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Mémoires amoureux (Félicien Fargèze)/2-04

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Texte établi par Adolphe TabarantRamsey (p. 181-200).
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CHAPITRE QUATRIÈME

Nouvelles victoires en Italie.
La petite Louisette.
Le capitaine Quincette et sa femme.
Une crise de nerfs qui finit bien.

À Saint-Brice, que de changements en si peu de jours ! Les péniches pleines de munitions, d’équipements, de vivres destinés à l’armée, se succédaient en file indienne aux écluses. Des officiers et des sapeurs du génie logeaient chez l’habitant, et nous avions à la maison le capitaine Quincette en personne, petit rougeaud luisant de pustules, adonné avec excès aux vieilles eaux-de-vie. Il est vrai que l’alcool, paradoxalement, lui avait façonné une âme exquise, toute de douceur et d’aménité. Je crus qu’il allait m’embrasser quand je lui fus présenté par mon père.

— Enchanté, jeune homme. Je tiens à vous déclarer que c’est sous les espèces d’un civil que vous servirez ici, sur les chantiers paternels. Cela vous laissera plus de liberté.

Il me serra vigoureusement les mains. Il prenait ses repas chez nous, avec nous, faisant à notre cave l’honneur de l’apprécier selon ses mérites. Trois ou quatre bouteilles n’étaient pas pour lui faire peur, un coquet flacon de cognac arrosant ensuite son gloria. Mon père, né malin, devait y trouver son profit.

Ce pauvre papa ! Il était temps que je vinsse à son secours, car il succombait sous un fardeau qui dépassait un peu ses moyens. Il se couchait à minuit pour reparaître dès cinq heures sur les chantiers, où scies, marteaux, enclumes, ne chômaient pas une minute. À la table où longtemps j’avais présidé aux écritures, je trouvai un fantastique entas de papiers, lettres, avis d’envois, ordres d’exécution, sur lesquels je me jetai avec ce courage à la besogne dont, à l’occasion, je savais me montrer capable. Je ne reprenais souffle qu’à la fin de l’après-midi.

Agathe, mariée depuis trois mois, avais mis au monde une petite fille. Le ménage Bougret s’était réfugié dans l’arrière-cuisine pour céder la place aux militaires. La mère Lureau couchait dans la salle même de l’auberge. La petite Louisette, sa nièce, campait de nuit dans la remise à outils qui prolongeait le poulailler : c’étaient là les dernières nouvelles. Dans tout Saint-Brice, les commerçants, les paysans se félicitaient d’une guerre inespérée qui faisait entendre un agréable roulement d’écus.

Marié, lui aussi, Morizot. Mais il venait de monter en grade. Promu à Beaune, il y ferait souche. Ce déjà vieil ami, que je ne verrais plus ! Bah ! J’avais tant à faire, que je n’eus pas le sentiment de son absence. Il m’écrivit, m’invitant à venir le voir, et je lui répondis par une vague promesse. Déjà sa silhouette s’imprécisait dans mon souvenir…

En Italie, l’armée française allait de victoire en victoire, les dépêches officielles insistant sur la présence de Napoléon III à la tête des vainqueurs. Le 31 mai, ce fut Palestro, et il y eut soûlerie générale, les autorités militaires et civiles prêchant d’exemple. Le 4 juin, ce fut Magenta, qui fit acclamer le nom de Mac-Mahon, devenu du jour au lendemain duc et maréchal de France. Le 8, ce fut l’écrasement des Autrichiens à Marignan par les troupes de Baraguay d’Hilliers. Les triomphales dépêches se suivaient et l’on ne dessoûlait plus à Saint-Brice.

Ce soir de Marignan, je traînais à l’auberge Lureau mon énervement de boire. Louisette servait. Agathe, baudruche soufflée, roulant des tétines brimbalantes, ne venait plus guère aux tables. Bougret, niaisement humble avec moi, qui m’eût léché les bottes, débouchait les bouteilles. Je buvais en compagnie d’un caporal-sapeur que m’avait prêté le capitaine Quincette, et qui m’aidait à classer les livraisons de matériel. Assez tard, il s’en alla. Rieuse et butée, Louisette trottinait dans la salle. Un mince cotillon de toile à fleurs calquait son petit fessier. Je lui en fis la remarque et elle en rit, me révélant que sa jolie bouche était meublée de dents bien laides. Je restai jusqu’au couvre-feu de minuit, fis ensuite une promenade à travers les rues endormies déjà, où quelques rares lumières veillaient aux fenêtres. Je songeais que ma dernière approche de Jeanine remontait à plus d’un mois. Tout entier au travail, j’avais subi paisiblement cette carence, mais il suffisait que j’en eusse conscience pour qu’elle me devînt irritante. Agathe mariée, je devais me pourvoir ailleurs. Me faudrait-il chercher à Beaune ou à Dijon des expédients de fortune ? J’organisais cette affaire dans mon esprit quand Louisette, qui se rendait à la remise en s’éclairant d’une lanterne, passa tout contre moi. Je l’arrêtai, l’embrassai, ce qui la fit, en riant, se cabrer pour une feinte défense, et comme je l’embrassais encore elle me demanda de la laisser, disant dans un bâillement qu’elle avait sommeil. Je la suivis de l’œil jusqu’à ce qu’elle eût pénétré dans cette remise où un lit de sangle avait été dressé pour elle. La porte refermée, presque aussitôt elle la rouvrit, passant la tête. Je me tenais dans l’ombre, mais elle avait la vue fine. « Bonne nuit ! » me jeta-t-elle. Et de rire. Elle s’éclipsa et j’entendis le mécanisme d’une targette. Pouvais-je hésiter ? Venant à la porte, de mes deux mains j’écartai les battants, arrachant sans bruit la ferrure. J’entrai. Elle riait toujours, ce qui me rassura sur les suites de ce coup de force. Je pris alors et caressai ce menu corps, pubère à peine, et le lit de sangle nous reçut, si étroit fût-il, si peu à ma mesure. Elle n’en était pas à son coup d’essai, la Louisette. Elle avait été dépucelée à quatorze ans, me raconta-t-elle, par un berger de moutons que, gardeuse d’oies, elle rencontrait au pâturage. Bien sûr elle avait eu, depuis, plus d’un amant, le conducteur des ponts-et-chaussées devant, dans ma pensée, être l’un des derniers en date. Cependant aucun d’eux ne lui avait enseigné la propreté, et ce fut moi qui dus prendre ce soin, un baquet d’eau gisant là. Je crois qu’elle avait l’instinct du vice plus qu’elle n’en ressentait le chatouillement, mais je ne me divertis pas moins avec ce joujou rieur qui refermait sur moi ses bras frêles. Je la quittai après avoir revissé la targette. J’avais passé avec elle un marché amoureux : Elle se laverait de la tête aux pieds, avec du savon et à l’eau chaude. Je la prendrais chaque soir et lui donnerais quarante sous. Elle se vit riche, s’offrit — mais je refusai — à me ménager un accostage supplémentaire, l’après-midi, « dans le coin de la porte comme faisait Agathe ». Elle nous avait surpris, mais me jura n’en avoir soufflé mot à personne. Elle en crevait encore de rire, se rappelant le gros derrière de sa cousine, si gros, me dit-elle, qu’il lui avait fait peur. Elle riait de tout et sans cesse, Louisette ; elle s’épouffait comme d’une bonne farce en me laissant tout à ma guise la manœuvrer d’amour.

