Mémoires (Saint-Simon)/Tome 6/13

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Texte établi par Adolphe ChéruelHachette (Tome 6p. 257-276).

Éclat entre Chamillart et Bagnols, qui en quitte l’intendance de Flandre et met Chamillart en danger. — Mariage de Courcillon avec la fille unique de Pompadour. — Leur caractère et leur situation. — Mariage, état, caractère de Lanjamet et de sa femme. — Mariage de Louville avec la fille de Nointel, conseiller d’État. — Enlèvement de Mlle de Roquelaure par le prince de Léon. — Mariage du prince de Léon et de Mlle de Roquelaure.


Chamillart s’étoit brouillé avec Bagnols, intendant très accrédité de Lille et conseiller d’État, dans le court voyage qu’il avoit fait en Flandre. Il chassa d’autorité un principal commis de l’extraordinaire de la guerre, résidant en Flandre, pour friponnerie. C’étoit un homme entièrement à Bagnols, qui fit auprès de Chamillart l’impossible pour le sauver ; jusqu’à prendre fait et cause, et déclarer que, si cet homme avoit volé, il falloit qu’il fût de moitié. Chamillart tint bon, l’autre aussi, qui leva l’étendard et qui entreprit de faire rétablir ce commis malgré le ministre. Il y eut des lettres fortes. Bagnols en demanda justice, tous ses amis se remuèrent, et tous les ennemis de Chamillart. Jamais on ne vit tant de vacarme pour si peu de chose, ni un intendant le prendre si haut contre un ministre, son supérieur. Chamillart l’emporta, mais à force de bras, et y usa beaucoup de son crédit. Alors Bagnols demanda à se retirer : nouvel éclat. Le roi qui en étoit content voulut le retenir, on lui fit des avances, il y eut force pourparlers ; Chamillart même, qui sentit le roi fâché, se prêta. Plus on en faisoit pour Bagnols, plus il en étoit gâté, et plus il prétendoit. À la fin Chamillart l’emporta encore, mais il s’éreinta, et Bagnols quitta l’intendance et vint ameuter à Paris. C’étoit une bonne tête, débauché, fort au goût de tout ce qui avoit servi en Flandre, par son esprit, sa bonne maison, sa grande chère et délicate, et le soin de plaire et d’obliger ; d’excellente compagnie, toute sa vie du grand monde, avec beaucoup d’amis et considérables, fort proche du chancelier, des Louvois par sa femme, et fort porté par ce qui en restoit, très capable et supérieur à son emploi, où il avoit servi avec une grande utilité et distinction.

Mme de Maintenon ne regardoit plus Chamillart depuis le mariage de son fils que comme un homme qui lui avoit manqué. L’aversion avoit succédé à l’amitié. J’ai expliqué ailleurs son intérêt pressant d’avoir un ministre à elle, et elle n’en avoit aucun depuis qu’elle ne comptoit plus sur Chamillart. C’étoit donc à ses dépens qu’elle en vouloit un autre à elle, et il étoit tout trouvé en la personne de Voysin. Le roi, contre toute coutume, alla de Versailles dîner le 4 juin à Meudon, avec Mme la duchesse de Bourgogne, plusieurs dames et Mme de Maintenon, qui y vit en particulier Mlle Choin, et Mlle Choin étoit outrée contre Chamillart, qui naturellement opiniâtre, et devenu sujet à l’humeur par le mauvais état des affaires et de sa santé, n’avoit jamais voulu procurer un petit régiment d’infanterie au frère de Mlle Choin, qui servoit depuis longues années, quelque chose que Mlle de Lislebonne et Mme d’Espinoy eussent pu lui dire, et qui, piquées du persévérant refus, et ne voulant pas qu’il tombât sur elles, expliquèrent à Mlle Choin tout ce qu’elles avoient dit et fait pour résoudre Chamillart. Je sus ce détail pansa fille Dreux, qui avoit de l’esprit, et qui ; étant la seule de la maison qui eût du sens, en étoit fort peinée. Je sus encore par le maréchal de Boufflers et par le duc et la duchesse de Villeroy les mouvements de la cabale formée des amis de Bagnols et des ennemis de Chamillart ralliés au maréchal de Villeroy.

