Mémoires d’un Touriste/28

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Michel Lévy frères (volume Ip. 297-330).
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— Nantes, le 25 juin 1837.

Rien de plus désagréable en France que le moment où le bateau à vapeur arrive ; chacun veut saisir sa malle ou ses paquets, et renverse sans miséricorde la montagne d’effets de tous genres élevée sur le pont. Tout le monde a de l’humeur, et tout le monde est grossier.

Ma pauvreté m’a sauvé de cet embarras : j’ai pris mon sac de nuit sous le bras, et j’ai été un des premiers à passer la planche qui m’a mis sur le pavé de Nantes. Je n’avais pas fait vingt pas à la suite de l’homme qui portait ma valise, que j’ai reconnu une grande ville. Nous côtoyons une belle grille qui sert de clôture au jardin situé sur le quai, devant la Bourse. Nous avons monté la rue qui conduit à la salle de spectacle. Les boutiques, quoique fermées pour la plupart, à neuf heures qu’il était alors, ont la plus belle apparence ; quelques boutiques de bijouterie encore éclairées rappellent les beaux magasins de la rue Vivienne. Quelle différence, grand Dieu ! avec les sales chandelles qui éclairent les sales boutiques de Tours, de Bourges, et de la plupart des villes de l’intérieur ! Ce retour dans le monde civilisé me rend toute ma philosophie, un peu altérée, je l’avoue, par le froid au mois de juin, et par le bain forcé de deux heures auquel j’ai été soumis ce matin. D’ailleurs le plaisir des yeux ne m’a point distrait des maux du corps. Je m’attendais à quelque chose de comparable, sinon aux bords du Rhin à Coblentz, du moins à ces collines boisées des environs de Villequier ou de la Meilleraye sur la Seine. Je n’ai trouvé que des îles verdoyantes et de vastes prairies entourées de saules. La réputation qu’on a faite à la Loire montre bien le manque de goût pour les beautés de la nature, qui caractérise le Français de l’ancien régime, l’homme d’esprit comme Voltaire ou la Bruyère. Ce n’est guère que dans l’émigration, à Hartwell ou à Dresde, qu’on a ouvert les yeux aux beautés de ce genre. J’ai ouï M. le duc de M*** parler fort bien de la manière d’arranger Compiègne.

Je suis logé dans un hôtel magnifique, et j’ai une belle chambre qui donne sur la place Graslin, où se trouve aussi la salle de spectacle. Cinq ou six rues arrivent à cette jolie petite place, qui serait remarquable même à Paris.

Je cours au spectacle, j’arrive au moment où Bouffé finissait le Pauvre Jacques. En voyant Bouffé, j’ai cru être de retour à Paris ; Bouffé, de bien loin, à mes yeux, le premier acteur de notre théâtre. Il est l’homme de ses rôles, et ses rôles ne sont pas lui. Vernet a sans doute du naturel et de la vérité, mais c’est toujours le même nigaud naïf qui nous intéresse à lui par son caractère ouvert et par sa franchise. À mesure que ces qualités deviennent plus impossibles dans le monde, on aime davantage à les retrouver au théâtre.

Le Pauvre Jacques est une bien pauvre pièce ; mais ce soir, dans le dialogue du père avec la fille, je trouvais le motif d’un duo que Pergolèse aurait pu écrire ; il écraserait tous les compositeurs actuels, même Rossini. Il faudrait quelque chose de plus profond que le quartetto de Bianca e Faliero (c’est le chef-d’œuvre d’un homme d’esprit faisant de la sensibilité). Les acteurs des Français, quand ils marchent sur les planches, me font l’effet de gens de fort bonne compagnie et de manières très-distinguées, mais que le hasard a entièrement privés d’esprit. Chez eux, l’on se sent envahi peu à peu par un secret ennui que l’on ne sait d’abord à quoi attribuer. En y réfléchissant, on s’aperçoit que mademoiselle Mars, leur modèle à tous, ne saurait exprimer aucun mouvement un peu vif de l’âme ; il ne lui est possible que de vous donner la vision d’une femme de très-bonne compagnie. Par moments, elle veut bien faire les gestes d’une folle, mais en ayant soin de vous avertir, par un petit regard fin, qu’elle ne veut point perdre à vos yeux toute sa supériorité personnelle sur le rôle qu’elle joue.

Quelle dose de vérité faut-il admettre dans les beaux-arts ? Grande question. La cour de Louis XV nous avait portés à échanger la vérité contre l’élégance, ou plutôt contre la distinction : nous sommes arrivés à l’abbé Delille, le tiers des mots de la langue ne pouvaient plus être prononcés au théâtre ; de là nous avons sauté à Walter Scott et à Béranger.

Si Amalia Bettini et Domeniconi, ces grands acteurs de l’Italie, pouvaient jouer en français, Paris serait bien étonné. Je pense que, pour se venger, il les sifflerait. Puis quelqu’un découvrirait que l’on reconnaît à chaque pas dans les salons les caractères qu’ils ont représentés au théâtre.

