Mémoires d’un Éléphant blanc/III

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Armand Colin et Cie (p. 17-26).





Chapitre III


MARCHE TRIOMPHALE


Quand je rouvris les yeux, le soleil était levé et je vis tout autour de l’enclos, hors de ma portée, les éléphants de la veille, attachés par un pied à l’aide d’une corde, facile à rompre d’un seul effort. Avec beaucoup de satisfaction, ils mangeaient d’excellentes herbes et des racines amassées devant eux.

J’avais trop de honte et de tristesse pour avoir faim, et je regardais d’un œil morne ces prisonniers dont je ne pouvais comprendre l’air tranquille et heureux. Lorsqu’ils eurent mangé, des hommes parurent et, loin de témoigner de la frayeur, les éléphants les saluèrent en agitant leurs oreilles et en donnant tous les signes de la joie. Chacun s’adressait à un homme spécialement, et l’homme ne s’occupait que d’un seul. Il détachait l’entrave du pied, frottait d’un onguent la peau rugueuse, puis, à un signe, le captif repliait, en arrière, un pied de devant pour que l’homme pût y monter et se hisser ainsi sur le colosse.

Je regardai tout cela avec une si vive surprise que j’oubliai presque ma peine. Maintenant, chaque homme était assis sur le cou d’un éléphant et, l’un après l’autre, ils se mirent en marche, puis sortirent de l’enclos qui, derrière eux, fut refermé.

Je restai seul, comme abandonné. La journée fut longue et cruelle ; le soleil me brûlait, la faim et la soif commençaient à me faire souffrir. Je ne me débattais plus ; mes jambes étaient meurtries par les vains efforts que j’avais faits. J’étais accablé, hébété, me considérant déjà comme mort.

Au coucher du soleil, les éléphants revinrent, apportant chacun une charge de nourriture, et je les vis encore manger gaiment, tandis que la faim me tordait l’estomac, et que nul ne paraissait plus m’apercevoir.

Quand la nuit tomba encore une fois, je me laissai aller à pousser des cris de douleur plus que de colère. La faim et la soif ne me permirent pas de dormir un seul instant.

Le matin un homme s’avança vers moi. Il s’arrêta à quelque distance et se mit à me parler. Je ne comprenais pas, naturellement, ce qu’il me disait, mais la voix était douce et je me rendais compte qu’elle ne menaçait pas. Quand il n’eut plus rien à dire, il découvrit un bassin qu’il portait, empli d’une nourriture inconnue, mais dont le parfum appétissant me fit trépigner de désir. Alors, l’homme vint à ma portée et, s’agenouillant, il soutint le bassin devant moi.

J’étais si affamé que j’oubliai tout orgueil, toute colère, et même, toute prudence, car ce que l’on m’offrait pouvait être empoisonné. En tout cas, je n’avais jamais rien goûté d’aussi délicieux et, quand le bassin fut vide, je ramassai les moindres miettes tombées sur le sol.

L’éléphant qui m’avait capturé revint près de moi, portant sur son cou un homme. Il me fit comprendre, par de légers coups de trompe, que je devais fléchir une de mes jambes de devant, afin que celui qui m’avait donné à manger pût monter sur mon dos. J’obéis, résigné à tout, et, très lestement, l’homme s’élança et s’installa près de ma tête ; puis il me piqua l’oreille avec une pointe de fer, mais doucement, pour m’indiquer seulement qu’il était armé, et qu’il pouvait, au moindre signe de rébellion, me faire très mal à cet endroit de l’oreille, si sensible chez nous. Suffisamment averti, je ne donnai aucune marque d’impatience. Alors, on m’ôta les entraves des pieds ; l’éléphant se mit en marche et je le suivis docilement.

On sortit de l’enclos et on me conduisit à un étang dans lequel on me fit entrer pour me baigner et pour boire ; après les privations que j’avais subies, le bain me causa un plaisir si vif que je ne pouvais, quand il en fut temps, me décider à remonter sur la rive ; mais une piqûre à l’oreille me fit bientôt comprendre qu’il fallait obéir. J’eus une si grande peur d’être de nouveau privé de manger et de boire, que je m’élançai hors de l’eau, bien décidé à faire tout ce que l’on voudrait.