Et ce fut, le 14 juin, Solferino. On pavoisa. Victorieux sur toute la ligne, il ne manquait plus à l’empereur que d’être populaire, et à cet effet il fit répandre beaucoup d’argent pour que l’on fêtât ses victoires. On ordonna des bals ; on banqueta. La troupe eut du vin et des douceurs. Huit jours de suite je fis la noce, mais sans pour cela quitter des yeux le travail militaire qui m’incombait.

Le capitaine Quincette nous apprit, à la fin du mois, qu’il prendrait pension désormais chez les Lureau, sa femme arrivant de Paris et la plus belle chambre de l’auberge étant aménagée pour elle. Mon père et ma mère s’inclinèrent devant cette décision, qui n’interromprait pas leurs rapports avec le sympathique officier, nos meilleures bouteilles pouvant partout le suivre. L’arrivée de sa femme, le 1er juillet au soir, passa presque inaperçue. Il s’y était préparé par des libations d’alcool dont le service avait été assuré par Bougret, promu planton. Tous les habitués de l’auberge étaient impatients de voir Mme la capitaine. Ils s’attendaient, nous nous attendions à quelque cosaque en jupons, doublure femelle de l’invétéré buveur de schnick. Aussi fûmes-nous bien surpris à l’apparition d’une jeune dame au port gracieux, à l’élégance toute parisienne sous un chapeau impératrice en paille d’Italie, habillée d’un taffetas bleu clair tout orné de nœuds qui contournaient la crinoline. Elle ne fit que passer, traversant l’auberge sans se préoccuper de nous. Les jours suivants, nous ne la vîmes pas plus. Elle et son mari prenaient les repas dans leur chambre. Que ce brave homme d’ivrogne, tout pustuleux, dormît aux côtés d’une si belle épouse, était-ce croyable ? Il nous parut pourtant qu’ils s’entendaient parfaitement.

Le 12 juillet fut un nouveau jour de fête. La veille, l’empereur des Français et l’empereur d’Autriche avaient eu, à Villafranca, une entrevue aboutissant à des préliminaires de paix. Paix boiteuse, car la libération de l’Italie était loin d’être assurée, mais qui n’en fut pas moins célébrée dans toute la France. La municipalité de Saint-Brice tira des pétards, quoique à dire vrai les gens eussent voulu que la guerre durât jusqu’à la fin des siècles. Mon père avait, en ces deux mois et demi, gagné plus de dix mille francs. Il m’en remit trois cents pour grossir mon pécule. Dès le 15 juillet, le capitaine Quincette m’annonça, en me donnant un satisfecit, qu’il me rendait ma liberté, et je m’empressai de décider mon retour. Je reprendrais, le 20, le chemin de la capitale. La veille, j’allai faire mes adieux à celui qui avait été mon chef, et je le remerciai des bontés qu’il avait eues pour moi. Je pus, à la faveur de cette démarche, voir de près sa femme, qui fort aimablement m’exprima son intention de rendre visite à ma mère, le capitaine lui en ayant dit le plus grand bien. Elle était vraiment splendide. La section du génie devait rester quelque temps encore à Saint-Brice, afin d’organiser les convois de vivres des troupes d’occupation.

