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Mélanges de poésie et de prose par Madame la Comtesse de Vidampierre/Isménide et Hylas

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ISMENIDE
ET
HYLAS.
CONTE.

Toutes les personnes qui aiment (& qui n’a pas aimé ?) connoissent le fameux promontoire de Leucade : là étoit un rocher escarpé, d’où se précipitoient dans la mer les malheureux qui vouloient se guérir des fureurs de l’amour ; ils en guérissoient sans doute, car tous y perdoient la vie.

Ce n’est pas qu’on ne prît beaucoup de précautions pour modérer l’impétuosité de la chûte : on s’attachoit des aîles d’oiseaux, ou même des aigles vivantes : mais ce n’étoit-là que raffiner sur le suicide ; les aîles coupées des oiseaux ne valoient pas mieux que les aîles d’Icare : pour les aigles, elles avoient perdu le privilege que Jupiter leur donna au tems de l’enlévement de Ganymede, & elles ne se laissoient monter par des hommes que pour les noyer.

Dans le tems où cette fureur de mourir, pour se punir d’aimer, étoit une épidémie qui commençoit à infecter toute la Grèce ; un jeune Athlète qui avoit remporté plusieurs prix aux jeux Olympiques, devint épris dans Lesbos de la fille d’un grand Prêtre de Jupiter : les deux amans ne s’étoient vus qu’une seule fois au temple ; mais chez des ames neuves & faites pour s’entendre, se voir une fois, c’est se jurer de s’aimer toute sa vie.

Hylas, (c’est le nom de l’Athlète) étoit destiné par son pere à épouser la fille d’un Roi de Sparte ; car dans ces siecles héroïques un Prince qui gouvernoit avec gloire, ne se dégradoit point en se choisissant pour gendre un citoyen que la gloire avoit tiré de l’obscurité ; & lorsque la gloire n’étoit que du côté de l’Athlète, lui seul se dégradoit en épousant la fille d’un Roi.

De son côté, le grand Prêtre du Jupiter de Lesbos, avoit promis sa fille au grand Prêtre de Jupiter Olympien ; des querelles religieuses les divisoient depuis vingt ans, & Ismenide alloit être le gage de leur réunion.

Hylas ne connoissoit pas la Princesse qu’on lui destinoit : Ismenide connoissoit son Prêtre & ne l’en aimoit pas davantage ; mais tous deux dans la dépendance d’un pere, ne sçavoient que gémir & se taire : un pere alors étoit le souverain de sa famille, & la famille n’en étoit pas plus mal gouvernée.

Hylas avoit reçu ordre de ne regarder avec complaisance aucune femme de Lesbos. — Quand il étoit auprès d’Ismenide, il cherchoit ses regards, pour obéir à son cœur : quand il les avoit rencontrés, il détournoit les siens, pour obéir à son pere.

On avoit enjoint à Ismenide de dédaigner tous les jeunes gens de Lesbos ; & tel étoit l’ascendant que son pere avoit pris sur elle, que tout le monde croyoit qu’elle dédaignoit Hylas.

Les deux amans ne tarderent pas à se méprendre sur le principe de leur mutuelle indifférence. — La barbare ! disoit l’Athlète, avec quel plaisir elle obéit à son pere ! — Le cruel ! disoit la fille du Prêtre de Lesbos, il va chercher le bonheur dans Sparte ! pour moi je sens que je ne le trouverai jamais.

Le feu de l’amour s’accroît de tout ce qu’on y jette pour l’éteindre ; il étoit à son comble dans le cœur des deux amants, quand on vint leur annoncer les apprêts de leur double mariage.

« Eh bien ! s’écrie Hylas, puisque le seul objet qui me fait cherir la vie passe dans les bras d’un rival : puisque la gloire d’un amant n’est d’aucun prix pour l’ingrate qui me méprise : puisqu’enfin on ne me laisse pas la liberté de sacrifier la fille d’un Roi à ce que j’aime : il est tems de prendre l’unique parti que m’inspirent mon cœur & les Dieux : j’irai au promontoire de Leucade : je m’élancerai dans l’abîme des mers, & j’y périrai où je reviendrai guéri… Guéri ! de quoi ? d’aimer Ismenide ! non la mort est plus douce qu’une si affreuse guérison. »

Ismenide de son côté rouloit dans le sanctuaire du temple de Jupiter le même projet sinistre : & ferme dans ses principes, malgré la timidité de son sexe, elle n’attendoit que les ombres de la nuit pour l’exécuter.

Ces entreprises audacieuses d’un sexe que notre éducation à réussi à rendre pusillanime, nous étonnent sans doute ; mais il ne faudroit pas nier l’action d’Ismenide, parce que nos françoises n’auroient pas la force de l’imiter : les mœurs des siecles des Arrie, des Eponine, des Aspasie & des Sapho, ont existé, quoique ces mœurs ne soyent pas les nôtres.

La nuit vient : Ismenide accompagnée d’une amie qu’elle n’avoit instruite qu’à moitié de son secret, afin de n’être point trahie par sa tendresse, se rend à Leucade : Hylas part après elle, & arrive le premier au lieu du dévouement.