J’étais tellement captivé par la façon dont Bouffé faisait valoir cette méchante pièce du Pauvre Jacques, que j’ai oublié de regarder l’apparence de la société bretonne. La salle était comble.

Ce n’est qu’en sortant que je me suis rappelé la physionomie de mademoiselle de Saint-Yves de l’Ingénu : une jeune Bretonne aux yeux noirs et à l’air, non pas résolu, mais courageux, qui sortait d’une loge de rez-de-chaussée et a donné le bras à son père, a représenté à mes yeux les héroïnes de la Vendée. Je déteste l’action de se réunir à l’étranger pour faire triompher son parti ; mais cette erreur est pardonnable chez des paysans, et quand elle dure peu. J’admire de toute mon âme plusieurs traits de dévouement et de courage qui illustrèrent la Vendée. J’admire ces pauvres paysans versant leur sang pour qu’il y eût à Paris des abbés commendataires, jouissant du revenu de trois ou quatre grosses abbayes situées dans leur province, tandis qu’eux mangeaient des galettes de sarrasin.

On pense bien que je n’ai pas écrit hier soir toutes ces pages de mon journal, j’étais mort de fatigue en revenant du spectacle et du café à minuit et demi.

Ce matin, dès six heures, j’ai été réveillé par tous les habits de la maison que les domestiques battaient devant ma porte à grands coups de baguette, et en sifflant à tue-tête. Je m’étais cependant logé au second, dans l’espoir d’éviter le tapage. Mais les provinciaux sont toujours les mêmes ; c’est en vain qu’on espère leur échapper. Ma chambre a des meubles magnifiques, je la paye trois francs par jour ; mais, dès six heures du matin, on m’éveille de la façon la plus barbare. Comme en sortant je disais au premier valet de chambre, d’un air fort doux, que peut-être l’on pourrait avoir une pièce au rez-de-chaussée pour battre les habits, il m’a fait des yeux atroces et n’a pas répondu, et, en vrai Français, il m’en voudra toute sa vie de ce qu’il n’a rien trouvé à me dire.

Heureusement notre correspondant de cette ville est un ancien Vendéen ; c’est encore un soldat, et ce n’est point un marchand. Il a vu le brave Cathelineau, pour lequel j’avoue que j’ai un faible ; il m’a dit que le portrait lithographie que je venais d’acheter ne lui ressemble en aucune façon. C’est avec beaucoup de plaisir que j’ai accepté son invitation à dîner pour ce soir.

Plein de ces idées de guerre civile, à peine mes affaires expédiées, je suis allé voir la cachette de madame la duchesse de Berry : c’est dans une maison près de la citadelle. Il est étonnant qu’on n’ait pas trouvé plus tôt l’héroïque princesse ; il suffisait de mesurer la maison par dehors et par dedans, comme les soldats français le faisaient à Moscou pour trouver les cachettes. Sur plusieurs parties de la forteresse, j’ai remarqué des croix de Lorraine.

Je suis monté à la promenade qui est tout près, et qui domine la citadelle et le cours de la Loire. Le coup d’œil est assez bien. Assis sur un banc voisin du grand escalier qui descend vers la Loire, je me rappelais les incidents de la longue prison que subit en ce lieu le fameux cardinal de Retz, l’homme de France qui, à tout prendre, a eu le plus d’esprit. On ne sent pas comme chez Voltaire des idées courtes, et il ose dire les choses difficiles à exprimer.

Je me rappelais son projet d’enlever sa cousine, la belle Marguerite de Retz : il voulait passer avec elle en Hollande, qui était alors le lieu de refuge contre le pouvoir absolu du roi de France.

« Mademoiselle de Retz avait les plus beaux yeux, du monde, dit le cardinal[1] ; mais ils n’étaient jamais si beaux que quand ils mouraient, et je n’en ai jamais vu à qui la langueur donnât tant de grâces. Un jour que nous dînions ensemble chez une dame du pays, en se regardant dans un miroir qui était dans la ruelle, elle montra tout ce que la morbidezza des Italiennes a de plus tendre, de plus animé et de plus touchant. Mais par malheur elle ne prit pas garde que Palluau, qui a été depuis le maréchal de Clérambault, était au point de vue du miroir, » etc.

Ce regard si tendre observé par un homme d’esprit donna des soupçons si décisifs, car ce regard ne pouvait pas être un original, que le père du futur cardinal se hâta de l’enlever et le ramena à Paris.

J’ai passé deux heures sur cette colline. Il y a là plusieurs rangs d’arbres et des statues au-dessous de la critique. Dans le bas, vers la Loire, j’ai remarqué deux ou trois maisons qu’une ville aussi riche et aussi belle que Nantes n’aurait pas dû laisser bâtir. Mais les échevins qui administrent nos villes ne sont pas forts pour le beau ; voyez ce qu’ils laissent faire sur le boulevard à Paris ! En Allemagne, les plus petites villes présentent des aspects charmants ; elles sont ornées de façon à faire envie au meilleur architecte, et cela sans murs, sans constructions, sans dépenses extraordinaires, uniquement avec du soleil et des arbres : c’est que les Allemands ont de l’âme. Leur peinture par M. Cornélius n’est pas bonne, mais ils la sentent avec enthousiasme ; pour nous, nous tâchons de comprendre la nôtre à grand renfort d’esprit.

