui,
Sang ou chair. Mais, sans plus mourir dans son ennui,
Il embarque aussitôt pour l’île des Chimères
Et n’en rapporte rien que des larmes amères
Qu’il savoure, et d’affreux désespoirs d’un instant,
Puis rembarque.
Puis rembarque. — Il est brusque et volontaire tant
Qu’en ses courses dans les infinis il arrive,
Navigateur têtu, qu’il va droit à la rive,
Sans plus s’inquiéter que s’il n’existait pas
De l'écueil proche qui met son esquif à bas.

Mais lui fait de l’écueil un tremplin et dirige
Sa nage vers le bord. L’y voilà. Le prodige
Serait qu’il n’eût pas fait avidement le tour,
Du matin jusqu’au soir et du soir jusqu’au jour,
Et le tour et le tour encor du promontoire,
Et rien ! Pas d’arbres ni d’herbes, pas d’eau pour boire,
La faim, la soif, et les yeux brûlés du soleil,
Et nul vestige humain, et pas un cœur pareil !
Non pas à lui, — jamais il n’aura son semblable, —
Mais un cœur d’homme, un cœur vivant, un cœur palpable,
Fût-il faux, fût-il lâche, un cœur ! quoi, pas un cœur !
Il attendra, sans rien perdre de sa vigueur
Que la fièvre soutient et l’amour encourage,
Qu’un bateau montre un bout de mât dans ce parage,
Et fera des signaux qui seront aperçus,
Tel il raisonne. Et puis fiez-vous là-dessus ! —
Un jour il restera non vu, l’étrange apôtre.
Mais que lui fait la mort, sinon celle d’un autre ?
Ah ! ses morts ! Ah ! ses morts, mais il est plus mort qu’eux !
Quelque fibre toujours de son esprit fougueux
Vit dans leur fosse et puise une tristesse douce ;
Il les aime comme un oiseau son nid de mousse ;
Leur mémoire est son cher oreiller, il y dort,
Il rêve d’eux, les voit, cause avec et s'endort
Plein d’eux que pour encor quelque effrayante affaire
J’ai la fureur d’aimer. Qu’y faire ? Ah, laisser faire !



VI


 
Ô ses lettres d’alors ! les miennes elles-mêmes !
Je ne crois pas qu’il soit des choses plus suprêmes.
J’étais, je ne puis dire mieux, vraiment très bien.
Ou plutôt, je puis dire tout, vraiment chrétien.
J’éclatais de sagesse et de sollicitude,
Mettant tout mon soin pieux, toute l’étude
Dont tout mon être était capable, à confirmer
Cette âme dans l’effort de prier et d’aimer.
Oui, j’étais devant Dieu qui m’écoute, si j’ose
Le dire, quel que soit l’orgueil fou que suppose
Un tel serment juré sur sa tête qui dort,
Pur comme un saint et mûr pour cette bonne mort,
Qu’aujourd’hui j’entrevois à travers bien des doutes.
Mais lui ! ses lettres ! l’ange ignorant de nos routes,
Le pur esprit vêtu d’une innocente chair !
Ô souvenir, de tous peut-être mon plus cher !
Mots frais, la phrase enfant, style naïf et chaste
Où marche la vertu dans la sorte de faste.

Déroulement d’encens, cymbales de cristal,
Qui sied à la candeur de cet âge natal,
Vingt ans !
Vingt ans !Trois ans après il naissait dans la gloire
Éternelle, emplissant à jamais ma mémoire.



VII



Mon fils est brave ; il va sur son cheval de guerre,
Sans reproche et sans peur par la route du bien,
Un dur chemin d’embûche et de piège où naguère
Encore il fut blessé et vainquit en chrétien.

Mon fils est fier : en vain sa jeunesse et sa force
L’invitent au plaisir par les langueurs du soir,
Mon enfant se remet, rit de la vile amorce,
Et, les yeux en avant, aspire au seul devoir.

Mon fils est bon : un jour que du bout de son aile
Le soupçon d’une faute effleurait mes cheveux,
Mon enfant, pressentant l’angoisse paternelle,
S’en vint me consoler en de nobles aveux.

Mon fils est fort : son cœur était méchant, maussade,
Irrité, dépité ; mon enfant dit : « Tout beau.
Ceci ne sera pas. Au médecin, malade ! »
Vint au prêtre, et partit avec un cœur nouveau


Mais surtout que mon fils est beau ! Dieu l’environne
De lumière et d’amour, parce qu’il fut pieux
Et doux et digne encor de la Sainte Couronne
Réservée aux soldats du combat pour les cieux.
 