J’étais à Paris le 21. J’avais indirectement prévenu Jeanine, qui m’attendait au débarcadère. Ivresse de nous revoir, après une séparation si pesante ! Je l’emmenai dans un hôtel, et nous allâmes aux cimes du bonheur. Elle était partie de chez elle tête nue, en tablier à carreaux, sous prétexte d’une commission dans le voisinage. Que nos rencontres de chair fussent si brèves, elle s’en chagrinait plus que jamais. Elle eût voulu me donner toute une nuit. Elle en revenait à cette idée folle de se mettre avec moi, et je voyais bien qu’elle ruminait celle du mariage. Je m’efforçais de l’amener à prendre patience, en lui représentant que bientôt, quand le petit Germain marcherait seul, il lui serait plus facile de se rendre libre. En attendant, elle pourrait venir occasionnellement dans l’après-midi, ce qui lui permettrait de mieux dissimuler ses absences. Elle s’était pour la première fois entièrement dévêtue, ce qui me fut bien agréable. La maternité n’avait marqué en rien l’harmonieuse voûte d’un ventre que la moindre alerte sensuelle agitait de soubresauts.

L’éditeur Marchant m’avait confié des manuscrits. J’arrivais, sans trop de peine, à gagner ma petite journée. Après quoi je sortais, descendais dans Paris, où les fêtes de la victoire perpétuaient leur éclat. Les troupes ne faisant pas partie du corps d’occupation rentraient dans un tonnerre de fanfares, d’enthousiastes ovations saluant, comme on disait, les braves à trois poils qui n’avaient eu qu’à paraître pour vaincre. Mon père m’écrivit que Saint-Brice reprenait sa physionomie habituelle. Le capitaine Quincette et sa femme venaient de partir. Singulière nouvelle : ils avaient emmené la jeune Louisette, dont ils feraient une bonne. Il me donnait leur adresse, 35, rue du Bac, mais je n’aurais certainement pas l’indiscrétion d’y aller.

Je me rendais trois fois par semaine chez Marchant, sans songer qu’un jour je pourrais m’y trouver devant Anaïs, et voilà que je la croisais sur la porte de l’éditeur qu’elle m’avait fait connaître. Qualifierais-je de morbide la sensation subite que j’éprouvai ? La sœur du bossu portait au poignet le bracelet que je lui avais offert. Je me remémorais notre dernière partie, dans ma chambre, dix mois auparavant, et notre séparation toute cordiale. Je la fis entrer dans un estaminet. Elle me dit son plaisir de me revoir. Elle estima que j’avais grossi. « Ze vous trouve encore embelli », traduisit-elle. Pour moi, je la complimentai sur le bel état d’une poitrine qui forçait l’échancrure d’un boléro. Quelques minutes plus tard nous étions sur un lit d’hôtel, à nous dévorer l’un l’autre. Elle en tenait pour moi, je le voyais assez, si j’en tenais pour elle. Nous nous fîmes la promesse de ne plus nous perdre de vue. Quand je la voudrais, je n’aurais qu’à la guetter chez Marchant ou ailleurs. Ailleurs, et je savais bien où. Mais raisonne-t-on avec la débâcle des sens ? À peine osais-je m’avouer que je recherchais en Anaïs un piment que ne m’offrait pas ma Jeanine, si chaste en ses emportements passionnés. Le surlendemain je la rejoignis rue Le Peletier, puis ce fut à sa sortie de chez l’éditeur. Je l’eus ainsi de trois en trois jours, à volonté, à toute heure de mon caprice. Elle avait eu le bracelet ; elle eut la bague, dans le même style, avec une turquoise de même teinte, plus petite. Un médaillon et sa chaîne viendraient plus tard.

Je m’installai dans ces amours divergentes, qui suffisaient à me rassasier. Elles me laissaient libre. Je travaillais juste assez pour ne pas voir le fond de ma bourse. Je fumais de bons cigares, je me promenais, j’allais au bal, je ne me lassais pas du théâtre. Je me sentais pleinement heureux. Un jour que je longeais les quais pour me rendre aux « Amis de la Marine », je fus étonné de m’entendre appeler. Et par qui ? Par Louisette Lureau, une Louisette que je ne reconnus pas sur le moment, changée par un petit bonnet, un fichu croisé, un jupon à la taille. C’était justement près de la rue du Bac, où demeuraient le capitaine Quincette et sa femme. Elle babilla gaiement, bien aise de causer du pays. Elle se plaisait chez les Quincette. Mme Quincette était « tout plein gentille » pour elle ; le capitaine se soûlait tous les jours et ne se fâchait jamais. Je lui demandai si elle s’était fait des amoureux à Paris. Elle m’avoua un petit commis de mercerie qui la faisait danser à la Closerie des Lilas, mais dit qu’elle pourrait me voir quand même, le soir après neuf heures, si je voulais. À quoi je ne répondis ni oui ni non, la gaminerie de cette petite frimousse aux dents en brèches ne m’offrant pas à Paris la même séduction qu’à Saint-Brice. Elle allait en commissions, panier au bras, et je ne voulus pas la retenir.

Mais je la rencontrai de nouveau quelques jours plus tard, accompagnant cette fois sa maîtresse, que je saluai sans m’arrêter, et qui répondit légèrement à mon salut. Que de grâce ! Une capote de velours vert à bavolet de tulle la coiffait, un pardessus mandchou d’un gris d’ardoise déployait son ample décor sur la rigide cage de la crinoline. Que de frais pour un répugnant mari ! Elle ne semblait guère vouée au sacrifice volontaire, pourtant, cette belle Parisienne qui recueillait sur ses pas des murmures flatteurs.

