Mémoires (Saint-Simon)/Tome 16/13

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CHAPITRE XIII.


J’ai pris tout ce qui est d’affaires étrangères de ce que M. de Torcy m’a communiqué. — Matériaux indiqués sur la suite de l’affaire de la constitution, très curieux par eux-mêmes et par leur exacte vérité. — Religion sur la vérité des choses que je rapporte. — Réflexions sur ce qui vient d’être rapporté des affaires étrangères. — Albéroni et Dubois. — État de la France et de l’Espagne avant et après les traités d’Utrecht. — Fortune d’Albéroni. — Caractère du roi et de la reine d’Espagne. — Gouvernement d’Albéroni. — Court pinceau de M. le duc d’Orléans et de l’abbé Dubois, des degrés de sa fortune. — Perspective de l’extinction de la maison d’Autriche, nouveau motif à la France de conserver la paix et d’en profiter. — Considération sur l’Angleterre, son intérêt et ses objets à l’égard de la France, et de la France au sien. — Folle ambition de l’abbé Dubois de se faire cardinal, dès ses premiers commencements. — Artifices de Dubois pour se rendre seul maître du secret de la négociation d’Angleterre, et son perfide manège à ne la traiter que pour son intérêt personnel, aux dépens de tout autre. — Dubois vendu à l’Angleterre et à l’empereur pour une pension secrète de quarante mille livres sterling et un chapeau, aux dépens comme éternels de la France et de l’Espagne. — Avantages que l’Angleterre en tire pour sa marine et son commerce, et le roi d’Angleterre pour s’assurer de ses parlements.


On a vu en plusieurs endroits de ces Mémoires que j’y ai toujours parlé sur les affaires étrangères d’après Torcy. Il les avoit administrées avec son père et son beau-père, puis seul après eux jusqu’à la mort du roi : ensuite il en avoit conservé le fil par le secret de la poste dont il étoit demeuré directeur, puis devenu surintendant. Quelque part qu’il plût au régent de m’y donner dans son cabinet depuis que le conseil de régence n’étoit plus devenu qu’une forme à qui tout étoit dérobé en ce genre jusqu’à conclusion résolue, ma mémoire n’auroit pu m’en fournir la suite et les dates parmi tant de faits croisés, avec l’exactitude et la précision nécessaire si je n’avois eu d’autre secours. Torcy s’étoit fait à mesure un extrait de toutes les lettres qu’il continua jusqu’à la fin d’août 1718, et c’est un dommage irréparable, et que je lui ai bien reproché depuis, de ne l’avoir pas continué tant qu’il a eu les postes, que nous verrons que le cardinal Dubois lui arracha en 1721. On y verroit jusque-là dans ces trois années bien des choses curieuses qui demeureront ensevelies, et tout le manège et l’intrigue de la chute d’Albéroni et du double mariage d’Espagne. Torcy m’a prêté ses extraits ; c’est d’où j’ai puisé le détail du récit que j’ai donné depuis la mort du roi, de la suite et du détail des affaires étrangères. Je les ai abrégées et n’ai rapporté que le nécessaire. Mais ce qui s’est passé en 1718 m’a paru si curieux et si important que j’ai cru devoir non pas abréger ni extraire, mais m’astreindre à copier fidèlement tout et n’en pas omettre un mot ; j’ai seulement laissé tout ce qui regarde la constitution, comme j’avois fait dans les extraits que j’ai abrégés sur les années précédentes, parce que je me suis fait une règle ainsi que je l’ai dit plusieurs fois, de ne point traiter cette matière ; mais j’ai conservé la copie exacte et entière de tous les extraits des lettres que M. de Torcy m’a prêtés et qu’il a faits, dans lesquels on pourra justifier tout ce que je rapporte des affaires étrangères, et voir, de plus, ce qui regarde la suite de l’affaire de la constitution, de laquelle je n’ai rien dit, et où on verra des horreurs à faire dresser les cheveux à la tète de la part du nonce Bentivoglio, des cardinaux de Rohan et de Bissy, et des principaux athlètes de cette déplorable bulle, de tout ordre et de toute espèce, avec une suite, une exactitude, une précision qui ôtent tout moyen de s’inscrire en faux contre la moindre circonstance de tant de faits secrets et profonds et presque tous plus scélérats et plus abominables les uns que les autres, et le parfoit contradictoire en plein en droiture, candeur, douceur, vérité, et trop de patience et de mesure dans le cardinal de Noailles et les principaux qui ont figuré de ce côté avec lui et sous lui.

Quoique la netteté, le coulant, la noblesse et la correction du style que j’ai copié, fasse par son agrément et sa douceur sauter aux yeux sa différence d’avec le mien, je n’ai pas voulu toutefois laisser ignorer au lecteur, si jamais ces Mémoires en trouvent, ce qui n’est pas de moi, par le mépris que j’ai pour les plagiaires, et lui donner en même temps la confiance la plus entière dans ce que je rapporte des affaires étrangères, en lui expliquant d’où je l’ai pris pour suivre fidèlement la règle que je me suis imposée, de ne rien exposer dans ces Mémoires qui n’ait passé par mes mains ou sous mes yeux, ou qui ne soit tiré des sources les plus certaines que je nomme en exprimant de quelle manière je l’y ai puisé. Reste maintenant, avant que de reprendre le fil des événements de cette année 1718, à faire quelques courtes réflexions sur ce qu’on vient de voir des affaires étrangères. Ce n’est pas que j’ignore le peu de place et la rareté dont les réflexions doivent occuper qui fait et qui lit des histoires, et plus encore des Mémoires, parce qu’on veut suivre les événements, et que la curiosité ne soit pas interrompue pour ne voir que des raisonnements souvent communs, insipides et pédants, et ce que celui qui écrit veut donner à penser de son esprit et de son jugement. Ce n’est point aussi ce qui me conduit à donner ici quelques réflexions, mais l’importance de la matière et les suites funestes de l’enchaînement qu’elles ont formé, sous lesquelles la France gémira peut-être des siècles.