Chère tête un instant courbée, humiliée
Sous le Verbe éternel du Règne triomphant,
Sois bénie à présent que réconciliée.
— Et je baise le front royal de mon enfant !



VIII


Ô l’odieuse obscurité
Du jour le plus gai de l’année
Dans la monstrueuse cité
Où se fit notre destinée !

Au lieu du bonheur attendu,
Quel deuil profond, quelles ténèbres !
J’en étais comme un mort, et tu
Flottais en des pensers funèbres.

La nuit croissait avec le jour
Sur notre vitre et sur notre âme,
Tel un pur, un sublime amour
Qu’eût étreint la luxure infâme ;

Et l’affreux brouillard refluait
Jusqu’en la chambre où la bougie
Semblait un reproche muet
Pour quelque lendemain d’orgie,


Un remords de péché mortel
Serrait notre cœur solitaire…
Puis notre désespoir fut tel
Que nous oubliâmes la terre,
 
Et que pensant au seul Jésus
Né rien que pour ce jour même,
Notre foi prenant le dessus
Nous éclaira du jour suprême,
 
— Bonne tristesse qu’aima Dieu !
Brume dont se voilait la Grâce,
Crainte que l’éclat de son feu
Ne fatiguât notre âme lasse.
 
Délicates attentions
D’une Providence attendrie !…
Ô parfois encore soyons
Ainsi tristes, âme chérie !



IX


Tout en suivant ton blanc convoi, je me disais
Pourtant : C’est vrai, Dieu t’a repris quand tu faisais
Sa joie et dans l’éclair de ta blanche innocence.
Plus tard la Femme eût mis sans doute en sa puissance
Ton cœur ardent vers elle affrontée un moment
Seulement et t’ayant laissé le tremblement
D’elle, et du trouble en l’âme à cause d’une étreinte ;
Mais tu t’en détournas bientôt par noble crainte
Et revins à la simple, à la noble Vertu,
Tout entier à fleurir, lys un instant battu
Des passions, et plus viril après l’orage,
Plus magnifique pour le céleste suffrage
Et la gloire éternelle… Ainsi parlait ma foi.
 
Mais quelle horreur de suivre, ô toi ! ton blanc convoi !



X


Il patinait merveilleusement,
S’élançant, qu’impétueusement !
R’arrivant si joliment vraiment.

Fin comme une grande jeune fille.
Brillant, vif et fort, telle une aiguille,
La souplesse, l’élan d’une anguille.


Des jeux d’optique prestigieux,
Un tourment délicieux des yeux,
Un éclair qui serait gracieux.

Parfois il restait comme invisible.
Vitesse en route vers une cible
Si lointaine, elle-même invisible…

 
Invisible de même aujourd’hui.
Que sera-t-il advenu de lui ?
Que sera-t-il advenu de lui?



XI


La Belle au Bois dormait, Cendrillon sommeillait,
Madame Barbe-bleue ? elle attendait ses frères ;
Et le petit Poucet, loin de l’ogre si laid,
Se reposait sur l’herbe en chantant des prières.

L’oiseau couleur-de-temps planait dans l’air léger
Qui caresse la feuille au sommet des bocages
Très nombreux, tout petits, et rêvant d’ombrager
Semaine, fenaison, et les autres ouvrages.

Les fleurs des champs, les fleurs innombrables des champs,
Plus belles qu’un jardin où l’Homme a mis ses tailles.
Ses coupes et son goût à lui, — les fleurs des gens ! —
Flottaient comme un tissu très fin dans l’or des pailles,

Et, fleurant simple, ôtaient au vent sa crudité,
Au vent fort mais alors atténué, de l’heure
Où l’après-midi va mourir. Et la bonté
Du paysage au cœur disait : Meurs ou demeure !


Les blés encore verts, les seigles déjà blonds
Accueillaient l’hirondelle en leur flot pacifique.
Un tas de voix d’oiseaux criait vers les sillons
Si doucement qu’il ne faut pas d’autre musique…
 
Peau-d’Âne rentre. On bat la retraite — écoutez! —
Dans les États voisins de Riquet-à-la-Houppe,
Et nous joignons l’auberge, enchantés, esquintés,
Le bon coin où se coupe et se trempe la soupe !