Et je retrouvai Louisette, dont je savais à présent les habitudes. Tous les matins elle prenait sa mesure de lait à une laiterie ambulante installée sur le quai, s’accoudait au parapet pour regarder les bateaux, puis revenait en musant aux boutiques. Je me promettais de la questionner sur sa maîtresse et, dans ce but, de la mener à la Reine Blanche, où mes ailes de pigeon faisaient toujours florès. Mais je lui vis une figure chiffonnée, décolorée, que je ne lui connaissais pas. Mon invitation la laissa hésitante. Qu’avait-elle ? En pleurnichant elle me confessa que son commis de mercerie lui avait passé un mauvais mal. Elle en souffrait et ça la fatiguait beaucoup. Je la remerciai de cette franchise, car j’aurais bien été capable de m’isoler une heure avec elle. Un herboriste lui avait formulé un traitement, qu’elle suivait de son mieux. Je le complétai de quelques conseils. Cependant je ne la lâchai pas pour cela, aiguillant notre causerie vers le ménage Quincette. Elle se reprit à rire, de son rire clair qui était bien de chez nous.

— Je vous vois venir. Vous vous demandez avec qui Mme Quincette couche quand son mari n’est pas là. Car il n’est pas souvent là, vous savez. Toujours en tournée d’inspection, qu’elle me dit. Alors elle va se promener, voilà. Mais quant à dire où… La femme de chambre doit en savoir plus long que moi là-dessus, mais elle se méfierait de ma langue.

Cela ne m’apprenait pas grand-chose. Que Mme Quincette eût un amant, quelque piaffant officier de salon, je le tenais pour hors de doute. Le capitaine passait pour riche ; sa femme n’en était donc pas à rechercher l’entreteneur généreux. Au fait, quel besoin avais-je de pénétrer ce secret ? Ce qui s’agitait sous cette crinoline impressionnante ne devait-il pas m’être complètement indifférent ?

Depuis longtemps je formais le projet d’abandonner les hauteurs de la barrière de Clichy, où trop de souvenirs me rattachaient à mon surnumérariat de gabelou. Je louai une bonne chambre au deuxième étage d’une maison meublée de la rue Saint-Jacques, presque au coin de la nouvelle rue des Écoles, en plein Quartier latin. Cela me rapprochait de Jeanine. Maison meublée n’ayant rien du garni d’étudiants, possédant une double entrée fort opportune. Anciens domestiques faisant valoir leurs économies, M. et Mme David en tenaient avec grand soin les vingt numéros répartis sur quatre étages. Ils étaient discrets, donnaient toute liberté à leurs locataires, que d’ailleurs ils choisissaient prudemment. Des fonctionnaires, des employés d’administration, des professeurs, en constituaient la clientèle. J’avais pour voisin de palier un joli garçon, romantique de visage et d’allure, ficelé comme une gravure de modes, qui était secrétaire particulier du baron Rodier, président de chambre à la Cour des Comptes. Il jouait de l’orgue, et sur ce clavier grave égrenait pêle-mêle des musiques d’Opéra et des refrains populaires, l’air de la reine Hortense, Partant pour la Syrie, revenant souvent sous ses doigts. M. et Mme David m’ayant demandé si cela me gênait, je leur déclarai sans rire que j’en étais ravi. Il s’appelait d’Horchiac, avec particule. Nous échangions chaque jour de grands coups de chapeau.

Un soir de mai 1860, comme je me rendais à ma chambre, je trouvai devant moi le joli secrétaire à la Cour des Comptes, qu’une dame précédait. L’escalier ne recevait que la maigre lumière d’une demi-fenêtre, mais soudain il s’éclaira pour moi des trente-six chandelles de la surprise, car en cette dame, dont je ne voyais que le dos élancé et la vaste « malakoff », je reconnus aussitôt Mme Quincette, qui sans aucun embarras pénétra chez mon voisin. Mme Quincette ! Le piaffant officier de salon que je lui prêtais se ramenait-il à ce pâle, fluet, gentillet toucheur d’orgue, illustration presque caricaturale de l’amoureux élégiaque et platonique ? L’antithèse était si bouffonne, que je ne me défendis pas d’en rire, tout en prêtant indiscrètement l’oreille, derrière ma porte, aux bruits intimes qui pourraient m’arriver. Mais le seul bruit de l’orgue se fit entendre. M. d’Horchiac exécutait du Verdi, d’Il Trovatore à la Traviata, et par instants Mme Quincette fredonnait. Il en fut ainsi pendant plus d’une heure, et le silence tomba. Faisaient-ils l’amour ? J’imaginais ce lovelace d’administration dévêtant sa belle maîtresse, abattant les cerceaux qui encageaient la source de ses délices. Il me semblait qu’à travers les cloisons et le palier de subtiles fragrances venaient jusqu’à moi. Pas un cri, pas un craquement. Qu’ils étaient calmes ! Puis l’orgue reprit, scandant l’air de la reine Hortense. J’entendis enfin des voix naturelles, celles d’une simple conversation, et, après un instant, la porte s’ouvrit. Simultanément j’ouvris la mienne. Un pas, et je me trouvai devant Mme Quincette qui, suivie de M. d’Horchiac, se préparait à descendre. Son regard se vrilla sur le mien. Elle eut un brusque sursaut. Je baissai les yeux, saluai, descendis. Qu’allait-il se passer là-haut ?

J’en eus l’écho le soir même. Rentrant tard, je vis M. d’Horchiac ouvrir sa porte et s’avancer vers moi.

— Monsieur, en dépit de l’heure indue, pourrais-je solliciter de vous une minute d’entretien ?

Comme il paraissait ennuyé ! Entré chez moi, il s’assit précautionneusement, étira les pans de sa redingote, pivota deux ou trois fois sur son derrière.