J’ai souvent ouï dire au P. de La Tour, général de l’Oratoire, qui étoit un homme de beaucoup de sens, d’esprit et de savoir, et d’une grande conduite et piété, qu’il falloit que les hommes fussent bien peu de chose devant Dieu, à considérer, dans la plupart des empereurs romains, quels maîtres il avoit donnés à l’univers alors connu, et en comparaison desquels les plus puissants monarques de ces derniers siècles n’égalent pas en puissance et en étendue de gouvernement les premiers officiers que ces empereurs employoient sous eux au gouvernement de l’empire. Si, de ces monarques universels, on descend à ceux qui leur ont succédé dans la suite des siècles et dans les diverses divisions qu’a successivement formées la chute de l’empire romain, on y retrouvera en petit la même réflexion à faire, et on s’étonnera de qui les divers royaumes sont devenus la proie et le jouet sous les rois particuliers. Je ne sais si c’est que le spectacle frappe plus que la lecture, mais rien ne m’a fait tant d’impression que ce qui vient d’être exposé sur les affaires étrangères. On y voit les deux plus puissantes monarchies gouvernées, par deux princes entièrement différents, dont le très différent caractère s’aperçoit pleinement en tout avec une supériorité d’esprit transcendante, et très pénétrante dans l’un des deux, également conduits comme deux enfants par deux hommes de la lie du peuple, qui font tranquillement et sans obstacle chacun leur maître et la monarchie qu’il domine, l’esclave et le jouet de leur ambition particulière contre les intérêts les plus évidents des deux princes et des deux monarchies. Deux hommes sans la moindre expérience, sans quoi que ce soit de recommandable, sans le plus léger agrément personnel, sans autre appui chacun que de soi, qui ne daignent ou ne peuvent cacher leur intérêt et leur ambition à leur maître, ni leur fougue et leurs fureurs, et qui presque dès le premier degré ne ménagent personne, et ne montrent que de la terreur. Un court détail trouvera son application importante.

Il faut premièrement se rappeler ce qui s’est passé dans la guerre qui a suivi l’avènement de Philippe V à la couronne d’Espagne, les funestes revers qui ont ébranlé les trônes du grand-père et du petit-fils, les circonstances affreuses et déplorables où ils se sont trouvés de ne pouvoir ni soutenir la guerre davantage ni obtenir la paix ; l’un prêt à passer la Loire pour se retirer vers la Guyenne et le Languedoc, l’autre à s’embarquer avec sa famille pour les Indes ; l’énormité et la mauvaise foi des propositions faites à Torcy dans la Haye, et à nos plénipotentiaires à Gertruydemberg ; enfin les miracles de Londres, qui tirèrent ces deux monarques des abîmes par la paix d’Utrecht, et finalement par celles de Rastadt et de Bade. C’est ce qui se voit dans ces Mémoires pour les événements et pour les pourparlers de paix et les traités, par les copies des Pièces originales que Torcy, par qui tout a passé, m’a prêtées, et dont j’ai parlé plus d’une fois ; on les trouvera dans les Pièces. D’une situation si forcée et si cruelle, des conditions affreuses ardemment désirées pour en sortir du temps du voyage de Torcy à la Haye, et de la négociation de Gertruydemberg à l’état où la paix d’Utrecht et sa suite de Rastadt et de Bade ont laissé la France et l’Espagne, la disproportion est telle que de là mort à la vie. Tout conspiroit donc à persuader la jouissance d’un si grand bien, et si peu espérable ; d’en profiter pour la longue réparation des deux royaumes, que de si grands et si longs revers avoient mis aux abois, et se garantir cependant avec sagesse de tout ce qui pouvoit troubler cette heureuse tranquillité, et exposer l’épuisement où on étoit encore à de nouveaux hasards. La droite raison, le simple sens commun démontrent que ce but étoit ce qui devoit faire l’entière et la continuelle application du gouvernement de la France et de l’Espagne. Celle-ci à la vérité n’étoit pas comme la France en paix avec toute l’Europe.