Les arbres de la promenade de Nantes sont chétifs ; on voit que la terre ne vaut rien. Je vais écrire une idée qui ferait une belle horreur aux échevins de Nantes, si jamais elle passait sous leurs yeux. Ouvrir de grandes tranchées de dix pieds de profondeur dans les contre-allées de leur promenade, et les remplir avec d’excellent terreau noir que l’on irait chercher sur les bords de la Loire.

Le long de cette promenade, au levant, règne une file de maisons qui pourraient bien être tout à fait à la mode pour l’aristocratie du pays : elles réunissent les deux grandes conditions, elles sont nobles et tristes. Elles ont d’ailleurs le meilleur air dans le sens physique du mot. J’ai suivi l’allée d’arbres jusqu’à l’extrémité opposée à la Loire, je suis arrivé à une petite rivière large comme la main, sur laquelle il y avait un bateau à vapeur en fonctions. On m’a dit que celle rivière s’appelait l’Erdre : j’en suis ravi ; voilà une rime pour le mot perdre, que l’on nous disait au collège n’en point avoir.

En suivant jusqu’à la Loire les bords de cette rivière au nom dur, j’ai vu sur la gauche un grand bâtiment gallo-grec, d’une architecture nigaude comme l’École de médecine de Paris : c’est la préfecture. Sur l’Erdre, j’ai trouvé des écluses et des ponts. On remplace à force les mauvaises maisons en bois du seizième siècle par de forts beaux édifices en pierre et à trois étages. Il y a ici un autre ruisseau : la Sèvre-Nantaise.

Arrivé sur le quai de la Loire, d’ailleurs fort large et fort animé, j’ai trouvé pour tout ornement une seule file de vieux ormes de soixante pieds de haut plantés au bord de la rivière, vis-à-vis des maisons. Cela est du plus grand effet. La forme singulière de chaque arbre intéresse l’imagination, et plusieurs des maisons ont quelque style et surtout une bonne couleur.

J’ai vu arriver un joli bateau à vapeur ; il vient de Saint-Nazaire, c’est-à-dire de la mer, à huit lieues d’ici. Je compte bien en profiter un de ces jours.

Ce beau quai, si bien orné et à si peu de frais, est parcouru en tous sens par des gens affairés ; c’est toute l’activité d’une grande ville de commerce. Il y a deux omnibus : l’un blanc et l’autre jaune ; les conducteurs sont de jeunes paysannes de dix-huit ans ; le prix est de trois sous.

Je suis monté dans l’omnibus, et ne me suis arrêté que là où il s’arrêtait lui-même. Le caractère de la jeune fille conducteur est mis à l’épreuve à chaque instant par des plaisanteries ou des affaires. C’est plaisant. On arrête tout près d’une suite de chantiers. J’ai suivi des gamins qui couraient : on était sur le point de lancer dans le fleuve un navire de soixante tonneaux ; l’opération a réussi. J’ai eu du regret de ne pas avoir demandé à monter dans le bâtiment, j’aurais accroché une sensation ; peut-être un peu de peur au moment où le navire plonge le bec dans l’eau. Je l’ai vu glisser majestueusement sur ses pièces de bois, et ensuite entrer dans les flots pour le reste de ses jours. J’étais environné de jeunes mères de famille, dont chacune avait quatre ou cinq marmots qui tous semblaient du même âge ; j’ai cherché à lier conversation avec un vieux douanier, mon camarade, spectateur comme moi, mais il n’avait pas d’idées.

Le bonheur de Nantes, c’est qu’elle est située en partie sur un coteau qui, prenant naissance au bord de la Loire, sur la rive droite et au nord, s’en éloigne de plus en plus en formant avec le fleuve un angle de trente degrés peut-être. Les chantiers où je suis occupent la première petite plaine qui se trouve entre la Loire et le coteau. Mais cette Loire n’est point large comme le Rhône à Lyon ; Nantes est placée sur un bras fort étroit : ce fleuve, là comme ailleurs, est toujours gâté par des îles. Vis-à-vis des chantiers, ce bras de la Loire est rejoint par un autre beaucoup plus large. J’ai pris une barque pour le remonter, mais j’avais du malheur aujourd’hui. Pour toute conversation, mon vieux matelot m’a demandé dix sous pour boire une bouteille de vin, ce qui ne lui était pas arrivé, dit-il, depuis quinze jours. C’est sans doute un mensonge, le litre de vin coûtant cinq centimes à Marseille, doit revenir à quinze centimes tout au plus sur les côtes de Bretagne ; mais peut-être l’impôt est-il excessif. Nos tarifs d’octrois sont si absurdes !

J’ai trouvé le second bras de la Loire obstrué par des piquets qui sortent de l’eau, et forment comme de grands V majuscules, la pointe tournée vers la mer, ce sont des filets pour prendre dos aloses.

