Mémoires (La Rochefoucauld) – Partie 2

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Message déposé par Le ciel est par dessus le toit le 18/08/2019 à 03:36.

maréchal de la Motte-Houdancourt était ennemi particulier du Tellier : il cherchait à se venger du traitement qu’il lui avait procuré en le faisant arrêter prisonnier après lui avoir ôté l’emploi de Catalogne. Il avait de la valeur, de la capacité dans la guerre, un esprit médiocre, du bon sens, et, par un sentiment ordinaire à ceux qui ont fait eux-mêmes leur fortune, il craignait beaucoup de la hasarder ; il prit néanmoins le parti du Parlement. Le duc de Beaufort suivit bientôt cet exemple : il s’était sauvé du donjon de Vincennes avec beaucoup de hardiesse, d’industrie et de bonheur, et il fut reçu du peuple comme son libérateur. Tant de personnes considérables élevèrent les espérances du parti. On leva de grandes sommes d’argent ; on fit des troupes ; le parlement de Paris écrivit aux autres parlements du Royaume ; on envoya des lettres circulaires dans les provinces ; on distribua les charges de la guerre : les ducs de Beaufort, d’Elbeuf, de Bouillon et le maréchal de la Motte furent généraux sous M. le prince de Conti ; le duc de Luynes, Noirmoustier et moi fûmes lieutenants généraux ; le duc de Longueville, pour éviter l’embarras que le rang qu’il prétendait lui eût pu donner, alla en Normandie, pour maintenir cette province dans ses intérêts. On accepta les offres considérables que l’Archiduc fit d’hommes et d’argent : enfin on se préparait à la guerre civile avec d’autant plus de chaleur que c’était une nouveauté ; mais elle n’avait pour fondement que la haine du cardinal Mazarin, qui était presque également odieux aux deux partis.

Le besoin qu’on eut à Paris de faire promptement des troupes en fit lever de mauvaises : on ne put choisir les officiers ni les soldats, et on fut contraint de recevoir indifféremment tout ce qui se présentait. Cependant le Cardinal mettait tout en usage pour former des cabales dans le Parlement, et pour diviser les généraux. La diversité de leurs sentiments et de leurs intérêts lui fournit bientôt toute la matière qu’il pouvait désirer. Dans l’autre parti, l’armée du Roi se fortifiait tous les jours, et le prince de Condé, animé par son ressentiment particulier, faisait sa propre cause de l’intérêt du Cardinal. Il avait occupé les passages les plus considérables pour empêcher la communication de la campagne avec Paris, et il ne doutait point que, manquant de secours et de vivres, cette ville ne fût bientôt réduite à la dernière extrémité. Charenton était retranché, et ceux de Paris qui s’en étaient emparés y avaient mis Clanleu avec deux mille hommes, pour conserver un poste sur les rivières de Seine et de Marne. Le prince de Condé l’y força, sans trouver presque de résistance. Cette action se fit en plein jour, à la vue de toutes les troupes du parti et de plus de cinquante mille bourgeois sous les armes. Le duc de Chastillon, lieutenant général dans l’armée du Roi, y fut tué ; de l’autre côté, Clanleu et toute sa garnison furent taillés en pièces. Ce désavantage mit une grande consternation à Paris : les vivres y enchérissaient et on commençait à craindre d’en manquer. Il y entrait néanmoins souvent des convois, et un jour qu’on en amenait un considérable, les troupes du Roi commandées par Nerlieu se trouvèrent sur le chemin auprès de Ville juive. Il y eut un combat assez opiniâtre dans le village de Vitry, où Nerlieu fut tué ; le convoi passa, et, comme cette action dura quelque temps, tout Paris en prit l’alarme, et plus de cent mille bourgeois sortirent pour nous recevoir. Ce succès, qui n’était d’aucune importance, fut reçu de ce peuple préoccupé comme une victoire signalée, qu’il voulait devoir à la seule valeur du duc de Beaufort, et il fut conduit comme en triomphe jusqu’à l’Hôtel de Ville, au milieu des acclamations d’une foule innombrable de monde.