L’empereur seul, séparé à son égard de toutes les autres puissances, n’avoit consenti qu’à une longue trêve, mais aussi bien cimentée qu’une paix, et pour les conditions et pour les garanties. L’Espagne en jouissoit paisiblement, en attendant que les temps et les conjonctures devinssent assez favorables pour convertir cette trêve en une paix. Le roi d’Espagne ne pensoit qu’à en jouir cependant, et à réparer son royaume et ses forces. Il y étoit également convié par le dedans qui en avoit grand besoin, et par le dehors où il n’auroit pu compter que sur la France, qui sentoit ses besoins et qui vouloit conserver la paix ; qui de plus avoit perdu Louis XIV ; qui étoit ainsi tombée dans une minorité ; enfin qui, au lieu d’un grand roi, aïeul paternel de Philippe V, étoit gouvernée par un régent, que Mme des Ursins avoit, comme on l’a vu, brouillé avec lui jusqu’à un degré peu commun entre princes, et sur lequel il n’étoit rien moins qu’apparent qu’il pût compter. C’est dans cette situation qu’Albéroni parvint à être le maître absolu de l’Espagne, par les prompts degrés qu’on a vu que la fortune lui dressa. Le néant de son extraction, ses premiers commencements auprès du duc de Vendôme, ses mœurs, sa vie, son caractère, la disgrâce de ce prétendu héros qui le conduisit à sa suite en Espagne, le fatal hasard du second mariage de Philippe V à la fille de son maître, la chute de la princesse des Ursins, l’usage qu’il sut faire d’être sujet et après ministre de Parme en Espagne, et de l’exacte clôture où la politique de Mme des Ursins avoit su enfermer et accoutumer Philippe V, en sorte qu’il n’eût qu’à continuer ce qu’il trouvoit en usage, et qui ne lui étoit pas moins nécessaire qu’il avoit été utile à celle qui l’avoit établie : Gibraltar, demeuré aux Anglois pour n’avoir jamais voulu laisser approcher Louville, arrivé à Madrid de la part du régent, comme on l’a vu ici en son temps, est un fatal monument de cette exacte et jalouse clôture ; tout cela a été raconté en son temps avec exactitude, en sorte qu’il n’y a qu’à s’en souvenir ou le repasser dans ces Mémoires sans en rien retoucher ici.

Albéroni trouve un roi solitaire, enfermé, livré par son tempérament au besoin d’une épouse, dévot et dévoré de scrupules, peu mémoratif des grands principes de la religion et abandonné à son écorce, timide, opiniâtre, quoique doux et facile à conduire, sans imagination, paresseux d’esprit, accoutumé à s’abandonner à la conduite d’un autre, commode au dernier point pour la certitude de ne parler à personne ni de se laisser approcher, ni encore moins parler par personne et pour la sécurité de ne songer jamais à autre femme qu’à la sienne, glorieux pourtant, haut et touché de conquérir et d’être compté en Europe, et, ce qui est incompréhensible, sans penser avec de la valeur à sortir de Madrid, et content de la vie du monde la plus triste, la plus la même tous les jours, sans penser jamais à la varier ni à donner le moindre amusement à son humeur mélancolique que dès battues, et tête à tête avec la reine en chemin, et dans la feuillée destiné à tirer sur les bêtes qu’on y faisoit passer ; une reine pleine d’esprit, de grâces ; de hauteur, d’ambition, de volonté de gouverner et de dominer sans partage, à qui rien ne coûta pour s’y porter et s’y maintenir ; hardie, entreprenante, jalouse, inquiète, ayant toujours en perspective le triste état des reines veuves d’Espagne, pour l’éviter à quelque, prix que ce pût être, et voulant pour cela à quelque prix que ce fût aussi, former à un de ses fils un État souverain, et à plus d’un dans la suite ; haïssant les Espagnols à visage découvert, abhorrée d’eux de même, et n’ayant de ressource que dans les Italiens qu’elle avança tant qu’elle put ; de conseil et de confiance qu’au sujet et au ministre de Parme qui l’étoit allé chercher et étoit venu avec elle ; d’ailleurs ignorant toutes choses, élevée dans un grenier du palais de Parme par une mère austère, qui ne lui donna connoissance de rien, et ne la laissa voir ni approcher de personne, et passée de là sans milieu dans la spelonque du roi d’Espagne où elle demeura tant qu’elle vécut, sans communication avec qui que ce pût être ; réduite ainsi à ne voir que par les yeux d’Albéroni, le seul à qui elle fût accoutumée par le temps du voyage, le seul à qui elle crût pouvoir se confier par sa qualité de sujet et de ministre de Parme en Espagne, le seul dont elle voulût se servir pour gouverner le roi et la monarchie, parce que, n’ayant point d’État, il ne pourroit se passer d’elle, ni jamais à son avis lui manquer ni lui porter ombrage. Tel fut le champ offert et présenté à Albéroni pour travailler à sa fortune sans émule et sans contradicteur. Telle fut la source de sa sécurité à tout entreprendre au dedans et au dehors, à s’enrichir dans les ténèbres d’une administration difficile à découvrir, impossible à révéler, à se rendre redoutable, sans nulle sorte d’égard pour ne trouver aucun obstacle à commettre sans ménagement le roi et la reine d’Espagne pour son cardinalat avec les plus grands et les plus scandaleux éclats, et depuis pour l’archevêché de Séville, qui fut le commencement de son déclin, enfin à engager, une guerre folle contre l’empereur malgré toute l’Europe et abandonné de toute l’Europe ; et l’empereur, au contraire, puissamment secouru et aidé vigoureusement par la France, l’Angleterre et la Hollande. De là les efforts prodigieux pour soutenir une guerre si follement entreprise, pour se rendre nécessaire et se maintenir dans le souverain pouvoir et dans les moyens de s’enrichir, et de pêcher en eau trouble dans les marchés, les fournitures, les entreprises de toutes les sortes dont il disposoit seul ; de là cette opiniâtreté funeste à rejeter tout accommodement que l’Espagne n’eût osé espérer, et qui établissoit un fils de la reine dès lors en Italie avec promesse et toute apparence de le voir bientôt en possession des États de Parme et de Toscane par les offices de l’Angleterre sur l’empereur, laquelle vouloit éviter une guerre qui la privoit du commerce de l’Espagne et des Indes.

