Mémoires d’un Touriste/17

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Michel Lévy frères (volume Ip. 149-180).
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— Lyon, le 1er juin 1857.

Je suis allé à Saint-Étienne par le chemin de fer[1] ; mais en vérité je ne puis dire autre chose de cette ville, sinon que j’y ai vendu deux mille cinq cents francs payables en marchandises une créance de quatre mille que je croyais absolument sans

On vendait les effets d’un pauvre homme qui a fait banqueroute (chose fréquente en 1837, c’est le contre-coup de l’abus des billets de banque en Amérique). J’ai acheté une fort bonne carte des montagnes de France. Système de M. de Gasparin.

Par bonheur, j’ai rencontré à Saint-Étienne un de mes camarades des colonies ; il est sur le point d’épouser, à Paris, la fille d’un riche d…, qui lui apporte en dot une fort belle place à Melun ou à Beauvais ; mais il faut colorer ce brillant avancement par une espèce d’apprentissage, et on l’a envoyé avant le mariage passer six mois à Saint-Étienne.

Cette ville, me dit-il, offre sans doute une collection de gens vertueux, de bons citoyens, d’excellents pères de famille, et surtout des négociants fort actifs ; mais au milieu de tant de perfections, j’ai failli être déshonoré pour deux actions graves : j’ai porté des gants jaunes, et une fois, à la promenade, j’avais une rose à ma boutonnière. À la suite de ces deux écarts je m’aperçus d’un refroidissement singulier dans les amitiés que j’avais inspirées.

Pour tout divertissement dans la ville il y a un cercle ; mais il ferme à huit heures, et à neuf tout le monde est couché. On n’aime point, dans la société de Saint-Étienne, les hommes non mariés ; et, pour être toléré, j’ai dû donner des détails sur mon compte et annoncer mon prochain établissement.

— Eh bien ! mon ami, ai-je répondu, c’est tout simplement une ville anglaise. Dieu nous préserve de devenir plus industriels que nous ne le sommes. Le commerce nous conduirait aux momeries de Genève, puis aux Renewals et au fanatisme de Philadelphie. Le Français est excessif en tout. Si d’Aubigné et le duc de Rohan l’eussent emporté sous Henri IV et Louis XIII, nous devenions des fanatiques. Pour une pauvre femme qui s’ennuie en l’absence de son mari, ne vaut-il pas mieux aller au sermon que n’aller nulle part, et avoir peur de l’enfer que de faire nicher des canaris ?

Nous comprenons qu’à Saint-Étienne on est terriblement jaloux d’une pauvre petite ville, Montbrison, je crois, qui a le préfet, le général, et les autres belles choses qu’entraîne la qualité de capitale du département. Saint-Étienne, qui n’avait que vingt-quatre mille habitants en 1804, en compte trente-quatre mille aujourd’hui, et bientôt arrivera à cinquante ; c’est en ce genre la rivale du Havre. Saint-Étienne a été créé par la houille, qu’elle transforme en armes, en eustaches et en rubans de soie. Les rues sont larges et noires comme en Angleterre. Un torrent magnifique, nommé Furens (le furieux), traverse la ville, et fait mouvoir cent usines.

Il faudrait, au milieu de la grande rue de Roanne, une belle statue de bronze à laquelle on donnerait le nom de quelque industriel héroïque s’il y en a, ou du brave Étienne, le tambour d’Arcole. Ce serait une belle chose qu’une statue héroïque élevée à un simple tambour ; elle parlerait au peuple[2]. Cette statue ferait mieux si elle était nue, ou en costume héroïque ; car ici l’imagination est étouffée par la réalité, et quelle réalité ! Les Génois, les Florentins, les Vénitiens, négociants aussi, faisaient peindre à fresque le devant de leurs maisons. Voir encore aujourd’hui la place des Fontaines amoureuses à Gênes.


— Lyon, le 2 juin.

Le voisinage de l’Italie, avec laquelle les Lyonnais ont depuis si longtemps des relations fréquentes à cause de la soie (voir les Mémoires de Cellini), n’a point ouvert leur esprit aux choses des beaux-arts. Un accident heureux, un incendie, je crois, les avait débarrassés de leur grand théâtre, énorme et lourd édifice du siècle de Louis XV ; il est placé tout contre leur hôtel de ville, qu’il étouffe. C’est un lieu où l’on n’y voit pas clair en plein midi, témoin le cabinet littéraire où je lisais les journaux il n’y a pas une heure. Il fut question de bâtir une autre salle de spectacle. On propose des emplacements fort raisonnables, par exemple celui des Boucheries, vers la Saône. Point : on préfère l’ancienne place, et la ville est à jamais enlaidie.

L’Italie, à deux pas de Lyon, offre quatre cents modèles de théâtres tout faits et de toutes grandeurs, depuis le théâtre de Côme jusqu’à celui de Gênes. Cette sorte d’épure est préférable à un plan. Mais les bourgeois de Lyon se gardèrent bien d’aller voir le théâtre de la Fenice, à Venise, ou le théâtre neuf de Brescia ou le théâtre de la Scala. Pour comble de ridicule, un homme grave prétendait hier, dans une maison on j’ai passé la soirée, que certaines gens ont beaucoup gagné dans la reconstruction de la salle de spectacle ; mais, dans le Midi, on lance cette accusation à propos de toutes les grosses sommes dépensées par le gouvernement ou les villes : c’est encore de l’envie. On a dit ce soir que de 1814 à 1830 les jésuites ont régné à Lyon ; ils faisaient rapidement la conquête de tous les fonctionnaires publics, et si quelque imprudent leur résistait, il était bien vite renvoyé.

Je ne connais qu’une chose que l’on fasse très-bien à Lyon, on y mange admirablement, et, selon moi, mieux qu’à Paris. Les légumes surtout y sont divinement apprêtés. À Londres, j’ai appris que l’on cultive vingt-deux espèces de pommes de terre : à Lyon, j’ai vu vingt-deux manières différentes de les apprêter, et douze au moins de ces manières sont inconnues à Paris.

À l’un de mes voyages, M. Robert, de Milan, négociant, ancien officier, homme de cœur et d’esprit, acquit des droits éternels à ma reconnaissance, en me présentant aune société de gens qui savaient dîner. Ces messieurs, au nombre de dix ou douze, se donnaient à dîner quatre fois la semaine, chacun à son tour. Celui qui manquait un dîner, payait une amende de douze bouteilles de vin de Bourgogne. Ces messieurs avaient des cuisinières et non des cuisiniers. À ces dîners, point de politique passionnée, point de littérature, aucune prétention à montrer de l’esprit ; l’unique affaire était de bien manger. Un plat était-il excellent, on gardait un silence religieux en s’en occupant. Du reste, chaque plat était jugé sévèrement, et sans complaisance aucune pour le maître de la maison. Dans les grandes occasions, on faisait venir la cuisinière pour recevoir les compliments, qui souvent n’étaient pas unanimes. J’ai vu, spectacle touchant, une de ces filles, grosse Maritorne de quarante ans, pleurer de joie à l’occasion d’un canard aux olives ; soyez convaincu qu’à Paris nous ne connaissons que la copie de ce plat-là.

Un tel dîner, où tout doit être parfait, n’est pas une petite affaire pour celui qui le donne ; il faut être en course dès l’avant-veille : mais aussi rien ne peut donner l’idée d’un pareil repas. Ces messieurs, la plupart riches négociants, font très-bien une promenade de quatre-vingt lieues pour aller acheter sur les lieux tel vin célèbre. J’ai appris les noms de trente sortes de vins de Bourgogne, le vin aristocratique par excellence, comme disait l’excellent Jacquemont. Ce qu’il y a d’admirable dans ces dîners, c’est qu’une heure après on a la tête aussi fraîche que le matin, après avoir pris une tasse de chocolat.

Lyon abonde en poissons, en gibier de toute espèce, en vins de Bourgogne : avec de l’argent, comme partout, on y a des vins de Bordeaux excellents, et enfin Lyon possède des légumes qui réellement n’ont que le nom de commun avec ces herbes insipides que l’on ose nous servir à Paris.

