Mémoires d’un Touriste/04

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Michel Lévy frères (volume Ip. 28-33).


— La Charité, 13 avril.

Je traversais au grand trot la petite ville de La Charité, lorsque, pour me punir d’avoir pensé longuement ce matin aux maladies du fer, l’essieu de ma calèche casse net. C’est ma faute : je m’étais bien promis que si jamais j’avais une calèche à moi, je ferais forger sous mes yeux un bel essieu avec six barres de fer doux, de Fourvoirie.

L’immense colère de Joseph fait que je me moque de lui intérieurement, et que je n’ai point de colère. Si ce malheur m’était arrivé sur les routes désertes de ce pays maudit appelé le Gâtinais, oh ! alors, il y aurait eu de quoi jurer. Que serions-nous devenus, entourés de paysans qui vivent de lait caillé ? Comment transporter la voiture jusqu’à la forge la plus voisine ? J’examine le grain du fer de mon essieu ; il est devenu gros, apparemment qu’il sert depuis longtemps. J’examine le génie du forgeron, je suis très-content de cet homme. Je fais venir, sans mot dire, quatre bouteilles de vin dans la forge, autant qu’il y a d’ouvriers, ce qui m’attire une bienveillance générale, et que je lis dans tous les yeux. Je dirige un instant les travaux.

Par bonheur, l’auberge est excellente, Snog. Mais que faire à La Charité ? Je vais voir le cabinet de M. Grasset, homme instruit, et fort zélé pour la conservation des antiquités du moyen âge. Ou dit que le nom de La Charité provient de certains moines de Saint-Benoît, qui recevaient chez eux les voyageurs, ce dont je doute fort. Probablement ils recevaient les moines et les pèlerins. L’église de La Charité est immense et fort belle ; elle fut reconstruite par Philippe-Auguste en 1216. Le chœur et la façade sont les seules parties intéressantes. Je viens de passer deux heures à les examiner, et sans songer le moins du monde à mon essieu cassé et à être en colère.

La forme actuelle de cette église est celle d’un crucifix ou croix latine. La nef et les bas côtés ont été restaurés et n’ont plus de caractère ; le chœur et la façade seuls rappellent l’état des arts sous Philippe-Auguste. La plupart des arcs sont en ogive, mais on trouve quelquefois le plein cintre romain : les piliers ronds qui environnent le chœur et le séparent des bas-côtés sont romans ; c’est tout simple, ils datent de 1056. Ils présentent quelques vestiges de l’élégance de la colonne corinthienne.

Une partie de cet immense édifice a été retranchée ; ainsi, avant d’arriver à la porte actuelle de l’église, on peut remarquer à gauche, sur la place, le mur de l’ancienne nef. Il ne reste plus aujourd’hui qu’une tour de la façade, celle de gauche ; elle est du treizième siècle et fort élevée : ses fenêtres divisées en deux, géminées, sont très-jolies.

Des bas-reliefs qui périssaient attachés au pied de cette tour ont été transportés dans l’église, il y a deux ans, par les soins de M. Mérimée.

Les doigts de quelques-uns des personnages ont la même longueur que leur visage, tandis que les étoffes et les broderies sont exécutées avec une rare perfection. Les yeux des figures de grande proportion sont incrustés avec du verre rouge foncé ; quelques moulures sont si belles qu’on pourrait les prendre pour antiques.

Je suis revenu à la forge, mon essieu n’était point terminé ; j’ai pris une petite voiture et suis allé visiter les ruines de La Marche, qui autrefois fut une ville. J’ai vu des piliers avec des colonnes engagées : les angles des chapiteaux sont terminés par des têtes d’hommes ou d’animaux : tout cela est horriblement laid. Je ne me sens pas encore assez savant pour aimer le laid, et ne voir dans une colonne que l’esprit dont je puis faire preuve en en parlant.

Cette architecture de La Marche est fort curieuse ; elle remonte probablement au dixième siècle, qui, comme on sait, fut celui de la barbarie la plus profonde.

Je reviens à La Charité, mon essieu n’était point encore terminé. J’entre au café, et pour donner pâture à la curiosité des braves gens que j’y rencontre, je leur raconte que je vais à Lyon pour une faillite, et que j’ai été arrêté dans leur jolie ville par la rupture de mon essieu. Ils le savaient déjà, et que j’étais allé à La Marche. J’apprends qu’il n’y a aucune navigation entre La Charité et Orléans, et l’on me rit au nez, mais avec politesse, quand je parle de navigation avec Nantes.

Ce centre de la France est encore bien arriéré : il valait mieux, sans doute, il y a mille ans ; je veux dire, il n’était pas tellement inférieur au reste du pays. Au café, j’ai trouvé un homme important, fort curieux de deviner si je suis fonctionnaire public ou simple négociant. Je m’amuse à faire changer ses conjectures toutes les cinq minutes. Il me dit que jadis les Normands vinrent piller et brûler La Charité.