Ces efforts qui achevèrent d’épuiser inutilement l’Espagne, anéantirent sa marine qui venoit de se relever, d’où cette couronne souffrit après, par un enchaînement de circonstances, un préjudice accablant dans les Indes, dont il est bien à craindre qu’elle ne puisse jamais se relever. C’est ce qu’opéra le tout-puissant règne de ce premier ministre en Espagne, quoique fort court, qui après avoir insulté toute l’Espagne, traité Rome indignement, offensé toutes les puissances de l’Europe et très dangereusement le régent de France en particulier, contre lequel il voulut soulever tout le royaume, chassé enfin honteusement d’Espagne, s’en trouva quitte après quelques mois d’embarras ; et à l’abri de sa pourpre et de ses immenses richesses qu’il s’étoit bien gardé de placer en Espagne, figura à Rome dans les premiers emplois, et s’y moqua pleinement de la colère de toute l’Europe qu’il avoit excitée contre lui, et méprisa impudemment celle de ses maîtres, qui de la plus vile poussière l’avoient élevé jusqu’au point de ne pouvoir lui nuire ni se venger de lui. Cette leçon toutefois, quelque forte qu’elle fût, ni la connoissance qu’eut le roi d’Espagne de tous les criminels et fous déportements d’Albéroni, après qu’il l’eut chassé, et que les langues furent déliées, ne fut pas capable de le dégoûter de l’abandon à un seul. La paresse et l’habitude furent plus fortes ; on vit encore en Espagne quelque chose, sinon de plus violent, au moins de plus ridicule dans le règne du Hollandois qui succéda à la toute-puissance d’Albéroni, et qui, chassé à son tour, en fut combler la mesure chez les corsaires de Barbarie, où, faute d’autre retraite, il alla finir ses jours ; mais rien ne put déprendre Philippe V du faux et ruineux repos d’un premier ministre, dont il n’a pu se passer jusqu’à sa mort, au grand malheur de sa réputation et de sa monarchie.

La France ne fut pas plus heureuse, et ce qui est incompréhensible, sous un prince à qui rien ne manqua pour le plus excellent gouvernement, connoissances de toutes les sortes, connoissance des hommes, expérience personnelle et longue tandis qu’il ne fut que particulier ; traverses les moins communes, réflexions sur le gouvernement des différents pays, et surtout sur le nôtre ; mémoire qui n’oublioit et qui ne confondoit jamais ; lumières infinies ; nulle passion incorporelle, et les autres sans aucune prise sur son secret, ni sur son administration ; discernement exquis, défiance extrême, facilité surprenante de travail, compréhension vive, une éloquence naturelle et noble, avec une justesse et une facilité incomparable de parler en tout genre ; infiniment d’esprit, et je l’ai dit ailleurs, un sens si droit et si juste, qu’il ne [se] seroit jamais trompé si en chaque affaire et en chaque chose il avoit suivi la première lumière et la première appréhension de son esprit. Personne n’a jamais eu tant ni une si longue expérience que lui et l’abbé Dubois ; personne aussi ne l’a-t-il jamais si bien connu ; et quand je me rappelle ce qu’il m’en a dit dans tous les temps de ma vie et dans le moment même qu’il le déclara premier ministre, et encore depuis, il m’est impossible de comprendre ce qu’il en a fait, et l’abandon total où il s’est mis de lui. On en verra encore d’étranges traits dans la suite. Il est inutile de reprendre ici ce qu’on a vu dans ces Mémoires de l’infime bassesse, des serviles et abjects commencements, de l’esprit, des mœurs, du caractère de l’abbé Dubois, des divers degrés qui le tirèrent de la boue, et de sa vie jusqu’à la régence de M. le duc d’Orléans. On l’a même conduit plus loin : on a exposé son profond projet d’arriver à tout par Stanhope et par l’Angleterre ; le commencement de son exécution par son adresse et ses manèges à infatuer le régent du besoin réciproque que le roi d’Angleterre et lui auroient l’un de l’autre ; enfin ces Mémoires l’ont conduit à Hanovre et à Londres, et c’est ce fil qu’il ne faut pas perdre de vue depuis son commencement. Voilà donc M. le duc d’Orléans totalement livré à un homme de néant, qu’il connoissoit pleinement pour un cerveau brûlé, étroit, fougueux outre mesure ; pour un fripon livré à tout mensonge et à tout intérêt, à qui homme vivant ne s’étoit jamais fié, perdu de débauches, d’honneur, de réputation sur tous chapitres, dont les discours et les manières n’avoient rien que de rebutant, et qui sentoit le faux en tout et partout à pleine bouche, un homme enfin qui n’eut jamais rien de sacré ; à qui a connu l’un et l’autre, cette fascination ne peut paroître qu’un prodige du premier ordre, augmenté encore par les avertissements de toutes parts.