Cette conversation si nouvelle et si recherchée par Mme de Maintenon avec Mlle Choin, jusqu’à aller exprès dîner à Meudon, et s’y couvrir du roi, sans y coucher, m’effaroucha dans ces circonstances, car l’affaire du commis et de la rupture s’étoit passée dès les premiers jours de l’arrivée de Chamillart en Flandre, et avoit éclaté et fait de grands progrès avant même son retour. Je compris que Mme de Maintenon, qui jusqu’alors n’avoit tenu le moindre compte de Monseigneur, ni gardé la plus petite mesure avec la Choin, vouloit profiter de son dépit contre Chamillart, et qu’elle y étoit excitée par ce qui se passoit entre le roi et Monseigneur sur les bâtiments, dont elle étoit informée par les Noailles. Je craignis un coup de foudre subit pour Chamillart, et je ne crus pas m’en pouvoir reposer sur personne. Je l’en avertis, je le trouvai instruit et embarrassé. Il n’étoit pas temps de contester avec lui, et de lui reprocher d’avoir pris son parti trop vite et trop haut sur Bagnols, ni sa folle opiniâtreté sur ce régiment pour Choin ; il falloit aller au remède, et à temps. Je lui conseillai de parler dès le lendemain au roi, de lui dire que, quelque honoré qu’il fût de sa place, il y tenoit peu dans le triste état présent, mais qu’il tenoit infiniment à sa personne par son cœur et par reconnoissance ; qu’il n’y avoit biens ni fortuné pour lesquels il voulût lui donner une minute de peine ; qu’il voyoit avec douleur un orage se former contre lui qu’il n’avoit pas mérité, mais que, pour peu que le roi fût embarrassé de lui, ou qu’il en aimât mieux un autre en sa place, il la lui remettroit de tout son cœur, uniquement pour lui plaire et pour mériter la conservation de ses bontés, et de l’honneur de ses bonnes grâces qui lui étoient plus chères que nuls établissements, et sans lesquels il ne pourroit vivre. Je l’exhortai à n’en pas dire davantage, et sur ce ton, et avec cette force et ce dégagement ; de bien regarder cependant le roi entre deux yeux, dont le plus léger mouvement seroit en ce moment très significatif ; de saisir promptement ce qu’il lui répondroit, quand il ne seroit simplement qu’honnête ; surtout de ne pas insister à la retraite, et de se bien garder de la sottise de se vouloir faire prier. J’ajoutai qu’avec cette conduite, et à temps comme il étoit encore, j’osois lui répondre, sans être grand clerc à la cour, qu’il seroit bien reçu quand bien même il embarrasseroit le roi ; et que de cette époque ce seroit un nouveau bail passé avec lui, qui, sans en dire un seul mot, mais laissant faire le roi à l’égard de ceux qui l’attaqueroient, leur feroit tomber incontinent les armes des mains.

Chamillart goûta ma pensée ; je n’eus pas besoin de l’exorciser, mais bien le dépit de se voir réduit là, et par ce dépit, l’envie de ne rien faire, et de se laisser culbuter, voilà ce que j’eus à combattre, et j’en vins à bout enfin avant de le quitter. Je lui recommandai bien que ce compliment se fit dans le cabinet du roi, et point du tout chez Mme de Maintenon, où elle auroit été présente ; il me le promit, et que ce seroit le lendemain. Il m’embrassa, me remercia, et me donna rendez-vous chez lui à son retour de cette espèce d’assaut. Moi-même j’en étois inquiet, quelque bonne espérance que j’en eusse. Je craignois le roi déjà peut-être circonvenu, de l’incertitude, la froideur de sa part, le dépit du ministre qui s’empêtreroit en allant trop loin et qui se feroit prendre au mot.

Le temps me dura fort pendant quinze ou vingt heures que j’allai au rendez-vous. Je fus soulagé du premier coup d’œil. Je vis mon homme gai, léger, qui m’embrassa encore, et qui étoit assuré et ravi. Il me dit qu’il avoit parlé précisément comme je le lui avois conseillé ; que le roi s’étoit mis à sourire, et lui avoit répondu qu’il étoit bien simple de penser que tout ce bruit fit sur lui la moindre impression ; qu’il continuât à le bien servir, comme il avoit toujours fait ; que, pour lui, il l’aimeroit toujours, qu’il le soutiendroit, et qu’il vouloit qu’il prît confiance en ce qu’il lui disoit. Respects, remercîments, tendresses de Chamillart, bontés encore du roi là-dessus, et puis parlèrent de leurs affaires. Chamillart en revint rajeuni, et une maison hors de dessus l’estomac. Il n’en parla à qui que ce soit qu’aux ducs de Chevreuse et de Beauvilliers, après la chose faite, qui ne la croyoient pas à ce point de danger, mais qui furent très aisés du succès. Il est vrai que je m’en sus beaucoup de gré. Très peu de jours après, tous ces bruits et les menées tombèrent ; le roi apparemment les avoit nettement éconduits. Mais je crus devoir conjurer Chamillart de modérer sa confiance, de marcher la sonde à la main, et de comprendre par cette affaire qu’il n’étoit pas invulnérable, et que cet avortement de dessein ne feroit qu’irriter et raffiner davantage les personnes à qui il venoit de le faire péter dans la main. Par ce changement d’intendant de Lille, il se fit un mouvement qui porta Le Blanc de l’intendance d’Auvergne à celle d’Ypres. Je le remarque à cause de tout ce qu’il lui arriva depuis.