XII


Je te vois encore à cheval
Tandis que chantaient les trompettes,
Et ton petit air martial
Chantait aussi quand les trompettes ;
 
Je te vois toujours en treillis
Comme un long Pierrot de corvée
Très élégant sous le treillis
D’une allure toute trouvée ;

Je te vois autour des canons,
Frêles doigts dompteurs de colosses.
Grêles voix pleines de crés noms,
Bras chétifs vainqueurs de colosses ;
 
Et je te rêvais une mort
Militaire, sûre et splendide.
Mais Dieu vint qui te fit la mort
Confuse de la typhoïde…


Seigneur, j’adore vos desseins,
Mais comme ils sont impénétrables !
Je les adore, vos desseins,
Mais comme ils sont impénétrables !



XIII


Le petit coin, le petit nid
Que j’ai trouvés,
Les grands espoirs que j’ai couvés,
Dieu les bénit.
Les heures des fautes passées
Sont effacées
Au pur cadran de mes pensées.
 
L’innocence m’entoure et toi,
Simplicité.
Mon cœur par Jésus visité
Manque de quoi ?
Ma pauvreté, ma solitude,
Pain dur, lit rude,
Quel soin jaloux ! l’exquise étude !
 
L’âme aimante au cœur fait exprès,
Ce dévouement,
Viennent donner un dénouement
Calme et si frais

À la détresse de ma vie
Inassouvie
D’avoir satisfait toute envie !
 
Seigneur, ô merci. N’est-ce pas
La bonne mort ?
Aimez mon patient effort
Et nos combats.
Les miens et moi, le ciel nous voie
Par l’humble voie
Entrer, Seigneur, dans Votre joie.



XIV


Notre essai de culture eut une triste fin,
Mais il fit mon délire un long temps et ma joie :
J’y voyais se développer ton être fin
Dans ce beau travail qui bénit ceux qu’il emploie ;

J’y voyais ton profil fluet sur l’horizon
Marcher comme à pas vifs derrière la charrue,
Gourmandant les chevaux ainsi que de raison,
Sans colère, et criant diah et criant hue ;

Je te voyais herser, rouler, faucher parfois,
Consultant les anciens, inquiet d’un nuage,
L’hiver à la batteuse ou liant dans nos bois,
Je t’aidais, vite hors d’haleine et tout en nage.

Le dimanche, en l’éveil des cloches, tu suivais
Le chemin de jardins pour aller à la Messe ;
Après midi, l’auberge une heure où tu buvais
Pour dire, et puis la danse aux soirs de grand’liesse.


Hélas ! tout ce bonheur que je croyais permis,
Vertu, courage à deux, non mépris de la foule
Mais pitié d’elle avec très peu de bons amis,
Croula dans des choses d’argent comme un mur croule

Après, tu meurs ! — Un dol sans pair livre à la Faim
Ma fierté, ma vigueur, et la gloire apparue…
Ah ! frérot ! est-ce enfin là-haut ton spectre fin
Qui m’appelle à grands bras derrière la charrue ?



XV


Puisque encore déjà la sottise tempête,
Explique alors la chose, ô malheureux poète.
 
Je connus cet enfant, mon amère douceur,
Dans un pieux collège où j’étais professeur.
Ses dix-sept ans mutins et maigres, sa réelle
Intelligence, et la pureté vraiment belle
Que disaient et ses yeux et son geste et sa voix,
Captivèrent mon cœur et dictèrent mon choix
De lui pour fils, puisque, mon vrai fils, mes entrailles.
On me le cache en manière de représailles
Pour je ne sais quels torts charnels et surtout pour
Un fier départ à la recherche de l’amour
Loin d’une vie aux platitudes résignée !
Oui, surtout et plutôt pour ma fuite indignée
En compagnie illustre et fraternelle vers
Tous les points du physique et moral univers,
— Il paraît que les gens dirent jusqu’à Sodome, —
Où mourussent les cris de Madame Prudhomme !

Je lui fis part de mon dessein. Il accepta.

