Mélanges (Prudhomme)/Le Passé

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Œuvres de Sully PrudhommeAlphonse LemerrePoésies 1865-1866 (p. 185).


LE PASSÉ


 
Parfois à mon Passé je vais dire à l’oreille :
« Je ne suis pas heureux, parlons des premiers jours. »
Et le dormeur couché que ma prière éveille
Se dresse avec lenteur en frottant ses yeux lourds.

Puis joyeux, rajustant ses printaniers atours,
Encore un peu lassé des fêtes de la veille,
Il vole, et me conduit de merveille en merveille
Sous des cieux oubliés pleins de ses nuits d’amours.

Il rallume les feux, remplit de vin la coupe,
Met à flot la gondole, orne de fleurs la poupe,
Se renverse en chantant, et bat le flot qui dort ;

Et je veux l’embrasser, mais je ne prends pas garde
Que tout en souriant mon Passé me regarde
D’un œil terne, immobile, où je sens qu’il est mort.