En remontant ce second bras de la Loire, je suis arrivé à un pont ; je me suis hâté de quitter mon bateau, et de monter sur ce pont, qui est fort laid et peut être élevé de quarante pieds au-dessus de l’eau. Un omnibus trottait, s’éloignant de Nantes ; j’y suis entré, et bientôt nous avons passé sur une troisième branche du fleuve. De ma vie je n’ai été si cruellement cahoté : la rue qui unit les trois ponts sur la Loire est horriblement pavée. J’en conclus que Nantes n’a pas un maire comme celui de Bourges.

Je me suis hâté de venir m’habiller ; il fallait aller dîner chez M. R… Comme Bouffé ne jouait pas, je suis resté dans le salon jusqu’à neuf heures et demie, et je crois que, quand même mon ami Bouffé eût joué, j’aurais tenu bon chez mon hôte jusqu’à ce qu’on m’eût chassé. J’étais affamé de parler ; voici bien huit jours que je vis en dehors de la société, comme un misanthrope, ne lui demandant que les avantages matériels qu’elle procure : les spectacles, les bateaux à vapeur et la vue de son activité. C’est ainsi que j’ai quelque idée de vivre à Paris, s’il m’arrive de vieillir en Europe. La comédie de tous les moments que représentent les Français actuels me donne mal à la tête.

Au reste, quand même je n’eusse pas eu cette rage de parler, j’aurais été charmé des cinq ou six braves Bretons avec lesquels mon correspondant m’a fait faire connaissance.

Sa femme et sa jeune fille de quatorze ans, encore enfant, ont fait ma conquête tout d’abord : ce sont des êtres naturels ; la fille, peu jolie, mais charmante, est un peu volontaire, comme un enfant gâté. À dîner, elle voulait avoir toutes les écrevisses du pâté chaud obligé, sous prétexte qu’on les lui donne quand la famille est seule. Madame R… serait encore fort bien de mise si elle le voulait ; mais elle commence à voir les choses du côté philosophique, c’est-à-dire triste, comme il convient à une femme de trente-six ans, fort honnête sans doute, mais qui n’est plus amoureuse de son mari. Quant à moi, dans mes idées perverses, je lui conseillerais fort de prendre un petit amant, cela ne ferait de mal à personne, et retarderait de dix ans peut-être l’arrivée de la méchanceté et le départ des idées gaies de la jeunesse. C’est une maison où j’irais tous les jours si je devais rester à Nantes.

Je serais un grand fou, si je donnais ici au lecteur toutes les anecdotes curieuses et caractéristiques qui ont amusé la soirée ; je publierai cela dans dix ans. Elles montrent la société sous un drôle de jour ; et c’est bien pour le coup, si je succombais à la tentation de les hasarder devant le public, que je serais tout à la fois un légitimiste, un républicain farouche et un jésuite.

Un de ces récits montre sous le plus beau jour le caractère juste du brave général Aubert Dubayet de Grenoble, qui vint en Vendée avec la garnison de Mayence ; il fut ami intime de mon père.

J’ai d’ailleurs de grandes objections contre les anecdotes qui n’arrivent pas bien vite à un mot plaisant, et qui s’avisent de peindre le cœur humain comme les anecdotes des Italiens ou de Plutarque : racontées, elles ne semblent pas trop longues ; imprimées, elles occupent cinq ou six pages, et j’en ai honte.

Du temps de Machiavel, ministre secrétaire d’État de la pauvre république de Florence, minée par l’argent du pape, on voulut envoyer un ambassadeur à Rome, sur quoi Machiavel leur dit :

S’io va chi sta ? S’io sto chi va[2] ?

Notre féodalité contemporaine a-t-elle un mot comparable ? La liberté a donné de l’esprit aux Italiens dès le dixième siècle[3].


— Nantes, le 26 juin.

Il m’a fallu voir les cinq hôpitaux de Nantes ; mais comme, grâce au ciel, le présent voyage n’a aucune prétention à la statistique et à la science, j’en ferai grâce au lecteur, ainsi que dans les autres villes. Je saute aussi des idées que j’ai eues sur le paupérisme. La marine et l’armée devraient absorber tous les pauvres enfants de dix ans qui meurent faute d’un bifteck[4]. J’explique l’association de Fourier aux personnes qui me faisaient voir un de ces hôpitaux ; — leur étonnement naïf. Le mérite non prôné par les prix Monthyon ou par les journaux reste inconnu à la province. De là, nécessité pour l’homme de mérite de venir à Paris, autrement il s’expose à réinventer ce qui est déjà trouvé.

Saint-Pierre, la cathédrale de Nantes, fut construit, pour la première fois, en 555, et par saint Félix ; rien ne prouve ces deux assertions. Des fouilles récentes ont montré qu’une partie de l’église s’appuie sur un mur romain ; mais, dans l’église même, je n’ai rien vu d’antérieur au onzième siècle. Le chœur a été arrangé au dix-huitième, c’est tout dire pour le ridicule. Le féroce Carrier, scandalisé du sujet religieux qui était peint à la coupole, la fit couvrir d’une couche de peinture à l’huile que dernièrement l’on a essayé d’enlever.

Le bedeau m’a fait voir une petite chapelle dont les parois ressemblent tout à fait à un ouvrage romain, ce sont des pierres cubiques bien taillées.