Il avait des parents qu’il aimait, qu’il quitta
D’esprit pour être mien, tout en restant son maître
Et maître de son cœur, de son âme peut-être,
Mais de son esprit, plus.
Mais de son esprit, plus.Ce fut bien, ce fut beau,
Et c’eût été trop bon, n’eût été le tombeau.
Jugez.
Jugez.En même temps que toutes mes idées,
(Les bonnes !) entraient dans son esprit, précédées
De l’Amitié jonchant leur passage de fleurs,
De lui, simple et blanc comme un lys calme aux couleurs
D’innocence candide et d’espérance verte,
L’Exemple descendait sur mon Âme entr’ouverte
Et sur mon cœur qu’il pénétrait plein de pitié ;
Par un chemin semé des fleurs de l’Amitié ;
Exemple des vertus joyeuses, la franchise,
La chasteté, la foi naïve dans l’Église,
Exemple des vertus austères, vivre en Dieu,
Le chérir en tout temps et le craindre en tout lieu,
Sourire, que l’instant soit léger ou sévère,
Pardonner, qui n’est pas une petite affaire !
 
Cela dura six ans, puis l’ange s’envola,
Dès lors je vais hagard et comme ivre. Voilà.



XVI


Cette adoption de toi pour mon enfant
Puisque l’on m’avait volé mon fils réel,
Elle n’était pas dans les conseils du ciel,
Je me le suis dit, en pleurant, bien souvent ;

Je me le suis dit toujours devant la tombe
Noire de fusains, blanche de marguerites,
Elle fut sans doute un de ces démérites
Cause de ces mots où voici que je tombe,

Ce fut, je le crains, un faux raisonnement.
À bien réfléchir je n’avais pas le droit,
Pour me consoler dans mon chemin étroit,
De te choisir, même ô si naïvement,

Même ô pour ce plan d’humble vertu cachée :
Quelques champs autour d’une maison sans faste
Que connaît le pauvre, et sur un bonheur chaste
La grâce de Dieu complaisamment penchée !


Fallait le laisser pauvre et gai dans ton nid,
Ne pas te mêler à mes jeux orageux,
Et souffrir l’exil en proscrit courageux,
L’exil loin du fils né d’un amour bénit.

Il me reviendrait, le fils des justes noces,
À l’époque d’être au moment d’être un homme,
Quand il comprendrait, quand il sentirait comme
Son père endura de sottises féroces !
 
Cette adoption fut le fruit défendu ;
J’aurais dû passer dans l’odeur et le frais
De l’arbre et du fruit sans m’arrêter auprès.
Le ciel m’a puni… J’aurais dû, j’aurais dû !



XVI


Ce portrait qui n’est pas ressemblant,
Qui fait roux tes cheveux noirs plutôt,
Qui fait rose ton teint brun plutôt,
Ce pastel, comme il est ressemblant !
 
Car il peint la beauté de ton âme,
La beauté de ton âme un peu sombre
Mais si chère au fond que, sur mon âme,
Il a raison de n’avoir pas d’ombre.

Tu n’étais pas beau dans le sens vil
Qu’il paraît qu’il faut pour plaire aux dames.
Et, pourtant, de face et de profil,
Tu plaisais aux hommes comme aux femmes,

Ton nez certes n’était pas si droit.
Mais plus court qu’il n’est dans le pastel,
Mais plus vivant que dans le pastel,
Mais aussi long et droit que de droit.


Ta lèvre et son ombre de moustache
Fut rouge moins qu’en cette peinture
Où tu n’as pas du tout de moustache,
Mais c’est ta souriance si pure.

Ton port de cou n’était pas si dur,
Mais flexible, et d’un aigle et d’un cygne ;
Car ta fierté parfois primait sur
Ta douceur dive et ta grâce insigne.
 
Mais tes yeux, ah ! tes yeux, c’est bien eux.
Leur regard triste et gai, c’est bien lui.
Leur éclat apaisé c’est bien lui,
Ces sourcils orageux, que c’est eux !

Ah ! portrait qu’en tous les lieux j’emporte
Où m’emporte une fausse espérance,
Ah ! pastel spectre, te voir m’emporte
Où ? parmi tout, jouissance et transe !
 
Ô l’élu de Dieu, priez pour moi,
Toi qui sur terre étais mon bon ange ;
Car votre image, plein d’alme émoi.
Je la vénère d’un culte étrange.



