Mémoires d’outre-tombe/Troisième partie/Livre VII

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Garnier (Tome 4p. 127-177).

LIVRE VII[1]


Changement du monde. — Années de ma vie 1815, 1816. — Je suis nommé pair de France. — Mon début à la tribune. — Divers discours. — Monarchie selon la Charte. — Louis XVIII. — M. Decazes. — Je suis rayé de la liste des ministres d’État. — Je vends mes livres et ma Vallée. — Suite de mes discours en 1817 et 1818. — Réunion Piet. — Le Conservateur. — De la morale des intérêts matériels et de celle des devoirs. — Année de ma vie 1820. — Mort du duc de Berry. — Naissance du duc de Bordeaux. — Les dames de la halle de Bordeaux. — Je fais entrer M. de Villèle et M. de Corbière dans leur premier ministère. — Ma lettre au duc de Richelieu. — Billet du duc de Richelieu et ma réponse. — Billets de M. de Polignac. — Lettres de M. de Montmorency et de M. Pasquier. — Je suis nommé ambassadeur à Berlin. — Je pars pour cette ambassade.

Retomber de Bonaparte et de l’Empire à ce qui les a suivis, c’est tomber de la réalité dans le néant, du sommet d’une montagne dans un gouffre. Tout n’est-il pas terminé avec Napoléon ? Aurais-je dû parler d’autre chose ? Quel personnage peut intéresser en dehors de lui ? De qui et de quoi peut-il être question, après un pareil homme ? Dante a eu seul le droit de s’associer aux grands poètes qu’il rencontre dans les régions d’une autre vie. Comment nommer Louis XVIII en place de l’empereur ? Je rougis en pensant qu’il me faut nasillonner à cette heure d’une foule d’infimes créatures dont je fais partie, êtres douteux et nocturnes que nous fûmes d’une scène dont le large soleil avait disparu.

Les bonapartistes eux-mêmes s’étaient racornis. Leurs membres s’étaient repliés et contractés ; l’âme manqua à l’univers nouveau sitôt que Bonaparte retira son souffle ; les objets s’effacèrent dès qu’ils ne furent plus éclairés de la lumière qui leur avait donné le relief et la couleur. Au commencement de ces Mémoires je n’eus à parler que de moi : or, il y a toujours une sorte de primauté dans la solitude individuelle de l’homme ; ensuite je fus environné de miracles : ces miracles soutinrent ma voix ; mais à cette heure plus de conquête d’Égypte, plus de batailles de Marengo, d’Austerlitz et d’Iéna, plus de retraite de Russie, plus d’invasion de la France, de prise de Paris, de retour de l’île d’Elbe, de bataille de Waterloo, de funérailles de Sainte-Hélène : quoi donc ? des portraits à qui le génie de Molière pourrait seul donner la gravité du comique !

En m’exprimant sur notre peu de valeur, j’ai serré de près ma conscience ; je me suis demandé si je ne m’étais pas incorporé par calcul à la nullité de ces temps, pour acquérir le droit de condamner les autres ; persuadé que j’étais in petto que mon nom se lirait au milieu de toutes ces effaçures. Non : je suis convaincu que nous nous évanouirons tous : premièrement parce que nous n’avons pas en nous de quoi vivre ; secondement parce que le siècle dans lequel nous commençons ou finissons nos jours n’a pas lui-même de quoi nous faire vivre. Des générations mutilées, épuisées, dédaigneuses, sans foi, vouées au néant qu’elles aiment, ne sauraient donner l’immortalité ; elles n’ont aucune puissance pour créer une renommée ; quand vous cloueriez votre oreille à leur bouche vous n’entendriez rien : nul son ne sort du cœur des morts.

Une chose cependant me frappe : le petit monde dans lequel j’entre à présent était supérieur au monde qui lui a succédé en 1830 ; nous étions des géants en comparaison de la société de cirons qui s’est engendrée.

La Restauration offre du moins un point où l’on peut retrouver de l’importance : après la dignité d’un seul homme, cet homme passé, renaquit la dignité des hommes. Si le despotisme a été remplacé par la liberté, si nous entendons quelque chose à l’indépendance, si nous avons perdu l’habitude de ramper, si les droits de la nature humaine ne sont plus méconnus, c’est à la Restauration que nous en sommes redevables[2]. Aussi me jetai-je dans la mêlée pour, autant que je le pouvais, raviver l’espèce quand l’individu fut fini.

Allons, poursuivons notre tâche ! descendons en gémissant jusqu’à moi et à mes collègues. Vous m’avez vu au milieu de mes songes ; vous allez me voir dans mes réalités : si l’intérêt diminue, si je tombe, lecteur, soyez juste, faites la part de mon sujet !

Après la seconde rentrée du roi et la disparition finale de Bonaparte, le ministère étant aux mains de M. le duc d’Otrante et de M. le prince de Talleyrand, je fus nommé président du collège électoral du département du Loiret[3]. Les élections de 1815 donnèrent au roi la Chambre introuvable. Toutes les voix se portaient sur moi à Orléans, lorsque l’ordonnance qui m’appelait à la Chambre des pairs[4] m’arriva. Ma carrière d’action à peine commencée changea subitement de route : qu’eût-elle été si j’eusse été placé dans la Chambre élective ? Il est assez probable que cette carrière aurait abouti, en cas de succès, au ministère de l’intérieur, au lieu de me conduire au ministère des affaires étrangères. Mes habitudes et mes mœurs étaient plus en rapport avec la pairie, et quoique celle-ci me devînt hostile dès le premier moment, à cause de mes opinions libérales, il est toutefois certain que mes doctrines sur la liberté de la presse et contre le vasselage des étrangers donnèrent à la noble Chambre cette popularité dont elle a joui tant qu’elle souffrit mes opinions.

Je reçus en arrivant le seul honneur que mes collègues m’aient jamais fait pendant mes quinze années de résidence au milieu d’eux : je fus nommé l’un des quatre secrétaires pour la session de 1816. Lord Byron n’obtint pas plus de faveur lorsqu’il parut à la Chambre des lords, et il s’en éloigna pour toujours ; j’aurais dû rentrer dans mes déserts.

Mon début à la tribune fut un discours sur l’inamovibilité des juges : je louais le principe, mais j’en blâmais l’application immédiate[5]. Dans la révolution de 1830 les hommes de la gauche les plus dévoués à cette révolution voulaient suspendre pour un temps l’inamovibilité.

Le 22 février 1816, le duc de Richelieu nous apporta le testament autographe de la reine ; je montai à la tribune, et je dis :

« Celui qui nous a conservé le testament de Marie-Antoinette[6] avait acheté la terre de Montboisier : juge de Louis XVI, il avait élevé dans cette terre un monument à la mémoire du défenseur de Louis XVI, il avait gravé lui-même sur ce monument une épitaphe en vers français à la louange de M. de Malesherbes. Cette étonnante impartialité annonce que tout est déplacé dans le monde moral[7]. »

Le 12 mars 1816, on agita la question des pensions ecclésiastiques. « Vous refuseriez, disais-je, des aliments au pauvre vicaire qui consacre aux autels le reste de ses jours, et vous accorderiez des pensions à Joseph Lebon, qui fit tomber tant de têtes, à François Chabot, qui demandait pour les émigrés une loi si simple qu’un enfant pût les mener à la guillotine, à Jacques Roux, lequel, refusant au Temple de recevoir le testament de Louis XVI, répondit à l’infortuné monarque : Je ne suis chargé que de te conduire à la mort[8]. »

On avait apporté à la Chambre héréditaire un projet de loi relatif aux élections ; je me prononçai pour le renouvellement intégral de la Chambre des députés[9] ; ce n’est qu’en 1824, étant ministre, que je le fis entrer dans la loi.

Ce fut aussi dans ce premier discours sur la loi d’élections, en 1816, que je répondis à un adversaire : « Je ne relève point ce qu’on a dit de l’Europe attentive à nos discussions. Quant à moi, messieurs, je dois sans doute au sang français qui coule dans mes veines cette impatience que j’éprouve quand, pour déterminer mon suffrage, on me parle des opinions placées hors ma patrie ; et si l’Europe civilisée voulait m’imposer la charte, j’irais vivre à Constantinople. »

Le 9 avril 1816, je fis à la Chambre une proposition relative aux puissances barbaresques. La Chambre décida qu’il y avait lieu de s’en occuper. Je songeais déjà à combattre l’esclavage, avant que j’eusse obtenu cette décision favorable de la pairie qui fut la première intervention politique d’une grande puissance en faveur des Grecs : « J’ai vu, disais-je à mes collègues, les ruines de Carthage ; j’ai rencontré parmi ces ruines les successeurs de ces malheureux chrétiens pour la délivrance desquels saint Louis fit le sacrifice de sa vie. La philosophie pourra prendre sa part de la gloire attachée au succès de ma proposition et se vanter d’avoir obtenu dans un siècle de lumières ce que la religion tenta inutilement dans un siècle de ténèbres[10]. »

J’étais placé dans une assemblée où ma parole, les trois quarts du temps, tournait contre moi. On peut remuer une chambre populaire ; une chambre aristocratique est sourde. Sans tribune, à huis clos devant des vieillards, restes desséchés de la vieille Monarchie, de la Révolution et de l’Empire, ce qui sortait du ton le plus commun paraissait folie. Un jour, le premier rang des fauteuils, tout près de la tribune, était rempli de respectables pairs, plus sourds les uns que les autres, la tête penchée en avant et tenant à l’oreille un cornet dont l’embouchure était dirigée vers la tribune. Je les endormis, ce qui est bien naturel. Un d’eux laissa tomber son cornet ; son voisin, réveillé par la chute, voulut ramasser poliment le cornet de son confrère ; il tomba. Le mal fut que je me pris à rire, quoique je parlasse alors pathétiquement sur je ne sais plus quel sujet d’humanité.

Les orateurs qui réussissaient dans cette Chambre étaient ceux qui parlaient sans idées, d’un ton égal et monotone, ou qui ne trouvaient de sensibilité que pour s’attendrir sur les pauvres ministres. M. de Lally-Tolendal tonnait en faveur des libertés publiques : il faisait retentir les voûtes de notre solitude de l’éloge de trois ou quatre lords de la chancellerie anglaise, ses aïeux, disait-il. Quand son panégyrique de la liberté de la presse était terminé, arrivait un mais fondé sur des circonstances, lequel mais nous laissait l’honneur sauf, sous l’utile surveillance de la censure.

La Restauration donna un mouvement aux intelligences ; elle délivra la pensée comprimée par Bonaparte : l’esprit, comme une cariatide déchargée de l’architecture qui lui courbait le front, releva la tête. L’Empire avait frappé la France de mutisme ; la liberté restaurée la toucha et lui rendit la parole : il se trouva des talents de tribune qui reprirent les choses où les Mirabeau et les Cazalès les avaient laissées, et la Révolution continua son cours.