M. Robert, ancien capitaine de l’armée d’Italie de 1796, ne savait pas seulement faire fortune, il inventait des idées plaisantes ; par exemple, en me présentant à ces hommes admirables qui savent si bien vivre au milieu de la morosité actuelle, il me donna un rôle sans m’en avoir prévenu, et sut si bien mentir sur mon compte, que malgré mon ignorance, je ne déplus pas trop, et je m’amusai comme un fou eu soutenant ses mensonges. Il fallait vaincre ou périr.

Plusieurs fois j’eus l’honneur d’être invité. Je dois à ces messieurs de pouvoir louer quelque chose en ce pays, sans restriction.

En général, après dîner on allait voir jouer à la boule aux Brotteaux ; nous longions le quai Saint-Clair. Puisque je nomme de nouveau ce quai, il faut pourtant que je le loue. Le Rhône, fier, rapide, majestueux, peut être large comme deux fois la Seine au pont Neuf, mais il a une tout autre tournure. Une ligue de belles maisons à cinq ou six étages, exposées au levant, mais par malheur bâties sous Louis XV, borde la rive droite du fleuve, en laissant toutefois un quai magnifique et garni en beaucoup d’endroits de deux rangées d’arbres ; l’autre rive, du côté du Dauphiné, n’a jusqu’ici que quelques petites maisons fort basses, et dont les jardins sont bordés par de grands peupliers d’Italie, arbres sans physionomie. Ces maisons et ces arbres ne gâtent point trop la vue. Au delà on aperçoit une plaine peu fertile, plus loin les sommets des montagnes du Dauphiné, et à quarante lieues, sur la gauche, au milieu des nues, un petit trapèze couvert de neige, c’est le mont Blanc. On peut juger de la pureté de l’air qu’on respire dans ces maisons, qui ont la vue du mont Blanc ! On est tout à fait à la campagne, et pourtant au centre de Lyon.

Cette vue du quai Saint-Clair est assurément vaste et imposante. Les trottoirs garnis d’arbres, qui courent le long du Rhône, ont une lieue d’étendue. Pour trouver quelque chose à comparer à ceci, il faut songer à la vue que l’on a des maisons situées, à Bordeaux, sur le quai de la Garonne et dans les environs des allées d’arbres qui ont succédé au château Trompette. Le Rhône est un fleuve trop sauvage pour avoir des bateaux. La Garonne a des vaisseaux arrivant tous les jours de Chine ou d’Amérique avec la marée ; et d’ailleurs, à une lieue par delà la rivière, la vue s’arrête sur une colline admirable et couverte d’arbres, dont plusieurs sont fort grands. Nous avons passé en nous promenant devant un petit hôtel situé sur les bords du Rhône, près de la barrière par laquelle on sort pour aller à Genève.

— Ah ! c’est la maison de la pauvre madame Girer de Loche, a dit un de ces messieurs. Curiosité de ma part en remarquant l’air attendri du dîneur qui parlait ; questions : voici la longue réponse :

Madame de Loche était une jeune veuve, riche, jolie, aimable. Elle avait perdu à dix-neuf ans un mari épousé par amour. Elle en avait vingt-cinq et résistait depuis six ans à tous les hommages, lorsqu’elle alla passer l’automne au fameux château d’Uriage, près de Grenoble.

Au retour, elle quitta son magnifique logement rue Lafout, pour venir habiter ce petit hôtel, dans un quartier éloigné, et encore elle ne le loua pas tout entier. Elle ne prit que le premier étage. Un mois après, un jeune Grenoblois, qui avait un procès à suivre à Lyon, cherchait un logement bon marché, et s’accommoda du deuxième étage de la maison, dont le premier était occupé par la belle veuve. Il allait souvent à Grenoble : il revint d’un de ces voyages avec deux ou trois domestiques qui appartenaient, disait-il, à sa mère, et qui avaient l’air fort gauche.

C’étaient des maçons, qui, en trois jours qu’ils passèrent à Lyon dans l’appartement du jeune homme, lui firent un escalier commode, masqué par une armoire, et à l’aide duquel il pouvait descendre incognito chez madame Girer. On remarqua que, par une bizarrerie non expliquée, le jeune Dauphinois loua toute la diligence pour les trois domestiques de sa mère, et les accompagna jusqu’en Dauphiné ; il ne revint que le lendemain. Le procès prétendu dura longtemps ; ensuite le jeune homme trouva des prétextes pour rester à Lyon. Il prit le goût de la pêche, et pêchait souvent dans le Rhône sous les fenêtres de la maison qu’il habitait.

Pendant les cinq premières années qu’a duré cette intrigue, jamais elle ne fut soupçonnée. La dame était devenue plus jolie, mais en même temps fort dévote ; puis elle s’était plainte de sa santé, et vivait beaucoup chez elle. Le monsieur allait présenter ses devoirs à cette belle voisine une fois tous les ans, vers Noël. Lui-même passait pour dévot.

Cependant la dernière année, qui était la sixième de ce genre de vie, on commença à soupçonner qu’il pouvait bien y avoir quelque intelligence entre les deux voisins ; on prétendit, dans la maison, que la dame écrivait souvent au jeune Dauphinois ; lui, si rangé autrefois, ne rentrait plus le soir qu’à des heures indues. Vers l’automne, il partit pour Grenoble comme à l’ordinaire ; mais il ne revint plus, et l’on apprit qu’il s’était marié. Il avait même épousé la fille d’un riche juif, qui avait un nom si ridicule que je n’ose le répéter.

La dame fit venir des ouvriers de Valence qui exécutèrent de grands changements dans son appartement. Elle avait l’air fort malade. Elle se fit conseiller l’air du Midi, et s’embarqua sur le bateau à vapeur, puis s’établit à la Ciotat ; mais un mois environ après son arrivée dans cette petite ville, on la trouva asphyxiée dans sa chambre. Elle avait brûlé son passe-port et démarqué son linge.

La justice fit interroger les ouvriers de Valence : ils déclarèrent que la dame les avait employés à détruire un escalier qui montait au second étage de la maison qu’elle habitait, et devant laquelle nous venions de passer.


— Lyon, le 3 juin.

Le soleil est resplendissant, la chaleur accablante ; je consacre cette journée aux tableaux, et j’entre au palais Saint-Pierre.

Je commence par la grande salle : elle est mal éclairée, le jour vient d’en haut et des deux côtés ; on ne sait où se placer. Ces architectes de province sont réellement incompréhensibles, les choses de simple bon sens leur manquent net.

Je demande la permission de donner une simple liste de mes sensations ; si j’entreprenais de les arranger en phrases, elles occuperaient six pages de plus, et, je le crains, déplairaient davantage au lecteur qui sent peut-être d’une manière tout opposée à la mienne. Un de mes voisins de campagne, infiniment plus riche et plus distingué que moi, préfère bien les tableaux de Mignard à ceux de Michel-Ange ! Il abhorre le Jugement dernier ; ce sentiment est sincère et partant respectable.

Je débute par quatre mosaïques antiques d’une belle conservation, découvertes dans les environs de Lyon. — Très-bon buste d’homme, antique, grand caractère, trouvé dans le Rhône

Plusieurs vastes armoires, remplies de statuettes antiques en bronze, de bustes, d’armes, d’idoles, lampes, boucliers, etc. Plusieurs de ces objets sont fort curieux ; mais le voyageur passe sans connaître leur mérite ; l’affiche est nécessaire même ici. On devrait leur passer au cou une petite notice écrite sur une carte à jouer ; il faudrait conserver la plupart du temps la forme dubitative : Il paraît que, etc., on peut supposer que, etc.

C’est le hasard tout seul qui fait faire des découvertes d’antiquités dans les environs de Lyon, ville si importante pour les Romains, que l’empereur Auguste habita trois ans, etc. Si jamais l’on cherche avec intelligence, sans doute l’on trouvera. Mais ce pays est fait pour s’occuper des métiers à la Jacquart.