XVIII


Âme, te souvient-il, au fond du paradis,
De la gare d’Auteuil et des trains de jadis
T’amenant chaque jour, venus de La Chapelle ?
Jadis déjà ! Combien pourtant je me rappelle
Mes stations au bas du rapide escalier
Dans l’attente de toi, sans pouvoir oublier
Ta grâce en descendant les marches, mince et leste
Comme un ange le long de l’échelle céleste,
Ton sourire amical ensemble et filial,
Ton serrement de main cordial et loyal,
Ni tes yeux d’innocent, doux mais vifs, clairs et sombres
Qui m’allaient droit au cœur et pénétraient mes ombres.
Après les premiers mots de bonjour et d’accueil,
Mon vieux bras dans le tien, nous quittions cet Auteuil.
Et sous les arbres pleins d’une gente musique,
Notre entretien était souvent métaphysique.
Ô tes forts arguments, ta foi du charbonnier !
Non sans quelque tendance, ô si franche ! à nier,
Mais si vite quittée au premier pas du doute !
Et puis nous rentrions, plus que lents, par la route

Un peu des écoliers, chez moi, chez nous plutôt,
Y déjeuner de rien, fumailler vite et tôt,
Et dépêcher longtemps une vague besogne.

Mon pauvre enfant, ta voix dans le bois de Boulogne !



XIX


Il m’arrivait souvent, seul avec ma pensée,
— Pour le fils de son nom tel un père de chair, —
D’aimer à te rêver dans un avenir cher
La parfaite, la belle et sage fiancée.

Je cherchais, je trouvais, jamais content assez,
Amoureux tout d’un coup et prompt à me reprendre.
Tour à tour confiant et jaloux, froid et tendre,
Me crispant en soupçons, plein de soins empressés,

Prenant ta cause enfin jusqu’à tenir ta place,
Tant j’étais tien, que dis-je là ? tant j’étais toi,
Un toi qui t’aimait mieux, savait mieux qui et quoi,
Discernait ton bonheur de quel cœur perspicace !

Puis, comme ta petite femme s’incarnait,
Toute prête, vertu, bon nom, grâce et le reste,
Ô nos projets ! voici que le Père céleste,
Mieux informé, rompit le mariage net.


Et ravit, pour la Seule épouse, pour la Gloire
Éternelle, ton âme aux plus ultimes cieux,
En attendant que ressuscite glorieux
Ton corps, aimable et fin compagnon de victoire.



XX


Tu mourus dans la salle Serre,
À l’hospice de la Pitié ;
On avait jugé nécessaire
De t’y mener mort à moitié.

J’ignorais cet acte funeste.
Quand j’y courus et que j’y fus,
Ce fut pour recueillir le reste
De ta vie en propos confus.

Et puis, et puis, je me rappelle
Comme d’hier, en vérité :
Nous obtenons qu’à la chapelle
Un service en noir soit chanté :

Les cierges autour de la bière
Flambent comme des yeux levés
Dans l’extase d’une prière
Vers des paradis retrouvés ;


La croix du tabernacle et celle
De l’absoute luisent ainsi
Qu’un espoir infini que scelle
La Parole et le Sang aussi ;

La bière est blanche qu’illumine
La cire et berce le plain-chant
De promesse et de paix divine,
Berceau plus frêle et plus touchant.



XXI


Si tu ne mourus pas entre mes bras,
Ce fut tout comme, et de ton agonie,
J’en vis assez, ô détresse infinie !
Tu délirais, plus pâle que tes draps ;
 
Tu me tenais, d’une voix trop lucide,
Des propos doux et fous, « que j’étais mort.
Que c’était triste », et tu serrais très fort
Ma main tremblante, et regardais à vide ;
 
Je me tournais, n’en pouvant plus de pleurs.
Mais ta fièvre voulait suivre son thème,
Tu m’appelais par mon nom de baptême,
Puis ce fut tout, ô douleurs des douleurs !
 
J’eusse en effet dû mourir à ta place,
Toi debout, là, présidant nos adieux… !
Je dis cela faute de dire mieux.
Et pardonnez, Dieu juste, à mon audace.



XXII


 
L’affreux Ivry dévorateur
À tes reliques dans sa terre
Sous de pâles fleurs sans odeur
Et des arbres nains sans mystère.
 
Je laisse les charniers flétris
Où gît la moitié de Paris.

Car, mon fils béni, tu reposes
Sur le territoire d’Ivry –
Commune, où, du moins, mieux encloses,
Les tombes dorment à l’abri

Du flot des multitudes bêtes.
Les dimanches, jeudis et fêtes.

Le cimetière est trivial
Dans la campagne révoltante,
Mais je sais le coin filial
Où ton corps a planté sa tente.

— Ami, je viens parler à toi.
— Commence par prier pour moi.