Mes travaux ne se bornaient pas à la tribune, si nouvelle pour moi. Épouvanté des systèmes que l’on embrassait et de l’ignorance de la France sur les principes du gouvernement représentatif, j’écrivais et je faisais imprimer la Monarchie selon la Charte. Cette publication a été une des grandes époques de ma vie politique : elle me fit prendre rang parmi les publicistes ; elle servit à fixer l’opinion sur la nature de notre gouvernement. Les journaux anglais portèrent cet écrit aux nues ; parmi nous, l’abbé Morellet même ne revenait pas de la métamorphose de mon style et de la précision dogmatique des vérités.

La Monarchie selon la Charte est un catéchisme constitutionnel : c’est là que l’on a puisé la plupart des propositions que l’on avance comme nouvelles aujourd’hui. Ainsi ce principe, que le roi règne et ne gouverne pas, se trouve tout entier dans les chapitres iv, v, vi et vii sur la prérogative royale.

Les principes constitutionnels étant posés dans la première partie de la Monarchie selon la Charte, j’examine dans la seconde les systèmes des trois ministères qui jusqu’alors s’étaient succédé depuis 1814 jusqu’à 1816 ; dans cette partie se rencontrent des prédictions depuis trop vérifiées et des expositions de doctrines alors cachées. On lit ces mots, chapitre xxvi, deuxième partie : « Il passe pour constant, dans un certain parti, qu’une révolution de la nature de la nôtre ne peut finir que par un changement de dynastie ; d’autres, plus modérés, disent par un changement dans l’ordre de successibilité à la couronne. »

Comme je terminais mon ouvrage, parut l’ordonnance du 5 septembre 1816 : cette mesure dispersait le peu de royalistes rassemblés pour reconstruire la monarchie légitime[11]. Je me hâtai d’écrire le post-scriptum qui fit faire explosion à la colère de M. le duc de Richelieu et du favori de Louis XVIII, M. Decazes.

Le post-scriptum ajouté, je courus chez M. Le Normant, mon libraire : je trouvai en arrivant des alguazils et un commissaire de police qui instrumentaient. Ils avaient saisi des paquets et apposé des scellés. Je n’avais pas bravé Bonaparte pour être intimidé par M. Decazes : je m’opposai à la saisie ; je déclarai, comme Français libre et comme pair de France, que je ne céderais qu’à la force : la force arriva et je me retirai. Je me rendis le 18 septembre chez MM. Louis-Marthe Mesnier et son collègue, notaires royaux ; je protestai à leur étude et je les requis de consigner ma déclaration du fait de l’arrestation de mon ouvrage, voulant assurer par cette protestation les droits des citoyens français. M. Baude[12] m’a imité en 1830.

Je me trouvai engagé ensuite dans une correspondance assez longue avec M. le chancelier, M. le ministre de la police et M. le procureur général Bellart[13], jusqu’au 9 novembre, jour que le chancelier m’annonça l’ordonnance rendue en ma faveur par le tribunal de première instance, laquelle me remit en possession de mon ouvrage saisi. Dans une de ses lettres, M. le chancelier me mandait qu’il avait été désolé de voir le mécontentement que le roi avait exprimé publiquement de mon ouvrage. Ce mécontentement venait des chapitres où je m’élevais contre l’établissement d’un ministre de la police générale dans un pays constitutionnel[14].


Dans mon récit du voyage de Gand, vous avez vu ce que Louis XVIII valait comme fils de Hugues Capet ; dans mon écrit, Le roi est mort : vive le roi ! j’ai dit les qualités réelles de ce prince[15]. Mais l’homme n’est pas un et simple : pourquoi y a-t-il si peu de portraits fidèles ? parce qu’on a fait poser le modèle à telle époque de sa vie ; dix ans après, le portrait ne ressemble plus.

Louis XVIII n’apercevait pas loin les objets devant lui ni autour de lui ; tout lui semblait beau ou laid d’après l’angle de son regard. Atteint de son siècle, il est à craindre que la religion ne fût pour le roi très chrétien qu’un élixir propre à l’amalgame des drogues de quoi se compose la royauté. L’imagination libertine qu’il avait reçue de son grand-père aurait pu inspirer quelque défiance de ses entreprises ; mais il se connaissait, et quand il parlait d’une manière affirmative, il se vantait en se raillant de lui-même. Je lui parlais un jour de la nécessité d’un nouveau mariage pour M. le duc de Bourbon, afin de rappeler la race des Condé à la vie : il approuvait fort cette idée, quoiqu’il ne se souciât guère de ladite résurrection ; mais à ce propos il me parla de M. le comte d’Artois et me dit : « Mon frère pourrait se remarier sans rien changer à la succession au trône, il ne ferait que des cadets ; pour moi, je ne ferais que des aînés : je ne veux point déshériter M. le duc d’Angoulême. » Et il se rengorgea d’un air capable et goguenard ; mais je ne prétendais disputer au roi aucune puissance.

Égoïste et sans préjugés, Louis XVIII voulait sa tranquillité à tout prix : il soutenait ses ministres tant qu’ils avaient la majorité ; il les renvoyait aussitôt que cette majorité était ébranlée et que son repos pouvait être dérangé : il ne balançait pas à reculer dès que, pour obtenir la victoire, il eût fallu faire un pas en avant. Sa grandeur était de la patience ; il n’allait pas aux événements, les événements venaient à lui.

Sans être cruel, ce roi n’était pas humain ; les catastrophes tragiques ne l’étonnaient ni ne le touchaient pas : il se contenta de dire au duc de Berry, qui s’excusait d’avoir eu le malheur de troubler par sa mort le sommeil du roi : « J’ai fait ma nuit. » Pourtant cet homme tranquille, lorsqu’il était contrarié, entrait dans d’horribles colères ; enfin, ce prince si froid, si insensible, avait des attachements qui ressemblaient à des passions : ainsi se succédèrent dans son intimité le comte d’Avaray, M. de Blacas, M. Decazes ; madame de Balbi, madame du Cayla : toutes ces personnes aimées étaient des favoris ; malheureusement, elles ont entre leurs mains beaucoup trop de lettres.

Louis XVIII nous apparut dans toute la profondeur des traditions historiques ; il se montra avec le favoritisme des anciennes royautés. Se fait-il dans le cœur des monarques isolés un vide qu’ils remplissent avec le premier objet qu’ils trouvent ? Est-ce sympathie, affinité d’une nature analogue à la leur ? Est-ce une amitié qui leur tombe du ciel pour consoler leurs grandeurs ? Est-ce un penchant pour un esclave qui se donne corps et âme, devant lequel on ne se cache de rien, esclave qui devient un vêtement, un jouet, une idée fixe liée à tous les sentiments, à tous les goûts, à tous les caprices de celui qu’elle a soumis et qu’elle tient sous l’empire d’une fascination invincible ? Plus le favori a été bas et intime, moins on le peut renvoyer, parce qu’il est en possession de secrets qui feraient rougir s’ils étaient divulgués : ce préféré puise une double force dans sa turpitude et dans les faiblesses de son maître.

Quand le favori est par hasard un grand homme, comme l’obsesseur Richelieu ou l’inrenvoyable Mazarin, les nations en le détestant profitent de sa gloire ou de sa puissance ; elles ne font que changer un misérable roi de droit pour un illustre roi de fait.


Aussitôt que M. Decazes[16] fut nommé ministre, les voitures encombrèrent le soir le quai Malaquais, pour déposer dans le salon du parvenu ce qu’il y avait de plus noble dans le faubourg Saint-Germain. Le Français aura beau faire, il ne sera jamais qu’un courtisan, n’importe de qui, pourvu que ce soit un puissant du jour.

Il se forma bientôt en faveur du nouveau favori une coalition formidable de bêtises. Dans la société démocratique, bavardez de libertés, déclarez que vous voyez la marche du genre humain et l’avenir des choses, en ajoutant à vos discours quelques croix d’honneur, et vous êtes sûr de votre place ; dans la société aristocratique, jouez au whist, débitez d’un air grave et profond des lieux communs et des bons mots arrangés d’avance, et la fortune de votre génie est assurée.

Compatriote de Murat, mais de Murat sans royaume, M. Decazes nous était venu de la mère de Napoléon[17]. Il était familier, obligeant, jamais insolent ; il me voulait du bien, je ne sais pourquoi je ne m’en souciai pas : de là vint le commencement de mes disgrâces. Cela devait m’apprendre qu’on ne doit jamais manquer de respect à un favori. Le roi le combla de bienfaits et de crédit, et le maria dans la suite à une personne très bien née, fille de M. de Sainte-Aulaire[18]. Il est vrai que M. Decazes servait trop bien la royauté ; ce fut lui qui déterra le maréchal Ney dans les montagnes d’Auvergne où il s’était caché.

Fidèle aux inspirations de son trône, Louis XVIII disait de M. Decazes : « Je l’élèverai si haut qu’il fera envie aux plus grands seigneurs. » Ce mot, emprunté d’un autre roi, n’était qu’un anachronisme : pour élever les autres, il faut être sûr de ne pas descendre ; or, au temps où Louis XVIII était arrivé, qu’était-ce que les monarques ? S’ils pouvaient encore faire la fortune d’un homme, ils ne pouvaient en faire la grandeur ; ils n’étaient plus que les banquiers de leurs favoris.

Madame Princeteau, sœur de M. Decazes, était une agréable, modeste et excellente personne ; le roi s’en était amouraché en perspective, M. Decazes le père, que je vis dans la salle du trône en habit habillé, l’épée au côté, chapeau sous le bras, n’eut cependant aucun succès.

Enfin, la mort de M. le duc de Berry accrut les inimitiés de part et d’autre et amena la chute du favori. J’ai dit que les pieds lui glissèrent dans le sang[19], ce qui ne signifie pas, à Dieu ne plaise ! qu’il fut coupable du meurtre, mais qu’il tomba dans la mare rougie qui se forma sous le couteau de Louvel.


J’avais résisté à la saisie de la Monarchie selon la Charte pour éclairer la royauté abusée et pour soutenir la liberté de la pensée et de la presse ; j’avais embrassé franchement nos institutions et j’y suis resté fidèle.

Ces tracasseries passées, je demeurai saignant des blessures qu’on m’avait faites à l’apparition de ma brochure. Je ne pris pas possession de ma carrière politique sans porter les cicatrices des coups que je reçus en entrant dans cette carrière : je m’y sentais mal, je n’y pouvais respirer.

Peu de temps après, une ordonnance contresignée Richelieu me raya de la liste des ministres d’État[20], et je fus privé d’une place réputée jusqu’alors inamovible ; elle m’avait été donnée à Gand, et la pension attachée à cette place me fut retirée : la main qui avait pris Fouché me frappa.

J’ai eu l’honneur d’être dépouillé trois fois pour la légitimité : la première, pour avoir suivi les fils de saint Louis dans leur exil ; la seconde, pour avoir écrit en faveur des principes de la monarchie octroyée ; la troisième, pour m’être tu sur une loi funeste au moment que je venais de faire triompher nos armes : la campagne d’Espagne avait rendu des soldats au drapeau blanc, et si j’avais été maintenu au pouvoir, j’aurais reporté nos frontières aux rives du Rhin[21].