La France n’avoit besoin que d’un gouvernement sage au dedans pour en réparer les vastes ruines, et au dehors pour conserver la paix ; son épuisement et la minorité, qui est toujours un état de faiblesse, le demandoient. Il n’étoit pas temps de songer à revenir sur les cessions que les traités de Londres et d’Utrecht avoient exigées, et nulle puissance n’avoit à former de prétentions contre elle. Outre la nécessité de profiter de la paix pour la réparation des finances et de la dépopulation du royaume, une perspective éloignée y engageoit d’autant plus qu’on devoit être instruit par la faute de la guerre terminée par la paix de Ryswick, uniquement due à l’ambition personnelle de Louvois, qui l’avoit allumée, comme il a été remarqué dans ces Mémoires. On auroit dû prévoir alors l’importance de se tenir en force, de profiter de l’ouverture de la succession d’Espagne, que la santé menaçante de Charles II faisoit regarder comme peu éloignée, et en attendant ne pas alarmer l’Europe par l’ambition de faire les armes à la main un électeur de Cologne et rétablir un roi d’Angleterre, et s’affaiblir par une longue guerre, dont deux ans de paix entre le traité de Ryswick et la mort de Charles II n’avoient pas eu le temps de remettre la France, ni de refroidir cette formidable alliance de toute l’Europe contre elle, qui se rejoignit comme d’elle-même après la mort de Charles II. L’empereur se trouvoit le dernier mâle de la maison d’Autriche avec peu ou point d’espérance de postérité ; son âge et sa santé pouvoient faire espérer une longue vie. Mais il n’en est pas des États comme des hommes ; quelque longue que pût être la vie de l’empereur il [était] toujours certain que la France le survivroit. Comme elle n’avoit point de prétentions à former à sa mort sur l’empire, ni sur pas un de ses États, elle n’avoit pas à craindre la même jalousie qui lui avoit attiré toute l’Europe sur les bras à l’ouverture de la succession d’Espagne. Il étoit néanmoins de son plus pressant intérêt d’empêcher que des cendres de la maison d’Autriche il n’en naquît une autre aussi puissante, aussi ennemie, aussi dangereuse, qu’elle avoit éprouvé celle-là depuis Maximilien et les rois catholiques, et, pour l’empêcher, profiter des occasions d’alliance d’une part, et se mettre intérieurement en état de l’autre de soutenir utilement des alliés pour diviser cette puissance, en morcelant les nombreux États de la maison d’Autriche.

Il n’est pas besoin d’un grand fonds de politique pour comprendre l’intérêt en ce cas-là tout opposé de l’Angleterre. Sa position la rend inaccessible à l’invasion étrangère quand elle-même n’y donne pas les mains. Elle est riche et puissante par son étendue, et beaucoup plus par son commerce ; mais elle ne peut figurer par elle-même que sur mer et par la mer. Sa jalousie contre la France est connue depuis qu’elle en a possédé plus de la moitié, et qu’elle n’y a plus rien. Par terre elle ne peut donc rien, et sa ressource ne peut être que dans l’alliance d’une grande puissance jalouse aussi de la France, et terrienne, qui ait en hommes et en pays de quoi lui faire la guerre, et qui manquant d’argent, et n’en pouvant tirer que de l’Angleterre, ait tout le reste. C’est ce que l’Angleterre a trouvé dans la maison d’Autriche, dont toutes deux ont si bien su profiter ; et c’est pour cela même qu’il n’étoit pas difficile de prévoir l’intérêt pressant de l’Angleterre, de voir renaître des cendres de la maison d’Autriche, le cas arrivant, une autre puissance non moins grande ni moins redoutable dont elle pût faire le même usage contre la France qu’elle avoit fait de la maison d’Autriche. Ce n’est pas qu’en attendant il ne fût à propos de bien vivre avec l’Angleterre comme avec tout le reste de l’Europe, mais toutefois sans y compter jamais, et beaucoup moins se livrer à elle et se mettre dans, sa dépendance ; mais se conduire avec elle honnêtement, sans bassesse, et intérieurement la considérer toujours comme une ennemie naturelle qui ne se cachoit pas depuis longues années de vouloir détruire notre commerce, et de s’opposer avec audace et acharnement à tout ce que la France a de temps en temps essayé de faire sur ses propres côtes en faveur de sa marine, dont tout ce qui s’est sans cesse passé à l’égard de Dunkerque est un bel exemple et une grande leçon, tandis qu’à nos portes ils font, à Jersey et à Guernesey, tous les ports, les fortifications et les magasins qu’il leur plaît, et cela de l’aveu du cardinal Fleury qui leur permit d’en prendre tous les matériaux en France, plus proche de ces dangereuses îles que l’Angleterre ; complaisance qui ne se peut imaginer. Il falloit donc dans un royaume flanqué des deux mers, et qui borde la Manche si près, et vis-à-vis de l’Angleterre, et un royaume si propre au plus florissant commerce par la position et par l’abondance de ses productions de toutes espèces nécessaires à la vie, porter toute son application à relever la marine et à se mettre peu à peu en état de se faire considérer à la mer, et non l’abandonner à l’Angleterre, et la mettre ainsi en état de porter l’alarme à son gré tout le long de nos côtes, et le joug anglois, à menacer et envahir nos colonies. Il falloit exciter l’Espagne au même soin et au même empressement d’avoir une bonne marine, et se mettre conjointement en état de ne plus recevoir la loi de l’Angleterre sur la mer dans le commerce, ni à l’égard des colonies françaises et des États espagnols, delà les mers, et pour cela favoriser sous main toute invasion, tout trouble domestique en Angleterre le plus qu’il seroit possible, et il n’y avoit lors qu’à le vouloir, ce que le ministère d’Angleterre sentoit parfaitement. C’étoit là le vrai, le grand, le solide intérêt de la France malheureusement ce n’étoit pas celui de l’abbé Dubois. Le sien étoit tout contraire, et c’est celui-là qui a prévalu.