Maintenant, nous nous dirigions vers ces choses étranges que j’avais aperçues au bout de la plaine, le jour où l’on m’avait fait prisonnier. C’était, je le sus plus tard, la ville de Bangok, capitale du pays de Siam ; mais je n’avais encore jamais vu de ville, et ma curiosité était de nouveau si éveillée que j’avais hâte d’arriver.

À mesure que nous approchions, des hommes apparaissaient au bord de la route, de plus en plus nombreux, tellement que bientôt ce fut une foule. Ils étaient rangés immobiles des deux côtés de mon passage et, à ma grande surprise, je finis par m’apercevoir que c’était moi qu’ils attendaient, moi qu’on voulait voir. À mon approche, ils poussaient des cris de joie, et, quand je passais devant eux, ils se jetaient la face contre terre, les bras étendus ; puis, derrière moi, ils se relevaient et me suivaient de loin.

Aux portes de la ville, un cortège parut, venant à ma rencontre, avec des drapeaux d’or, des armes, des houppes de soie au bout de grandes perches.

Tout à coup, un bruit si extraordinaire éclata qu’il m’arrêta court. On eût dit des cris, des rugissements, le fracas du tonnerre, le sifflement du vent, mêlés à des voix d’oiseaux. Je fus si effrayé que je me retournai pour fuir, mais je me trouvai trompe à trompe avec mon compagnon, qui me suivait. Sa parfaite tranquillité et la façon goguenarde dont il clignait des yeux en me regardant, me rassurèrent ; j’eus honte aussi de montrer devant tant de spectateurs moins de courage qu’un autre, à tel point que je fis volte-face, pour reprendre la route, si vivement que l’homme assis sur mon cou n’avait pas eu le temps de me piquer trop fort l’oreille.

Je dus m’arrêter devant le chef du cortège, qui me saluait et faisait un discours.

Le grand bruit terrible avait cessé ; mais il reprit dès que le personnage se tut. Le cortège, se retournant, me précéda et on se remit en marche. Je vis alors que c’étaient des hommes qui faisaient tout ce tapage ; ils secouaient différents objets, tapaient dessus, soufflaient dedans et paraissaient se donner beaucoup de peine. Ce qu’ils faisaient c’était de la musique ; je m’y habituai par la suite, et même elle me devint très agréable. Pour l’instant, je n’avais plus peur et tout ce que je voyais m’amusait extrêmement.

Dans la ville, la foule était plus épaisse encore et la joie plus bruyante ; on avait étendu des tapis sur la route que je suivais, les maisons étaient ornées de guirlandes de fleurs, des fenêtres on jetait des fioles de parfum que mon conducteur attrapait au vol et répandait sur moi.

Pourquoi donc était-on si heureux de me voir ? pourquoi me comblait-on de tant d’honneurs ? moi que dans ma harde, au contraire, on repoussait et on dédaignait ? Je ne pouvais rien me répondre alors ; plus tard, je sus que la couleur blanchâtre de ma peau me valait seule tout cet enthousiasme. Ce qui semblait peut-être aux éléphants un défaut, les hommes le jugeaient un avantage extraordinaire, une rareté qui me rendait plus précieux qu’un trésor. Ma présence était un signe de bonheur, de victoire, de prospérité pour le royaume, et l’on me traitait en conséquence.

Nous étions arrivés sur une grande place, devant un monument magnifique, bien capable de stupéfier un éléphant sauvage ; c’était le palais du roi de Siam. Ce palais, je le revis souvent depuis ce jour, en le comprenant mieux, mais toujours avec la même admiration. C’était comme une montagne de neige, taillée en dômes, en grands escaliers couverts de statues peintes, de colonnes incrustées de pierres brillantes et surmontées de globes de cristal qui éblouissaient ; des pyramides d’or dépassaient les dômes à plusieurs endroits et des étendards rouges flottaient ; je m’aperçus que sur tous était figuré un éléphant blanc.