Ma nature me rendit parfaitement insensible à la perte de mes appointements ; j’en fus quitte pour me remettre à pied et pour aller, les jours de pluie, en fiacre à la Chambre des pairs. Dans mon équipage populaire, sous la protection de la canaille qui roulait autour de moi, je rentrai dans les droits des prolétaires dont je fais partie : du haut de mon char, je domine le train des rois.

Je fus obligé de vendre mes livres ; M. Merlin les exposa à la criée, à la salle Sylvestre, rue des Bons-Enfants[22]. Je ne gardai qu’un petit Homère grec, à la marge duquel se trouvaient des essais de traductions et des remarques écrites de ma main. Bientôt il me fallut tailler dans le vif ; je demandai à M. le ministre de l’intérieur la permission de mettre en loterie ma maison de campagne : la loterie fut ouverte chez M. Denis, notaire. Il y avait quatre-vingt-dix billets à 1 000 francs chaque : les numéros ne furent point pris par les royalistes ; madame la duchesse d’Orléans, douairière, prit trois numéros ; mon ami M. Lainé, ministre de l’intérieur, qui avait contresigné l’ordonnance du 5 septembre et consenti dans le conseil à ma radiation, prit, sous un faux nom, un quatrième billet. L’argent fut rendu aux souscripteurs ; toutefois, M. Lainé refusa de retirer ses 1 000 francs ; il les laissa au notaire pour les pauvres.

Peu de temps après, ma Vallée-aux-Loups fut vendue, comme on vend les meubles des pauvres, sur la place du Châtelet[23]. Je souffris beaucoup de cette vente ; je m’étais attaché à mes arbres, plantés et grandis, pour ainsi dire, dans mes souvenirs. La mise à prix était de 50 000 francs ; elle fut couverte par M. le vicomte de Montmorency[24], qui seul osa mettre une surenchère de cent francs : la Vallée lui resta. Il a depuis habité ma retraite ; il n’est pas bon de se mêler à ma fortune : cet homme de vertu n’est plus.


Après la publication de la Monarchie selon la Charte et à l’ouverture de la nouvelle session au mois de novembre 1816, je continuai mes combats. Je fis à la Chambre des pairs, dans la séance du 23 de ce mois, une proposition[25] tendante à ce que le roi fût humblement supplié de faire examiner ce qui s’était passé aux dernières élections. La corruption et la violence du ministère dans ces dernières élections étaient flagrantes.

Dans mon opinion sur le projet de loi relatif aux finances (21 mars 1817), je m’élevai contre le titre XI de ce projet : il s’agissait des forêts de l’État que l’on prétendait affecter à la caisse d’amortissement et dont on voulait vendre ensuite cent cinquante mille hectares. Ces forêts se composaient de trois sortes de propriétés : les anciens domaines de la couronne, quelques commanderies de l’ordre de Malte et le reste des biens de l’Église. Je ne sais pourquoi, même aujourd’hui, je trouve un intérêt triste dans mes paroles ; elles ont quelque ressemblance avec mes Mémoires :

« N’en déplaise à ceux qui n’ont administré que dans nos troubles, ce n’est pas le gage matériel, c’est la morale d’un peuple qui fait le crédit public. Les propriétaires nouveaux feront-ils valoir les titres de leur propriété nouvelle ? On leur citera, pour les dépouiller, des héritages de neuf siècles enlevés à leurs anciens possesseurs. Au lieu de ces immuables patrimoines où la même famille survivait à la race des chênes, vous aurez des propriétés mobiles où les roseaux auront à peine le temps de naître et de mourir avant qu’elles aient changé de maîtres. Les foyers cesseront d’être les gardiens des mœurs domestiques ; ils perdront leur autorité vénérable ; chemins de passage ouverts à tout venant, ils ne seront plus consacrés par le siège de l’aïeul et par le berceau du nouveau-né.

« Pairs de France, c’est votre cause que je plaide ici et non la mienne : je vous parle pour l’intérêt de vos enfants ; moi je n’aurai rien à démêler avec la postérité ; je n’ai point de fils ; j’ai perdu le champ de mon père, et quelques arbres que j’ai plantés ne seront bientôt plus à moi.[26] »


Par la ressemblance des opinions, alors très vives, il s’était établi une camaraderie entre les minorités des deux Chambres. La France apprenait le gouvernement représentatif : comme j’avais la sottise de le prendre à la lettre et d’en faire, à mon dam, une véritable passion, je soutenais ceux qui l’adoptaient, sans m’embarrasser s’il n’entrait pas dans leur opposition plus de motifs humains que d’amour pur comme celui que j’éprouvais pour la Charte ; non que je fusse un niais, mais j’étais idolâtre de ma dame, et j’aurais traversé les flammes pour l’emporter dans mes bras. Ce fut dans cet accès de constitution que je connus M. de Villèle en 1816. Il était plus calme ; il surmontait son ardeur ; il prétendait aussi conquérir la liberté ; mais il en faisait le siège en règle ; il ouvrait méthodiquement la tranchée ; moi, qui voulais enlever d’assaut la place, je grimpais à l’escalade et j’étais souvent renversé dans le fossé.

Je rencontrai pour la première fois M. de Villèle[27] chez madame la duchesse de Lévis. Il devint le chef de l’opposition royaliste dans la Chambre élective, comme je l’étais dans la Chambre héréditaire. Il avait pour ami son collègue M. de Corbière[28]. Celui-ci ne le quittait plus, et l’on disait Villèle et Corbière, comme on dit Oreste et Pylade, Euryale et Nisus.

Entrer dans de fastidieux détails pour des personnages dont on ne saura pas le nom demain serait d’une vanité idiote. D’obscurs et ennuyeux remuements, qu’on croit d’un intérêt immense et qui n’intéressent personne ; des tripotages passés, qui n’ont déterminé aucun événement majeur, doivent être laissés à ces béats heureux, lesquels se figurent être ou avoir été l’objet de l’attention de la terre.

Il y avait pourtant des moments d’orgueil où mes démêlés avec M. de Villèle me paraissaient être à moi-même les dissensions de Sylla et de Marius, de César et de Pompée. Avec les autres membres de l’opposition, nous allions assez souvent, rue Thérèse, passer la soirée en délibération chez M. Piet[29]. Nous arrivions extrêmement laids, et nous nous asseyions en rond autour d’un salon éclairé d’une lampe qui filait. Dans ce brouillard législatif, nous parlions de la loi présentée, de la motion à faire, du camarade à porter au secrétariat, à la questure, aux diverses commissions. Nous ne ressemblions pas mal aux assemblées des premiers fidèles, peintes par les ennemis de la foi : nous débitions les plus mauvaises nouvelles ; nous disions que les affaires allaient changer de face, que Rome serait troublée par des divisions, que nos armées seraient défaites.

M. de Villèle écoutait, résumait et ne concluait point : c’était un grand aideur d’affaires ; marin circonspect, il ne mettait jamais en mer pendant la tempête, et, s’il entrait avec dextérité dans un port connu, il n’aurait jamais découvert le Nouveau Monde. Je remarquai souvent, à propos de nos discussions sur la vente des biens du clergé, que les plus chrétiens d’entre nous étaient les plus ardents à défendre les doctrines constitutionnelles. La religion est la source de la liberté : à Rome, le flamen dialis ne portait qu’un anneau creux au doigt, parce qu’un anneau plein avait quelque chose d’une chaîne ; dans son vêtement et sur sa tête le pontife de Jupiter ne devait souffrir aucun nœud.

Après la séance, M. de Villèle se retirait, accompagné de M. de Corbière. J’étudiais beaucoup d’individus, j’apprenais beaucoup de choses, je m’occupais de beaucoup d’intérêts dans ces réunions : les finances, que j’ai toujours sues, l’armée, la justice, l’administration, m’initiaient à leurs éléments. Je sortais de ces conférences un peu plus homme d’État et un peu plus persuadé de la pauvreté de toute cette science. Le long de la nuit, dans mon demi-sommeil, j’apercevais les diverses attitudes des têtes chauves, les diverses expressions des figures de ces Solons peu soignés et mal accompagnés de leurs corps : c’était bien vénérable assurément ; mais je préférais l’hirondelle qui me réveillait dans ma jeunesse et les Muses qui remplissaient mes songes : les rayons de l’aurore qui, frappant un cygne, faisaient tomber l’ombre de ces blancs oiseaux sur une vague d’or ; le soleil levant qui m’apparaissait en Syrie dans la tige d’un palmier, comme le nid du phénix, me plaisaient mieux.


Je sentais que mes combats de tribune, dans une Chambre fermée, et au milieu d’une assemblée qui m’était peu favorable, restaient inutiles à la victoire et qu’il me fallait avoir une autre arme. La censure étant établie sur les feuilles périodiques quotidiennes, je ne pouvais remplir mon dessein qu’au moyen d’une feuille libre, semi-quotidienne, à l’aide de laquelle j’attaquerais à la fois le système des ministres et les opinions de l’extrême gauche imprimées dans la Minerve par M. Étienne[30]. J’étais à Noisiel, chez madame la duchesse de Lévis, dans l’été de 1818, lorsque mon libraire M, Le Normant me vint voir. Je lui fis part de l’idée qui m’occupait ; il prit feu, s’offrit à courir tous les risques et se chargea de tous les frais. Je parlai à mes amis MM. de Donald et de la Mennais, je leur demandai s’ils voulaient s’associer : Ils y consentirent, et le journal ne tarda pas à paraître sous le nom de Conservateur.[31]

La révolution opérée par ce journal fut inouïe : en France, il changea la majorité dans les Chambres ; à l’étranger, il transforma l’esprit des cabinets.

Ainsi les royalistes me durent l’avantage de sortir du néant dans lequel ils étaient tombés auprès des peuples et des rois. Je mis la plume à la main aux plus grandes familles de France. J’affublai en journalistes les Montmorency et les Lévis ; je convoquai l’arrière-ban ; je fis marcher la féodalité au secours de la liberté de la presse. J’avais réuni les hommes les plus éclatants du parti royaliste, MM. de Villèle, de Corbière, de Vitrolles[32], de Castelbajac[33], etc. Je ne pouvais m’empêcher de bénir la Providence toutes les fois que j’étendais la robe rouge d’un prince de l’Église sur le Conservateur pour lui servir de couverture, et que j’avais le plaisir de lire un article signé en toutes lettres : Le cardinal de La Luzerne.[34] Mais il arriva qu’après avoir mené mes chevaliers à la croisade constitutionnelle, aussitôt qu’ils eurent conquis le pouvoir par la délivrance de la liberté, aussitôt qu’ils furent devenus princes d’Édesse, d’Antioche, de Damas, ils s’enfermèrent dans leurs nouveaux États avec Léonore d’Aquitaine, et me laissèrent me morfondre au pied de Jérusalem dont les infidèles avaient repris le saint tombeau.

Ma polémique commença dans le Conservateur, et dura depuis 1818 jusqu’en 1820, c’est-à-dire jusqu’au rétablissement de la censure, dont le prétexte fut la mort du duc de Berry. À cette première époque de ma polémique, je culbutai l’ancien ministère et fis entrer M. de Villèle au pouvoir.