Adoration des Mages, par Rubens, tableau capital ; c’est le genre éclatant et plein de verve de la Descente de Croix d’Anvers, inférieur à celui-ci pourtant ; provient du musée Napoléon.

En 1807, 1808 et années suivantes, le musée Napoléon, qui était encombré de tableaux, versa son trop plein dans plusieurs musées de province. En 1815, l’ennemi n’eut pas le temps de recueillir les tableaux qui se trouvaient à cent lieues de Paris. Il était pressé ; il craignait de voir les Français se réveiller de leur sot engourdissement, et former des guérillas. C’est ainsi que plusieurs des tableaux, fruit des victoires de 1796, sont restés dans les départements.

Dans ce Rubens, vigueur, coloris brillant, fougue de composition admirables. C’est un des beaux ouvrages du maître.

Adoration des Mages de Paul Véronèse ; beauté des têtes, sérieux du regard sans fâcherie, qu’on ne trouve que chez les peintres italiens. Tableau très-bien conservé, et qui plaît à l’œil ; belles couleurs de l’école de Venise ; fraîcheur quelquefois exagérée de Rubens. Le Flamand donne à une jambe de vieillard le coloris rosé que présente presque toujours le bras d’une jeune fille.

La Circoncision par le Guerchin ; l’un des meilleurs de la collection. Nappe blanche sur la table où l’on pose l’enfant ; effet de clair-obscur un peu cherché, un peu grossier si l’on veut, mais qui enchante le spectateur badaud. On reste là cinq minutes.

Une telle supériorité d’exécution enlève toutes les objections ; j’ai eu un plaisir vif à voir cette nappe. Voilà la supériorité de la couleur et du clair-obscur sur le dessin. Le musée du Louvre ne possède aucun tableau du Guerchin du mérite de celui-ci. Il me rappelle le Saint Bruno de Bologne. Je ne trouve à lui opposer à Paris que le Saint Bruno de madame de ***.

4° Un magnifique Pérugin venant, je crois, de Foligno, donné par le pape Pie VII à la ville de Lyon.

In attestato di grata ricordanza dell’ accoglimento fatto a Sua Santita, in Lione.

Ces mots sont écrits sur le cadre : Lyon, la ville croyante par excellence, ne méritait pas moins. En 1815, au retour de Gand, le comte de Damas commandait à Lyon ; jadis, dans les bons jours, ce général avait commandé une des divisions de l’armée napolitaine, celle qui se vantait si haut de délivrer Rome, et qui se fit battre par Championnet, ce me semble. Il écrivit au pape pour obtenir ce tableau vivement redemandé par Canova, l’emballeur de Sa Sainteté. Pie VII répondit favorablement, et la phrase ci-dessus se trouve dans la lettre de l’aimable cardinal Consalvi.

Ce Pérugin est un peu pâle, un peu sec. Les anges adorent le saint sacrement. Ces anges, qui ressemblent à de jeunes Allemandes, douces, blondes, un peu fades, sont à genoux dans les airs autour de la sainte hostie. Il y a quelques têtes charmantes. C’est l’un des tableaux de ce maître où l’absence de pensée se fait le moins remarquer, donc un de ses chefs-d’œuvre.

5° Autre Pérugin, deux saints peints sur une porte du tabernacle.

Plusieurs saints et le Christ au milieu d’eux, belle esquisse ou tableau non terminé (musée Napoléon).

7°André del Sarto, le Sacrifice d’Abraham.

8° Palma Vecchio, la Flagellation ; deux honnêtes médiocrités (M. N.).

9° Deux Jouvenet ; le Christ chassant les vendeurs du temple passe pour le meilleur ouvrage de ce peintre (M. N.). Cela me fait l’effet d’une esquisse grossière, mais vraie et gaie.

10° Jolie tête de jeune homme attribuée à Rembrandt (à tort, mais agréable).

11° Plusieurs Stella passables. Quand on est à Lyon, il faut vanter Stella et Camille Jordan.

12° Rubens. Saint Dominique et saint François protègent le genre humain contre Jésus-Christ, qui veut le punir. Jésus-Christ presque nu, tient la foudre : on le prendrait pour un Jupiter furieux ; il va réduire la terre en cendres. La Vierge, belle Flamande, fraîche et dodue, intercède, et lui montre assez inutilement le sein qui l’a nourri. Dans un coin du tableau, le Père éternel, enveloppé dans un grand manteau rouge, paraît regarder ce qui se passe sans un grand intérêt. Un groupe de saints et de saintes s’inclinent et demandent grâce. Mais saint François et saint Dominique ne s’abaissent point à de vaines prières, ils étendent, l’un sa robe, l’autre sa main devant la terre, qui est figurée par un beau globe bleu. Ils ont l’air de dire à Jésus-Christ : Lance la foudre si tu l’oses ! La donnée est comique. Des saints traiter le bon Dieu comme un enfant en colère ! Mais le sujet était donné par le couvent qui payait le tableau. (C’est ce qu’il faut toujours se rappeler en présence des tableaux antérieurs à 1700.)

Il faut admirer ici la composition, l’harmonie des couleurs, la vérité et la vie de tous les personnages. Les têtes de saint François et de saint Dominique ne manquent pas d’une certaine noblesse de bourgmestre flamand. Il est impossible de voir un tableau plus splendide, plus riche de tons. Il semble avoir été fait à coups de balai ; et cependant les étoffes et les chairs sont admirablement rendues.

Ce matin, par un beau soleil, je passais devant une boucherie très-proprement tenue, située en plein midi sur la place de Bellecour, des morceaux de viande bien fraîche étaient étalés sur des linges très-blancs.

Les couleurs dominantes étaient le rouge pâle, le jaune et le blanc.

Voilà le ton général d’un tableau de Rubens, ai-je pensé.

13° Un grand nombre de tableaux de l’école dite de Lyon. Il y a trente ans que ces messieurs se sont avisés d’avoir une école. Laurent, Revoil, Bonnefonds, voilà les fondateurs. M. Bonnefonds, actuellement directeur du musée, l’emporte, ce me semble, sur ses rivaux. Le style de l’école est dur, sec, froid, sans agrément, et surtout maniéré au possible. M. Revoil nous présente toujours la même figure de femme, qui a toute la grâce empesée d’une lithographie.

14° Assez bon portrait de M. Jacquart, par Bonnefonds.

15° Excellent portrait de Mignard, par lui-même.

16° Guillaume III, roi d’Angleterre, peint par David Van Heenn. Bon et curieux ; tête pleine de finesse et de caractère. Digne rival de la nation créée par Richelieu, et non de son chef nominal Louis XIV.

17° Charmant Pierre de Cortone. J. César répudie sa femme Calpurnia.

18° Le Baptême du Christ, attribué à Louis Carrache. (Médiocre.)

On vient d’ouvrir tout récemment la galerie des plâtres et bustes.

Le local est fort bien, vaste, convenablement éclairé et décoré. J’y ai vu les plâtres d’un grand nombre de statues antiques. Que de secours pour l’instruction des jeunes gens qui auraient le feu sacré ! mais il n’y a plus de feu sacré. On a rassemblé en ce lieu les bustes en marbre des hommes les plus remarquables nés à Lyon : Jussieu, Jacquart, Chignard, sculpteur, Stella, Delorme, Grognar. J’ai cherché vainement Ampère et Lémontey. Ce dernier passe peut-être pour indévot. Grand crime en cette ville.

On venait de recevoir par le roulage, sans lettre d’avis aucune, une vingtaine de tableaux sans cadres, que l’on avait empilés sur le parquet de cette salle. Ils sont adresses au maire de Lyon ; mais par qui et pourquoi ? c’est ce que l’on ignore.

Ma curiosité était vivement excitée. J’ai obtenu de voir ces toiles, et il ne m’a pas été difficile de reconnaître de fort bons tableaux des écoles de Bologne et de Venise. Comment a-t-on pu faire un pareil cadeau à la ville de Lyon ?

De tous ces tableaux, celui qui m’a le plus frappé est une Descente de Croix, que je croirais d’Annibal Carrache.

