Mélanges de poésie et de prose par Madame la Comtesse de Vidampierre/Préface
ON dit que le siecle des Sevigné, des La Fayette & des Dacier est passé ; on a tort : jamais cette moitié du genre humain qui nous subjugue par ses charmes, ne s’occupa plus à nous subjuguer par ses talens : jamais ce Sexe que l’éducation nationale semble condamner à une enfance éternelle, ne rougit moins de cultiver les lettres & la raison.
Dans la Littérature agréable, on connoît peut de noms anciens à opposer à ceux des Graffigny & des Tencin — cette femme du siecle de Louis XIV, dont on cite avec tant d’emphase, trois ou quatre jolies Idylles, mais qui fit Genseric, une foule de bouts rimés & une cabale violente contre la Phédre de Racine[1] n’a pas survêcu il est vrai à sa célébrité ; mais les d’Antremont, les Beauharnois & les Dubocage vivent encore ; & si cette femme a eu le bonheur d’obtenir quelque tems le suffrage des gens de goût, ses rivales ont des titres pour l’acheter.
Nous avons vu des femmes s’initier dans les mysteres même de la géométrie transcendante : telle fut l’Héroïne que l’immortel Auteur de la Henriade a chantée sous le nom d’Emilie & dont la gloire est liée avec celle de l’Auteur de ces mêlanges.
La capitale a dans son sein beaucoup de femmes dont le goût égale les connoissances, qui cultivent pour leur amusement les lettres, que dans le siecle dernier les personnes de son sexe cultivoient d’ordinaire par vanité, & qui ne refusent d’être les rivales de nos Sapho, que parce qu’elles sont modestes.
Parmi ces Héroïnes, il en est une dont quelques gens de goût connoissent un Essai sur le beau, Ouvrage plein d’idées neuves & d’observations fines, & destiné à faire époque dans l’histoire de la Littérature, si son Auteur moins timide, osoit se mettre à sa place[2].
Quant au petit nombre de productions ingénieuses qui forment ces mêlanges, on a été obligé de les arracher à la modestie d’une femme pleine de talens, qui dans le sein d’une retraite profonde, se console des revers de fortune qu’elle a essuyés, en cultivant les Lettres & en élevant ses enfans pour la Patrie.
Il ne faut point accuser cette Patrie d’un pareil oubli ; mais on s’étonnera sans doute de ce que dans un siecle de lumieres & de raison, une femme si supérieure à son Sexe, a à se plaindre (je ne dis pas à rougir) de son peu de fortune ; la Grèce n’eut point un pareil reproche à faire aux Concitoyens des Sapho, ni la France aux Contemporains des Sevigné, des Graffigni & des Lambert.
L’étonnement redoubleroit, si on observoit que cette femme respectable, est la niece de cette célebre Marquise du Châtelet qui a commenté Newton, avant même qu’il fut entendu par nos Philosophes.
Remarquons encore que l’Auteur de ces Mêlanges a épousé le fils du Gouverneur du dernier Empereur : homme dont la mémoire sera long-tems chere à l’auguste Maison de Lorraine, & dont le nom ne se prononce encore à Vienne & à Nancy, qu’avec l’enthousiasme, avec lequel nous prononçons ceux des Fénélon & des Montausier.
Je vais m’arrêter un moment sur ce grand homme, à qui il n’a manqué peut-être pour jouir de toute la célébrité qui lui est dûe, que d’avoir un Tacite pour Historien.
C’est aussi me conformer aux vûes de l’Auteur respectable de ces Mêlanges : comme elle ne songe qu’à se dérober à une réputation littéraire qu’elle mérite, elle me pardonnera plus aisément l’éloge de son pere que le sien.
Jean Philippe Comte de Cardon & de Vidampierre, grand Baillif de S. Nihel, Conseiller d’Etat, Gouverneur & premier Gentilhomme des trois Fils du Prince Léopold, Duc de Lorraine, nâquit à Nancy en 1663, d’une Famille dont la noblesse se perdoit dans la nuit des siecles, & qui de tems immémorial, avoit vêcu avec distinction à la Cour de ses Souverains.