La nef actuelle de Saint-Pierre fut bâtie vers 1434, et remplaça la nef romane qui menaçait ruine ; mais les travaux s’arrêtèrent vers la fin du quinzième siècle, ce qui a produit l’accident le plus bizarre. La partie gothique de l’église étant infiniment plus élevée que le chœur qui est resté roman et timide, le clocher de l’ancienne église est dans la nouvelle. Mais n’importe ; rien de plus noble, de plus imposant que cette grande nef. Il faut la voir sur tout à la chute du jour et seul ; immobile sur mon banc, j’avais presque la tentation de me laisser enfermer dans l’église. La révolution a ôté au caractère des bas côtés en détruisant les croisillons des fenêtres.

Ce qui m’a le plus intéressé, et de bien loin, à Nantes, c’est le tombeau du dernier duc de Bretagne, François II, et de sa femme Marguerite de Foix, que l’on voit dans le transept méridional de la cathédrale. Il fut exécuté en 1507 par Michel Colomb, et c’est un des plus beaux monuments de la renaissance. Il n’est peut-être pas assez élevé. On ne connaît que cet ouvrage de ce grand sculpteur, né à Saint-Pol-de-Léon.

Les statues du prince et de sa femme sont en marbre blanc, et couchées sur une table de marbre noir ; effet dur, mais qui par là est bien d’accord avec l’idée de la mort telle que l’a faite la religion chrétienne. La mort n’est souvent qu’un passage à l’enfer. Quatre grandes figures allégoriques entourent le mausolée : la Force étrangle un dragon qu’elle tire d’une tour ; la Justice tient une épée ; un mors et une lanterne annoncent la Prudence ; la Sagesse a un miroir et un compas, et le derrière de sa tête représente le visage d’un vieillard.

Une grâce naïve, une simplicité touchante, caractérisent ces charmantes statues ; surtout elles ne sont point des copies d’un modèle idéal toujours le même et toujours froid. C’est là le grand défaut des têtes de Canova. Le Guide, le premier, s’avisa, vers 1570, de copier les têtes de la Niobé et de ses filles. La beauté produisit son effet et enchanta tous les cœurs ; on y voyait l’annonce des habitudes de l’âme que les Grecs aimaient à rencontrer. Dans le premier moment de transport, on ne s’aperçut pas que toutes les têtes du Guide se ressemblaient, et qu’elles ne présentaient pas les habitudes de l’âme qu’on eût aimées en 1570. Depuis ce peintre aimable, nous n’avons que des copies de copies, et rien de plus froid que ces grandes têtes prétendues grecques qui ont envahi la sculpture. Les draperies des statues de Nantes sont rendues avec une rare perfection. En France, je ne sais pourquoi, on s’est toujours bien tiré des draperies. Le lecteur se rappelle peut-être les draperies des statues placées à Bourges au portail méridional de la cathédrale.

Quelle différence pour les plaisirs que nous devons à la littérature et aux beaux-arts, si l’on n’eût découvert l’Apollon, le Laocoon et les manuscrits de Virgile et de Cicéron qu’au dix-septième siècle, quand le feu primitif donné à la civilisation par l’infusion des barbares commençait à manquer !

Les quatre figures de Michel Colomb sont belles, et toutefois on observe chez elles, comme dans les madones de Raphaël, fort antérieures à l’invention du Guide, une individualité frappante.

Un de mes amis d’hier, qui avait la bonté de me servir de cicérone, me donne sa parole d’honneur, avec tout le feu d’un vrai Breton, que la statue de la Justice reproduit les traits de la reine Anne, adorée en Bretagne ; les autres statues seraient également des portraits, je le croirais sans peine.

Ce qu’il y a de sûr, c’est que l’expression de ces têtes a une teinte de moquerie assez piquante, et surtout bien française. Voici le mécanisme à l’aide duquel Michel Colomb a obtenu cet effet. Les yeux sont relevés vers l’angle externe, et la paupière inférieure est légèrement convexe à la chinoise.

Ce n’est pas tout ; ce mausolée est peuplé d’une quantité de petites statues en marbre blanc qui représentent les douze apôtres, Charlemagne, saint Louis, etc. La plupart de ces figurines sont admirables par la naïveté des poses et la vérité ; un seul mot peindra leur mérite : elles sont absolument le contraire de la plupart des statues du temps présent. Le guindé fait jusqu’ici le caractère du dix-neuvième siècle.

J’ai remarqué de petites pleureuses dont la tête est en partie couverte d’un capuchon. Les mains et les têtes sont en marbre blanc, les draperies en marbre grisâtre.

Tous les soirs, pendant le reste de mon séjour à Nantes, lorsque mes affaires me l’ont permis, je n’ai pas manqué de venir passer une demi-heure devant cet admirable monument. Outre sa beauté directe, je pensais qu’il est pour la sculpture à peu près ce que Clément Marot et Montaigne sont pour la pensée écrite. (Il faut que je garde une avenue contre la critique, elle ne manquerait pas de s’écrier que Montaigne cite sans cesse les auteurs anciens ; je parle, moi, de ce qu’il y a vraiment de français et d’individuel dans les idées et le style de Montaigne.)