Le terrible devoir de voyageur m’a conduit à l’exposition que l’on vient d’ouvrir au profit des ouvriers lyonnains. J’y ai revu les admirables Pêcheurs de Léopold Robert ; un magnifique tableau sur porcelaine, de Constantin ; le Passage de la Bérésina, de Charlet. Un de mes voisins n’a pas manqué de s’écrier : Les abbés ne furent jamais favorables à l’empereur. Ce qui a eu beaucoup de succès. Le reste des tableaux m’a semblé encore plus outré, plus loin de la nature, plus emphatique et plus faux que les articles de littérature qui pullulent dans les journaux de province.

Le lendemain de ma visite au musée, j’ai appris que ces tableaux, dont la présence étonnait tout le monde, avaient été envoyés de Rome par M. le cardinal Fesch, toujours archevêque de Lyon et toujours excessivement pieux, comme il l’était avant 1815 à la cour de son neveu. Mais il était digne de lui appartenir par son caractère ferme et inébranlable. Son Éminence, qui ne se trouvait pas d’argent comptant lorsqu’elle apprit la misère des ouvriers de Lyon, a fait le sacrifice d’une partie des tableaux de sa collection. Elle désire qu’ils soient vendus, et la valeur distribuée aux ouvriers sans travail. Mais qui diable achètera des tableaux italiens à Lyon ?


— Lyon le 4 juin.

Une chose m’attriste toujours dans les rues de Lyon, c’est la vue de ces malheureux ouvriers en soie ; ils se marient en comptant sur des salaires qui tous les cinq ou six ans manquent tout à coup. Alors ils chantent dans les rues : c’est une manière honnête de demander l’aumône. Ce genre de pauvres dont j’ai pitié me gâte absolument la tombée de la nuit, le moment le plus poétique de la journée ; c’est l’heure à laquelle leur nombre redouble dans les rues. En 1828 et 29, je vis les ouvriers de Lyon aussi bien vêtus que nous, ils ne travaillaient que trois jours par semaine, et passaient gaiement leur temps dans les jeux de boules et les cafés des Brotteaux.

Un gouvernement courageux pourrait exiger du clergé de Lyon de ne pas pousser les ouvriers pauvres au mariage. On agit dans le sens contraire, on ne prêche autre chose au tribunal de la pénitence.

Ces ouvriers de Lyon fabriquent des étoffes admirables d’éclat et de fraîcheur, dans la chambre qu’ils habitent entourés de toute leur pauvre famille. Toute la journée, le plus jeune associé des maisons de soieries de Lyon court de chambre en chambre (on compte quinze mille de ces ateliers), et paye ces ouvriers selon le degré d’avancement de leur ouvrage ; ce faisant, cet associé gagne six mille francs par an. Lui, sa femme et ses enfants en mangent cinq mille, et ils mettent de côté mille francs, qui, après quarante ans de travail, deviennent cent mille. Alors le père de famille se retire dans quelque maison de campagne, à quatre ou cinq lieues de sa patrie. Mais si au milieu de cette vie si tranquille il survient une émeute, le Lyonnais se bat comme un lion. Cette vie douce, prudente, égale, sans nouveauté aucune, qui me ferait mourir infailliblement au bout d’une couple d’années, enchante le Lyonnais. Il est amoureux de sa ville. Il parle avec enthousiasme de tout ce qu’on y voit. C’est ainsi que l’on vient de me conduire à une merveille, c’est une salle située quai Saint-Clair, et où six cents personnes boivent de la bière ensemble tous les dimanches.

Sur la rive gauche du Rhône, Lyon avait, en Dauphiné, un petit faubourg qui s’appelle la Guillotière, et qui depuis peu est devenu une ville de vingt-quatre mille habitants. Par malheur, le Rhône tend à quitter Lyon et à se jeter sur la Guillotière. Il est question, depuis vingt ans, de faire une digue formidable, mais, jusqu’ici, l’on n’a pas réussi ; sous la Restauration, les jésuites s’étaient emparés de la direction de cette digue. (Encore les jésuites ! s’écrie un de mes amis qui lit le manuscrit. Il a raison, je suis honteux de ces répétitions.) Ces messieurs étaient arrivés à cette affaire comme dirigeant celles de l’hôpital, qui a des biens sur l’une et l’autre rive du Rhône. Mais la difficulté dépend de la nature, et l’intrigue n’y pouvait rien, la digue est à faire. On raconte des menées curieuses, mais qui prendraient six pages. Au reste, on m’a dit tant de choses contradictoires et si singulières sur l’histoire de la digue du Rhône, que j’aime mieux ne rien spécifier.

La Guillotière s’appuie à de grandes fortifications élevées sur la rive gauche du Rhône, vis-à-vis la Croix-Rousse, et la bravoure reconnue des habitants rendrait ce faubourg imprenable, si jamais le roi de Sardaigne venait l’assiéger.


On ne s’attendait guère
À voir le nom du roi venir en cette affaire.


Mais croirait-on qu’il y a des gens, à Lyon, qui veulent faire de ce prince un épouvantail pour leurs concitoyens ?

Anecdote déchirante ce matin.

Le malheur de cette ville, le voici : on se marie beaucoup trop à la légère. Le mariage, au dix-neuvième siècle, est un luxe, et un grand luxe ; il faut être fort riche pour se le permettre. Et puis, quelle manie de créer des misérables ! Car enfin le fils d’un bourgeois, d’un monsieur, comme on dit à Lyon, ne se fera jamais menuisier ou bottier. Tant que l’empereur a fait la guerre, on a pu se livrer sans grands inconvénients à ce goût patriarcal d’avoir des enfants ; mais, depuis 1815, donner un état à un jeune homme de seize ans n’est pas une petite affaire, et cet embarras des pères de famille peut fort bien devenir un embarras sérieux pour le gouvernement.

Le plus simple serait d’avoir des prêtres qui fissent un péché de cette manie d’appeler à l’existence des êtres auxquels on ne peut pas donner de pain ; mais ces messieurs travaillent dans un sens absolument opposé[3].

Aux États-Unis, on se marie imprudemment ; mais le jeune Américain a toujours la ressource d’acheter cinquante arpents de forêt avec deux cent cinquante francs, un esclave avec deux mille, des ustensiles de culture et des vivres pour six mois, moyennant mille francs, et, après cette petite dépense, lui, sa femme et leurs enfants peuvent aller cacher leur misère dans la forêt vierge qui borde leur pays et en fait toute la singularité. Il est vrai que le défricheur doit être charpentier, menuisier, boucher, et souvent, la première année de son établissement, lui et sa femme couchent à la belle étoile ; mais il a la perspective infiniment probable de laisser une belle ferme à chacun de ses enfants.

Comparez à ce sort celui du fils d’un négociant de Lyon, malheureux jeune homme, fort pieux, sachant le latin, ayant lu Racine, accoutumé à porter un habit de drap fin, et qui à vingt ans, à la mort de son père, se trouve lancé dans le monde avec l’habitude de ce que l’on appelle les plaisirs et huit cents livres de rente. Voilà où mène le mariage au dix-neuvième siècle. En France, le paysan seul peut se marier ; sous d’autres noms, il se trouve dans le cas du défricheur américain. Son petit garçon de sept ans gagne déjà quelque chose ; c’est pour cela qu’il ne veut pas qu’on le lui enlève pour apprendre à lire.

Mais ces idées sont désolantes.

C’est par une raison semblable que je ne parlerai pas des deux émeutes de 1831 et 1834. Il y eut des erreurs dans l’esprit des Lyonnais, mais ils firent preuve d’une bravoure surhumaine. On m’a prêté par grâce spéciale un manuscrit de deux cents pages d’une petite écriture très-fine ; c’est une histoire jour par jour et fort détaillée des deux émeutes. Un jour elle paraîtra ; tout ce qu’il m’est permis d’en dire, c’est qu’elle contredit à peu près tout ce qui a été publié jusqu’ici.