On a vu en son temps dans ces Mémoires qu’après que le chevalier de Lorraine et le marquis d’Effiat se furent servis de lui pour faire consentir son maître à son mariage avec la dernière fille du roi et de Mme de Montespan, l’ambition lui fit tourner la tête au point de se flatter qu’il méritoit les plus grandes récompenses, et que, peu content d’une bonne abbaye qu’il eut sur-le-champ, il demanda et il obtint une audience du roi dans laquelle il eut l’audace de lui demander sa nomination au cardinalat, dont le roi fut si surpris et si indigné qu’il lui tourna le dos sans lui répondre, et ne l’a jamais pu souffrir depuis. Si dès lors il osa penser au chapeau, il n’est pas surprenant qu’il y ait visé du moment qu’il a vu jour à s’introduire dans les affaires par l’Angleterre, et qu’il n’y ait tout sacrifié pour y parvenir, comme il est aussi très apparent qu’il n’a imaginé les moyens de s’introduire dans les affaires par l’Angleterre, que pour y trouver ceux qu’il espéroit le pouvoir conduire à ce but si anciennement, quoique si follement désiré.

Possesseur de l’esprit de son maître, il le fut jusqu’à ne lui en laisser pas la liberté et à l’entraîner par un ascendant incompréhensible à son avis, à son sentiment, et pour tout dire à sa volonté, souvent tous contraires par le bon esprit et le grand sens, la justesse et la perspicacité de ce prince. Il devint ainsi seul maître de toute la machine des affaires étrangères, dont le maréchal d’Huxelles n’eut plus dès lors qu’une vaine écorce, le conseil des affaires étrangères encore moins, et les serviteurs les plus confidents du régent quelques légères participations rares par morceaux et par simples récits, courts, destitués de tout raisonnement, encore plus de consultation la plus légère. Dubois donc n’eut plus d’entraves, et sut profiter de sa liberté pour en user dans son entier, et se délivrer de tout instrument qui l’eût pu contraindre, il voulut aller à Hanovre, puis à Londres, et n’avoir avec son maître qu’une correspondance immédiate, pour sevrer Huxelles son conseil et tout autre de toute connoissance de sa négociation, dont il ne leur laissa voir que les dehors, et il choisit pour la remise de ses lettres au régent et du régent à lui un homme dont il étoit sûr, qui espéroit tout par lui, qu’il trompa quand il n’en eut plus que faire, selon sa coutume, et qu’il fit enfin chasser, parce que cet homme s’avisa de se plaindre de lui. C’étoit Nocé, dont j’ai parlé quelquefois, et dont j’ai fait connoître le caractère, pour qui M. le duc d’Orléans avoit de tout temps de l’amitié et de la familiarité, mais qu’il connoissoit assez pour se contenter de lui faire du bien, et de l’amusement de sa conversation et de ses fougues souvent justes et plaisantes, car il avoit beaucoup d’esprit et de singularité, mais pour se garder de l’employer dans aucune sorte d’affaire. C’est ce que l’abbé Dubois cherchoit ; il y trouvoit de plus un homme fort accoutumé au prince, et en état de lui rendre fidèlement compte de la mine, de l’air et du visage du régent, quand il lui rendoit ses lettres, et qu’il recevoit de sa main celles qu’il devoit envoyer en réponse. Ces réponses, excepté pour l’écorce ou pour les choses que l’un et l’autre ne se soucioient pas de cacher, comme il s’en trouve toujours dans le cours d’une négociation longue, étoient toujours de la main de M. le duc d’Orléans. Il avoit la vue fort basse ; elle peinoit surtout en écrivant, et regardoit son papier de si près que le bout de sa plume s’engageoit toujours dans sa perruque aussi n’écrivoit-[il] jamais de sa main que dans la nécessité et le plus courtement qu’il lui étoit possible. C’étoit encore un artifice de l’abbé Dubois, et pour n’admettre personne entre lui et son maître dans le secret de sa négociation, et pour profiter de cette difficulté d’écrire qui jointe de la paresse en ce genre, et à cet ascendant que le prince avoit laissé prendre à l’abbé Dubois sur lui, opéroit une contradiction légère et un raisonnement étranglé quand il arrivoit que le régent n’étoit pas de son avis, et qui par l’opiniâtreté, la fougue et l’ascendant de Dubois finissoit toujours par se rendre à ce qu’il vouloit.