Après 1824, quand je repris la plume dans des brochures et dans le Journal des Débats, les positions étaient changées. Que m’importaient pourtant ces futiles misères, à moi qui n’ai jamais cru au temps où je vivais, à moi qui appartenais au passé, à moi sans foi dans les rois, sans conviction à l’égard des peuples, à moi qui ne me suis jamais soucié de rien, excepté des songes, à condition encore qu’ils ne durent qu’une nuit !

Le premier article du Conservateur peint la position des choses au moment où je descendis dans la lice.[35] Pendant les deux années que dura ce journal, j’eus successivement à traiter des accidents du jour et à examiner des intérêts considérables. J’eus occasion de relever les lâchetés de cette correspondance privée que la police de Paris publiait à Londres. Ces correspondances privées pouvaient calomnier, mais elles ne pouvaient déshonorer : ce qui est vil n’a pas le pouvoir d’avilir ; l’honneur seul peut infliger le déshonneur. « Calomniateurs anonymes, disais-je, ayez le courage de dire qui vous êtes ; un peu de honte est bientôt passée ; ajoutez votre nom à vos articles, ce ne sera qu’un mot méprisable de plus. »

Je me moquais quelquefois des ministres et je donnais cours à ce penchant ironique que j’ai toujours réprouvé en moi.

Enfin, sous la date du 5 décembre 1818, le Conservateur contenait un article sérieux sur la morale des intérêts et sur celle des devoirs : c’est de cet article, qui fit du bruit, qu’est née la phraséologie des intérêts moraux et des intérêts matériels, mise d’abord en avant par moi, adoptée ensuite par tout le monde. Le voici fort abrégé ; il s’élève au-dessus de la portée d’un journal, et c’est un de mes ouvrages auquel ma raison attache quelque valeur. Il n’a point vieilli, parce que les idées qu’il renferme sont de tous les temps.


« Le ministère a inventé une morale nouvelle, la morale des intérêts ; celle des devoirs est abandonnée aux imbéciles. Or, cette morale des intérêts, dont on veut faire la base de notre gouvernement, a plus corrompu le peuple dans l’espace de trois années que la révolution dans un quart de siècle.

« Ce qui fait périr la morale chez les nations, et avec la morale les nations elles-mêmes, ce n’est pas la violence, mais la séduction ; et par séduction j’entends ce que toute fausse doctrine a de flatteur et de spécieux. Les hommes prennent souvent l’erreur pour la vérité, parce que chaque faculté du cœur ou de l’esprit a sa fausse image : la froideur ressemble à la vertu, le raisonner à la raison, le vide à la profondeur, ainsi du reste.

« Le dix-huitième siècle fut un siècle destructeur ; nous fûmes tous séduits. Nous dénaturâmes la politique, nous nous égarâmes dans de coupables nouveautés en cherchant l’existence sociale dans la corruption de nos mœurs. La révolution vint nous réveiller : en poussant le Français hors de son lit, elle le jeta dans la tombe. Toutefois, le règne de la terreur est peut-être, de toutes les époques de la révolution, celle qui fut la moins dangereuse à la morale, parce qu’aucune conscience n’était forcée : le crime paraissait dans sa franchise. Des orgies au milieu du sang, des scandales qui n’en étaient plus à force d’être horribles ; voilà tout. Les femmes du peuple venaient travailler à leurs ouvrages autour de la machine à meurtre comme à leurs foyers : les échafauds étaient les mœurs publiques et la mort le fond du gouvernement. Rien de plus net que la position de chacun : on ne parlait ni de spécialité, ni de positif, ni de système d’intérêts. Ce galimatias des petits esprits et des mauvaises consciences était inconnu. On disait à un homme : « Tu es royaliste, noble, riche : meurs ; » et il mourait. Antonelle[36] écrivait qu’on ne trouvait aucune charge contre tels prisonniers, mais qu’il les avait condamnés comme aristocrates : monstrueuse franchise, qui nonobstant laissait subsister l’ordre moral ; car ce n’est pas de tuer l’innocent comme innocent qui perd la société, c’est de le tuer comme coupable.

« En conséquence, ces temps affreux sont ceux des grands dévouements. Alors les femmes marchèrent héroïquement au supplice ; les pères se livrèrent pour les fils, les fils pour les pères ; des secours inattendus s’introduisaient dans les prisons, et le prêtre que l’on cherchait consolait la victime auprès du bourreau qui ne le reconnaissait pas.

« La morale sous le Directoire eut plutôt à combattre la corruption des mœurs que celle des doctrines ; il y eut débordement. On fut jeté dans les plaisirs comme on avait été entassé dans les prisons ; on forçait le présent à avancer des joies sur l’avenir, dans la crainte de voir renaître le passé. Chacun, n’ayant pas encore eu le temps de se créer un intérieur, vivait dans la rue, sur les promenades, dans les salons publics. Familiarisé avec les échafauds, et déjà à moitié sorti du monde, on trouvait que cela ne valait pas la peine de rentrer chez soi. Il n’était question que d’arts, de bals, de modes ; on changeait de parures et de vêtements aussi facilement qu’on se serait dépouillé de la vie.

« Sous Bonaparte la séduction recommença, mais ce fut une séduction qui portait son remède avec elle : Bonaparte séduisait par un prestige de gloire, et tout ce qui est grand porte en soi un principe de législation. Il concevait qu’il était utile de laisser enseigner la doctrine de tous les peuples, la morale de tous les temps, la religion de toute éternité.

« Je ne serais pas étonné de m’entendre répondre : Fonder la société sur un devoir, c’est l’élever sur une fiction ; la placer dans un intérêt, c’est l’établir dans une réalité. Or, c’est précisément le devoir qui est un fait et l’intérêt une fiction. Le devoir qui prend sa source dans la Divinité descend d’abord dans la famille, où il établit des relations réelles entre le père et les enfants ; de là, passant à la société et se partageant en deux branches, il règle dans l’ordre politique les rapports du roi et du sujet ; il établit dans l’ordre moral la chaîne des services et des protections, des bienfaits et de la reconnaissance.

« C’est donc un fait très positif que le devoir, puisqu’il donne à la société humaine la seule existence durable qu’elle puisse avoir.

« L’intérêt, au contraire, est une fiction quand il est pris, comme on le prend aujourd’hui, dans son sens physique et rigoureux, puisqu’il n’est plus le soir ce qu’il était le matin ; puisqu’à chaque instant il change de nature ; puisque, fondé sur la fortune, il en a la mobilité.

« Par la morale des intérêts chaque citoyen est en état d’hostilité avec les lois et le gouvernement, puisque, dans la société, c’est toujours le grand nombre qui souffre. On ne se bat point pour des idées abstraites d’ordre, de paix, de patrie ; ou si l’on se bat pour elles, c’est qu’on y attache des idées de sacrifices ; alors on sort de la morale des intérêts pour rentrer dans celle des devoirs : tant il est vrai que l’on ne peut trouver l’existence de la société hors de cette sainte limite !

« Qui remplit ses devoirs s’attire l’estime ; qui cède à ses intérêts est peu estimé : c’était bien du siècle de puiser un principe de gouvernement dans une source de mépris ! Élevez les hommes politiques à ne penser qu’à ce qui les touche, et vous verrez comment ils arrangeront l’État ; vous n’aurez par là que des ministres corrompus et avides, semblables à ces esclaves mutilés qui gouvernaient le Bas-Empire et qui vendaient tout, se souvenant d’avoir eux-mêmes été vendus.

« Remarquez ceci : les intérêts ne sont puissants que lors même qu’ils prospèrent ; le temps est-il rigoureux, ils s’affaiblissent. Les devoirs, au contraire, ne sont jamais si énergiques que quand il en coûte à les remplir. Le temps est-il bon, ils se relâchent. J’aime un principe de gouvernement qui grandit dans le malheur : cela ressemble beaucoup à la vertu.

« Quoi de plus absurde que de crier aux peuples : Ne soyez pas dévoués ! n’ayez pas d’enthousiasme ! ne songez qu’à vos intérêts ! C’est comme si on leur disait : Ne venez pas à notre secours, abandonnez-nous si tel est votre intérêt. Avec cette profonde politique, lorsque l’heure du dévouement arrivera, chacun fermera sa porte, se mettra à la fenêtre et regardera passer la monarchie[37]. »

Tel était cet article sur la morale des intérêts et sur la morale des devoirs.

Le 3 décembre 1819, je remontai à la tribune de la Chambre des pairs : je m’élevai contre les mauvais Français qui pouvaient nous donner pour motif de tranquillité la surveillance des armées européennes. « Avions-nous besoin de tuteurs ? viendrait-on encore nous entretenir de circonstances ? devions-nous encore recevoir, par des notes diplomatiques, des certificats de bonne conduite ? et n’aurions-nous fait que changer une garnison de Cosaques en une garnison d’ambassadeurs ? »

Dès ce temps-là je parlais des étrangers comme j’en ai parlé depuis dans la guerre d’Espagne ; je songeais à notre affranchissement à une heure où les libéraux mêmes me combattaient. Les hommes opposés d’opinion font bien du bruit pour arriver au silence ! Laissez venir quelques années, les acteurs descendront de la scène et les spectateurs ne seront plus là pour blâmer ou pour applaudir.


Je venais de me coucher le 13 février au soir, lorsque le marquis de Vibraye[38] entra chez moi pour m’apprendre l’assassinat du duc de Berry. Dans sa précipitation, il ne me dit pas le lieu où s’était passé l’événement. Je me levai à la hâte et je montai dans la voiture de M. de Vibraye. Je fus surpris de voir le cocher prendre la rue de Richelieu, et plus étonné encore quand il nous arrêta à l’Opéra : la foule aux abords était immense. Nous montâmes, au milieu de deux haies de soldats, par la porte latérale à gauche, et, comme nous étions en habits de pairs, on nous laissa passer. Nous arrivâmes à une sorte de petite antichambre : cet espace était encombré de toutes les personnes du château. Je me faufilai jusqu’à la porte d’une loge et je me trouvai face à face de M. le duc d’Orléans. Je fus frappé d’une expression mal déguisée, jubilante, dans ses yeux, à travers la contenance contrite qu’il s’imposait ; il voyait de plus près le trône. Mes regards l’embarrassèrent ; il quitta la place et me tourna le dos. On racontait autour de moi les détails du forfait, le nom de l’homme, les conjectures des divers participants à l’arrestation ; on était agité, affairé : les hommes aiment ce qui est spectacle, surtout la mort, quand cette mort est celle d’un grand. À chaque personne qui sortait du laboratoire ensanglanté, on demandait des nouvelles. On entendait le général A. de Girardin[39] raconter qu’ayant été laissé pour mort sur le champ de bataille, il n’en était pas moins revenu de ses blessures : tel espérait et se consolait, tel s’affligeait. Bientôt le recueillement gagna la foule ; le silence se fit ; de l’intérieur de la loge sortit un bruit sourd : je tenais l’oreille appliquée contre la porte ; je distinguai un râlement ; ce bruit cessa : la famille royale venait de recevoir le dernier soupir d’un petit-fils de Louis XIV ! J’entrai immédiatement.