Toute la cour, en costume de cérémonie, était debout sur les marches du premier escalier. En haut, sur la plate-forme, de chaque côté d’une porte, rouge et or, des éléphants couverts de belles housses, rangés, huit à droite et huit à gauche, se tenaient immobiles.

On me fit approcher au pied de l’escalier, lui faisant face, et on m’arrêta là. Un grand silence s’établit ; l’on eût dit qu’il n’y avait là personne tant cette foule, tout à l’heure si bruyante, était maintenant muette.

La porte rouge et or s’ouvrit toute grande, et aussitôt, le peuple entier se prosterna, appuyant le front au sol.

Le roi de Siam apparaissait.

Il était porté par quatre porteurs, dans une niche d’or où il était assis, les jambes croisées ; sa robe, couverte de pierreries, lançait sans discontinuer des rayons aveuglants ; devant lui marchaient de jeunes garçons vêtus de pourpre qui agitaient des éventails de plumes emmanchés à de longues hampes ; d’autres portaient des bassins d’argent, hors desquels floconnait la fumée des parfums.

J’explique tout cela aujourd’hui avec les mots que j’ai appris depuis, mais alors, j’admirais sans comprendre, et j’avais la sensation de voir toutes les étoiles du ciel nocturne en même temps que le soleil du jour et les fleurs du plus beau printemps.

Les porteurs du roi descendaient les marches en face de moi : Sa Majesté approchait. Alors, mon conducteur me piqua l’oreille et mon compagnon, me frappant les jambes de sa trompe, m’indiqua que je devais m’agenouiller.

Je le fis volontiers devant cette splendeur, qui me semblait devoir brûler celui qui y toucherait.

Le roi inclina légèrement la tête ; il m’avait salué ! Je sus par la suite que seul j’étais honoré d’une pareille faveur et j’appris vite à rendre au roi son salut, ou plutôt, à le saluer le premier.

Sa Majesté m’adressa quelques paroles, qui ne furent pour moi qu’un bruit agréable. Il me donna le nom de « Roi magnanime », avec le titre de mandarin de première classe, puis il posa sur mon front une chaîne d’or et de pierres précieuses. Il rentra ensuite dans son palais. Les assistants, toujours prosternés jusque-là, se relevèrent d’un seul mouvement, et avec des sauts et des cris de joie, m’accompagnèrent vers mon palais, à moi, où l’on allait m’installer.

C’était dans un jardin au milieu d’une vaste pelouse que s’élevait ce palais. Les murs étaient en bois de santal et les larges toitures débordaient tout autour ; vernies en rouge, elles luisaient au soleil avec çà et là des globes de cuivre et des têtes d’éléphants sculptées.

On me fit entrer dans une salle immense, si haute que les poutrelles rouges qui s’enchevêtraient au faîte, me rappelèrent les branchages de la forêt natale, quand le soleil du soir les empourprait.

Un vieil éléphant blanc se promenait lentement dans la salle. Dès qu’il m’aperçut il s’avança vers moi, en agitant ses oreilles pour me faire fête. Ses défenses étaient ornées d’anneaux d’or garnis de clochettes et il avait sur le front une couronne pareille à celle que le roi m’avait mise.

Tout cela ne l’embellissait guère ; sa peau était ridée et gercée, avec des taches grises comme de la terre sèche ; des rougeurs aux aisselles et autour des yeux. Ses défenses étaient jaunies et cassées et il avait peine à se mouvoir. Cependant il paraissait aimable et je répondis à sa politesse.

Mon conducteur descendit de mon cou, tandis que des officiers et des serviteurs se prosternaient devant moi, comme j’avais vu qu’on le faisait devant le souverain lui-même. Puis ils me conduisirent devant une haute table de marbre où, dans des bassins d’or et d’argent, des bananes, des cannes à sucre, toutes sortes de fruits délicieux, des herbes choisies, des gâteaux, du riz, du beurre fondu, étaient offerts à mon appétit.

Quel régal !

Ah ! j’aurais voulu que ceux de ma harde, qui paraissaient tant faire fi de moi, vissent de quelle façon on me traitait parmi les hommes.

L’orgueil se levait dans mon cœur et je ne regrettais plus, déjà, la forêt sauvage et la liberté.