Dangeau maria son fils unique à la fille unique de Pompadour qui avoit treize ans, d’une taille et d’une beauté charmante qui dure encore. Courcillon avoit vingt et un ans. J’ai assez parlé de lui et de son père et de sa mère pour n’avoir rien à y ajouter. Ils ne pouvoient pas trouver un plus grand parti pour leur fils, ni M. et Mme de Pompadour un plus dans leur goût pour leur fille qu’ils vendirent. Ils étoient riches, mais fort obérés, et n’avoient rien à donner à leur fille. Ils étoient sans crédit et dans l’obscurité. Loin de pouvoir raccommoder leurs affaires, c’étoient des gens qui, avec de l’esprit l’un et l’autre, avoient sans cesse laissé tout fondre entre leurs mains, jusqu’aux biens de la fortune, à leurs alliances, à leur naissance, sans cesser d’être fort glorieux. Pompadour, avec un esprit orné de beaucoup de lecture, l’avoit de travers et sans justesse, et toute sa vie avoit fait autant de sottises que de pas. Son grand-père, qu’on appeloit Laurière, étoit frère cadet et oncle des deux marquis de Pompadour, chevaliers de l’ordre en 1633 et 1661, le dernier mort en 1684, père de Mme de Saint-Luc et d’Hautefort en qui la branche aînée finit. Le fils de ce premier Laurière épousa une sœur de M. de Montausier, depuis duc et pair et gouverneur de Monseigneur, et de ce mariage vint le marquis de Pompadour dont il est ici question. Il étoit cadet et porta longtemps le petit collet. Son aîné mourut, et M. de Montausier l’approcha de Monseigneur ; et lui fit donner un régiment d’infanterie et succéder à son père qui étoit sénéchal et gouverneur de Périgord. C’étoit un homme bien fait, qui avoit même de beaux traits, mais dont la physionomie, le maintien et toute la figure serroit le cœur de tristesse ; elle étoit toute faite pour être crieur d’enterrement. Cet extérieur ne trompoit pas, rien de si ennuyeux ni de si affligeant que tout le reste. Il se mit à jouer gros jeu et à perdre ; il devint amoureux de la troisième fille de M. et de Mme de Navailles, qui ne voulurent point de lui. Sa persévérance, le désir de la fille qui y répondoit, les instances de ses deux soeurs, celles du duc de Montausier vainquirent enfin la résistance. La première nuit des noces ne fut pas modeste. Ils passèrent au lit trois jours et trois nuits, et cela se réitéra souvent dans la suite. Pompadour abandonna la guerre et puis la cour, fit le plongeon au grand monde, et s’enterra dans une entière obscurité. Il vendit son gouvernement et mit ses affaires dans le plus grand désordre. Sans se lasser l’un de l’autre, l’ennui leur prit enfin de leur état, leur fille leur parut propre à les en tirer, en la mariant, non pour elle, mais pour eux.

La duchesse douairière d’Elboeuf, qui les aimoit par les respects infinis qu’ils, lui rendoient, vivoit beaucoup avec Mme de Dangeau à la cour, et lui faisoit la sienne par rapport à Mme de Maintenon. Elle imagina ce mariage pour leur plaire et pour s’ancrer de plus en plus. Dangeau, riche et jouissant de gros du roi, étoit en état d’attendre les biens d’une belle-fille dont l’alliance l’honoroit infiniment, et à laquelle il ne seroit pas parvenu s’il y avoit eu du bien présent. C’étoit à l’âge de Mme de Maintenon une occasion à ne pas perdre pour obtenir des grâces qui lui fissent faire un mariage sans s’incommoder. Mme de Maintenon aimoit extrêmement Mme de Dangeau, et plût à Dieu qu’elle n’eût approché d’elle que des femmes de ce caractère ! Elle n’osoit oublier d’avoir été accueillie par la mère de Mme de Navailles, et chez elle longtemps en arrivant d’Amérique, et elle se piquoit d’amitié pour Mme d’Elboeuf. Par la même raison elle ne pouvoit ne pas favoriser Mme de Pompadour sa soeur. Le mariage se fit donc sans rien donner à la fille, seule héritière, en tirant le père et la mère d’obscurité, qu’on vit naître à la cour à leur âge comme des champignons. Dangeau avec l’agrément du roi et de Monseigneur céda sa place de menin à Pompadour, et son gouvernement de Touraine à son fils, et Mme de Dangeau sa place, de dame du palais à sa belle-fille, que depuis longtemps sa santé et ses privantes ne lui laissoient plus guère exercer, et le roi lui fit la galanterie de lui conserver sa pension de six mille livres de dame du palais, sans qu’elle le demandât, et sans préjudice de celle de sa belle-fille. Voilà donc les Pompadour initiés tout à coup à la cour, à Marly, à Meudon, chez Mme de Maintenon quelquefois. La femme, qui avoit été belle, avoit toujours été désagréable. Jamais elle n’avoit ouvert les yeux qu’à moitié. C’étoit une précieuse de quartier avec un esprit guindé et une politique accablante ; toutefois avec de l’esprit et fort polie. Ils ne bougèrent de chez Dangeau. L’union entre eux fut continuelle. Ceux-là y mettoient la protection, les autres les respects et les adorations jusque des escapades de leur gendre qui se moquoit d’eux avec peu de ménagement. Parmi tout cela leur contentement à tous fut extrême et durable.

On sut presque en même temps le mariage de Lanjamet avec la fille d’un procureur à Paris qu’il avoit longtemps entretenue, puis épousée il y avoit trois ou quatre ans secrètement. Elle avoit eu de la beauté, mais de l’esprit et de l’intrigue comme quatre démons, de la méchanceté et de la noire scélératesse comme quatorze diables. Ce Lanjamet avoit aussi beaucoup d’esprit, quelque petite intrigue et de la valeur. Il avoit été longtemps lieutenant au régiment des gardes. C’étoit de ces insectes de cour qu’on est toujours surpris d’y voir et d’y trouver partout, et dont le peu de conséquence fait toute la consistance. C’étoit un fort petit homme, vieillot, avec grand nez de perroquet, étrangement élevé et recourbé qui lui tenoit tout le visage ; qui parloit, s’intriguoit, décidoit et se fourroit partout où il trouvoit des maisons ouvertes, et fort peu d’autres le vouloient recevoir.