Dans cette position, l’infidèle ministre ne pensa plus qu’à profiter de la conjoncture, faire en effet tout ce qui conviendroit à l’Angleterre, le faire de manière qu’à lui seul elle en eût toute l’obligation, lui bien faire sentir ses forces auprès de son maître, et faire son marché aux dépens du régent et du royaume. Il n’ignoroit pas que le commerce étoit la partie la plus sensible à l’Angleterre ; il ne pouvoit ignorer sa jalousie du nôtre. Il l’avoit déjà bien servie en persuadant au régent de laisser tomber la marine pour ôter toute jalousie au roi Georges, dans ce beau système tant répété du besoin réciproque qu’ils avoient de l’union la, plus intime, de concert avec Canillac séduit par les hommages de Stairs, et par le duc de Noailles que cela soulageoit dans sa finance et qui fit toujours bassement sa cour à Dubois. Je ne fais que remettre ces choses qui se trouvent expliquées en leur temps. Il falloit continuer cet important service, mais ce n’étoit pas tout ; il falloit l’étendre jusque sur l’Espagne, si la folie de son premier ministre se roidissoit jusqu’au bout à ne vouloir point de paix, ou à prétendre de l’empereur des conditions qu’il ne voudroit jamais passer, ce qui étoit la même chose. Rien de si essentiel à l’Angleterre pour se saisir de tout commercé et pour se fonder solidement dans les Indes ; et c’étoit de l’abbé Dubois uniquement que l’Angleterre dépendoit pour arriver à un si grand but, tel qu’elle n’auroit jamais osé l’espérer. Dubois n’oublia rien aussi pour en bien persuader Georges et ses ministres, qui en sentirent enfin la vérité. Dubois ainsi les amena à son point, et ce point étoit double, de l’argent et le chapeau. Le premier n’étoit pas difficile, on donne volontiers un écu pour avoir un million ; mais, l’autre n’étoit pas en la puissance immédiate des ministres d’Angleterre ; aussi les laissa-t-il longtemps dans la détresse de deviner par où le prendre, quoiqu’il se montrât en prise. Il vouloit échauffer la volonté par le besoin, afin de ne trouver plus de difficulté dès qu’il jugeroit qu’il pourroit s’expliquer. Le roi d’Angleterre étoit bien plus occupé de ses établissements d’Allemagne que des intérêts de la couronne à laquelle il étoit parvenu. Brême et Verden à attacher à ses États personnels par les lois et les formes de l’empire, étoit son objet principal. L’empereur, fort occupé de la paix du nord dont il vouloit être le dictateur, se sentoit des entraves qui l’empêchoient de donner cette investiture à Georges qui soupiroit après et qui faisoit tout pour l’empereur dans la négociation de sa paix avec l’Espagne, avec peu de retenue de montrer toute sa partialité. Moins l’empereur étoit prêt à satisfaire Georges sur un point si désiré, plus il le caressoit d’ailleurs dans le besoin qu’il en avoit contre l’Espagne, pour se maintenir dans toutes ses possessions d’Italie. Il avoit entièrement gagné les ministres hanovriens de Georges, par des bienfaits et par des espérances dont il pouvoit disposer à leur égard dans l’empire. Il s’étoit acquis aussi les ministres Anglois qui sentoient le goût et l’intérêt de leur maître. Dans cette situation réciproque, le roi d’Angleterre et ses ministres pouvoient compter d’obtenir de l’empereur tout ce qui ne lui coûtoit rien, et l’empereur lui-même désiroit ces occasions faciles de s’attacher l’Angleterre de plus en plus ; il pouvoit tout à Rome, et on a vu dans l’extrait des lettres sur les affaires étrangères de cette année jusqu’à quel point Rome et le pape trembloient devant lui, et jusqu’à quel point encore il savoit profiter et abuser de cette frayeur démesurée. Demander et obtenir étoit pour lui même chose ; il avoit réduit le pape à craindre qu’il ne dédaignât et qu’il ne renvoyât même les chapeaux qu’il lui avoit accordés.

L’abbé Dubois, parfaitement au fait de l’intérieur de toutes ces cours, vouloit obliger Georges et ses ministres d’employer l’autorité de l’empereur à lui obtenir un chapeau. Dans la passion ardente de l’avoir, il ne lui parut pas suffisant d’y disposer efficacement les Anglois par ses complaisances qui ne tendoient qu’à ce but, s’il ne se rendoit encore assez agréable à l’empereur dans le cours de la négociation, non seulement pour éviter un obstacle personnel à la demande des Anglois en sa faveur, mais encore pour se rendre ce prince assez favorable, pour être bien aise de faire ce plaisir à Georges et à ses ministres, et s’acquérir à si bon marché celui qui disposoit de la France et qui d’avance lui auroit montré de la bonne volonté dans la négociation. C’est ce qui y fit toute l’application de l’abbé Dubois, ce qui la tourna toute au gré des Anglois et à celui de l’empereur, aux dépens de la France et de l’Espagne, et ce qui lui valut une pension secrète de l’Angleterre, de quarante mille livres sterling, qui est une somme prodigieuse, mais légère pour disposer de la France, et, comme on verra bientôt, ce chapeau si passionnément désiré, que, pressé par Georges et par ses ministres, et par les bons offices de Penterrieder, témoin des facilités de Dubois pour l’empereur dans la négociation, ce prince lui fit donner peu après par son autorité sur le pape. Le sceau de cette grande affaire fut l’engagement de faire déclarer la France contre l’Espagne, non seulement par des subsides et par souffrir que la flotte Anglaise, non contente de secourir la Sicile, poursuivît et détruisît l’espagnole qui avoit tant coûté, mais encore de faire porter les armes françaises dans le Guipuscoa, moins pour y faire les faciles conquêtes qu’elles y firent et qu’on ne pouvoit se proposer de conserver, que pour anéantir à forfait la marine d’Espagne en brûlant ses vaisseaux dans ses ports et ses chantiers, ses amas et ses magasins au port du Passage, comme nous le verrons, pour donner champ libre à la marine d’Angleterre, la délivrer de la jalousie de celle d’Espagne, lui assurer l’empire de toutes les mers, et lui faciliter celui des Indes en y détruisant celui de l’Espagne.