J’apprends que mon idée de ce matin sur la grande route de Briare à La Charité, si hérissée de montées et de descentes ridicules, est venue à M. Mossé, homme d’esprit et de courage, ingénieur en chef à Nevers. Il va placer la grande route le long de la Loire, ce qui met en fureur les propriétaires des maisons de La Charité qui ont l’honneur de se trouver sur la route actuelle. Ces messieurs prêtent les motifs les plus plaisants à M. Mossé, ne pouvant pas se figurer que le bien public soit un motif. Quant à eux, ils ne nommeront député que l’homme qui jurera de maintenir devant leurs maisons la route royale de Paris à Lyon. Qu’importe que le voyageur arrive vingt minutes plus tard à Lyon ?

Mon essieu ne sera prêt qu’à dix heures du soir ; je retourne à l’église, qui me plaît de plus en plus. Je fais acte de courage, je monte sur la jolie tour, du haut de laquelle je vois coucher le soleil derrière de vastes forêts ; je vois la Loire serpenter à l’infini. Je passe fort bien mon temps ; mon cicérone est homme de sens, et répond clairement à toutes mes questions. Les propriétaires du pays parlent de faire un grand trou entre cette tour et l’église ; au fond de cet escarpement on placerait la route : voilà le projet qu’on oppose à celui de l’ingénieur en chef. Sans doute, m’a dit mon cicérone, l’ingénieur en chef a été acheté par les propriétaires voisins de la Loire.

La grande et foncière différence de Paris avec une petite ville telle que La Charité, c’est qu’à Paris on voit tout à travers le journal, tandis que le bourgeois de La Charité voit par ses yeux, et de plus, examine avec une profonde curiosité ce qui se passe dans sa ville.

À Paris, la foule est-elle rassemblée au bout de la rue, ma première idée est que cette foule va salir mon pantalon blanc, et m’obliger à rentrer chez moi. Si je vois une figure un peu civilisée, je m’informe de la cause de tout ce bruit.

— C’est un voleur, me dit-on, qui vient de sauter par une fenêtre avec une pendule sous son bras.

Bon ! me dis-je, demain je verrai le détail dans la Gazette des Tribunaux.

Voilà un des grands malheurs de Paris, et bien plus, un des grands malheurs de la civilisation, un des plus sérieux obstacles à l’augmentation du bonheur des hommes par leur réunion sur un point. Cette réunion n’a d’avantage que du côté politique ; elle nuit aux arts et aux lettres : voici comment. Un bon médecin n’est plus connu par les cures qu’il fait dans la ville ; pour avoir des malades, il est obligé de faire le charlatan dans le journal. Il donne des soins à la famille du directeur de ce journal, et lui fournit le fond de l’article à sa gloire, que l’autre polit et arrange. Ainsi un homme d’un esprit aimable, accoutumé à faire des phrases coulantes, et à les couronner par un mot piquant, dispose de la réputation du médecin, du peintre, etc. N’est-ce pas le journal qui a fait la réputation de Girodet ?

Le journal, excellent, nécessaire pour les intérêts politiques, empoisonne par le charlatanisme la littérature et les beaux arts. Dès qu’un grand homme créé par le journal meurt, sa gloire meurt avec lui ; voyez Girodet : mais Prudhon, contemporain de Girodet, n’était pas apprécié, et ne possédait pas un sou pour passer le pont des Arts (je l’ai vu).

Dans les villes non sujettes au journal, à Milan, par exemple, tout le monde va voir le tableau avant de lire l’article, et le journaliste doit bien se tenir pour n’être pas ridicule en parlant d’un tableau sur lequel tout le monde a une opinion.

De la nécessité politique du journal dans les grandes villes naît la triste nécessité du charlatanisme, seule et unique religion du dix-neuvième siècle.

Quel est l’homme de mérite qui n’avoue en rougissant qu’il a eu besoin de charlatanisme pour percer ? De là ce vernis de comédie nécessaire, qui donne je ne sais quoi de faux et même de méchant aux habitudes sociales des Parisiens. Le naturel y perd un homme, les habiles s’imaginent qu’il n’a pas assez d’esprit, même pour jouer ce petit bout de comédie nécessaire.

Hélas ! oui, nécessaire. Vous aimez à avoir la tête soutenue, vous paraissez sur le boulevard avec une cravate trop haute, tout le monde dira que vous êtes insolent. Impossible de déraciner cette vérité. Mais, politiquement parlant, notre liberté n’a pas d’autre garantie que le journal. C’est par le mécanisme que je viens d’indiquer que la liberté tuera peut-être la littérature et les arts. Nous tombons dans le genre grossier, et je vois trois ou quatre causes à cette chute. Nous casserons-nous le cou ?