Qu’on se figure une salle de spectacle vide, après la catastrophe d’une tragédie : le rideau levé, l’orchestre désert, les lumières éteintes, les machines immobiles, les décorations fixes et enfumées, les comédiens, les chanteurs, les danseuses, disparus par les trappes et les passages secrets !

J’ai donné dans un ouvrage à part la vie et la mort de M. le duc de Berry. Mes réflexions d’alors sont encore vraies aujourd’hui :

« Un fils de saint Louis, dernier rejeton de la branche aînée, échappe aux traverses d’un long exil et revient dans sa pairie ; il commence à goûter le bonheur ; il se flatte de se voir renaître, de voir renaître en même temps la monarchie dans les enfants que Dieu lui promet : tout à coup il est frappé au milieu de ses espérances, presque dans les bras de sa femme. Il va mourir, et il n’est pas plein de jours ! Ne pourrait-il pas accuser le ciel, lui demander pourquoi il le traite avec tant de rigueur ? Ah ! qu’il lui eût été pardonnable de se plaindre de sa destinée ! Car, enfin, quel mal faisait-il ? Il vivait familièrement au milieu de nous dans une simplicité parfaite, il se mêlait à nos plaisirs et soulageait nos douleurs ; déjà six de ses parents ont péri ; pourquoi l’égorger encore, le rechercher, lui, innocent, lui si loin du trône, vingt-sept ans après la mort de Louis XVI ? Connaissons mieux le cœur d’un Bourbon ! Ce cœur, tout percé du poignard, n’a pu trouver contre nous un seul murmure : pas un regret de la vie, pas une parole amère n’a été prononcée par ce prince. Époux, fils, père et frère, en proie à toutes les angoisses de l’âme, à toutes les souffrances du corps, il ne cesse de demander la grâce de l’homme, qu’il n’appelle pas même son assassin ! Le caractère le plus impétueux devient tout à coup le caractère le plus doux. C’est un homme attaché à l’existence par tous les liens du cœur ; c’est un prince dans la fleur de l’âge ; c’est l’héritier du plus beau royaume de la terre qui expire, et vous diriez que c’est un infortuné qui ne perd rien ici-bas. »

Le meurtrier Louvel était un petit homme à figure sale et chafouine, comme on en voit des milliers sur le pavé de Paris. Il tenait du roquet ; il avait l’air hargneux et solitaire. Il est probable que Louvel ne faisait partie d’aucune société ; il était d’une secte, non d’un complot ; il appartenait à l’une de ces conjurations d’idées, dont les membres se peuvent quelquefois réunir, mais agissent le plus souvent un à un, d’après leur impulsion individuelle. Son cerveau nourrissait une seule pensée, comme un cœur s’abreuve d’une seule passion. Son action était conséquente à ses principes : il avait voulu tuer la race entière d’un seul coup. Louvel a des admirateurs de même que Robespierre. Notre société matérielle, complice de toute entreprise matérielle, a détruit vite la chapelle élevée en expiation d’un crime. Nous avons l’horreur du sentiment moral, parce qu’on y voit l’ennemi et l’accusateur : les larmes auraient paru une récrimination ; on avait hâte d’ôter à quelques chrétiens une croix pour pleurer.

Le 18 février 1820, le Conservateur[40] paya le tribut de ses regrets à la mémoire de M. le duc de Berry. L’article se terminait par ce vers de Racine :


Si du sang de nos rois quelque goutte échappée ![41]


Hélas ! cette goutte de sang s’écoule sur la terre étrangère !

M. Decazes tomba. La censure arriva, et, malgré l’assassinat du duc de Berry, je votai contre elle : ne voulant pas qu’elle souillât le Conservateur, ce journal finit par cette apostrophe au duc de Berry :

« Prince chrétien ! digne fils de saint Louis ! illustre rejeton de tant de monarques, avant que vous soyez descendu dans cette dernière demeure, recevez notre dernier hommage. Vous aimiez, vous lisiez un ouvrage que la censure va détruire. Vous nous avez dit quelquefois que cet ouvrage sauvait le trône : hélas ! nous n’avons pu sauver vos jours ! Nous allons cesser d’écrire au moment que vous cessez d’exister : nous aurons la douloureuse consolation d’attacher la fin de nos travaux à la fin de votre vie[42]. »


M. le duc de Bordeaux vint au monde le 29 septembre 1820. Le nouveau-né fut nommé l’enfant de l’Europe[43] et l’enfant du miracle[44], en attendant qu’il devînt l’enfant de l’exil.

Quelque temps avant les couches de la princesse, trois dames de la halle de Bordeaux, au nom de toutes les dames leurs compagnes, firent faire un berceau et me choisirent pour les présenter, elles et leur berceau, à madame la duchesse de Berry. Mesdames Dasté, Duranton, Aniche[45], m’arrivèrent. Je m’empressai de demander aux gentilshommes de service l’audience d’étiquette. Voilà que M. de Sèze crut qu’un tel honneur lui appartenait de droit : il était dit que je ne réussirais jamais à la cour. Je n’étais pas encore réconcilié avec le ministère, et je ne parus pas digne de la charge d’introducteur de mes humbles ambassadrices. Je me tirai de cette grande négociation comme de coutume, en payant leur dépense.

Tout cela devint une affaire d’État ; le cancan passa dans les journaux. Les dames bordelaises en eurent connaissance et m’écrivirent à ce sujet la lettre qui suit :


« Bordeaux, le 24 octobre 1820.

« Monsieur le vicomte,

« Nous vous devons des remercîments pour la bonté que vous avez eue de mettre aux pieds de madame la duchesse de Berry notre joie et nos respects : pour cette fois du moins on ne vous aura pas empêché d’être notre interprète. Nous avons appris avec la plus grande peine l’éclat que M. le comte de Sèze a fait dans les journaux ; et si nous avons gardé le silence, c’est parce que nous avons craint de vous faire de la peine. Cependant, monsieur le vicomte, personne ne peut mieux que vous rendre hommage à la vérité et tirer d’erreur M. de Sèze sur nos véritables intentions pour le choix d’un introducteur chez son Altesse Royale. Nous vous offrons de déclarer dans un journal à votre choix tout ce qui s’est passé ; et comme personne n’avait le droit de nous choisir un guide, que jusqu’au dernier moment nous nous étions flattées que vous seriez ce guide, ce que nous déclarerons à cet égard ferait nécessairement taire tout le monde.

« Voilà à quoi nous sommes décidées, monsieur le vicomte ; mais nous avons cru qu’il était de notre devoir de ne rien faire sans votre agrément. Comptez que ce serait de grand cœur que nous publierions les bons procédés que vous avez eus pour tout le monde au sujet de notre présentation. Si nous sommes la cause du mal, nous voilà prêtes à le réparer.


« Nous sommes et nous serons toujours de vous,

« Monsieur le vicomte,

« Les très-humbles et très-respectueuses servantes,

« Femmes Dasté, Duranton, Aniche. »

Je répondis à ces généreuses dames qui ressemblaient si peu aux grandes dames :


« Je vous remercie bien, mes chères dames, de l’offre que vous me faites de publier dans un journal tout ce qui s’est passé relativement à M. de Sèze. Vous êtes d’excellentes royalistes, et moi aussi je suis un bon royaliste : nous devons nous souvenir avant tout que M. de Sèze est un homme respectable, et qu’il a été le défenseur de notre roi. Cette belle action n’est point effacée par un petit mouvement de vanité. Ainsi gardons le silence : il me suffit de votre bon témoignage auprès de vos amis. Je vous ai déjà remerciées de vos excellents fruits : madame de Chateaubriand et moi nous mangeons tous les jours vos marrons en parlant de vous.

« À présent permettez à votre hôte de vous embrasser. Ma femme vous dit mille choses, et moi je suis


« Votre serviteur et ami,

« Chateaubriand.

« Paris, 2 novembre 1820. »


Mais qui pense aujourd’hui à ces futiles débats ? Les joies et les fêtes du baptême sont loin derrière nous. Quand Henri naquit, le jour de Saint-Michel, ne disait-on pas que l’archange allait mettre le dragon sous ses pieds ? Il est à craindre, au contraire, que l’épée flamboyante n’ait été tirée du fourreau que pour faire sortir l’innocent du paradis terrestre, et pour en garder contre lui les portes.

Cependant, les événements qui se compliquaient ne décidaient rien encore. L’assassinat de M. le duc de Berry avait amené la chute de M. Decazes[46], qui ne se fit pas sans déchirements. M. le duc de Richelieu ne consentit à affliger son vieux maître que sur une promesse de M. Molé[47] de donner à M. Decazes une mission lointaine. Il partit pour l’ambassade de Londres où je devais le remplacer[48]. Rien n’était fini. M. de Villèle restait à l’écart avec sa fatalité, M. de Corbière. J’offrais de mon côté un grand obstacle. Madame de Montcalm[49] ne cessait de m’engager à la paix : j’y étais très disposé, ne voulant sincèrement que sortir des affaires qui m’envahissaient, et pour lesquelles j’avais un souverain mépris. M. de Villèle, quoique plus souple, n’était pas alors facile à manier.

Il y a deux manières de devenir ministre : l’une brusquement et par force, l’autre par longueur de temps et par adresse ; la première n’était point à l’usage de M. de Villèle : le cauteleux exclut l’énergique, mais il est plus sûr et moins exposé à perdre la place qu’il a gagnée. L’essentiel dans cette manière d’arriver est d’agréer maints soufflets et de savoir avaler une quantité de couleuvres : M. de Talleyrand faisait grand usage de ce régime des ambitions de seconde espèce. En général, on parvient aux affaires par ce que l’on a de médiocre, et l’on y reste par ce que l’on a de supérieur. Cette réunion d’éléments antagonistes est la chose la plus rare, et c’est pour cela qu’il y a si peu d’hommes d’État.

M. de Villèle avait précisément le terre à terre des qualités par lesquelles le chemin lui était ouvert : il laissait faire du bruit autour de lui, pour recueillir le fruit de l’épouvante qui s’emparait de la cour. Parfois il prononçait des discours belliqueux, mais où quelques phrases laissaient luire l’espérance d’une nature abordable. Je pensais qu’un homme de son espèce devait commencer par entrer dans les affaires, n’importe comment, et dans une place non trop effrayante. Il me semblait qu’il lui fallait être d’abord ministre sans portefeuille, afin d’obtenir un jour la présidence même du ministère. Cela lui donnerait un renom de modération, il serait vêtu parfaitement à son air ; il deviendrait évident que le chef parlementaire de l’opposition royaliste n’était pas un ambitieux, puisqu’il consentait pour le bien de la paix à se faire si petit. Tout homme qui a été ministre, n’importe à quel titre, le redevient : un premier ministère est l’échelon du second ; il reste sur l’individu qui a porté l’habit brodé une odeur de portefeuille qui le fait retrouver tôt ou tard par les bureaux.