Lorsqu’on se trouve à Lyon avec un homme âgé, il faut le mettre sur le fameux siège de 1793. Si les alliés, ennemis de la France, avaient eu l’ombre du talent militaire, ils pouvaient de Toulon remonter le Rhône, et venir au secours des Lyonnais. Heureusement, à cette époque, les hommes de génie seuls savaient faire la guerre.

Après la prise de Lyon, on conduisait une cinquantaine de Lyonnais attachés par le bras, deux à deux, à la plaine des Brotteaux, où on les fusillait. Tout en marchant, un de ces braves gens parvient à délier à moitié son bras droit lié au bras gauche de son compagnon d’infortune.

— Achevez de vous délier, dit-il à voix basse à celui-ci, et, à la première rue que nous rencontrerons à droite ou à gauche, sauvons-nous à toutes jambes.

— Que dites-vous là, répond le compagnon indigné, vous allez me compromettre !

Ce mot peint le courage mouton de l’époque, et la petite quantité de présence d’esprit dans les dangers, qu’une civilisation étiolée avait laissée aux Français. Ce n’est point ainsi qu’on en agissait du temps de la Ligue : voir les naïfs et admirables journaux de Henri III et de Henri IV ; on dirait un autre peuple.

Ce n’est point ainsi qu’il faudrait en agir si, par impossible, la Terreur reparaissait en France. On doit se faire tuer en essayant de tuer l’homme qui vous arrête. Un jeune homme ne se laisserait plus enlever de chez lui et conduire en prison par deux vieux officiers municipaux. Chaque arrestation deviendrait une scène pathétique, les femmes s’en mêleraient ; il y aurait des cris, etc., etc. La mode viendrait de faire sauter la cervelle à qui veut vous arrêter.

Je viens d’entendre ce soir, en me promenant sur les bords de la Saône, un chant provençal, doux, gai, admirable d’originalité. C’étaient deux matelots marseillais qui chantaient en partie, avec une femme de leur pays. Rien ne montre mieux la distance qu’il y a de Paris à Marseille. L’esprit du Français comprend tout admirablement, et en musique le porte à exécuter des difficultés ; mais, comme il manque absolument du sentiment musical qui consiste à avoir horreur de tout ce qui est dur, et à suivre le rhythme, il se délecte à entendre la musique atroce que je vois applaudir à Lyon.

Un peuple qui peut entendre de telles choses avec plaisir peut se vanter d’occuper une position tout à fait distinguée ; non-seulement il ne goûte pas le bon, mais il aime le mauvais. En musique le Français n’a d’instinct que pour les contredanses, les valses et les airs militaires. De plus, son esprit le porte à applaudir la difficulté vaincue. Depuis quelques années, il a jugé convenable à sa vanité d’avoir de l’enthousiasme pour Rossini, et ensuite pour Beethoven. J’en conviens, les combinaisons de cette harmonie savante et presque mathématique donnent quelque prise à la faculté de comprendre, qui distingue si éminemment le génie français. Il est résulté de là que, deux ou trois ans après avoir affiché un enthousiasme inexprimable pour Beethoven, ce grand compositeur commence réellement à faire quelque plaisir.

Il n’en est pas moins vrai que si les concerts du Conservatoire ou les opéras d’Italie se produisaient dans une vaste salle, où tout le monde pourrait trouver une place commode, bientôt il n’y aurait plus de spectateurs.

Le cas est un peu différent pour la peinture ; la France a produit Lesueur et Prudhon, et parmi nous Eugène Delacroix : l’on n’y est donc pas totalement privé de quelque lueur de goût naturel pour cet art. Ou y juge les tableaux un peu par soi-même, quand toutefois l’Académie ne leur ferme pas l’entrée du Louvre. Aussi le Jugement dernier de Michel-Ange, tolérablement copié par M. Sigalon, et qu’on a exposé en août 1857, n’a-t-il obtenu aucune espèce de succès. Si le peintre, auteur de la fresque, eût été inconnu, le Jugement eût été sifflé. Rien de plus simple ; le Français aime les petites miniatures bien léchées et spirituelles.

Dans cette même église des Petits-Augustins, où l’on voit un grand homme exposé aux barbares, on a placé, dans un coin, le plâtre d’un buste de Michel-Ange, fait, je pense, vers 1560. Si vous voulez voir la différence des génies français et italien, allez au musée du Louvre ; à six pas de la porte, en entrant, vous trouvez un buste français de Michel-Ange. C’est un tambour-major qui se fâche. Il est contre le génie des Français de reconnaître l’idée qu’ils se font de Michel-Ange, et de l’importance qu’il devait se donner, dans l’homme mélancolique et simple de l’église des Petits-Augustins.

Les Français, qui parlent avec grâce de tout ce qu’ils savent et de tant de choses qu’ils ne savent pas, ne tombent dans la sottise que lorsqu’ils font de l’esprit sur la musique. Par un hasard malheureux, c’est au moment où ils dogmatisent le plus hardiment qu’ils donnent les marques les plus claires de leur totale impéritie et insensibilité.

Les Français voient fort bien qu’ils ne trouvent rien à dire à la première représentation d’un opéra nouveau ; par vanité ils cherchent à faire leur éducation musicale, mais le sentiment intérieur manque toujours. Les Lyonnais font venir une troupe italienne qui va débuter incessamment. Ils applaudiront les tenues trop prolongées de madame Persiani.

M. de Jo., l’homme de Lyon qui a peut-être la plus grande réputation d’esprit, me disait hier soir d’un air de triomphe : « Je ne conçois pas en vérité la réputation que les Italiens veulent faire à un peintre nommé le Corrége : ça n’est pas dessiné ; toutes ses figures ont le menton long : cela est dans le genre de notre Boucher, mais en vérité fort inférieur. »

Tout ce qui était présent applaudit, moi le premier. Ce serait grand dommage de gâter de telles gens de goût, il faut les avoir complets.

Il y a deux absurdités de détail dans les opéras français, même ceux de M. Scribe, cet homme d’esprit. On y parle en style noble. Dans le Philtre on dit en ces lieux pour ici, il sommeille pour il dort, avant le moment nuptial pour avant le mariage. Ce langage ôte toute sympathie, et tuerait l’effet dramatique, si tant est qu’il y eût quelque chose à tuer. Guillaume Tell est bien pis.

Mais il y a plus, beaucoup de ces malheureux ouvrages sont en vers. Or, comme la musique répète les mots, jamais ces vers n’arrivent à l’oreille du spectateur. Ils ne sont là que pour le malheureux Allemand qui lit la pièce. Et d’ailleurs comment ce que les hommes de lettres appellent l’harmonie des vers arriverait-il à l’oreille à travers la mélodie telle quelle de la musique ? Que d’absurdités à la fois ! C’est un guêpier, et je me perds en osant le dire.


— Lyon, le 7 juin.

Ce matin, je suis allé démontrer les antiquités de Vienne à un officier anglais de mes amis, qui, parce que j’ai vendu du fer en Italie, a la bonté de croire que j’en sais plus que lui. Nous sommes allés fort lestement par le bateau à vapeur, et revenus en chaise de poste.

Dans les voyages, la soirée est le moment pénible ; quand dix heures sonnent, je regrette, je l’avoue, certains salons de Paris où il y a du naturel, où l’argent et le crédit auprès des ministres ne sont pas les dieux uniques (ils sont dieux pourtant). J’ai passé la soirée d’hier fort agréablement avec mon Anglais, qui rit quelquefois, c’est le nommer. Les personnes qui le connaissent ne seront point étonnées du respect que j’ai pour ses paroles, Nous avons raisonné sur les guerres futures, qui seront courtes. Après deux campagnes, les chambres des communes, qui payent, ne seront plus en colère, et surtout, quoi qu’on fasse, l’Angleterre ne se mettra jamais en colère contre la France. Quand le sénat de Rome voyait le peuple s’obstiner à demander une réforme raisonnable, il faisait naître une guerre. Les tories voudraient bien imiter cette bonne et vieille tactique ; mais la liberté de la presse dérangerait leurs belles phrases sur l’amour de la patrie, sur le devoir de la venger, etc.