Je ne sais par quel prodige il avoit fait une campagne aide de camp du roi, qui lui avoit donné un petit gouvernement en Bretagne. Il tenoit ses assises chez Mme de Ventadour, chez la duchesse du Lude et chez M. le Grand. Il ne sortoit point de ces lieux-là, et [allait] fort peu en d’autres. Sa fatuité se rebecquoit à l’écart en insolence, mais ménagée avec art, quand il n’étoit pas content des gens. Il étoit familier à manger dans la main. Avec tout cela, c’étoit un Breton qui n’étoit pas gentilhomme, et à qui les états en firent un jour l’affront. M. de La Trémoille qui présidoit me le conta. Il voulut faire opiner la noblesse. Les voix s’élevèrent confusément et crièrent qu’on fit sortir qui n’avoit pas droit d’opiner, qu’ont les plus pauvres et plus jeunes gentilshommes. M. de La Trémoille jeta les yeux partout, et dit qu’il ne voyoit là personne qui n’eût droit d’opiner. À ce mot toutes les voix se mirent à crier : « Lanjamet ! Lanjamet ! qu’il sorte ou nous n’opinerons point ; » et tout de suite Lanjamet sortit sans se défendre et sans prononcer un mot. Son effronterie de s’être fourré là pour s’en faire après un titre fut payée de cet affront. Il ne parut plus depuis aux états, mais il n’en revint pas moins impudent à la cour ; c’est-à-dire à Versailles, car il n’étoit pas sur le pied de Marly et de Meudon. Cette aventure apprit à M. de La Trémoille qu’il n’étoit pas gentilhomme. Sa femme, galante et veuve aussi d’un procureur, fut pour lui, quelque néant qu’il fût, un mariage honteux. Il ne laissa pas de la produire chez M. le Grand, dont par la suite elle brouilla toute la famille, et s’en fit chasser, et de presque partout où son mari l’avoit fourrée. Depuis la mort, du roi, je ne sais ce qu’ils sont devenus, et je n’en ai ouï parler que sur cette brouillerie qui la fit chasser avec éclat de chez M. le Grand.

Louville se maria aussi dans ce temps-ci. Depuis son retour d’Espagne, il n’avoit songé qu’à raccommoder ses affaires, se bâtir très agréablement, mais sagement, à Louville, et vivre à Paris avec ses amis sans regret à la fortune, et comme si elle ne lui eût jamais présenté des cours et des royaumes à gouverner. Il chercha à se marier sagement aussi. Il épousa une fille de Nointel, conseiller d’État, frère de la duchesse de Brissac et de la femme de Desmarets, contrôleur général, et dans une grande liaison avec lui. La noce s’en fit à Bercy chez le gendre de Desmarets, qui, outre les familles, fut honorée de la meilleure compagnie. Il eut le bonheur d’épouser une femme bien faite, vertueuse, sensée, gaie, entendue, qui vécut comme un ange avec lui, et qui ne songea qu’à ses devoirs et à entretenir ses amis, quoique beaucoup plus jeune, et qui se fit aimer, estimer et considérer partout. Nointel étoit [fils] de Béchameil, surintendant de Monsieur, duquel j’ai parlé ailleurs [1].

Le prince de Léon n’espérant plus de ravoir sa comédienne, et pris par famine, non seulement consentit, mais désira se marier. Son père et sa mère, qui avoient pensé mourir de peur qu’il n’épousât cette créature, ne le souhaitoient pas moins. Ils songèrent à la fille aînée du duc de Roquelaure qui devoit être extrêmement riche un jour, et qui bossue et fort laide, ayant dépassé la première jeunesse, ne pouvoit guère espérer un parti de la naissance du prince de Léon qui seroit duc et pair, et à qui cinquante mille écus de rente étoient assurés, sans les autres biens qui le regardoient. Une si bonne affaire de part et d’autre s’avança jusqu’à conclusion ; mais, sur le point de signer, tout se rompit avec aigreur par la manière altière dont la duchesse de Roquelaure voulut exiger que le duc de Rohan donnât plus gros à son fils. Il en étoit justement très mécontent. Il étoit taquin encore plus qu’avare ; lui et sa femme se piquèrent, tinrent ferme et rompirent. Voilà les futurs au désespoir ; le prince de Léon, qui craignoit que son père ne traitât des mariages sans dessein de les faire pour ne lui rien donner ; la prétendue, dans la frayeur de l’avarice de sa mère qui ne la marieroit point et la laisseroit pourrir dans un couvent. Elle avoit plus de vingt-quatre ans, elle, avoit beaucoup d’esprit, de ces esprits hardis, décidés, entreprenants, résolus. Le prince de Léon en avoit plus de vingt-huit. On a vu, il n’y a pas longtemps, quel étoit son caractère.