Madame de Montcalm m’avait dit de la part de son frère qu’il n’y avait plus de ministère vacant ; mais que si mes deux amis voulaient entrer au conseil comme ministres d’État sans portefeuille, le roi en serait charmé, promettant mieux pour la suite. Elle ajoutait que si je consentais à m’éloigner, je serais envoyé à Berlin. Je lui répondis qu’à cela ne tenait ; que quant à moi j’étais toujours prêt à partir et que j’irais chez le diable, dans le cas que les rois eussent quelque mission à remplir auprès de leur cousin ; mais que je n’acceptais pourtant un exil que si M. de Villèle acceptait son entrée au conseil. J’aurais voulu aussi placer M. Lainé auprès de mes deux amis. Je me chargeai de la triple négociation. J’étais devenu le maître de la France politique par mes propres forces. On ne se doute guère que c’est moi qui ai fait le premier ministère de M. de Villèle et qui ai poussé le maire de Toulouse dans la carrière.

Je trouvai dans le caractère de M. Lainé une obstination invincible. M. de Corbière ne voulait pas une simple entrée au conseil ; je le flattai de l’espoir qu’on y joindrait l’instruction publique. M. de Villèle, ne se prêtant qu’avec répugnance à ce que je désirais, me fit d’abord mille objections ; son bon esprit et son ambition le décidèrent enfin à marcher en avant : tout fut arrangé. Voici les preuves irrécusables de ce que je viens de raconter ; documents fastidieux de ces petits faits justement passés à l’oubli, mais utiles à ma propre histoire :

« 20 décembre[50], trois heures et demie.

« à m. le duc de richelieu.

« J’ai eu l’honneur de passer chez vous, monsieur le duc, pour vous rendre compte de l’état des choses : tout va à merveille. J’ai vu les deux amis : Villèle consent enfin à entrer ministre secrétaire d’État au conseil, sans portefeuille, si Corbière consent à entrer au même titre, avec la direction de l’instruction publique. Corbière, de son côté, veut bien entrer à ces conditions, moyennant l’approbation de Villèle. Ainsi, il n’y a plus de difficultés. Achevez votre ouvrage, monsieur le duc ; voyez les deux amis ; et quand vous aurez entendu ce que je vous écris, de leur propre bouche, vous rendrez à la France la paix intérieure, comme vous lui avez donné la paix avec les étrangers.

« Permettez-moi de vous soumettre encore une idée : trouveriez-vous un grand inconvénient à remettre à Villèle la direction vacante par la retraite de M. de Barante[51] ? il serait alors placé dans une position plus égale avec son ami. Toutefois, il m’a positivement dit qu’il consentirait à entrer au conseil sans portefeuille, si Corbière avait l’instruction publique. Je ne dis ceci que comme un moyen de plus de satisfaire complètement les royalistes, et de vous assurer une majorité immense et inébranlable.

« J’aurai enfin l’honneur de vous faire observer que, c’est demain au soir qu’a lieu chez Piet la grande réunion royaliste, et qu’il serait bien utile que les deux amis pussent demain au soir dire quelque chose qui calmât toutes les effervescences et empêchât toutes les divisions.

« Comme je suis, monsieur le duc, hors de tout ce mouvement, vous ne verrez, j’espère, dans mon empressement que la loyauté d’un homme qui désire le bien de son pays et vos succès.

« Agréez, je vous prie, monsieur le duc, l’assurance de ma haute considération.

« Chateaubriand. »

« Mercredi[52].

« Je viens décrire à MM. de Villèle et de Corbière, monsieur, et je les engage à passer ce soir chez moi, car dans une œuvre aussi utile il ne faut pas perdre un moment. Je vous remercie d’avoir fait marcher l’affaire aussi vite ; j’espère que nous arriverons à une heureuse conclusion. Soyez persuadé, monsieur, du plaisir que j’ai à vous avoir cette obligation, et recevez l’assurance de ma haute considération.

« Richelieu. »

« Permettez-moi, monsieur le duc, de vous féliciter de l’heureuse issue de cette grande affaire, et de m’applaudir d’y avoir eu quelque part. Il est bien à désirer que les ordonnances paraissent demain : elles feront cesser toutes les oppositions. Sous ce rapport je puis être utile aux deux amis.

« J’ai l’honneur, monsieur le duc, de vous renouveler l’assurance de ma haute considération.

« Chateaubriand. »

« Vendredi.

« J’ai reçu avec un extrême plaisir le billet que M. le vicomte de Chateaubriand m’a fait l’honneur de m’écrire. Je crois qu’il n’aura pas à se repentir de s’en être rapporté à la bonté du Roi, et s’il me permet d’ajouter au désir que j’ai de contribuer à ce qui pourra lui être agréable. Je le prie de recevoir l’assurance de ma haute considération.

« Richelieu. »

« Ce jeudi.

« Vous savez sans doute, mon noble collègue, que l’affaire a été conclue hier soir à onze heures, et que tout s’est arrangé sur les bases convenues entre vous et le duc de Richelieu. Votre intervention nous a été fort utile : grâces vous soient rendues pour cet acheminement vers un mieux qu’on doit désormais regarder comme probable.

« Tout à vous pour la vie,
« J. de Polignac. »
« Paris, mercredi 20 décembre, onze heures et demie du soir.

« Je viens de passer chez vous qui étiez retiré, noble vicomte : j’arrive de chez Villèle qui lui-même est rentré tard de la conférence que vous lui aviez préparée et annoncée. Il m’a chargé, comme votre plus proche voisin, de vous faire savoir ce que Corbière voulait aussi vous mander de son côté, que l’affaire que vous avez réellement conduite et ménagée dans la journée est décidément finie de la manière la plus simple et la plus abrégée : lui sans portefeuille, son ami avec l’instruction. Il paraissait croire qu’on aurait pu attendre un peu plus, et obtenir d’autres conditions ; mais il ne convenait pas de dédire un interprète, un négociateur tel que vous. C’est vous réellement qui leur avez ouvert l’entrée de cette nouvelle carrière : ils comptent sur vous pour la leur aplanir. De votre côté, pendant le peu de temps que nous aurons encore l’avantage de vous conserver parmi nous, parlez à vos amis les plus vifs dans le sens de seconder ou du moins de ne pas combattre les projets d’union. Bonsoir. Je vous fais encore mon compliment de la promptitude avec laquelle vous menez les négociations. Vous arrangerez ainsi l’Allemagne pour revenir plus tôt au milieu de vos amis. Je suis charmé, pour mon compte, de ce qu’il y a de simplifié dans votre position.

« Je vous renouvelle tous mes sentiments.

« M. de Montmorency. »

« Voici, monsieur, une demande adressée par un garde du corps du roi au roi de Prusse : elle m’est remise et recommandée par un officier supérieur des gardes. Je vous prie donc de l’emporter avec vous et d’en faire usage, si vous croyez, quand vous aurez un peu examiné le terrain à Berlin[53], qu’elle est de nature à obtenir quelque succès.

« Je saisis avec grand plaisir cette occasion de me féliciter avec vous du Moniteur de ce matin[54], et de vous remercier de la part que vous avez eue à cette heureuse issue qui, je l’espère, aura sur les affaires de notre France la plus heureuse influence.

« Veuillez recevoir l’assurance de ma haute considération et de mon sincère attachement.

« Pasquier. »

Cette suite de billets montre assez que je ne me vante pas ; cela m’ennuierait trop d’être la mouche du coche ; le timon ou le nez du cocher ne sont pas des places où j’aie jamais eu l’ambition de m’asseoir : que le coche arrive au haut ou roule en bas, point ne m’en chaut. Accoutumé à vivre caché dans mes propres replis, ou momentanément dans la large vie des siècles, je n’avais aucun goût aux mystères d’antichambre. J’entre mal dans la circulation en pièce de monnaie courante ; pour me sauver, je me retire auprès de Dieu ; une idée fixe qui vient du ciel vous isole et fait tout mourir autour de vous.




  1. Ce livre a été écrit à Paris en 1839 et revu le 22 février 1845.
  2. Dans son livre sur la Politique de la Restauration en 1822 et 1823, page 55, M. de Marcellus rapporte ces autres paroles de Chateaubriand, qui ont ici leur place naturelle : « Sous la Restauration, la liberté avait remplacé dans nos mœurs le despotisme ; la nature humaine s’était relevée. Il y avait plus d’air dans la poitrine, comme disait Madame de Staël ; la publicité de la parole avait succédé au mutisme ; les intelligences et l’esprit littéraire renaissaient ; et, bien que le Français soit né courtisan, n’importe de qui, toujours est-il qu’on rampait moins bas. »
  3. Voir, au tome XXIII des Œuvres complètes, le discours prononcé par Chateaubriand, le 22 août 1815, à l’ouverture du collège électoral, à Orléans. Il n’a pas recueilli la lettre-circulaire que, le 7 août, il avait adressée à chacun des électeurs du Loiret, et dont voici le texte :
    « Paris, le 7 août 1815.
    « Monsieur,

    « Vous savez sans doute que la Chambre des Députés a été dissoute par une Ordonnance du Roi, en date du 13 juillet de cette année, et que, par la même Ordonnance, les Collèges électoraux sont convoqués.

    « Le Roi, Monsieur, m’ayant fait l’honneur de me nommer président du Collège électoral du département du Loiret, je m’empresse de vous adresser cette lettre, pour vous inviter à vous rendre à Orléans, le vingt-deuxième jour du présent mois d’août, jour de l’ouverture des Collèges électoraux de Département.

    « Dans les circonstances difficiles où nous nous trouvons, il est important. Monsieur, pour l’honneur et le salut de la France, que le choix des Électeurs tombe sur des hommes graves et prudents, fidèles à leur Roi, dévoués à leur pays, instruits des lois du Royaume, attachés à ces principes de morale qui sont la base de tout ordre politique, et sans lesquels il n’y a point d’institutions durables. Vous vous empresserez donc, Monsieur, de concourir à un but si utile ; une partie des embarras qui sembleraient devoir vous retenir dans vos foyers, ne peut disparaître que par la réunion des deux Chambres ; ainsi, vos intérêts particuliers, autant que l’intérêt général de la pairie, exigent impérieusement votre présence à l’Assemblée du Collège électoral.