Hier soir, en rêvant devant les statues de Michel Colomb, je m’amusais à deviner par la pensée ce que nous eussions été si nous n’avions jamais eu ni peintre comme Charles Lebrun, ni guide littéraire comme Laharpe.

Toutes ces médiocrités, qui sont les dieux des gens médiocres, nous eussent manqué si Virgile, Tacite, Cicéron et l’Apollon du Belvédère ne nous eussent été connus qu’en l’année 1700. Nous n’aurions point de Louis XIV de la Porte-Saint-Martin nu, orné de sa perruque, et tenant la massue d’Hercule ; nous n’aurions pas même le Louis XIV de la place des Victoires, montant à cheval les jambes nues et en perruque ; nous n’aurions point toutes les tragédies pointues de Voltaire et de ses imitateurs, fabriquées, ce qui est incroyable, à la prétendue imitation du théâtre grec, souvent un peu terne à force de simplicité. Notre théâtre ressemblerait à celui de Lope de Vega et d’Alarcon, qui eurent l’audace de peindre des cœurs espagnols. On appelle romantiques leurs pièces bonnes ou mauvaises, parce qu’ils cherchent directement à plaire à leurs contemporains, sans songer le moins du monde à imiter ce qui jadis fut trouvé bon par un peuple si différent de celui qui les entoure[5].

Un prêtre de Nantes, homme de caractère, a eu l’idée hardie d’achever la cathédrale ; on va démolir le chœur actuel qui est roman, et on en fera un nouveau, en copiant avec une exactitude servile l’architecture de la nef.

J’aime la hardiesse de cette entreprise ; mais cependant, toujours copier ce qui plaisait jadis à une civilisation morte et enterrée ! Nous sommes si pauvres de volonté, si timides, que nous n’osons pas nous faire cette simple question : Mais qu’est-ce qui me plairait à moi ?

Ou meurt de faim à la table d’hôte de mon hôtel, si fier de son grand escalier de pierre et de sa belle architecture de Louis XV. Il y a des Anglais qui se servent avec une grossièreté déplaisante. Mais j’ai découvert un restaurateur fort passable vis-à-vis le théâtre ; la maîtresse de la maison, jeune femme avenante, et d’un air simple et bon, vous donne des conseils sur le menu du dîner. Elle me raconte que mon grand hôtel fut fondé avec un capital réuni par des actions qui furent mises en tontine, il y a de cela une vingtaine d’années, et les survivants ne touchent encore que cinq pour cent.

Le grand café, à côté des huit grandes colonnes disgracieuses qui font la façade du théâtre, me plaît beaucoup ; c’est le centre de la civilisation gaie et de la société des jeunes gens du pays, comme les cafés d’Italie. Je commence à y entrevoir l’excellente crème de Bretagne. J’y déjeune longuement, lisant le journal, et mon esprit est rallégré par les propos et les rires des petites tables voisines, déjà bien moins dignes qu’à Paris.

Mais je serais injuste envers les jeunes gens de la haute société de Nantes si je ne me hâtais d’ajouter que ces messieurs portent la tête avec toute la roideur convenable, et cette tête est ornée d’une raie de chair trop marquée ; mais ils ne viennent pas au café, ce qui est correct. « Avant 1789, me disait le comte de T…, un jeune homme bien né pour rien au monde n’aurait voulu paraître dans un café. » Quoi de plus triste de nos jours que le déjeuner à la maison, avec les grands parents, et la table entourée de domestiques auxquels on donne des ordres et que l’on gronde tout en mangeant ? Pour moi, je ne m’ennuie jamais au café ; mais aussi il a de l’imprévu, il n’est point à mes ordres.

Ce matin à six heures, comme j’allais prendre le bateau à vapeur pour Paimbœuf et Saint-Nazaire, ce café sur lequel j’avais compté m’a présenté ses portes hermétiquement fermées.

L’embarquement a été fort gai : le bateau à vapeur était arrêté au pied de cette ligne de vieux ormeaux qui donne tant de physionomie au quai de Nantes. Nous avions sept ou huit prêtres en grand costume, soutane et petit collet ; mais ces messieurs, plus sûrs des respects, sont déjà bien loin de la dignité revêche qu’ils montrent à Paris. À Nantes, personne ne fait de plaisanteries à la Voltaire ; lit-on Voltaire ? Les abbés de ce matin parlaient avec une grande liberté des avantages et des inconvénients de leur état pour la commodité de la vie.

Les environs de la Loire, au sortir de Nantes, sont agréables : on suit des yeux pendant longtemps encore la colline sur laquelle une partie de la ville a l’honneur d’être bâtie ; elle s’étend en ligne droite toujours couverte d’arbres et s’éloignant du fleuve. Ces environs fourmillent de maisons de campagne ; l’une d’elles, construite depuis peu sur un coteau au milieu de la Loire, par un homme riche arrivant de Paris, fait contraste avec tout ce qui l’entoure. Ce doit être une copie d’une des maisons des rives de la Brenta : il y a du Palladio dans la disposition des fenêtres.