Il entra d’abord au Service de France ; Louis XIV, qui se connoissoit en talens & qui étoit digne de les protéger, le fit Major de son Régiment & Colonel d’Infanterie : il parut en cette qualité à la tête de nos Armées, dans cette foule de sieges & de batailles qui rendirent le siecle de Louis XIV si mémorable, & dont le Monarque, qui en obtint le nom de Grand, eut le courage dans sa vieillesse de gémir.
Le Comte de Vidampierre vouloit que le Service se fît dans le Régiment du Roi avec la plus grande exactitude : mais quand la discipline étoit à couvert, & qu’il lui étoit permis d’être homme, on ne voyoit plus en lui que le pere & l’ami de ses soldats : aussi il étoit à la fois craint & chéri dans les troupes : le même grenadier qu’il venoit de punir comme infracteur des loix militaires, au sortir de son cachot, auroit demandé à mourir pour lui.
Mais les talens militaires du Comte, font la moindre partie de sa gloire ; il étoit appellé à des emplois bien plus importans pour le bonheur de la terre, que celui de faire observer à des automates en uniforme ce code sanglant qu’on appelle dans les Cours, le droit de la guerre, & qui n’est dans la langue philosophique, que le code raisonné de la destruction.
Leopold, le Titus de la Lorraine, avant qu’elle cessât d’être libre, avoit trois fils qu’il vouloit élever pour le bonheur de ses peuples : il jetta les yeux autour de lui, & ne vit que le Comte de Vidampierre, qui fût digne d’apprendre à ses enfants qu’ils étoient hommes, avant que l’âge leur apprit qu’ils étoient rois.
Le Comte étoit trop éclairé pour ne pas connoître toute l’importance du poste où on vouloit le placer : il avoit eu la délicatesse de ne point le briguer ; il eût la gloire plus grande encore de le refuser, quand on vint le lui offrir. Léopold confirmé dans sa résolution par cet acte de grandeur d’ame, alla lui-même chez le Philosophe, lui dit qu’il étoit nécessaire à la patrie, & le conjura les larmes aux yeux de ne point tromper son attente ; le Comte vaincu par la générosité de Léopold, accorda à son ami ce qu’il avoit refusé à son Souverain.
Le choix de Léopold ne tarda pas à être confirmé par Louis XIV : ce Prince félicita la Comte par une de ces lettres flatteuses, qui font autant d’honneur au Monarque qui les écrit, qu’au sujet qui les reçoit ; mais celui-ci toujours ferme dans ses principes, cacha cette lettre avec le même soin, que des hommes vulgaires en mettroient à la publier : sa famille même ne l’a connue qu’après sa mort, en faisant l’inventaire de ses papiers.
Il est inutile de s’étendre sur le succès de l’éducation des Princes de Lorraine : l’Europe sur ce sujet m’a prévenu : & quand la génération présente parle encore, c’est à l’Historien à se taire.
Une révolution mit un de ces Princes sur le trône de Charles-quint : François de Lorraine devint Empereur, & comme il avoit été élevé par un Sage, il continua à être son ami, lorsque tout ce qui l’environnoit ne lui disoit que de le protéger. La famille du Comte de Vidampierre a conservé douze lettres de ce premier des Souverains à son ancien instituteur : elles respirent la tendresse la plus vive[3], & nous ramenent à ces siecles héroïques, où la Nature en imposant aux Rois le fardeau du gouvernement, ne leur ôtoit pas celui de la reconnoissance.