Peu de temps après, le marquis de Noirmoustier sortit avec sept ou huit cents chevaux et quelque infanterie, pour escorter un grand convoi qui venait du côté de la Brie. J’allai au-devant de lui avec neuf cents chevaux, pour faciliter son passage, que le comte de Grancey voulait empêcher avec pareil nombre de cavalerie et deux régiments d’infanterie. Nous étions à une demilieue l’un de l’autre, le marquis de Noirmoustier et moi, et nous étions convenus de nous secourir en cas que le comte de Grancey vînt attaquer l’un de nous. Il me manda de m’avancer, et qu’il allait être chargé ; je fis ce qu’il désirait de moi ; mais le comte de Grancey, qui sut que j’avançais, quitta le dessein d’attaquer Noirmoustier et vint au-devant de moi pour me combattre seul. Le marquis de Noirmoustier lui vit faire ce mouvement ; mais, au lieu de faire pour moi ce que j’avais fait pour lui, il continua son chemin avec le convoi, et se mit peu en peine d’un combat qu’il rendait si inégal par sa retraite. Nous marchâmes l’un à l’autre, le comte de Grancey et moi, avec pareil nombre de cavalerie, mais très différent par la bonté des troupes ; il avait de plus deux régiments d’infanterie, comme j’ai dit. Je fis ma première ligne de cinq escadrons, et la seconde de quatre, commandée par le comte de Rozan, frère des maréchaux de Duras et de Lorges ; mais, comme le comte de Grancey était éloigné de mille pas de son infanterie, je fis toute la diligence qu’il me fut possible pour le charger avant qu’elle fût arrivée. Nous trouvâmes, à vingt pas les uns des autres, une ravine, qui nous séparait ; nous la côtoyâmes deux cents pas pour en prendre la tête ; dans cet espace, une partie de l’infanterie du comte de Grancey eut le loisir d’arriver, et, à la premier décharge, tout ce que j’avais de troupes s’enfuit, et mon cheval fut tué ; ceux du chevalier de la Rochefoucauld et de Gourville le furent aussi. Un gentilhomme qui était à moi mit pied à terre pour me donner le sien, mais je ne pus m’en servir, parce qu’un des escadrons qui poussaient les fuyards était trop près. Le comte d’Hollac, qui était à la tête, et trois autres cavaliers vinrent à moi, me criant quartier ; j’allai à lui, résolu de ne le pas accepter ; et, croyant lui donner de l’épée dans le corps, je ne perçai que les deux épaules de son cheval, et mon épée s’arrêta toute faussée dans la selle. Il me tira aussi à bout portant ; le coup fut si grand que je tombai à terre ; tout son escadron, en passant presque sur moi, me tira encore. Six soldats arrivèrent, et, me voyant bien vêtu, ils disputèrent ma dépouille et qui me tuerait. Dans ce moment, le comte de Rozan chargea les ennemis avec sa seconde ligne. Le bruit de la décharge surprit ces six soldats, et, sans que j’en sache d’autres raisons, ils s’enfuirent. Quoique ma blessure fût fort grande, je me trouvai néanmoins assez de force pour me relever, et, voyant un cavalier auprès de moi qui voulait remonter à cheval, je le lui ôtai et son épée aussi. Je voulais rejoindre le comte de Rozan ; mais, en y allant, je vis ses troupes qui suivaient l’exemple des miennes, sans qu’on les pût rallier. Il fut pris et blessé, et mourut bientôt après. Le marquis de Sillery fut pris aussi. Je joignis le comte de Matha, maréchal de camp, et nous arrivâmes ensemble à Paris. Je le priai de ne rien dire de ce qu’il avait vu faire à Noirmoustier, et je ne fis aucune plainte contre lui ; j’empêchai même qu’on ne punît la lâcheté des troupes qui m’avaient abandonné et qu’on ne les fît tirer au billet. Ma blessure, qui fut grande et dangereuse, m’ôta le moyen de voir par moi-même ce qui se passa dans le reste de cette guerre, dont les événements furent peu dignes d’être écrits. Noirmoustier et Laigues allèrent en Flandres, pour amener l’armée d’Espagne que l’Archiduc devait envoyer au secours de Paris ; mais les promesses des Espagnols et leurs assistances furent inutiles, et le Parlement et le peuple, épuisés par tant de dépenses mal employées et se défiant presque également de la capacité et de la bonne foi de la plupart des généraux, reçurent l’amnistie bientôt après.