    « J’ai l’honneur d’être, avec une haute considération,

    « Monsieur,

    « Votre très humble et très obéissant serviteur,

    « Le Ministre d’État, ambassadeur de S. M. T. C. à la Cour de Suède, Pt du Coll. élect. du Dépt du Loiret,

    « Vicomte de Chateaubriand. »
  4. L’Ordonnance portant nomination du vicomte de Chateaubriand à la Chambre des pairs est en date du 17 août 1815.
  5. Opinion sur la résolution relative à l’inamovibilité des juges, prononcée à la Chambre des pairs, le 19 décembre 1815. — Œuvres complètes, tome XXIII, p. 32.
  6. Le conventionnel Courtois, député de l’Aube, l’auteur du Rapport fait, au nom de la Commission chargée de l’examen des papiers trouvés chez Robespierre et ses complices, dans la séance du 16 nivôse an III (5 janvier 1795). Il avait trouvé l’original du testament de la Reine dans les papiers de Robespierre et se l’était approprié.
  7. Discours prononcé à l’occasion des communications faites à la Chambre des pairs par M. le duc de Richelieu, dans la séance du 22 février 1816. — Œuvres complètes, tome XXIII, p. 109.
  8. Opinion prononcée à la Chambre des pairs, le 12 mars 1816, sur la résolution de la Chambre des députés, relative aux pensions ecclésiastiques dont jouissent les prêtres mariés. — Œuvres complètes, tome XXIII, p. 114.
  9. Opinion sur le projet de loi relatif aux élections, prononcée à la Chambre des pairs, séance du 3 avril 1816. — Œuvres complètes, tome XXIII, p. 136.
  10. Proposition faite à la Chambre des pairs, dans la séance du 9 avril 1816, relative aux Puissances barbaresques. — Œuvres complètes, tome XXIII, p. 155.
  11. L’Ordonnance du 5 septembre 1816, publiée dans le Moniteur du 7, prononçait la dissolution de la Chambre de 1815, que Louis XVIII lui-même avait appelée la Chambre introuvable.
  12. Jean-Jacques, baron Baude (1792-1862). Il signa, comme rédacteur du journal le Temps, la protestation des journalistes contre les ordonnances de juillet 1830 et fit enregistrer sa protestation devant notaires. Préfet de police du 26 décembre 1830 au 25 février 1831, il laissa l’émeute saccager l’archevêché et l’église de Saint-Germain-l’Auxerrois. Membre de la Chambre des députés, il présenta, le 15 mars 1831, d’accord avec le Gouvernement, une proposition tendant à déclarer « l’ex-roi, Charles X, ses descendants et les alliés de ses descendants, bannis à perpétuité du territoire français ». Chateaubriand combattit la proposition de M. Baude dans une éloquente brochure, sur laquelle nous aurons à revenir plus tard.
  13. Nicolas-François Bellart (1761-1826), avocat au barreau de Paris de 1785 à 1815, député de la Seine, de 1815 à 1820, procureur général près la Cour royale de Paris, de 1815 à 1826. Ce fut lui qui porta la parole dans le procès du maréchal Ney. Bellart fut un homme de bien, un grand magistrat et un orateur éloquent. Il possédait au plus haut degré la faculté de l’improvisation. Énergique, abondant, impétueux, quelquefois irrégulier, son talent était plein de force et d’éclat. À l’audience, d’après le témoignage d’un de ses émules, M. Billecocq, il ne laissait point respirer ; il terrassait ; tout, jusqu’à son désordre, allait au but et l’atteignait. » (Notice historique sur N.-F. Bellart, par M. Billecocq, avocat. Paris, 1827). — Voir aussi l’année 1817, par Edmond Biré, p. 132-137.
  14. Voir l’Appendice no I : La Saisie de la Monarchie selon la Charte.
  15. Le roi est mort : Vive le Roi ! — Paris, Le Normant, père, 1824, in-8o, 37 pages.
  16. Elie, duc Decazes, né à Saint-Martin-de-Laye, près Libourne, le 28 septembre 1780. Bien que Napoléon et la famille impériale ne lui aient pas ménagé leurs faveurs, sa fortune politique date en réalité de la décision avec laquelle, à la nouvelle du retour de l’île d’Elbe, il mobilisa sa compagnie de garde nationale pour défendre la cause des Bourbons. Il était, depuis 1810, conseiller à la Cour d’appel. Lorsque, le 25 mars 1815, la Cour se réunit pour voter une adresse à l’Empereur, il s’y opposa, et comme un de ses collègues s’écriait : « Est-il besoin d’une autre preuve de sa légitimité que la rapidité de sa marche ? » — « Je n’ai jamais oui-dire, répliqua M. Decazes, que la légitimité fût le prix de la course. » Napoléon se hâta de l’exiler à quarante lieues de Paris. Le 7 juillet 1815, il fut nommé préfet de police. Député de la Seine le 22 août, ministre de la police générale le 24 septembre, il reçut la pairie et le titre de comte après l’ordonnance du 5 septembre 1816. Il devint ministre de l’intérieur le 29 décembre 1818, et président du Conseil le 19 novembre 1819. Le 17 février 1820, il quitta le ministère pour l’ambassade de Londres (avec le titre de duc), et la conserva jusqu’au 9 janvier 1822. Le 20 septembre 1834, il remplaça le duc de Sémonville comme grand référendaire de la Chambre des pairs. Il mourut le 24 octobre 1860.
  17. M. Decazes avait été, sous l’Empire, secrétaire des commandements de Madame Lœtitia, mère de Napoléon.
  18. M. Decazes avait épousé, en 1805, une fille du comte Muraire, premier président de la cour de Cassation, ce qui lui avait valu une place de juge au tribunal de la Seine ; sa femme mourut l’année suivante. Au mois d’août 1818, il épousa, en secondes noces, Mlle de Sainte-Aulaire, petite-fille par sa mère du dernier prince régnant de Nassau-Saarbruck ; en considération de ce mariage, le roi de Danemarck lui donna le titre de duc et la terre de Glücksberg.
  19. Dans un article du Conservateur, sous la date du 3 mars 1820. Voici le passage où se trouve le mot de Chateaubriand : «… Pas une proclamation pour annoncer à la patrie un si grand malheur ! Rien pour consoler le peuple, pour l’éclairer sur sa position et sur ses devoirs ! On eût dit qu’on craignait d’exciter l’indignation contre un crime ; on avait l’air de ménager la délicatesse de ceux qui pouvaient en commettre de semblables. Des autorités ont elles-mêmes semé le bruit que ce crime était une vengeance particulière ; et l’on peut remarquer des traces de cette version officielle jusque dans les journaux anglais. On s’est hâté de dérober aux regards de la foule attendrie le visage et la poitrine du malheureux prince : si la censure eût existé, on eût forcé les journaux à garder le silence ; on eût défendu de parler du jeune Bourbon moissonné, comme on défendit jadis aux gardes nationales de porter une branche de lis, de peur de choquer la Révolution, de peur d’inspirer trop d’amour pour le Roi ! Il y avait quelque chose de plus important que tout cela : un misérable ministère s’en allait, pouvait-on songer à la grande victime de son système ? Mais ceux qui luttaient encore contre la haine publique n’ont pu résister à la publique douleur. Nos larmes, nos gémissements, nos sanglots ont étonné un imprudent ministre : Les pieds lui ont glissé dans le sang ; il est tombé. » Le Conservateur, tome VI. p. 476.
  20. Ordonnance du 20 septembre 1816.
  21. « Les frontières du Rhin, écrit M. de Marcellus (Chateaubriand et son temps, p. 246), étaient pour M. de Chateaubriand un rêve de toutes ses nuits. » — « La guerre d’Espagne », me disait-il à Londres, en interrompant une de ses dépêches où il poussait le plus vivement à franchir les Pyrénées, « doit être le signal et le premier acte de notre résurrection. Après, il nous faudra la rive gauche du Rhin aussi loin qu’elle peut s’étendre. Les conquêtes du génie des batailles s’écoulent comme un torrent, pour parler comme Racine ; la monarchie légitime et traditionnelle seule sait, par l’influence d’une paix solide, faire désirer sa domination, agrandir le pays, fondre en un seul corps les populations, et les conserver à la patrie. »
  22. La bibliothèque de Chateaubriand fut vendue le 29 avril 1817 et les jours suivants. — Journal des Débats, 29 avril 1817. — Voir, l’Appendice no II : Chateaubriand, Victor Hugo et Joseph de Maistre.
  23. Le Journal des Débats, dans son numéro du 12 avril 1817, inséra la note suivante, rédigée par M. Bertin :

    « On vient de mettre en vente une maison de campagne en partie meublée, située à Aulnay, commune de Châtenay, près Sceaux-Penthièvre, appelée la Vallée ou Val-de-Loup. Cette maison, qui n’était qu’une chaumière avec une vigne et un verger quand le propriétaire actuel en fit l’acquisition en 1807, est aujourd’hui une maison agréable, placée dans un parc de vingt arpens enclos de murs et planté avec soin. On y trouve la collection presque entière des arbres exotiques ou naturels au sol de la France. Le tout présente l’aspect d’une vallée solitaire, environnée de bois qui semblent en faire partie. Nous pouvons parler en connaissance de cause de cette demeure charmante, de ces beaux arbres trop tôt ravis aux mains qui les ont plantés ; et nous félicitons d’avance celui qui devra à la faveur du sort la propriété d’une campagne qui, comme celle de Tibur et d’Auteuil, sera à jamais illustrée par le nom et le souvenir de son premier créateur. »

  24. Le vicomte, plus tard duc, Mathieu de Montmorency-Laval, ministre des affaires étrangères, du 24 décembre 1821 au 22 décembre 1822. Il mourut le 24 mars 1826. — La Vallée-aux-Loups appartient aujourd’hui à M. le duc de La Rochefoucauld-Doudeauville, dont la mère était une Montmorency-Laval.
  25. Proposition faite à la Chambre des pairs, dans la séance du 23 novembre 1816, et tendante à ce que le Roi soit humblement supplié de faire examiner ce qui s’est passé aux dernières élections, afin d’en ordonner ensuite selon sa justice : suivie des pièces justificatives annoncées dans la proposition.Œuvres complètes, T. XXIII, p. 159.
  26. Opinion sur le projet de loi relatif aux finances, prononcée à la Chambre des pairs, dans la séance du 21 mars 1817.Œuvres complètes, T. II, p. 226.
  27. Jean-Baptiste-Guillaume-Marie-Anne-Séraphin-Joseph, comte de Villèle (1773-1854). Membre de la Chambre des députés de 1815 à 1828. Ministre sans portefeuille du 21 décembre 1820 au 27 juillet 1821. Le 14 décembre de cette même année, il devint ministre des finances, et, le 7 septembre 1822, président du Conseil. Il garda le pouvoir jusqu’au 4 janvier 1828, et, en le quittant, obtint la dignité de pair. Louis XVIII l’avait fait comte le 17 août 1822. Après la révolution de Juillet, il se retira à Toulouse, sa ville natale, où il mourut le 13 mars 1854. — Son petit-fils, M. de Neuville, a publié les Mémoires et Correspondance du comte de Villèle, 5 vol. in-8o, 1889.
  28. Jacques-Joseph-Guillaume-François-Pierre, comte de Corbière (1766-1803). Il a fait partie, en 1797, du Conseil des Cinq-Cents ; mais, à partir de 1815, sa fortune politique se confond entièrement avec celle de M. de Villèle. Tous deux sont députés de 1815 à 1828 ; tous deux sont ministres en titre, du 14 décembre 1821 au 4 janvier 1828, l’un aux finances et l’autre à l’intérieur. Louis XVIII les a fait comtes le même jour ; le même jour, Charles X les fait pairs de France. Après les journées de Juillet, tous deux se retirent dans leur province, pour mourir à peu de mois de distance, Corbière en 1853. Villèle en 1854.
  29. Jean-Pierre Piet-Tardiveau (1763-1848), député de 1815 à 1819 et de 1820 à 1828. Les députés de l’opposition de droite, en 1816 et 1817, se réunissaient chez lui, rue Thérèse, no 8. Lorsque MM. de Villèle et Corbière arrivèrent au pouvoir, leurs amis continuèrent à fréquenter son salon et… sa salle à manger. Les auteurs de la Villéliade et de la Corbièréide, MM. Barthélémy et Méry, nous le montrent, au début du premier de ces poèmes, donnant à dîner aux députés du centre :
    Piet, traiteur du Sénat…


    et plus loin, au chant cinquième, tirant à la cible dans la Charte constitutionnelle :