Quelques années avant l’élection de ce Prince, son pere l’envoya à Prague ; le Comte de Vidampierre obligé de rester auprès des autres fils de son Souverain, composa une instruction pour leur frere, qui fait le plus grand honneur à son cœur & à ses lumieres ; c’est un Traité de Morale pour les Princes, sorti de la tête de Tacite & écrit avec la plume de Fénelon ; je pourrai quelque jour publier cette instruction, aussi-bien que les lettres de l’Empereur : s’il est nécessaire de justifier à mes Concitoyens la gloire du Comte de Vidampierre, gloire d’autant plus chere à sa postérité, qu’elle semble avoir été son unique héritage.
Le bruit des talens de l’instituteur des Princes de Lorraine, ne tarda pas à se répandre dans les Cours de l’Europe ; il reçut en différentes occasions des preuves de leur estime ; celle de Versailles en 1737, le nomma pour aller prendre possession, au nom de la France du Duché de Bar. Ce choix étonna d’abord les politiques, parce qu’on savoit le Comte très attaché aux intérêts de la maison d’Autriche ; mais le ministere de Louis XV, étoit convaincu que ce grand homme ne témoigneroit jamais sa reconnoissance à ses bienfaiteurs au dépens de sa vertu ; on se fia à son intégrité, & on eut raison ; le Comte de Vidampierre travailla pour les deux Cours de Vienne & de Versailles, & remplit également leur attente.
Depuis cette époque mémorable, le Comte qui avoit assez mérité de sa patrie, ne vêcut plus que pour lui même : ses longs travaux ayant dissipé en lui de bonne heure les principes de la vie, il éprouva avant d’être vieux, les incommodités de la viellesse ; il lui survint même une cataracte, sur les deux yeux, & il ne songea qu’après un grand nombre d’années à subir l’opération qui devoit lui rendre la lumiere ; il profita de cet intervalle, pour replier son ame sur elle même, & méditer sur les grands spectacles dont il avoit été témoin : il n’auroit pas imité ce Sophiste grec, qui se créva les yeux pour isoler davantage sa pensée ; mais il n’étoit pas fâché d’être aveugle, pourvu que la philosophie ne lui fit pas un crime de son aveugleinent.
Ce grand homme mourut en 1744, âgé de 81 ans ; il avoit vêcu plusieurs siecles, à juger de sa vie par le bien qu’il fit à la Lorraine, par ses manuscrits & par ses travaux.
Il avoit eu d’Eugenie Capisucchi de Bologne, son épouse, un grand nombre d’enfans ; l’ainé mourut quelque tems après sa nomination au poste de Chambellan du Duc de Lorraine, & le plus jeune, Officier dans le Régiment de l’Empereur, se distingua dans plusieurs campagnes, & mourut en Autriche de ses blessures : il ne reste plus de cette famille à jamais respectable, que le Comte de Vidampierre, ancien Officier dans le Régiment du Roi, qui a épousé l’Auteur de ces mêlanges, & le Comte de Cardon, Colonel en second dans le Régiment de Gustine, & premier Gentil-homme de la Chambre du feu Roi de Pologne Stanislas : ce dernier n’a point de postérité.
Les Souverains de la Lorraine, ne virent jamais avec indifférence, les Services de la maison de Vidampierre ; parmi les distinctions qu’ils lui accorderent, il ne faut point oublier l’érection de la terre de Vandeleville en Comté, en faveur du Sage, dont je viens de crayonner les traits : je ne connois rien de si honorable, que le diplôme de cette érection[4] ; de pareils diplômes sont, il est vrai, une monnoie idéale ; mais dans tout état fondé sur les préjugés de la Noblesse, c’est avec une pareille monnoie, qu’on récompense un grand homme, ou qu’on l’encourage à le devenir.
Outre ces récompenses idéales, le Comte de Vidampierre, avoit accepté du Duc Léopold, une pension qui lui étoit nécessaire pour se soutenir dans une honnête médiocrité ; car occupé tout entier des intérêts de sa nation, il avoit négligé entiérement les siens ; il croyoit que le faste ne distingue que les Grands, qui ne sont rien par eux-mêmes, & il osoit porter dans une Cour voluptueuse, l’ame des Cincinnatus & des Curion.