Après ces grandes questions traitées à fond, nous arrivons à de petits détails moins sérieux. « Ce qui nous embarrasse beaucoup en Angleterre, dit mon ami, ce sont les coups de bâton qu’il est d’usage d’administrer aux soldats qui font des fautes.

« Vous savez que les enquêtes parlementaires sont des choses sérieuses parmi nous ; le duc de Wellington, homme dévoué au pouvoir, quel qu’il soit, mais d’un sens profond, et, en son genre, bien meilleur soutien du despotisme que M. de Metternich, a répondu dans l’enquête : « Si vous supprimez les coups de bâton, il faudra faire officiers les soldats qui se conduiront bien, comme cela se pratique en France. Si nos soldats n’ont plus la crainte, il faut leur donner l’espérance, car sans l’un de ces deux mobiles l’homme ne marche pas. »

Jusqu’ici, quand un jeune homme voulait être officier en Angleterre, on lui demandait de prouver qu’il appartenait à l’aristocratie moyenne, en d’autres termes, on lui faisait acheter son grade avec une somme d’argent. Tout le système actuel est détruit de fond en comble, si vous faites officier le soldat qui se distingue. L’armée, chez nous, ne pense point, c’est là son premier mérite ; elle ne dit donc pas qu’elle a de l’aversion pour les coups de bâton ; c’est la nation qui tout à coup s’est mise à haïr les coups de bâton et à s’en scandaliser, comme autrefois elle s’éprit de haine pour l’esclavage.

Avec des coups de bâton dans l’occasion, et une bonne nourriture tous les jours, vous aurez une armée anglaise excellente.

La meilleure armée qui ait jamais existé sans enthousiasme pour rien, notez ce point, si consolant pour certaines gens, ce fut l’armée anglaise qui se battit à Toulouse. Avec une pareille armée et des millions fournis par les privilégiés de tous les pays, la Russie pourrait anéantir la liberté en Europe.

Chaque homme qui se battit à Toulouse avait une entière confiance dans son voisin et un respect sans bornes pour son colonel ; il y avait dix ans que les soldats combattaient sous les mêmes généraux : de plus ils étaient sûrs des pays qu’ils laissaient derrière eux.

L’armée anglaise de Waterloo ne connaissait pas ses généraux et était bien inférieure à celle de Toulouse. « Toutefois l’armée prussienne perdit le quart de son monde en marchant de Waterloo à Paris (c’est le duc de Wellington qui parle), et l’armée anglaise ne perdit pas deux cents hommes. L’armée prussienne fut contrainte d’évacuer certains départements de la France, parce qu’elle ne pouvait pas y vivre ; les corps anglais qui remplacèrent les régiments prussiens y subsistèrent fort bien, grand effet de la discipline, c’est-à-dire des coups de bâton. »

Le maréchal Davoust devait livrer bataille sous Paris ; que pouvait-on perdre de plus en perdant la bataille ? Mais dans le malheur, le Français le plus brave perd la netteté de son esprit ; ce courage qui ne consiste pas uniquement à se faire tuer lui manque net.

Anecdote plaisante : dans la rue Lepelletier, M. Napi force un officier étranger à lui céder son cabriolet et à souffrir exactement la même insulte qu’il en avait reçue.

Le colonel Fitz-Clarence est un bon officier, fort brave et souvent blessé ; mais enfin il paraît qu’on n’est pas impunément fils naturel d’un roi. Un jour, à la table commune du régiment (the mess), un jeune cornette avait entrepris de découper un faisan et s’en tirait fort mal.

— J’ai toujours oui dire à mon père, dit le colonel, fils d’un roi, et qui parle souvent de son père, qu’on reconnaissait un gentleman à sa manière de découper.

— Et je vous prie, colonel, dit le jeune cornette en s’arrêtant tout court, que disait à cela madame votre mère ?

En 1814, les soldats anglais de garde à la barrière du Trône ne présentent pas les armes à M. le comte d’Artois, lieutenant général du royaume : lors de son entrée à Paris, les officiers leur avaient dit de faire ce qu’ils voudraient. Leur plaisante façon de répondre à qui vient les tancer de ce manque d’égards. À cette époque l’armée anglaise n’aimait point les B… Détail bien autrement curieux sur la confiance extraordinaire qui animait le très-prudent duc de Wellington à Waterloo. On dira ces choses en 1850. Les Français et les Anglais unis par une estime profonde (la haine nationale s’est réfugiée chez les sots des deux nations). Les Anglais comprennent toute l’étendue de leur duperie, sous le ministre Pitt ; charger leur avenir d’impôts excessifs pour nous faire la guerre de 1803 à 1815 !

Lord Melbourne, homme d’un rare talent, mais d’une paresse plus rare encore, ne se résout à mettre en jeu toutes ses ressources, que quand il est poussé à bout. Il croit qu’il est impossible de gouverner l’Angleterre autrement que par la démocratie, et il a envie de la gouverner.

En Angleterre chaque entreprise particulière, par exemple le chemin de fer de tel endroit à tel autre, est dirigée par quinze ou vingt directeurs ; la plupart ont des fortunes de deux ou trois millions de francs. Ils manquaient toujours aux séances ; depuis qu’ils ont un droit de présence de vingt-cinq ou cinquante francs, on les voit fort assidus : en rentrant à la maison, ils donnent cet argent à leurs enfants, qui le réclament à grands cris.

J’ai payé tout cela à mon officier anglais par des anecdotes sur nos ex-ministres : L…, D…, O…, C…, C…, Q…, C…, Vaut, N…, D…, Fiacre, S…, M…, F… Parlant des péchés de gens moins haut placés : intrigues pour les prix Montyon. Impossibilité absolue pour le mérite de parvenir sans intriguer ; de là, infériorité des médecins et des savants français. Deux grandes heures par jour, et les meilleures, doivent être consacrées à se pousser. L’homme du plus grand mérite à genoux devant un intrigant, dont l’habileté est reconnue.

Le poëte de l’Europe, M. Scribe, se fût exposé à cent désagréments s’il eût donné quelque réalité contemporaine à sa profonde comédie de la Camaraderie. La comédie vraie, le Tartufe, est possible sous un despote, la difficulté unique c’est de plaire à Louis XIV. La comédie est de toute impossibilité dans la république moderne ; voyez ce qui se passe aux États-Unis : on appliquerait la loi de Linch au poëte comique. Les journaux anglais d’hier disent qu’en Amérique on vient de tuer la joie et l’amour. Une ville du centre a assassiné un journaliste, nommé Love Joy, qui prêchait l’affranchissement des esclaves, qui pourtant, d’après Jésus-Christ, ont une âme comme celle du plus dévot Américain. Robert-Macaire, la comédie de l’époque, est prohibé en France. M. le maire de Nantes ne veut pas qu’on joue Robert-Macaire, on a peur apparemment que le public ne se moque des fripons et n’apprenne à les reconnaître.

Sottise, classicisme de toute comédie qui, en 1837, a pour mobile un mariage ; qui songe aux femmes ? Elles sont si peu à la mode, qu’on commence à mépriser même les dots. La faute en est un peu aux prétentions de ces dames, et à leur excessif amour du pouvoir, qui a succédé à l’amour tout court. Dans un club, je dis tout ce qui me passe par la tête, je m’amuse, j’ai de l’esprit. Chez les dames de 1837[4] il y a toujours un, deux, quatre mensonges gros comme des montagnes, et parfaitement étrangers à la galanterie, qu’il faut respecter.

À la vérité cette gêne donne naissance à tout un genre d’esprit que la liberté anéantit en un moment, j’appellerai ce genre l’inuendo, ou l’apologue : égratigner avec décence et imprévu, la décence ou la religion. Par conséquent un sot est réduit au silence. Au club, un sot saisit hardiment la parole pour prouver que la liberté est utile. On lui tourne le dos, il est vrai, mais il continue à pérorer. M. D… s’endort dans ce cas-là, quand on l’abandonne ; c’est qu’il s’est écouté lui-même, disait Gérard. Mais, tourner le dos ! ce geste est grossier, et froisse la sensibilité même de celui qui est réduit à l’employer.