Auprès du rocher étoit un temple d’Apollon, où les victimes volontaires de l’amour avoient coutume de se rendre, avant de consommer leur sacrifice ; là elles juroient sur les autels de s’élancer avec courage dans le sein de la mer : cette précaution étoit nécessaire pour prévenir ce que les Sophistes appellent les foiblesses de la nature, & encore souvent ne suffisoit-elle pas : on sçait qu’un Spartiate qui avoit fait ce serment, étant monté sur le rocher & mésurant des yeux la profondeur de l’abîme, retourna sur ses pas : j’ignorois, dit-il, que mon vœu en eut besoin d’un autre plus fort pour m’engager à me précipiter ; tant l’instinct de la nature qui veille à la conservation des êtres, dit à ce sujet un des Philosophes les plus éloquens de ce siecle, l’emporte sur l’ascendant d’une monde meurtriere, sur les Oracles des Pythies & sur les sophismes des Anglomanes[1].

Hylas se rend au temple pour prononcer son serment : le Prêtre n’y étoit pas encore : l’amant d’Ismenide se promene avec agitation dans son enceinte ; le silence, la foible lumiere du crépuscule qui perçoit à peine sous ces voûtes, tout redouble sa vague inquiétude ; « Sage Vieillard de qui j’ai reçu la vie, s’écrie-t’il, je te vois du bord de la tombe me tendre envain une main défaillante : Lesbos, dont la Perse a juré la ruine, les barbares marchent vers tes remparts, & c’est en vain que ta voix m’appelle : ô ma patrie, ô mon pere, l’amour veut que je vous abandonne pour jamais… pour jamais ! Non : les Dieux qui veulent me guérir d’une passion fatale, ne demandent pas ma vie : il est des moyens légitimes de rallentir l’impétuosité de ma chûte & je les saisirai ; je franchirai impunément l’abîme, & j’obéirai à mon cœur sans trahir mon devoir. »

Il voit alors en parcourant le Sanctuaire, des aîles d’oiseaux destinées aux victimes volontaires de l’amour : il est frappé sur tout de la dépouille entiere d’une aigle monstrueuse qui pouvoit servir d’enveloppe à un homme d’une taille ordinaire : tout se ressentoit dans ce premier âge du monde de la vigueur de la nature ; les hommes vivoient un siecle & demi, les femmes étoient des héroines & les aigles avoient des corps de six pieds.

Hylas s’approche, déplie cette enveloppe & essaye s’il pourra en faire usage ; à peine y est-il renfermé, qu’il voit entrer dans le temple une jeune personne d’une taille légere & couverte d’un voile qui embrasse l’autel d’Apollon, & s’écrie avec impétuosité ! « Le barbare ! il veut cet affreux sacrifice… Grand Dieu ! réchauffe mon courage… prouvons à la Grèce que qui sçait aimer, sçait mourir. »

L’ame d’Hylas étoit toute entiere dans ses regards : il n’avoit jamais entendu les accens de son amante : un voile épais couvroit alors son visage : il n’y avoit que son cœur qui put pressentir l’approche d’Ismenide, & ce cœur sensible ne se trompoit pas.

« Mourir ! disoit en elle-même Ismenide !… Oh que l’odée de destruction est amère ! tous mes sens se révoltent malgré moi… aurai-je la force de consommer mon sacrifice ! »

Elle observe alors que le saut de Leucade avoit été établi pour guérir de l’amour & non pour chercher la mort : elle se rappelle d’avoir entendu dire que des aîles étendues pouvoient suffire pour sauver la vie même à des femmes, & un instinct secret la conduit auprès d’Hylas.

À peine Ismenide a-t’elle touché la dépouille de l’aigle, que ses aîles s’étendent & l’enveloppent : Dieux, dit la belle Ingenue, je trouve jusqu’aux oiseaux sensibles, & le seul être sur la terre dont la sensibilité me seroit chere, va par ses mépris me conduire au tombeau : — Les aîles de l’aigle serroient alors avec force l’héroïne de l’amour : un feu subtil se glissoit au travers des plumes & portoit l’embrâsement dans les sens de l’amante d’Hylas : Dieu d’amour ajoûtoit Ismenide, toi qui animes la cendre des êtres insensibles, que n’as-tu essayé ton pouvoir sur le héros qui m’est cher ? Pourquoi suis-je odieuse à Hylas ? — Il adore Ismenide & n’a jamais cessé de l’adorer s’écrîe alors avec impétuosité Hylas, en se dépouillant de l’enveloppe grossiere qui la recele : Ismenide le reconnoît, jette un cri & tombe évanouie sur le marbre du Sanctuaire.

La jeune héroïne, en ouvrant les yeux, voit Hylas à ses genoux, & le grand Prêtre aux pieds de l’Autel qui regardoit cette scène avec attendrissement : après un premier moment d’enthousiasme, où les ames des deux amans, confondues, ne sembloient exister que par le sentiment de l’amour, les doutes s’éclaircissent, les faits se concilient, les craintes se dissipent & le grand Prêtre unit Ismenide à Hylas.

Ce couple charmant resta depuis dans le temple & le grand Prêtre les adopta : ils s’occuperent à consoler les malheureux qui venoient chercher le reméde à leurs maux dans l’abîme de Leucade : ils leur apprirent à épurer l’amour, & dès lors cessa dans la Grèce la contagion des suicides.

FIN
des Mêlanges de Poésie
et de Prose.
  1. Philosophe de la Nature, édit. étrangere. Tome V. pag. 97.