Cette pension n’étoit que de six mille livres (argent de Lorraine) ; mais l’équitable Léopold, sensible aux Services du Comte[5], voulut que les deux tiers de cette pension retournassent à perpétuité à sa femme & à ses enfans, jusqu’à l’extinction entiere de la famille : il désira que tant qu’il existeroit un rejeton du bienfaiteur de ses peuples, il existât un monument de sa reconnoissance.
Des circonstances malheureuses, qu’il étoit plus aisé de prévoir que de prévenir, ont obligé l’aîné de la maison de Vidampierre, de se défaire du Comté de Vandeleville : il ne lui restoit plus des biens de ses ancêtres, que le dernier bienfait de Léopold, c’est-à-dire la pension perpétuelle accordée à sa postérité : & déja il cesse d’en jouir[6] ; heureusement la réclamation est venue : le cri de l’infortune est monté jusqu’au trône ; il a frappé notre Auguste Souveraine qui s’est rappellé avec émotion, que c’étoit le Comte de Vidampierre qui avoit rendu l’Empereur son pere, digne de regner ; & s’il se trouve des hommes barbares qui s’opposent à sa justice & à ses bienfaits, cet ouvrage suffira pour les dévouer à la haine de la postérité.
- ↑ Le sensible, l’ingénieux d’Arnaud est le premier écrivain qui appréciant le mérite de cette femme, ait osé avoir raison contre la foule de ses adulateurs.
- ↑ Il m’est défendu de prononcer ici le nom de cette femme respectable : mais quand on sçaura qu’elle n’a jamais fait servir ses graces, que pour obtenir plus d’estime, son esprit que pour dire du bien, & son crédit que pour en faire, son secret cessera de l’être pour le public, & j’aurai satisfait ma sensibilité, sans avoir trahi sa confiance.
- ↑ En voici une qui peut faire juger de l’ame du Prince, & de celle de son instituteur elle est datée de Vienne, du 26 Février 1740.
« Ce que j’ai fait pour votre fils, en le faisant Lieutenant est très peu de chose ; & j’espere avoir dans la suite plus d’occasions de lui faire plaisir : j’en ai été fort content, tout le tems qu’il a été Page, & j’espere, suivant ce que l’on m’écrit, que j’aurai lieu de l’être aussi dans mon Régiment : son mérite joint à la reconnoissance que je vous dois, feront toujours beaucoup en sa faveur : je suis bien aise que votre santé aille bien, & je puis vous assurer que mes sentimens pour vous seront tou- jours les mêmes que vous me connnoissez, c’est-à-dire, inaltérables ; car la situation peut changer, mais non les sentimens… Je reste
Votre très-affectionné
& ami de cœur,Signé FRANÇOIS.
- ↑ C’est aussi un titre brillant de de famille ; on y rappelle les Services du pere du Comte, en sa qualité de Lieutenant des Chevaux legers de la garde du Duc Charles IV, & de grand Gruyer de Lorraine ; ceux de son ayeul qui étoit Chambellan du Duc Henri, &c.
- ↑ Pour mieux témoigner la satisfaction que nous avons des bons & agréables services, que ledit Comte de Vidampierre nous a rendus, & aux Princes nos Fils, Nous voulons, &c. est-il dit dans le diplôme de la pension, pag. 3.
- ↑ Cette pension cependant est alimentaire & insaisissable : il est dit en propres termes dans les Lettres-patentes du 12 Mai 1723, que nous avons sous les yeux : Sans qu’en aucun tems, ni pour quelque raison que ce puisse être, notre présente Concession puisse être révoquée, la somme diminuée, ni le payement retardé par ledit Receveur de Vezelize & ses successeurs, pag. 5. — ce fait, que la pension du Comte étoit insaisissable, a été aussi reconnu, tout récemment encore par le Président & le Procureur Général de la Commission impériale & la pension est saisie.