Mlles de Roquelaure étoient au faubourg Saint-Antoine, aux Filles de la Croix, où M. de Léon avoit eu la permission de voir celle qu’il devoit épouser. Dès qu’il sentit leur mariage rompu il courut au couvent, il l’apprit à Mlle de Roquelaure, fit le passionné, le désespéré ; lui persuada que jamais leurs pères et mères ne les marieroient, et qu’elle pourriroit au couvent. Il lui proposa de n’en être pas les dupes, qu’il étoit prêt à l’épouser si elle vouloit y consentir ; que ce n’étoit point eux qui avoient imaginé leur mariage, mais leurs parents qui l’avoient trouvé convenable, et que leur avarice rompoit ; que, dans quelque colère qu’ils entrassent, il faudroit bien qu’ils s’apaisassent, et qu’ils demeureroient mariés et affranchis de leurs caprices ; en un mot, il lui en dit tant qu’il la persuada, et encore qu’il n’y avoit pas un moment à perdre. Ils convinrent de leurs faits pour que la fille pût recevoir de ses nouvelles, et il s’en alla donner ordre à l’exécution de ce projet. Mme de Roquelaure et Mme de La Vieuville, qui fut depuis dame d’atours de Mme la duchesse de Berry, étoient de tout temps les deux doigts de la main, et Mme de La Vieuville étoit l’unique personne à qui, ou à l’ordre de qui Mme de Roquelaure avoit permis à la supérieure de la Croix de confier ses filles, ensemble ou séparément, toutes les fois qu’elle les irait prendre ou qu’elle les enverroit chercher. M. de Léon, qui en étoit instruit, fait ajuster un carrosse de même forme, grandeur et garniture semblable à celui de Mme de la Vieuville, avec ses armes et trois habits de sa livrée, un pour le cocher, deux pour les laquais ; contrefoit une lettre de Mme de La Vieuville avec un cachet de ses armes ; et envoie cet équipage avec un laquais des deux bien instruit porteur de la lettre aux Filles de la Croix, le mardi matin, 29 mai, à l’heure qu’il savoit que Mme de La Vieuville les envoyoit chercher quand elle les vouloit avoir. Mlle de Roquelaure, qui avoit été avertie, porte la lettre à la supérieure, lui dit que Mme de La Vieuville l’envoie chercher seule, et si elle n’a rien à lui mander.

La supérieure accoutumée à cela, et la gouvernante aussi, ne prirent pas la peine de voir la lettre, et, avec le congé de la supérieure, sortent sur-le-champ, et montent dans le carrosse qui marcha aussitôt, et qui s’arrêta au tournant de la première rue, où le prince de Léon attendoit, qui ouvrit la portière, sauta dedans, et voilà le cocher à fouetter de son mieux, et la gouvernante, presque hors d’elle de ce qui arrivoit, à crier de toute sa force. Mais au premier cri, M. de Léon lui fourra un mouchoir dans la bouche, qu’il lui tint bien ferme. Ils arrivèrent de la sorte, et en fort peu de temps, aux Bruyères, près du Ménilmontant, maison de campagne du duc de Lorges, élevé [avec le prince de Léon], et de tout temps son ami intime, qui les y attendoit, avec le comte de Rieux, dont l’âge et la conduite s’accordoient mal ensemble, et qui étoit venu là pour servir de témoin avec le maître du logis. Il avoit un prêtre interdit et vagabond, Breton, tout prêt à les marier. Il dit la messe, et fit la célébration sur-le-champ, puis mon beau-frère mena ces beaux époux dans une belle chambre. Le lit et les toilettes y étoient préparées. On les déshabilla, on les coucha, on les laissa seuls deux ou trois heures, on leur donna ensuite un bon repas, après lequel ils mirent l’épousée dans le même carrosse qui l’avoit amenée, et sa gouvernante qui se désespéroit. Elles rentrèrent au couvent. Mlle de Roquelaure s’en alla tout délibérément dire à la supérieure tout ce qui venoit de se passer ; et sans la moindre émotion des cris, qui de la supérieure et de la gouvernante gagnèrent bientôt toute la maison, s’en alla tranquillement dans sa chambre écrire une belle lettre à sa mère, pour lui rendre compte de son mariage, l’excuser et lui en demander pardon.

On peut juger de ce que, la duchesse de Roquelaure put devenir à cette nouvelle. La gouvernante, tout éperdue qu’elle étoit, lui écrivit en même temps tous les faits, la ruse, la violence qu’elle avoit soufferte, sa justification comme elle put, ses désespoirs. Mme de Roquelaure, dans sa première fureur, ne raisonne point, croit que son amie l’a trahie, court chez elle, la trouve, et dès la porte se met à hurler les reproches les plus amers. Voilà Mme de La Vieuville dans un étonnement sans pareil, qui lui demande à qui elle en a, ce qui peut être arrivé, et parmi les sanglots et les furies n’entend rien et comprend encore moins. Enfin, après une longue et furieuse quérimonie, elle commence à découvrir le fait, elle le fait répéter, expliquer, proteste d’injure, qu’elle n’a pas songé à Mlle de Roquelaure, fait venir tous ses gens en témoignage que son carrosse n’est point sorti de la journée, ni qu’aucun de ses gens n’est allé au couvent. Mme de Roquelaure, toujours en furie, en reproches, qu’après l’avoir assassinée elle l’insulte encore et veut se moquer d’elle ; l’autre à dire et à faire tout ce qu’elle peut pour l’apaiser, et à se mettre en furie à son tour de la supercherie qu’on lui a faite. Enfin, après avoir été très longtemps sans s’entendre, puis sans se calmer, Mme de Roquelaure commença enfin à se persuader de l’innocence de son amie ; et toutes deux à jeter feu et flammes contre M. de Léon, et contre ceux qui l’avoient aidé à lui faire cette injure. Mme de Roquelaure étoit particulièrement outrée contre M. de Léon, qui pour la mieux amuser, l’avoit continuellement vue depuis la rupture avec des respects et des assiduités qui l’avoient gagnée, en sorte que, nonobstant l’aigreur avec laquelle l’affaire s’étoit rompue, l’amitié entre elle et lui s’étoit de plus en plus réchauffée avec promesse réciproque de durer toujours. Elle étoit en ragée contre sa fille, non seulement de ce qu’elle avoit commis, mais de la gaieté et de la liberté d’esprit qu’elle avoit marquée aux, Bruyères, et des chansons dont elle avoit diverti le repas.