Qui ne croiroit que l’Angleterre ne dût être satisfaite d’un marché avantageux pour elle jusqu’au prodige, et si promptement exécuté, comme on le verra bientôt en son lieu ? Mais le ministère Anglois l’ayant si belle, étoit trop habile pour en demeurer là ; il n’avoit pas donné une pension si immense au maître des démarches de la France, pour n’en pas tirer un parti proportionné, tant que dureroit la toute puissance du ministre de France qui la recevoit. Nous verrons bientôt qu’ils en tirèrent la complaisance non seulement de souffrir tranquillement que les escadres Anglaises assiégeassent celles d’Espagne dans les ports espagnols des Indes, un an durant et plus, les y fissent périr, y empêchassent tout secours et fissent cependant tout le commerce des Indes par contrebande ; mais encore de tirer de la France tous les subsides suffisants à l’armement et à l’entretien des escadres Anglaises, tant qu’il leur plut de maintenir ce blocus qui se fit tout entier à nos dépens en toutes les sortes je dis en toutes les sortes pour la réputation, parce que de la France à l’Espagne rien ne pouvoit avoir moins de prétexte ni être plus odieux, et à la fin de plus difficile à cacher, puisque l’intérêt des Anglois à tenir toujours brouillées les deux branches royales de la maison de France, n’avoit garde d’être de moitié du secret que le régent du moins auroit voulu garder et qu’il crut vainement exiger d’eux ; et parce que rien n’étoit plus ruineux à l’Espagne et à la France que de livrer les mers, tout le commerce et le nouveau monde aux Anglois. Cette ruine ne sera pas sitôt réparée ; les Espagnols sont encore aujourd’hui aux prises avec les Anglois pour le commerce des Indes, et par l’affaiblissement que leur a causé l’abbé Dubois, ils ont vainement acheté quelques intervalles de paix par les plus avantageuses concessions de commerce et d’établissements aux Anglois, qui ne s’en sont fait que des degrés et des titres pour en obtenir davantage, et qui enfin, les armes à la main, se servent de tout ce qu’ils ont acquis sur le commerce et sur les établissements ; pour s’y accroître de plus en plus, et devenir enfin les seuls maîtres de toutes les mers et de tout le commerce, et dominer l’Espagne dans les Indes, tandis que sa foible marine n’a pu se relever de tant de pertes et que la nôtre est enfin anéantie ; l’un et l’autre par l’intérêt et le fait de Dubois.

C’étoient sans doute de grands coups, incomparables pour la grandeur solide de l’Angleterre aux dépens de toutes les nations de l’Europe, de celles surtout dont elle avoit le plus à craindre et le plus de jalousie, la française et l’espagnole, avec l’avantage encore de les brouiller et de les diviser. Mais le grappin une fois attaché sur celui qui peut tout, qui attend un chapeau pour lequel il brûle de désir depuis tant d’années, et qui a tous les ans quarante mille livres sterling à recevoir, dont il n’ose rien montrer, et dont il redoute au contraire jusqu’au soupçon, qui craint, par conséquent, des retardements, et plus encore une soustraction dont il n’oseroit ouvrir la bouche, il n’est rien qu’on ne puisse obtenir. Georges et ses ministres, peu satisfaits de tout ce qu’ils tiroient de la France, et incapables de se dire : C’est assez, voulurent se donner les moyens de se rendre pour longues années les maîtres de leurs parlements. La liste civile et ce qu’ils savoient prendre d’ailleurs leur servoit à gagner des élections dans les provinces et des voix dans le parlement ; mais elle ne suffisoit pas pour s’en rendre maîtres par le très grand nombre, et leurs manèges dans le parlement y trouvoient souvent des résistances importunes et même quelquefois de fâcheuses oppositions, dont l’expérience les rendoit retenus à entreprendre. Ils se servirent donc du bénéfice du temps, et se firent donner par la France de monstrueux subsides, et en outre des sommes prodigieuses où tout notre argent alla ; et c’est de cette source que la cour d’Angleterre a tiré les trésors qui lui ont servi, et lui servent peut-être encore, tant l’amas en a été grand, à faire élire qui elle a voulu dans les provinces, et faire voter à son gré dans les divers parlements avec cette supériorité presque totale de voix qui anéantit enfin la liberté de la nation, et rend le roi despotique sous le masque de quelques mesures et de quelques formes, et la politique de ne tenir pas ferme sur tout ce qui ne l’intéresse pas précisément.