    Muni de ses besicles,
    Piet de l’auguste cible emporte doux articles.
  30. Charles-Guillaume Étienne (1778-1845), auteur dramatique, publiciste et homme politique. Le succès de sa comédie les Deux Gendres (1811) lui avait ouvert les portes de l’Académie française. La protection du duc de Bassano, dont il avait été le secrétaire, lui avait valu d’être nommé censeur du Journal de l’Empire, et d’être chargé, en qualité de chef de la division littéraire, de la police des journaux. Sous la Restauration, l’ex-censeur impérial devint un libéral ardent et fit aux Bourbons, dans la Minerve française et dans le Constitutionnel, une opposition des plus vives. Le succès de ses « Lettres sur Paris », publiées dans le premier de ces deux journaux, détermina les électeurs de la Meuse à le choisir pour député en 1820. Il siégea à la Chambre de 1820 à 1824. Réélu en 1827, il fut, au mois de mars 1830, le principal rédacteur de l’adresse des 221. Le gouvernement de Juillet le nomma pair de France, le 7 novembre 1839. À l’égal du gouvernement et des hommes de la Restauration, M. Étienne haïssait les romantiques ; l’Académie lui joua le mauvais tour de lui donner pour successeur le comte Alfred de Vigny. — La Minerve française, dont Étienne était le principal rédacteur, avait été fondée en février 1818, neuf mois avant le Conservateur ; elle paraissait une fois par semaine, mais à des jours indéterminés, ce qui lui permettait, n’ayant pas d’une manière absolue la forme périodique, d’échapper à la censure. Les collaborateurs d’Étienne à la Minerve étaient Benjamin Constant, Évariste Dumoulin, Aignan, Jay, Jouy, Lacretelle aîné et Tissot.
  31. Le Conservateur commença de paraître au mois d’octobre 1818. — Voir l’Appendice no III : Le Conservateur.
  32. Eugène-François-Auguste d’Armand, baron de Vitrolles (1774-1854). Il s’enrôla à 17 ans dans l’armée des princes, fut rayé de la liste des émigrés sous le Consulat, et fut nommé sous l’Empire maire de Vitrolles, conseiller général des Hautes-Alpes et inspecteur des bergeries impériales. Napoléon le créa baron le 15 juin 1812. Lié avec le duc de Dalberg et avec Talleyrand, il s’associa aux vues de ce dernier en 1814, se rendit auprès des alliés et plaida avec autant de chaleur que d’habileté la cause des Bourbons. Pendant les Cent-Jours, il essaya de soulever le Midi, fut arrêté et enfermé à Vincennes, puis à l’Abbaye. Membre de la Chambre de 1815, il siégea parmi les ultras, et, après l’ordonnance du 5 septembre 1816, devint l’un des agents les plus actifs de la politique personnelle de Monsieur. Charles X le nomma ministre plénipotentiaire à Florence (décembre 1827) et pair de France (janvier 1828). La chute de la branche aînée le rendit à la vie privée. Compromis un instant dans la tentative de la duchesse de Berry en Vendée (1832), il fut arrêté lors du pillage de l’archevêché, et relâché presque aussitôt. Ses Mémoires, publiés en 1885, sont du plus vif intérêt.
  33. Marie-Barthélémy, vicomte de Castelbajac (1776-1868). Il émigra en 1790 et servit dans l’armée de Condé. Rentré en France avec les Bourbons, il fut élu par le collège de département du Gers à la Chambre de 1815, où il se signala par l’exaltation de son royalisme. De 1819 à 1827, il fut député de la Haute-Garonne. L’ordonnance du 5 novembre 1827 le nomma pair de France, nomination qui ne fut pas ratifiée par le gouvernement de Juillet. À partir de 1830, M. de Castelbajac se retira complètement de la vie politique.
  34. César-Guillaume, duc de La Luzerne (1738-1821). Agent général du clergé en 1765, évêque de Langres en 1770, membre de l’Assemblée des notables en 1787, il fut élu député du clergé aux États-Généraux par le bailliage de Langres. Il donna sa démission le 2 décembre 1789, émigra en Italie et se fixa à Venise. Là, en visitant et en soignant les prisonniers de guerre français dans les hôpitaux, il contracta le typhus et faillit en mourir. Rentré en France en 1800, il donna, au concordat, sa démission d’évêque de Langres et se consacra à l’étude et à la retraite. À la première Restauration, Louis XVIII le nomma pair de France (4 juin 1814), et lui restitua son titre de duc et son évêché. Il obtint le chapeau de cardinal le 28 juillet 1817. Il a composé un grand nombre d’ouvrages dont voici les principaux : Considérations sur divers points de la morale chrétienne (1795) ; Dissertations sur la vérité de la religion (1802) ; Explication des Évangiles (1807).
  35. Réflexions sur l’état intérieur de la France (22 octobre 1818). — Le Conservateur, tome I, p. 113.
  36. Ci-devant marquis, ex-député des Bouches-du-Rhône à l’Assemblée législative. Il siégea comme juré au Tribunal révolutionnaire dans le procès de la Reine et dans le procès des Girondins.
  37. Le Conservateur, tome I, p. 466.
  38. Anne-Victor-Denis Hurault, marquis de Vibraye (1766-1843) était, officier de cavalerie au moment de la Révolution. Il émigra en 1791, rentra en 1814 et devint alors colonel et aide de camp de Monsieur, plus tard Charles X. Nommé pair de France le 17 août 1815, le même jour que Chateaubriand, il fut promu maréchal de camp le 1er octobre 1823, et quitta la Chambre haute à la Révolution de 1830, pour ne pas prêter serment au nouveau régime.
  39. Alexandre, compte de Girardin (1776-1855), fils de René-Louis de Girardin, l’hôte et l’ami de J.-J. Rousseau. Il fit avec distinction les campagnes de l’Empire ; colonel en 1806, général de brigade en 1811, il fut fait général de division pendant la campagne de France (1814). Louis XVIII le nomma premier veneur, fonctions qu’il conserva jusqu’en 1830. Il est le père de M. Émile de Girardin, le célèbre rédacteur de la Presse, par qui furent publiés, pour la première fois, les Mémoires d’Outre-Tombe.
  40. Le Conservateur, tome VI, p. 382. L’article est de Chateaubriand.
  41. Athalie, acte I, scène I.
  42. Article de Chateaubriand, daté du 3 mars 1820. Le Conservateur, tome VI, p. 471.
  43. Lorsque le nonce vint féliciter le roi au nom du corps diplomatique, il prononça la phrase suivante en montrant le duc de Bordeaux : « Voici le plus grand bienfait que la Providence la plus favorable a daigné accorder à la tendresse de Votre Majesté. Cet enfant de souvenirs et de regrets est aussi l’enfant de l’Europe. Il est le présage et le garant de la paix et du repos qui doivent suivre tant d’agitations ».
  44. Il est né, l’enfant du miracle !

    Héritier du sang d’un martyr,
    Il est né d’un tardif oracle,
    Il est né d’un dernier soupir !
    Aux accents du bronze qui tonne
    La France s’éveille et s’étonne
    Du fruit que la mort a porté !
    Jeux du sort ! merveilles divines !
    Ainsi fleurit sur des ruines

    Un lis que l’orage a planté.

    (La Naissance du duc de Bordeaux, par Alphonse de Lamartine.)

  45. « Aniche, synonyme gascon d’Annette et diminutif d’Anne. Aniche était fort belle, et s’était fait connaître sons l’Empire par l’ardeur de son royalisme. Je l’ai admirée à Bordeaux, en 1815, louant des chaises à tous les promeneurs des allées de Tourny : elle n’avait pas d’autre fortune ». Marcellus, Chateaubriand et son temps, p. 248.
  46. M. Decazes avait donné sa démission le 17 février. Le Moniteur du 21 février publia trois ordonnances, signées la veille. La première acceptait la démission de M. Decazes ; la seconde nommait M. le duc de Richelieu président du conseil, en laissant l’ancien ministère debout ; la troisième conférait à M. Decazes le titre de duc et de ministre d’État.
  47. Il y a là une erreur de plume. Le ministre des affaires étrangères, en février 1820, était M. Pasquier. M. Molé n’a eu, sous la Restauration, que le portefeuille de la marine, et cela à une autre époque, du 12 septembre 1817 au 28 décembre 1818.
  48. L’ordonnance nommant le duc Decazes à l’ambassade de Londres est du 20 février 1820. Il la conserva jusqu’au 9 janvier 1822.
  49. Sœur du duc de Richelieu. Elle était très liée avec Chateaubriand.
  50. Le 20 décembre 1820.
  51. M. de Barante avait donné sa démission de directeur général des contributions indirectes, poste auquel était attribué, à cette époque, un traitement de cent mille francs. (Voir les Souvenirs du baron de Barante, t. II. p. 455.)
  52. Le mercredi 20 décembre 1820.
  53. Chateaubriand venait d’être nommé envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire près la cour de Berlin. Moniteur du 30 novembre 1820.
  54. M. de Corbière eut la présidence de l’instruction publique avec l’entrée au Conseil. M. de Villèle entrait également comme ministre secrétaire d’État sans portefeuille. Ce dernier mit une condition à son acceptation : c’est qu’il resterait dans son logement et ne recevrait ni indemnité ni traitement. Et jusqu’à la fin, il fera preuve du même désintéressement. Nommé ministre des Finances, en décembre 1821, il avait droit à une somme de 25 000 francs pour frais d’installation : il la refusa. Louis XVIII l’éleva, le 7 septembre 1822, à la dignité de président du Conseil. Un supplément de 50 000 francs de traitement annuel était attaché à ces fonctions : il le refusa. Lorsqu’il sortit du ministère, en 1828, Charles X exigea de lui qu’il acceptât la pension de ministre d’État ; cette pension fut inscrite au grand-livre. Il s’empressa d’y renoncer aussitôt après la Révolution de 1830. Il lui suffisait d’avoir relevé la fortune publique, d’avoir fondé sur des bases indestructibles le crédit de la France, d’avoir donné à notre pays les meilleures finances qu’il ait jamais eues. Pendant ce temps, les auteurs de la Villéliade le représentaient sous les traits d’un Sardanapale mangeant la France dans de riches banquets, sous la figure d’un Minotaure


    Dont la dent terrible dévore
    Et notre fortune et nos lois.