Le duc et la duchesse de Rohan aussi furieux, mais moins à plaindre, firent de leur côté un étrange bruit. Leur fils, bien en peiné de se tirer de ce mauvais pas, eut recours à sa tante de Soubise, pour s’assurer du roi dans une affaire qui ne pouvoit pas lui être indifférente, quelque mal qu’elle fût avec son frère. Elle l’envoya à Pontchartrain trouver le chancelier ; il y arriva le lendemain de ce beau mariage à cinq heures du matin, comme le chancelier s’habilloit, à qui il demanda conseil ’et secours. Il l’exhorta à faire l’impossible pour fléchir son père, et surtout Mme de Roquelaure, et cependant de tenir le large. À peine avoient-ils commencé à parler, que Mme de Roquelaure lui manda qu’elle étoit au haut de la montagne, où elle le prioit de lui venir parler. Ils étoient de tout temps extrêmement amis. Elle avoit appris en chemin que le prince de Léon avoit passé pour aller à Pontchartrain. Elle ne voulut pas se commettre à l’y voir ; c’est ce qui la fit arrêter à un demi-quart de lieue où le chancelier vint aussitôt à cheval la trouver. Il monta dans son carrosse, et y trouva la fureur même. Elle lui dit qu’elle n’étoit pas venue lui demander conseil, mais lui rendre compte, comme à son ami, de ce qu’elle alloit faire, et verser sa douleur dans son sein, et comme au chef de la justice la lui demander tout entière. Le chancelier lui laissa tout dire, puis voulut lui parler à son tour ; mais, dès qu’elle sentit qu’il la vouloit porter à quelque raison, elle s’emporta de plus en plus, et de ce pas s’en alla tout droit à Marly, où le roi étoit, et dont elle n’étoit pas ce voyage. Elle y descendit chez la maréchale de Noailles ; la grand’mère paternelle du maréchal de Noailles étoit fille du maréchal de Roquelaure, et l’envoya dire son malheur à Mme de Maintenon, et la conjurer qu’elle pût voir le roi en particulier chez elle. En effet, elle y entra sur la fin du dîner du roi, par les fenêtres du jardin qui étoient toutes des portes, et comme au sortir de table le roi y entra à son ordinaire, suivi de ce qui avoit coutume d’y être admis à ces heures-là, Mme de Maintenon alla au-devant de lui contre sa coutume, lui parla bas, et l’emmena sans s’arrêter dans sa petite chambre, dont elle ferma la porte aussitôt. Mme de Roquelaure se jeta à ses pieds et lui demanda justice du prince de Léon dans toute son étendue. Le roi la releva avec la galanterie d’un prince à qui elle n’avoit pas été indifférente, et chercha à la consoler ; mais, comme elle insistoit toujours à demander justice, il lui demanda si elle connoissoit bien toute l’étendue de ce qu’elle vouloit, qui n’étoit rien moins que la tête du prince de Léon. Elle redoubla toujours ses mêmes instances, quoi que le roi lui pût dire, tellement que le roi lui promit enfin que, puisqu’elle le vouloit, elle auroit justice tout entière, et qu’il la lui promettoit. Avec cela, et force compliments, il la quitta et repassa droit chez lui, d’un air fort sérieux, sans s’arrêter à personne.

Monseigneur, les princesses et ce peu de dames qui étoient dans le premier cabinet avec lui et elles, qui entroient toujours dans la petite chambre, et qui cette fois étoient demeurés avec les dames, ne pouvoient comprendre ce qui causoit cette singularité unique, et l’inquiétude se joignit à la curiosité en voyant repasser le roi comme je viens de dire. Le hasard avoit fait que personne n’avoit vu entrer Mme de Roquelaure, et ils, en étoient [là] lorsque Mme de Maintenon sortit de la petite chambre, et apprit à Mgr et à Mme la duchesse de Bourgogne de quoi il s’agissoit. Cela se répandit incontinent dans la chambre, où la bonté de la cour brilla incontinent dans tout son lustre. À peine eut-on plaint un moment Mme de Roquelaure, que les uns par aversion des grands airs impérieux de cette pauvre mère, la plupart saisis du ridicule de l’enlèvement d’une créature que l’on savoit très laide et bossue par un si vilain galant, s’en mirent à rire et promptement aux grands éclats, et jusqu’aux larmes avec un bruit tout à fait scandaleux. Mme de Maintenon s’y abandonna comme les autres, et corrigea tout le mal sur la fin en disant que cela n’étoit guère charitable, d’un ton qui n’étoit pas monté pour imposer. Elle avoit ses raisons pour avoir des égards pour Mme de Roquelaure, et cependant pour ne l’aimer pas ; du duc de Rohan, ni de son fils, elle ne s’en soucioit, en façon du monde. La nouvelle gagna incontinent le salon et y reçut tout le même accueil. Néanmoins, après avoir bien ri, la réflexion et l’intérêt propre (et il y avoit là bien des pères et des mères, et des gens qui le pouvoient devenir) rangea tout le monde du côté de Mme de Roquelaure ; et, à travers les moqueries et la malignité, il n’y eut personne qui ne la trouvât, fort à plaindre, et n’excusât sa première furie.