— Monsieur, commença-t-il, il s’agit de l’honneur d’une femme. La fatalité a voulu que vous vissiez sortir de ma chambre Mme Quincette, qui est connue de vous. Mme Quincette m’honore quelquefois de sa visite. Cet événement la désespère. Elle se voit perdue. Je voudrais la rassurer en lui transmettant votre parole d’honnête homme de garder un secret auquel son honneur et sa vie sont étroitement attachés…

Il parlait comme un héros de roman-feuilleton. Il avait de fort beaux yeux, une fine moustache, de légers favoris, mais la minceur de ses lèvres n’annonçait pas plus la sensualité que la bonne humeur. Je m’empressai de lui donner toutes les assurances possibles. Je n’avais rien vu, je chassais cela de ma mémoire. Pas un mot de moi, à qui que ce fût, ne le révélerait jamais. Il s’en alla, mélancolique, après m’avoir mollement serré la main.

Ils ne devaient pas être folichons, leurs tête-à-tête ! Je songeais à la situation gênante que me créait cette histoire, dans cette maison où les amours de Mme Quincette se continueraient sous la foi de mon silence. Mais je sus par le garçon de service que M. d’Horchiac avait donné congé. Les amoureux iraient se cacher ailleurs. J’appris en même temps que leurs rendez-vous duraient depuis deux ans. La dame, on ne la connaissait pas. On la supposait huppée, très faubourg Saint-Germain. Elle n’adressait la parole à personne.

Quel incident singulier ! Plus singulier qu’on le peut penser, puisque Mme Quincette, à deux jours de là, frappait chez moi, entrait, s’asseyait, me remerciait, me conjurait avec une effusion extrême. Appelé au chevet d’une parente, M. d’Horchiac, me dit-elle, n’était pas chez lui. Cette apparition, toute bruissante d’un frou-frou de popelinette, quelle émotion elle me causa ! Avec elle était entré un flot de parfums qui m’apportaient tout le Paris que j’ignorais encore. Elle me surprenait en bras de chemise, travaillant à un manuscrit, dans un assez beau désordre de paperasses. J’observai la gracieuse évolution de ses épaules. Elle avait le nez un peu fort, en accord avec une bouche en léger bourrelet, à la denture parfaite. (Je songeai à ce moment à la petite bouche pincée du trop heureux d’Horchiac.) Pâle, crispée un peu, elle parla par phrases brèves, au débit précipité :

— Monsieur, vous avez pris un engagement d’honneur que vous aurez à cœur de tenir, j’en suis sûre. Merci, merci ! Le tiendrez-vous même devant votre père et votre mère ? Je vous le demande, les mains jointes. Tout s’effondrerait si vous veniez à oublier votre parole. Une indiscrétion en déclencherait une autre et ce serait pour moi le pire. Ah ! monsieur ! Quelles heures d’inquiétude je viens de vivre !

— Madame, madame, fis-je, cherchant des mots qui ne venaient pas. J’ai juré, cela suffit. Je ne sais plus rien. Ce que j’ai dit à M. d’Horchiac, je vous le répète en m’engageant sans retour. Vous me voyez désolé, madame, d’avoir été la cause involontaire de votre ennui…

Elle se rassérénait, promenait ses yeux sur mon lit et sur ma table, éloignait sa chaise d’une pile de cahiers que sa crinoline envahissait. Je dis aussi que je déplorais qu’un souci de discrétion eût conduit M. d’Horchiac à quitter cette maison. Ne serait-ce pas plutôt à moi de m’en aller, à moi tout nouveau venu ? Mais elle secoua la tête :

M. d’Horchiac a réfléchi et reste. Comme il avait prétexté que sa chambre était sombre, une autre plus claire a été mise à sa disposition. Elle est au troisième étage qui, vous le savez, est indépendant des deux premiers.

Cet arrangement était convenable, en effet, si les deux amants ne voulaient qu’éviter de me retrouver devant eux. À partir du troisième, les chambres se reliaient uniquement à l’escalier principal, le second escalier isolant les deux premiers étages. On voulait bien me faire confiance, mais on fuyait ma vue.

Mme Quincette ajouta, et elle souriait :

— Je n’aurai plus à passer par votre escalier, monsieur.

Cette réplique osée me vint aux lèvres :

— Je le regretterai, croyez-le bien, madame.

Elle me regarda, tourna sa chaise, et puis :

— Vous faites vos études, monsieur Fargèze ?

Je lui répondis que non et, ne voulant pas avouer mon petit métier de copiste, j’usai d’une périphrase : Je travaillais pour le théâtre. Elle se reprit à sourire. Ne se disait-elle pas que je devais être bien en cour auprès des actrices ? Et puis, prenant ma main dans la sienne, elle me répéta son merci et le frou-frou de popelinette passa ma porte, glissa par le corridor, s’effaça dans l’escalier. Je fus quelque temps à me remettre d’une si émouvante visite. J’aérai ma chambre pour en chasser les parfums capiteux, une autre visiteuse pouvant survenir : Jeanine, bien entendu. Papillon nocturne, Anaïs ne venait pas chez moi. Je la voyais sur place, dans un des garnis à cinquante sous des environs de l’Opéra.

Je fus, les jours qui suivirent, plus qu’étonné de constater que Mme Quincette, descendant de chez son amant ou y montant, prenait encore mon escalier et ne faisait usage de l’autre qu’entre le deuxième et le troisième étage. L’excès de chaleur m’amenant à entrebâiller ma porte, j’aperçus à deux reprises la crinoline à grands ramages, qu’un estival taffetas à damier gris et blanc faisait plus légère, mais non moins froufroutante. « Je n’aurai plus à passer par votre escalier », m’avait-elle dit. Cependant elle y passait. Ma galante réplique y était-elle pour quelque chose ?