L’arsenal d’Indret, où la marine fait de grandes constructions, donne l’idée de l’utile, mais n’a rien de beau. On aperçoit en passant de grands magasins oblongs, assez bas et couverts d’ardoises, et force bateaux à vapeur dans leurs chantiers ; on voit s’élever en tourbillonnant d’énormes masses de fumée noire. Il y a là un homme d’un vrai mérite, M. Gingembre ; mais, comme M. Amoros à Paris, il doit dévorer bien des contrariétés.

Au total, ce trajet sur la Loire ne peut soutenir l’ombre de la comparaison avec l’admirable voyage de Rouen au Havre. En partant de Nantes, nous avions un joli petit vent point désagréable : à quelques lieues de Paimbœuf il a fraîchi considérablement ; le ciel s’est voilé, le froid est survenu, et avec lui tous les désagréments de la navigation. La mer était très-houleuse et très-sale vis-à-vis Paimbœuf. Pour essayer de voir la pleine mer, j’ai continué jusqu’à Saint-Nazaire.

C’est un lieu où mon courage n’a guère brillé ; il faisait froid, il pleuvait un peu, le vent était violent. À peine avions-nous jeté l’ancre, que nous avons vu arriver à nous, de derrière une jetée neuve tenant à un mauvais village garni d’un clocher pointu, une foule de petites barques faisant des sauts périlleux sur le sommet des vagues. À tous moments la pointe écumeuse des lames, qui se brisaient contre les bords, entrait dans ces bateaux. Je me suis représenté que puisqu’il pleuvait, je n’aurais à Saint-Nazaire, pour ressource unique, que quelque petit café borgne, sentant l’humide et la pipe de la veille. Impossible de se promener, même avec un parapluie. Ce raisonnement était bon, mais il avait le défaut de ressembler à la peur ; ce dont je ne me suis pas aperçu. J’ai répondu au capitaine, qui m’offrait le meilleur bateau, que je ne descendrais pas ; ma considération a baissé rapidement, d’autant plus rapidement, que j’avais fait des questions savantes à ce capitaine, qui m’avait pris pour un homme de quelque valeur.

Plusieurs femmes, mourant de peur, se décidaient successivement à s’embarquer, et enfin je suis resté seul avec un vieux curé et sa gouvernante. Le curé était tellement effrayé, qu’il s’est fâché tout rouge contre le capitaine, qui cherchait à lui prouver qu’il n’y avait pas de danger à descendre dans un bateau pour débarquer. J’avoue que le rôle que je jouais pendant cette discussion n’était pas brillant. J’ai passé là une heure sur le pont, à regarder la pleine mer avec ma lorgnette, ayant froid, et tenant avec grand’peine mon parapluie ouvert, appuyé contre des cordages. Le bâtiment dansait ferme, et donnait de temps à autre de grands coups sur le câble qui le retenait. La mer, les rivages plats et les nuages, tout était gris et triste. Je lisais, quand j’étais las de regarder, un petit volume in-32, le Prince, de Machiavel.

Enfin les passagers sont venus se rembarquer ; le jeune vicaire du curé effrayé avait sauté des premiers dans une barque pour descendre à Saint-Nazaire, ne doutant pas d’être suivi par son patron. Il fallait voir sa figure au retour : la barque qui le ramenait était encore à quarante pas du bateau à vapeur, que déjà il faisait des gestes d’excuse mêlés de gestes de surprise les plus plaisants du monde. Il voulait dire qu’il avait été surpris de ne pas voir arriver son curé, et qu’il ne s’était embarqué que dans la conviction d’être suivi par lui. Au moment où le petit vicaire s’épuisait en gestes, une lame s’est brisée contre sa barque, et a rempli d’eau son chapeau tricorne qu’il tenait à la main. Je me suis rapproché pour être témoin de l’entrevue. Le vieux curé était fort rouge, et s’est écrié au moment où le vicaire allait parler : Certainement je n’ai pas eu peur, etc. Ce mot a décidé de la couleur du dialogue : c’était le curé qui s’excusait ; la figure du vicaire s’est éclaircie aussitôt.

Nous sommes revenus vis-à-vis de Paimbœuf. Comme le bateau s’arrêtait quelques minutes, je suis descendu, et j’ai couru la ville ; j’avais toutes les peines du monde à maintenir mon parapluie contre le vent. Cette ville est composée de petites maisons en miniature, fort basses, fort propres, et qui ont à peine un premier étage : on se croirait dans un des bourgs situés sur la Tamise, de Ramsgate à Londres.

Je suis rentré bien mouillé dans le bateau ; je me suis consolé avec du café. Une heure après le temps s’est éclairci, les nuages ont pris une belle teinte de rouge, et nous avons eu une soirée superbe pour notre retour à Nantes. J’ai trouvé les maisons de campagne beaucoup plus belles que le matin. J’ai remarqué un costume national parmi les paysannes qui étaient aux secondes places. Les paysans sont vêtus de bleu, et portent de larges culottes et de grands cheveux coupés en rond à la hauteur de l’oreille, ce qui leur donne un air dévot.