Nous étions demeurés à Paris, Mme de Saint-Simon et moi, et nous savions avec tout Paris cet enlèvement fait la veille, mais nous ignorions tout le reste, surtout le lieu où le mariage s’étoit fait, et la part que M. de Lorges y avoit, lorsque, le surlendemain de l’aventure, je fus réveillé à cinq heures du matin en sursaut, et vis en même temps ouvrir mes fenêtres et mes rideaux, et Mme de Saint-Simon et son frère devant moi. Ils me contèrent tout ce que je viens de dire, au moins pour l’essentiel de l’affaire ; un homme de beaucoup d’esprit et de capacité, qui avoit soin des nôtres, entra en robe de chambre, avec qui ils allèrent, consulter, tandis qu’ils me firent habiller et mettre les chevaux au carrosse. Je ne vis jamais homme si éperdu que le duc de Lorges. Il avoit avoué le fait à Chamillart qui l’avoit envoyé à Doremieu, avocat alors fort à la mode, qui l’avoit extrêmement effrayé. En le quittant, il accourut au logis pour nous faire aller à Pontchartrain ; et, comme les choses les plus sérieuses sont très souvent accompagnées de quelques circonstances ridicules, il vint frapper de toutes ses forces à un cabinet qui étoit devant la chambre de Mme de Saint-Simon. Ma fille étoit assez malade, elle la crut plus mal, et, dans la pensée qui la saisit d’abord que c’étoit moi qui frappois ainsi, elle accourut m’ouvrir. La vue de son frère l’épouvanta doublement. Elle s’enfuit dans son lit, où il la suivit pour lui conter sa déconvenue. Elle sonna pour faire ouvrir ses fenêtres et voir clair, et justement elle avoit pris la veille une jeune fille de la Ferté, de seize ans, qui couchoit dans le cabinet, de l’autre côté, joignant sa chambre. M. de Lorges, pressé de son affaire, lui dit de se dépêcher d’achever d’ouvrir, de s’en aller et de fermer sa porte. Voilà une petite créature troublée, qui prend sa robe et son cotillon, qui monte chez une ancienne femme de chambre qui l’avoit donnée, qui l’éveille, qui veut dire, qui n’ose, et qui enfin lui conte ce qui lui vient d’arriver, et qu’elle a laissé au chevet du lit de Mme de Saint-Simon un beau monsieur, tout jeune, tout doré, frisé et poudré, qui l’a chassée fort vite de la chambre. Elle étoit toute tremblante et fort étonnée. Elles surent bientôt qui c’étoit. On nous en fit le conte en partant, qui nous divertit fort malgré l’inquiétude.

Le chancelier nous raconta les visites matinales qu’il avoit eues la veille et ce qui s’y étoit passé. Il nous conseilla fort l’évasion du prêtre et de tous ceux qui pouvoient témoigner, la soustraction des signatures, et une négative bien résolue, avec quoi il nous assura que M. de Lorges n’avoit rien à craindre. Delà nous allâmes à l’Étang, où nous trouvâmes Chamillart fort déplaisant d’une si désagréable affaire, mais peu alarmé. Le roi avoit ordonné qu’on lui rendît compte de tout, et à mesure, de chaque pas et de chaque procédure. Tout cela passoit par Pontchartrain qui devenoit par là un peu le modérateur des juges ; et moyennant sa femme qui lui avoit écrit, peut-être beaucoup plus par le mouvement que Mme de Soubise s’étoit donné, nous étions sûrs de lui. Nous revînmes à Paris descendre chez Mme la maréchale de Lorges, fort persuadés que nous n’en aurions que la peine ; nous y apprîmes que le prêtre et les valets étoient déjà évadés, et qu’on travailloit à faire disparaître l’acte et les signatures. Mme de Roquelaure avoit fait partir Montplaisir, lieutenant des gardes du corps, fort galant homme et leur ami particulier, pour aller porter cette fâcheuse nouvelle au duc de Roquelaure à Montpellier, qui fut, s’il se peut, plus furieux que sa femme. Toutefois, après de grands vacarmes, tant à Paris qu’en Languedoc, on commença à comprendre que le roi, qui vouloit être si exactement et si continuellement informé de tout sur cette affaire, n’abandonneroit pas au déshonneur public la fille de Mme de Roquelaure, ni beaucoup moins à l’échafaud, ou à la mort civile en pays étranger, le propre neveu de Mme de Soubise.