Bien pieusement je me signe
Devant la croix de pierre et dis
En sanglotant à chaque ligne
Un très humble De profundis.

— Alors ta belle âme est sauvée ?
— Mais par quel désir éprouvée !
 
Les fleurettes du jardinet
Sont bleuâtres et rose tendre
Et blanches, et l’on reconnaît
Des soins qu’il est juste d’attendre.

— Le désir, sans doute, de Dieu ?
— Oui, rien n’est plus dur que ce feu.
 
Les couronnes renouvelées
Semblent d’agate et de cristal ;
Des feuilles d’arbres des allées
Tournent dans un grand vent brutal.
 
— Comme tu dois souffrir, pauvre âme !
— Rien n’est plus doux que dans cette flamme.


Voici le soir gris qui descend ;
Il faut quitter le cimetière,
Et je m’éloigne en t’adressant
Une invocation dernière :
 
— Âme vers Dieu, pensez à moi.
— Commence par prier pour toi.



XXIII


Ô Nouvelle-Forêt ! nom de féerie et d’armes !
Le mousquet a souvent rompu philtres et charmes
Sous tes rameaux où le rossignol s’effarait.
Ô Shakspeare ! ô Cromwell ! ô Nouvelle-Forêt !
Non désormais joli seulement, plus tragique
Ni magique, mais, par une aimable logique,
Encadrant Lymington, vieux bourg, le plus joli
Et le plus vieux des bourgs jadis guerriers, d’un pli
D’arbres sans nombre vains de leur grâce hautaine,
Avec la mer qui rêve haut, pas très lointaine,
Comme un puissant écho des choses d’autrefois.
J’y vécus solitaire, ou presque, quelques mois,
Solitaire et caché, — comme, tapi sous l’herbe,
Tout ce passé dormant aux pieds du bois superbe, -
Non sans, non plus, dans l’ombre et le silence fiers,
Moi, le cri sourd de mes avant-derniers hiers,
Passion, ironie, atroce grosse joie !
Non sans, non plus, sur la dive corde de soie
Et d’or du cœur désormais pur, cette chanson,
La meilleure ! d’amour filial au frisson

Béni certes. — Ô ses lettres dans la semaine
Par la boîte vitrée, et que fou je promène,
Fou de plaisir, à travers bois, les relisant
Cent fois. — Et cet Ivry-commune d’à-présent !



XXIV


 
Ta voix grave et basse
Pourtant était douce
Comme du velours,
Telle, en ton discours,
Sur de sombre mousse
De belle eau qui passe.

Ton rire éclatait
Sans gêne et sans art,
Franc, sonore et libre.
Tel, au bois qui vibre,
Un oiseau qui part
Trillant son motet.

Cette voix, ce rire
Font dans ma mémoire,
Qui te voit souvent
Et mort et vivant,
Comme un bruit de gloire
Dans quelque martyre.


Ma tristesse en toi
S’égaie à ces sons
Qui disent : « Courage ! »
Au cœur que l’orage
Emplit des frissons
De quel triste émoi !

Orage, ta rage.
Tais-la, que je cause
Avec mon ami
Qui semble endormi,
Mais qui se repose
En un conseil sage…



XXV


Ô mes morts tristement nombreux
Qui me faites un dôme ombreux
De paix, de prière et d’exemple,
Comme autrefois le Dieu vivant
Daigna vouloir qu’un humble enfant
Se sanctifiât dans le temple.

Ô mes morts penchés sur mon cœur.
Pitoyables à sa langueur,
Père, mère, âmes angéliques,
Et toi qui fus mieux qu’une sœur,
Et toi, jeune homme de douceur
Pour qui ces vers mélancoliques,

Et vous tous, la meilleure part
De mon âme, dont le départ
Flétrit mon heure la meilleure,
Ami que votre heure faucha,
Ô mes morts, voyez que déjà
Il se fait temps qu’aussi je meure.


Car plus rien sur terre qu’exil !
Et pourquoi Dieu retire-t-il
Le pain lui-même de ma bouche,
Sinon pour me rejoindre à vous
Dans son sein redoutable et doux,
Loin de ce monde âpre et farouche.

Aplanissez-moi le chemin,
Venez me prendre par la main,
Soyez mes guides dans la gloire,
Ou bien plutôt, — Seigneur vengeur ! —
Priez pour un pauvre pêcheur
Indigne encor du Purgatoire.