Un jour que Jeanine, sortant de ma chambre, me disait au revoir sur le pas de la porte, Mme Quincette déboucha juste à ce moment du corridor. Je la saluai. « C’est une dame du troisième, Mme d’Horchiac », expliquai-je, assez sot pour me sentir humilié par cette rencontre. Elle faisait si modeste figure, ma Jeanine, sous son petit bonnet, avec son fichu croisé sur un caraco de ménage ! Jolie fille du peuple, sans rien même de la grisette. Ce qu’en pouvait penser Mme Quincette me préoccupa si fort que je guettai son passage en laissant ma porte à demi ouverte. Elle parut, je surgis, et tout alla comme si c’eût été réglé entre nous. « Je suis habituée à votre escalier et je le prends étourdiment, me dit-elle. Je m’en excuse. » Je me récriai, renouvelant mon regret d’un arrangement qui avait pour effet de m’isoler. Elle me regarda droit dans les yeux, ironique. « Oh ! Isolement relatif ! » Quelqu’un venant, elle s’éloigna. Je refis le même jeu le lendemain, puis d’autres fois, d’innocents propos nous retenant un quart de minute dans le couloir qui séparait les deux escaliers. Pas un mot sur Jeanine. Parfois nous arrivait en sourdine la voix de l’orgue mû par M. d’Horchiac. Un soir qu’il jouait l’air de la reine Hortense : « C’est là mon prénom », m’apprit-elle, et ce fut sa première confidence. Un jour, enfin, alors que déjà elle avait un pied engagé sur l’escalier du troisième — un petit pied haut botté jusqu’à la dentelle du pantalon — elle en vint à évoquer Jeanine, mais non sans prendre un détour.

— Ne vous pèse-t-il pas un peu, le secret que vous me gardez ? me demanda-t-elle.

— Oh ! madame, protestai-je.

— Me jureriez-vous que vous n’en avez rien livré à la jolie personne que j’ai entrevue ici ?

— Je vous le jure, madame ! (Je pouvais le jurer, certes.) Puis, sur un ton parfaitement dégagé, j’ajoutai :

— C’est une payse. Elle demeure dans le quartier. Elle était venue me voir en passant.

— Elle m’a paru très bien faite, déclara-t-elle.

Encore un peu, et ce dialogue nous entraînait sur une pente glissante, assez périlleuse. En eut-elle conscience ? Elle rompit court et, balançant sa crinoline, monta majestueusement les degrés.

J’étais devenu citoyen du Quartier latin. Je fréquentais au café Soufflet, où joueurs de cartes et d’échecs me consentaient un accueil sympathique. Je m’y donnais comme poète. Je fumais la pipe, la calumet à long tuyau, signe de ralliement de la jeunesse entre le quai Saint-Michel et l’Observatoire. Je sacrifiais à la couleur locale en laissant pousser mes cheveux.

Ces messieurs groupaient un bruyant peuple d’ex-étudiants rentés ou bohèmes, en chapeaux tromblons ou calabrais. Ces dames étaient leurs peu gênantes maîtresses. Moi qui venais là sans être accouplé, je bénéficiais d’appréciables aubaines. Une certaine Laurette, grasse et rieuse blonde au service appointé d’un carabin de quatrième année, me reçut à pleines cuisses chez elle quand, juillet venu, la Faculté de médecine ferma pour deux mois ses cours. Si nombreuses, en ce temps de vacances, étaient les filles inoccupées, que leurs offres amicales finissaient par rebuter mon robuste appétit.

Nous devions nous réunir tous et toutes à l’occasion du 15 août, fête de l’empereur, mais un boyard ayant levé Laurette, je me trouvai sans femme et résolus d’aller seul à travers les bals du quartier. Il en était un qui faisait grand bruit de cuivre sur la place Saint-Michel, près de la fontaine qu’on venait d’inaugurer. Je dînai aux « Amis de la Marine », où Jeanine s’affairait au service, et, méditant de rejoindre mes amis après minuit, à la Closerie des Lilas, je me dirigeai vers la rue Saint-Jacques. Partout l’animation était follement joyeuse. Sur la chaussée, les danseurs se heurtaient aux tables des mastroquets. Les premiers lampions s’allumaient dans une pénombre bleutée. J’avais fait un repas bien arrosé qui me disposait aux galantes entreprises. Dormir à deux m’eût été doux. Il n’était que huit heures. Avant de me rendre à la Closerie, n’irais-je pas me dégourdir un moment avec Anaïs ?

Rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel (le boulevard Saint-Michel venait d’être percé, et l’éventration des vieilles rues offrait un aspect pathétique), un cortège d’étudiants et de grisettes culbutait tout sur son passage. Il arrivait près de moi quand un fiacre assez téméraire pour circuler dans ce tumulte de fête s’arrêta là. Ne me trompais-je pas ? Je croyais voir s’y profiler le beau visage de Mme Quincette. Ce fut Mme Quincette, en effet, qui en descendit. Elle n’avait pas mis pied à terre que vingt mains la saisissaient, l’enveloppant dans une ronde qui se fit autour d’elle. Je me précipitai. Non que je craignisse pour elle un mauvais parti : une belle fille, à Paris, peut bannir toute crainte. Mais je vis son effroi, justifié par les cris sauvages de la cohorte avinée. Ma soudaine intervention fut fort mal prise. Il me fallut assez rudement secouer quelques énergumènes du coup de gueule pour briser le cercle épileptique. Je finis par dégager l’amie de M. d’Horchiac, et je l’emportai. Je l’emportai littéralement, la soulevant des deux mains à la taille pour la déposer un peu plus loin. Elle ne me reconnut qu’à cet instant précis, étourdie, à demi défaillante. Je lui offris mon bras. Nous n’étions qu’à vingt pas de la rue Saint-Jacques, où, certainement, elle allait comme moi. Je la fis passer par l’escalier de mon étage. Je sentais battre son cœur, très fort.