Un jeune Grenoblois nous disait ce soir : On dit les poètes fort embarrassés pour décrire le paradis ; pour moi, je ne demanderais à Dieu que peu de choses : d’abord, ma santé d’aujourd’hui ;

2° Oublier tous les ans l’Italie ; chaque année j’irais revoir Milan, Florence, Rome, Naples, etc. ;

3° Oublier tous les mois les Mille et une Nuits et D. Quichotte.

Le fameux Sir Robert Walpoole, le corrupteur, a acheté le parlement de son temps (1721) ; mais il a corrompu en faveur de la liberté. La majorité de la nation et du parlement étaient tories ; les villes seules voulaient la liberté en ce temps-là, tout le reste était jacobite, et même avec passion. Les villes ont fini par tout absorber : en effet, le jeune homme du village qui se sent de l’activité et de l’intelligence vient à la ville pour faire fortune ; il prend à demi les opinions de la ville, son fils les a tout à fait.

J’évite avec soin, non pas d’écrire, mais de livrer à l’impression les opinions irritantes : mais d’ici à 1847 la mode aura changé peut-être deux fois. Plus la mode est excessive, plus vite elle meurt ; on comprendra que s’ennuyer, même au nom de la vanité et de nos privilèges, est un ennui.

Il me semble qu’en France il n’y a que les villes, Strasbourg, Dijon, Grenoble, etc., qui veuillent sincèrement la liberté de la presse, sans laquelle le jury serait bientôt remplacé par un jury spécial nommé par MM. les chefs de bureau de la préfecture, etc., etc. Bientôt nous en serions aux cours prévôtales et au poing coupé sollicité sous Louis XVIII.

Robert Walpoole gouvernait en 1721, on pourrait donc prédire le triomphe de l’esprit libéral des villes en France pour 1920 ; mais l’absence de croyance véritable, dans ce que disent sur la morale certains personnages payés pour cela, fait qu’au dix-neuvième siècle tout court au dénoûment avec une rapidité qui abrège les calculs, et l’on peut avancer qu’en 1800 tout le monde en France pensera comme les villes d’aujourd’hui. Et l’on remarquera peut-être que ma modération ne parle pas du chapitre des accidents, qui tous tendent à amener rapidement parmi nous le gouvernement dont l’Angleterre jouit en 1837, et sa gaieté. Je ne voudrais pas, pour tout au monde, que le roi de France de l’année 1860 eût moins de pouvoir que n’en avait Guillaume IV d’Angleterre.

Ce malin, mon Anglais et moi nous sommes allés voir dans un salon de l’hôtel de ville, et moyennant le prix d’entrée d’un franc, la Mort de Féraud, grand et magnifique tableau de M. Court, sifflé à Paris. Il y avait foule, et j’avoue que je suis de l’avis des Lyonnais, je ne partage point l’humeur des Parisiens. Mon Anglais a remarqué des gens de la société de Bellecour, qui amenaient là leurs enfants pour leur inoculer l’horreur de la république. L’idée est fort juste : cette tête coupée et livide peut frapper vivement un enfant et décider pour la vie de ses penchants politiques. L’Anglais s’étonne du peu de succès de ce tableau.

— Vous verrez, lui dis-je, que M. Court n’est d’aucune camaraderie.

Ce tableau donne la sensation d’une grande foule, de l’agitation passionnée de cette foule ; et quand l’œil, frappé de l’aspect de l’ensemble, arrive à observer les groupes, chacun d’eux est d’un bel effet et augmente l’impression générale. Les figures de femmes sont fort bien, et pourtant ce ne sont point des copies de statues grecques ; ce sont de vraies Françaises. Les représentants sont des hommes indignés et magnanimes ; les insurgés des faubourgs sont furieux. On ne peut plus oublier, après l’avoir vue une fois, la joie stupide de l’homme du peuple qui se fait gloire de porter au bout d’une pique la tête de Féraud. Chaque groupe exprime nettement une certaine action. Enfin, chose qui devient de jour en jour plus rare, la forme des corps humains est respectée : ces jambes, ces bras, appartiennent à des gens vigoureusement constitués, et animés en ce moment d’une passion désordonnée. Rien de mesquin ni de pauvre dans les formes, et pourtant rien qui rappelle trop crûment l’imitalion des statues. La couleur n’est pas brillante ; elle n’est pas une fête pour l’œil charmé, comme celle de Paul Véronése, mais elle n’est pas choquante : la composition générale est fort bien ; enfin, pour suprême louange, les personnages n’ont pas l’air d’acteurs jouant, si bien qu’on veuille le supposer, le drame de la mort de Féraud et du courage de Boissy-d’Anglas.

Il y a un mérite plus invisible au vulgaire, les personnages de ce tableau ne rappellent en rien les figures des grands maîtres qui ont précédé M. Court.

Mais ce mérite, le premier de tous, est le plus grand crime aux yeux des académies. M. Court trouvera-t-il un ministre qui veuille l’employer sans la recommandation de l’Académie ? Il pourrait bien mourir de faim comme Prudhon, cet impertinent qui ne copiait point M. David (alors à la mode). Et nous nous croyons du goût naturel pour la peinture ! Sommes-nous injustes, un seul instant, envers un livre agréable ? un joli calembour même a-t-il jamais manqué son succès ? Voulez-vous avoir un bon appartement chaud ?

Voici vingt-cinq jours que je viens de passer à Lyon, et je n’ai pas osé me présenter tout seul à la société des Dîneurs, c’eût été trop évidemment solliciter une invitation ; car, à des connaisseurs de ce mérite, il ne peut pas être question d’offrir un ignoble dîner à une auberge quelconque.

Ce qui manque surtout au caractère lyonnais, c’est ce qui aurait pu faire excuser ma démarche gastronomique, c’est l’esprit osé, l’imprudence aventureuse, la présence d’esprit, la gaieté du gamin de Paris.

Ce n’est pas que le caractère du gamin de Paris me plaise : cet être, quoique si jeune, a déjà perdu la gentillesse, et surtout la naïveté de l’enfance ; il calcule jusqu’à quel point il peut profiter du privilège de sa jeunesse pour se permettre des impertinences. C’est déjà le Parisien de vingt-cinq ans. Il tire parti de sa position avec adresse et sang-froid pour se donner la supériorité sur la personne avec laquelle il traite, et son assurance décroît pour peu qu’il trouve de résistance.

Ce n’est point ma vanité froissée qui abhorre le gamin de Paris, c’est l’amour que j’ai pour les grâces de l’enfance qui souffre en la voyant dégradée.

Hazlitt, homme d’esprit, Anglais et misanthrope, prétendait qu’à Paris le naturel n’existe plus même chez l’enfant de huit ans.

À Lyon, on voit encore le gamin ; à Marseille, nous sommes en plein naturel, l’enfant y est déjà grossier, emporté et bien comme son père, et de plus il a toutes les grâces de l’enfance. Le Dauphiné en entier est le pays du naturel chez les enfants.

À Lyon, j’écris ces phrases trop sérieuses devant une fenêtre qui domine la place de Bellecour et la statue de Louis XIV, qu’il faut faire garder par une sentinelle. Je l’avoue, Lyon m’a rendu triste. Des affaires fort essentielles m’y occupent trop peu.

Cette statue de Louis XIV est fort plate, moralement parlant, mais elle est parfaitement ressemblante. C’est bien là le Louis XIV de Voltaire ; c’est tout ce qu’il y a au monde de plus éloigné de la majesté tranquille et naturelle du Marc-Aurèle du Capitole. La chevalerie a passé par là.

Au reste, je vois ici deux métiers bien difficiles : celui de prince et celui de statuaire. Faire de la majesté qui ne soit pas ridicule est une rude affaire aujourd’hui. Vous faites certains gestes, vous relevez la tête, pour me donner l’idée, à moi, maire de petite ville, que vous êtes un prince ; vous ne vous donneriez pas la peine de faire ces gestes si vous étiez seul ; il est naturel que je me dise : Est-ce que ce comédien réussit ? est-ce que je le trouve majestueux ? Cette seule question détruit tout sentiment.