Le duc et la duchesse de Foix, sœur de Roquelaure, commencèrent à adoucir sa femme et lui ensuite. Eux et leurs amis leur firent peur de la difficulté des preuves juridiques, des volontés de porter l’affaire à la dernière extrémité de rigueur, de la honte et de la rage du démenti après l’avoir entreprise et suivie ; et peu à peu les rendirent capables d’entendre dire qu’il valoit encore mieux faire un mariage convenable en soi, qu’eux-mêmes avoient voulu, que de s’exposer à ces cruels inconvénients et à déshonorer leur fille. Le rare fut que le duc et la duchesse de Rohan se rendirent les plus épineux. Le mari étoit plein de chimères ; il n’eût pas été fâché de voir son fils, dont il avoit toujours été mécontent, aller tenter fortune et s’établir en Espagne. La mère, qui avoit une grande prédilection pour le second, auroit été bien aise d’en faire l’aîné. Ils ne se soucièrent donc point de hasarder le succès ni de hâter la délivrance de leur fils, réduit à se tenir caché ; et n’eurent point de honte de chercher à profiter du malheur de M. et de Mme de Roquelaure, et de leur tenir le pied sur la gorge pour en tirer plus que ce dont ils s’étoient contentés lorsque le mariage avoit pensé être conclu, et qui ne s’étoit rompu sur le combien de la dot. Ils voulurent encore exiger des conditions plus fortes ; il se fit plusieurs négociations là-dessus. Le chancelier, ami de Mme de Roquelaure, et le duc d’Aumont, à la prière du prince de Léon, s’étoient mêlés du mariage la première fois. La même raison les y fit entrer la seconde, mais à bout avec des gens incapables d’aucune considération, la combustion entre les deux maisons devenoit inévitable, si le roi, à la prière de Mme de Soubise, n’eût fait ce qu’il n’avoit fait de sa vie. Il entra lui-même dans tous les détails particuliers ; il pria, puis commanda en maître. Il manda à diverses fois le duc et la duchesse de Rohan qui n’y vouloient point aller, leur parla tantôt séparément dans son cabinet, tantôt ensemble et longtemps avec une grande bonté, quoiqu’il ne les aimât guère, et une grande patience ; et finalement leur donna le duc d’Aumont et le chancelier, non plus pour arbitres, mais pour juges des conditions du mariage qu’il leur déclara vouloir absolument être fait et célébré avant qu’il allât à Fontainebleau.

Sur le compte que le chancelier et le duc d’Aumont rendirent que le duc et surtout la duchesse de Rohan ne vouloient demeurer d’accord en rien, ni finir, le roi envoya chercher Mme de Rohan, et lui déclara, après tout ce qu’il put d’honnête, que les choses n’en étoient pas venues où elles en étoient pour en demeurer là, et qu’il en eût le démenti ; et que, si elle et son mari ne consentoient, il sauroit bien achever validement le mariage sans feux par son autorité souveraine, dans une conjoncture de cette qualité. Il permit ensuite au prince de Léon de le venir remercier, et lui demander pardon de toutes ses fautes ; et finalement après tant de bruit, d’angoissés et de peines, le contrat fut signé par les deux familles assemblées chez la duchesse de Roquelaure, mais fort tristement. Les bans furent publiés, et avec la permission du cardinal de Noailles, qui ne se donne guère, les deux familles se rendirent à l’église du couvent de la Croix, où Mlle de Roquelaure étoit gardée à vue depuis son beau mariage par cinq ou six religieuses qui se relayoient. Elle sortit du dedans et entra dans l’église ; le prince de Léon par une autre porte en même temps, sans compliments de personne, car cela avoit été concerté ainsi, et qu’ils ne se diroient mot. Le curé dit la messe et les maria. La cérémonie finie, chacun signa, et sans se dire une parole chacun s’en alla de son côté. Les mariés montèrent ensemble dans un carrosse pour se rendre à quelques lieues de Paris chez un financier, des amis du prince de Léon, en attendant qu’ils eussent une maison dans Paris, où ils payèrent leur folie d’une cruelle indigence, qui ne finit presque qu’avec leur vie, n’ayant presque pas survécu ni l’un ni l’autre le duc de Rohan et M. et Mme de Roquelaure. Ils ont laissé plusieurs enfants.

Pour être correct, il faut ajouter que tout fut signé et consommé avant Fontainebleau, mais que le duc de Rohan, qui étoit tombé malade de dépit, et qui ne voulut jamais donner que douze mille livres de rente à son fils, quoique Mme de Roquelaure en offrît dix-huit mille si M. de Rohan vouloit aller jusque-là, profita de l’empressement du roi pour en obtenir des lettres patentes, qui, nonobstant toute règle du royaume et toutes lois et coutumes de Bretagne, qui n’y permettent aucune substitution, lui permissent d’en faire une graduelle à l’infini de tous ses biens de Bretagne, où les cadets et les filles seroient fort maltraités. Mme de Soubise et Mme de Roquelaure emportèrent ce consentement, qui ne coûtoit rien au roi, après quoi il fallut faire la substitution. Il se passa encore deux mois à cet ouvrage, pendant lesquels le roi envoya plus d’une fois le duc d’Aumont au duc de Rohan pour le presser de finir, et le manda à Fontainebleau pour l’en presser lui-même. Enfin cet ouvrage fut achevé au bout de deux mois, les, lettres patentes expédiées et enregistrées comme il le voulut, et le mariage célébré immédiatement après en la manière que je l’ai rapportée.


  1. Phrase omise dans les précédentes éditions.