— Je n’en puis plus, fit-elle quand nous fûmes sur le palier.

J’ouvris ma porte et la priai d’entrer. Elle s’inquiéta de l’heure. « M. d’Horchiac ne sera là qu’à neuf heures. Je suis en avance. Je puis donc me reposer un instant chez vous. » Deux bougies illuminèrent ma chambre. Elle s’assit dans mon unique fauteuil, se remit vite de son alarme, parla de la fête, me dit sa peur des foules. J’avais une de ces ridicules caves à liqueurs qui serinaient une aigre musiquette. J’emplis d’anisette deux petits verres de Bohême et lui en présentai un, qu’en souriant elle accepta. Nous trinquâmes. Elle s’égaya, dit que ma chambre était agréable, s’amusa d’entendre un chœur nasillant de tyroliens rassemblés au coin du carrefour.

— Dieu ! Qu’il fait chaud ! s’exclama-t-elle, en jouant d’un petit éventail à monture de nacre.

Elle retira son chapeau, écarta les revers de son corsage. En vérité, la chaleur, au-dehors comme au-dedans, était celle d’un four, bien que d’abondantes averses eussent rafraîchi l’atmosphère dans l’après-midi. « Quelle accablante journée ! » reprit-elle, en évasant le col du vêtement. Elle défit deux agrafes, mit à l’air le seuil moite de sa gorge. « Excusez-moi, fit-elle. La mode inflige aux femmes de véritables tortures. » L’excuser ! Je dis que pour mon goût il y aurait toujours trop d’agrafes. Elle partit d’un rire sec, un étrange rire. Elle respirait à profonde haleine. La mi-côte de ses seins émergeait d’un balcon de guipure. Certainement elle sentit le chatouillement de mon observation, car elle se leva, vint à la fenêtre qui était grande ouverte. Je m’y tins à son côté. Des joueurs de mirliton passaient, arborant à de hautes perches des lanternes vénitiennes. On percevait les accords d’orchestre d’un quadrille. Mais comme, involontairement, je l’effleurais, elle se porta vivement en arrière en jetant un cri. Que lui prenait-il ? Les seins en houle, l’oculaire fixe, elle arrêtait sur moi des regards d’hallucinée. « Qu’avez-vous ? » fis-je, en lui touchant l’épaule. Un mouvement convulsif la secoua et je n’eus que le temps de l’approcher du fauteuil, où massivement elle tomba, gémissant, criant, les talons de ses bottines battant le plancher. Quelle histoire ! Que Mme Quincette eût une crise de nerfs chez moi, c’était bien le pire qui pût m’arriver. On l’aurait entendue dans toute la maison si le vacarme de la rue n’avait couvert ses gémissements et ses cris. Que faire ? Je lui frappai dans les mains, qui étaient de glace ; j’aspergeai son front d’une eau d’ailleurs tiède ; je lui donnai à respirer du vinaigre de toilette. Elle étouffait ; il semblait que quelque chose l’étranglât. Je me permis de décrocher son corset, ce qui libéra les seins. Ses cris cessèrent ; elle apaisa ses gémissements. Je la pris, l’étendis de tout son long sur mon lit, en déployant avec soin le taffetas de la crinoline. Presque aussitôt elle ferma les paupières, s’assoupit, narines et lèvres frémissantes. Qu’elle était belle ainsi ! Son cou fièrement élancé, ses épaules pleines, ses palpitantes rondeurs, je découvrais tout cela, que j’aurais pu caresser sans qu’elle en eût conscience. Mais je me défendis contre ces suggestions en couvrant d’un voile les joyaux tentateurs. Qu’allait-elle penser, qu’allait-elle dire en revenant à elle ? Sous l’encerclement de la crinoline, j’entrevoyais les blancheurs de dessous à dentelle, jupon plissé, pantalon descendant jusqu’aux bas jarretés d’une moire à boucle d’argent. La tête, je l’avoue, commençait à me tourner.

Je crois bien qu’une heure s’était écoulée quand, enfin, Mme Quincette rouvrit les yeux. Du rose lui teinta les joues. Elle regarda autour d’elle sans manifester l’égarement auquel je m’attendais. Elle se souleva :

— Mon Dieu, monsieur Fargèze, quelle scène vous ai-je faite ! balbutia-t-elle.

Elle prit une pause, puis :

— La chaleur, cette plaisanterie d’étudiants… Je suis d’une nature si nerveuse !

— Vous m’avez fait un peu peur, dis-je simplement.

Elle vit le désordre de sa poitrine, s’en émut, ouvrit vers moi des yeux chargés d’inquiétude. Mains croisées, toute songeuse, elle s’assit sur le bord du lit. « Monsieur Fargèze, combien je suis confuse ! Je me sens accablée de honte ! » Elle me regardait sans oser faire un mouvement. Il eût fallu que je fusse bien dénué d’esprit pour ne pas comprendre l’intense détresse de cette femme élégante, qu’une défaite de ses nerfs avait amenée à un tel abandon de ses pudeurs. Cela m’imposait tout au moins un devoir de décence. Renonçant à jouer le jeu que pouvait m’offrir une situation si singulière, j’eus assez de sang-froid pour rompre d’un mot notre embarras commun.