Il y a longtemps qu’on ne fait plus de gestes, et qu’il n’y a plus de naturel dans la bonne compagnie ; plus la chose que l’on dit est importante pour qui la dit, plus il doit avoir l’air impassible. Comment fera la pauvre sculpture, qui ne vit que de gestes ? Elle ne vivra plus. Si elle veut représenter les actions énergiques des grands hommes du jour, elle est réduite le plus souvent à copier une affectation. Voyez la statue de Casimir Périer au Père-Lachaise, il parle avec affectation, et, pour parler à ses collègues de la chambre, il s’est revêtu de son manteau par dessus son uniforme ; ce qui donnerait l’idée, si cette statue donnait une idée, que le héros craint la pluie à la tribune.

Voyez le geste du Louis XIII de M. Ingres, au moment où il met son royaume sous la protection de la sainte Vierge. Le peintre a voulu faire un geste passionné, et, malgré son grand talent, n’est parvenu qu’au geste de portefaix. La sublime gravure de M. Calamatta n’a pu sauver les défauts de l’original. La madone fait la moue pour être grave et respectueuse. Elle n’est pas grave malgré elle, comme les vierges de ce Raphaël que M. Ingres imite.

Voyez le Henri IV du pont Neuf : c’est un conscrit qui craint de tomber de cheval. Le Louis XIV de la place des Victoires est plus savant : c’est M. Franconi faisant faire des tours à son cheval devant une chambrée complète.

— Marc-Aurèle, au contraire, étend la main pour parler à ses soldats, et n’a nullement l’idée d’être majestueux pour s’en faire respecter.

— Mais, me disait un artiste français, et triomphant de sa remarque, les cuisses du Marc-Aurèle rentrent dans les côtes du cheval.

Je réponds :

— J’ai vu une lettre de l’écriture de Voltaire avec trois fautes d’orthographe.

J’aurais pu donner une vive jouissance à ce brave homme, en lui apprenant que, contrairement aux idées du savant M. Quatremère, la statue de Marc-Aurèle est toute de pièces et de morceaux. Avec quelle vanité n’eût-il pas triomphé de la supériorité des fondeurs actuels ! C’est ainsi que les artistes qui ont fait les statues de l’abbaye du Brou, dans le Bugey, savaient faire une feuille de vigne séparée par une distance de trois pouces du bloc de marbre d’où elle a été tirée.

Le mécanisme de tous les arts se perfectionne : on moule des oiseaux à ravir sur nature ; mais les rois et les grands hommes que nous mettons au milieu de nos places publiques ont l’air de comédiens, et, ce qui est pis, souvent de mauvais comédiens.

Le Louis XIV de la place de Bellecour est un écuyer qui monte fort bien à cheval. Peut-être qu’un ministre de l’intérieur a posé devant le statuaire.

Cette place de Bellecour, si renommée à Lyon, est plutôt dépeuplée que grande. Les façades de Bellecour, comme on dit avec emphase dans le pays, sont surtout habitées par la noblesse, qui est fort dévote ici et peu gaie. Rien de plus triste que la place de Bellecour.

Mes amis aimables soupent le samedi, et se voient entre eux sur le soir, mais le jour ils sont invisibles. Quand par malheur je n’ai pas affaire, et que je me sens près de me donner au diable, par ennui, s’il fait beau, je vais prendre une brêche au quai de la Feuillée, sur la Saône.

Le quai de la Saône, bien situé, environné de collines et d’édifices à physionomie, représente l’été à Lyon ; pour le quai du Rhône, c’est l’insignifiance moderne et l’hiver.

Entraîné par ma phrase, j’oubliais de dire qu’on appelle brêche, à Lyon, une petite barque couverte d’un cerceau et d’une toile, et menée à deux rames par une jeune fille, dont la grâce, l’élégance de propreté et la force presque virile rappellent les fraîches batelières des lacs de la Suisse. On va se promener sur la Saône vers l’île Barbe.

Les jours de dimanche et de fête surtout, toutes ces batelières sont assises sur le parapet du quai, rangées en ordre d’arrivée ; mais les plus jolies savent bien qu’elles seront choisies les premières par les étrangers. Elles leur adressent hardiment la parole, vantent l’agrément du voyage, décrivent les sites enchanteurs où elles vont vous conduire.

Les eaux de la Saône ont si peu de pente, que souvent il est difficile de deviner le sens dans lequel elles cheminent, et les forces d’une jeune fille suffisent de reste pour conduire une brêche. Il faut choisir deux batelières, les payer un peu plus que d’usage, et établir une sorte de rivalité entre elles.

Ce soir, obligé par les intérêts de la faillite à laquelle je demande 35,000 francs, d’aller dans la société de Bellecour, j’ai trouvé beaucoup d’esprit à un de ces messieurs qui se sont si bien battus sous les ordres de M. de Précy. Il me raconte que la consternation des amis de l’ancienne monarchie commença à la nomination de M. Turgot, qui fut fait ministre des finances (contrôleur-général) le 24 août 1774, et mit au service de l’opinion le despotisme ministériel. Quatre ans plus tard, Voltaire vint triompher à Paris du roi, du parlement et du clergé.

Ce brave officier de M. de Précy réduit les choses actuelles à leur expression la plus simple. Je ne donnerai pas ses objections. Je répondais ; Que peut-on regretter ? Souvent, sous le roi Louis-Philippe, les sept ministres ont été les sept hommes les moins arriérés parmi les Français. À une ou deux exceptions près, n’était-ce pas l’inverse sous Louis XVIII ? Souvent ce prince a choisi des hommes aimables, comme M. l’abbé de Montesquiou, qui le fit dater de la dix-neuvième année de son règne ; mais quand des hommes raisonnables ? Pour la Charte, elle ressemble fort, ce me semble, à la Bible, base de notre religion, et dans laquelle le plus habile ne peut trouver un mot ni de la messe ni du pape. Un roi qui aurait gagné deux batailles en personne serait adoré des Français, et leur persuaderait bien vite que son gouvernement, quel qu’il fût, est dans la Charte. Nous n’avons réellement acquis que quatre points depuis Barnave, Sièyes et Mirabeau :

1° Le roi est obligé de choisir pour ministres des hommes qui sachent parler à la tribune, à peu près aussi bien que ceux des députés qui parlent le mieux.

2° Nous avons gagné le Charivari ; ce pas est immense. Les Français ont pris l’habitude de s’amuser le matin avec le journal ; cette habitude serait d’autant plus difficile à faire tomber, qu’ils font de l’esprit toute la journée avec l’esprit de leur journal. Le Charivari, à lui seul, rendrait impossible un second Napoléon, eût-il gagné dix batailles d’Arcole. Ses premiers pas vers la dictature, ses premiers airs de supériorité, loin de créer l'enthousiasme, seraient couverts de ridicule.

3° L’Europe se souvient encore avec respect que l’empire français s’étendait de Hambourg à Terracine ; voilà ce que la France doit à Napoléon, et Constantine vient de rafraîchir cette idée qu’elle n’aurait pas créée.

4° Les peuples de l’Europe, trompés par tant de promesses, savent bien que, si jamais ils accrochent la liberté, elle leur viendra de France ; c’est pourquoi ils ne lisent pas les journaux anglais, tandis qu’ils s’arrachent ceux de Paris. À Magdebourg, on me demandait l’an passé de quelle couleur étaient les cheveux de M. Granier-Pagès.



  1. L’imprudence et l’étourderie françaises amènent la mort d’une quantité étonnante de pauvres diables sur ce chemin de fer. Chaque semaine il y a des accidents. Ce serait une addition curieuse à faire.
  2. Étienne, mort à Paris le 1er janvier 1838.
  3. M. l’abbé R. et madame R. à Échir.

    Quand on commencera à juger de l’immoralité d’une action par la quantité de malheurs qu’elle produit, vers 1870, le crédit que cette théorie obtient parmi le peuple fera horreur.

  4. Pardon pour tous ces 1837. Je veux dire que j’espère qu’on sera autrement en 1847.