— Je vais sortir un instant. Disposez de ma chambre. Il vous suffira, en vous en allant, de tirer la porte. J’en ai la clef.

Je ne lui donnai pas le temps de me répondre. J’étais dans le corridor, où papillotait la lueur d’une petite lampe à huile. De discrètes gammes musicales descendaient du troisième : l’orgue de M. d’Horchiac préludait.

Dans la rue, j’allai machinalement, bouleversé par cette étonnante aventure. Un insupportable état de prurit me rendait tributaire d’Anaïs. J’irais rue Le Peletier vers les onze heures, ce qui me permettrait d’être exact, à minuit, au rendez-vous de la Closerie.

J’avais très soif. Je m’arrêtai dans une petite brasserie de la rue des Écoles et, après un bon moment, jugeant que Mme Quincette était sortie de ma chambre, je retournai sans me presser rue Saint-Jacques. Mais, levant la tête vers ma fenêtre, qu’éclairait la maigre flamme de mes deux bougies, j’y vis nettement se mouvoir une ombre. Mme Quincette n’était pas partie encore. Je repris ma promenade. Je fis une station nouvelle dans un estaminet enfumé. Et je m’en revins. Surprise ! À ma fenêtre, une femme qui ne pouvait être que Mme Quincette se silhouettait. Elle avait son chapeau ; elle s’accoudait à la barre d’appui. Que signifiait cette persistante présence ? Je montai. Les arpèges de M. d’Horchiac s’impatientaient. Ils malmenaient le beau Dunois de la reine Hortense. J’ouvris. Mme Quincette, très pâle, était devant moi.

— Au risque d’être indiscrète, monsieur Fargèze, je n’ai pas voulu m’en aller sans vous avoir revu pour vous faire toutes mes excuses, sans vous avoir dit toute ma reconnaissance…

— Oh ! Je vous en prie, fis-je, ne parlons plus de ça. Je suis heureux de constater que votre malaise est dissipé.

— Monsieur Fargèze, je n’oublierai pas votre amabilité, votre délicatesse…

Elle me tenait la main. Sa poitrine palpitait, haletait comme tout à l’heure. Nous étions face à face. Mon désir et le sien se faisaient confidence. Je l’amenai à moi. Lentement nos bouches se joignirent. La minute d’après, nous étions amants.

Bougies éteintes ; drap couvrant notre nudité. Elle avait exigé cela dès que s’était écroulé, dégrafé par moi autant que par elle, le souple édifice de la crinoline. Hortense Quincette, délirante Hortense, tout muscles pour l’action, tout nerfs pour la jouissance, qui se révéla telle à moi dès cette première épreuve ! Dans la nuit qu’elle avait voulue, je ne voyais rien d’elle, mais mes mains me renseignèrent, et je pus vérifier que le réseau à ressorts de la crinoline ne contenait pas de fausses promesses. Peu fessière, Hortense dressait un haut torse bien cambré sur de solides cuisses qui, lorsqu’elles me furent familières, me rappelèrent celles, athlétiques, des écuyères de l’Hippodrome. Comment expliquer qu’une si robuste structure fût impérieusement commandée par les nerfs ? Par ses nerfs sans cesse désaccordés, que j’étais appelé à si bien connaître… Ah ! cette foulée initiale, à la conclusion trop rapide pour moi, incertaine pour elle ! Le jeu du spasme la convulsait, bras raidis, dents crissantes ; pâmée, elle avait d’effrayants silences. Une reprise ne la détendit pas. Elle m’inquiétait et, tout à la fois, me surexcitait, me laissant librement user d’elle, ma débauche d’investissement ne paraissant pas plus la surprendre que la lasser. Enfin elle s’apaisa, descendit du lit, remua mes modestes porcelaines, et quand elle se recoucha ce fut une Hortense tout autre, au corps souple, aux manières câlines, qui se serra contre moi. On pouvait causer ; on causa. J’étais tout remué d’elle. Je me disais que ces premiers actes n’étaient que simples levers de rideau. De grisantes perspectives m’étaient ouvertes. J’avais Hortense Quincette et je la voulais garder.

— Je serai à vous demain, toujours, mais pas ici, non, pas ici ! me dit-elle.

Nous ne prononçâmes même pas le nom de M. d’Horchiac. Je lui déclarai que dès le lendemain je déménageais. Je savais qu’à l’hôtel Rollin, rue de la Sorbonne, de grandes chambres étaient libres. Avant midi, ma malle et mes paquets y seraient portés.

Il était près d’une heure du matin quand elle s’en alla. Son mari était absent. Pour les domestiques, la fête expliquerait sa rentrée tardive. Craintivement j’inspectai le corridor et l’escalier. La rue était devenue silencieuse. Il nous fut impossible d’y découvrir un fiacre. Fuyant les lumières, nous dûmes nous acheminer jusqu’à la rue du Bac. Un profond scellement de nos lèvres, dans l’ombre. Elle me quitta.

Au retour, comme je passais par la place Saint-Michel, je tombai sur la bande noceuse de mes amis. Laurette était avec eux, débarrassée de son boyard. Nous allâmes boire. Le grand jour, flambant de soleil, nous surprit errant d’une beuverie à l’autre. Cela devenait déraisonnable. Laurette m’offrit de venir dormir chez elle, mais dormir chez moi m’assurant un repos moins agité, je regagnai sagement ma chambre, où je fis disparaître toutes traces de ce qui venait de se passer. J’étais bien las. Quand, peu d’instants après, m’arriva ma chère Jeanine, je dus soutenir une lutte contre le sommeil pour ne pas la priver de son quart d’heure d’amour.