Un monsieur fort âgé, qui s’est embarqué à Paimbœuf, et qui parle fort bien de la Vendée, me raconte que le 29 juin 1795 cinquante mille Vendéens, sous les ordres de Cathelineau, qu’ils venaient d’élire général en chef pour apaiser les jalousies des véritables généraux, attaquèrent Nantes, où commandaient Canclaux et Beysser. L’attaque eut lieu par la rive droite de la Loire ; le combat commença sur neuf points à la fois, il y eut de part et d’autre des prodiges de valeur. Enfin l’artillerie républicaine, que les canonniers vendéens, simples paysans, ne surent pas démonter, fit un ravage horrible dans les rangs de ces braves gens : repoussés de toutes parts, ils opérèrent leur retraite emportant avec eux leur général en chef, Cathelineau, blessé à mort. Dans cet assaut, la garde nationale de Nantes se montra très-ferme. La guerre civile dura encore assez longtemps dans ces environs, et ne finit que le 29 mars 1795, jour où Charrette fut fusillé à Nantes ; il y eut d’étranges trahisons que je ne veux pas raconter, et que d’ailleurs je connais depuis trois jours.

J’écoutais ce récit avec d’autant plus d’intérêt, que, quoi que ce monsieur voulût dire, il était évident pour moi, par plusieurs particularités, que j’avais affaire à un témoin oculaire. Je ne lui ai point caché qu’un des meneurs de la Convention, qui venait souvent chez mon père, nous avait dit plusieurs fois qu’à deux époques différentes, et dont il donnait la date précise, la Vendée avait pu marcher sur Paris et anéantir la République. Il ne manqua à ce parti qu’un prince français, qui se mît franchement à sa tête, en imitant d’avance madame la duchesse de Berry.


— Nantes, le 28 juin.

Hier, vers les quatre heures, par une soirée superbe, comme le bateau, remontant rapidement la Loire, passait en revue les maisons de campagne et les longues files de saules et d’acacias monotones qui peuplent les environs du fleuve, on arrête la machine pour donner audience à un petit bateau qui amène des voyageurs. Le premier qui paraît sur le pont est un prêtre en petit collet ; ensuite viennent deux femmes plus ou moins âgées, la quatrième personne était une jeune fille de vingt ans avec un chapeau vert.

Je suis resté immobile et ébahi à regarder ; ce n’était rien moins qu’une des plus belles têtes que j’aie rencontrées de ma vie : si elle ressemble à quelque parangon de beauté déjà connu, c’est à la plus touchante des vertus dont Michel Colomb a orné le tombeau du duc François à la cathédrale de Nantes.

J’ai jeté mon cigare dans la Loire, apparemment avec un mouvement ridicule de respect, car les femmes âgées m’ont regardé. Leur étonnement me rappelle à la prudence, et je m’arrange de façon à pouvoir contempler la vertu de Michel Colomb sans être contrarié par le regard méchant des êtres communs. Mon admiration s’est constamment accrue tout le temps qu’elle a passé dans le bateau. Le naturel, la noble aisance, provenant évidemment de la force du caractère et non de l’habitude d’un rang élevé, l’assurance décente, ne peuvent assez se louer.

Cette figure est à mille lieues de la petite affectation des nobles demoiselles du faubourg Saint-Germain, dont la tête change d’axe vertical à tous moments. Elle est encore plus loin de la beauté des formes grecques. Les traits de cette belle Bretonne au chapeau vert sont au contraire profondément français. Quel charme divin ! n’être la copie de rien au monde ! donner aux yeux une sensation absolument neuve ! Aussi mon admiration ne lui a pas manqué ; j’étais absolument fou. Les deux heures que cette jeune fille a passées dans le bateau m’ont semblé dix minutes.

À peine ai-je pu former ce raisonnement ; mon admiration est fondée sur la nouveauté. Je n’ai pu avoir d’autre sensation que l’admiration la plus vive mêlée d’un profond étonnement, jusqu’au moment où cette demoiselle, accompagnée des deux femmes âgées et du prêtre, est débarquée à Nantes avec tout le monde.

En vain ma raison me disait qu’il fallait parler de la première chose venue à l’ecclésiastique, et que bientôt je me trouverais en conversation réglée avec les dames ; je n’en ai pas eu le courage. Il eût fallu me distraire de la douce admiration qui échauffait mon cœur, pour songer aux balivernes polies qu’il convenait d’adresser au prêtre.

J’avoue qu’au moment du débarquement j’ai eu à me faire violence pour ne pas suivre ces dames de loin, ne fût-ce que pour voir quelques instants de plus les rubans verts du chapeau. Le fait est que pendant deux heures je n’ai pu trouver un défaut à cette figure céleste, ni dans ce qu’elle disait, et que j’entendais fort bien, une raison pour la moins aimer.

Elle consolait la plupart du temps la plus âgée des deux dames, dont le fils ou le neveu venait de manquer une élection (peut-être pour une municipalité).

« Les choses qu’il aurait dû faire par le devoir de sa place auraient peut-être blessé la façon de penser de quelques-uns de ses amis, » disait l’adorable carliste, car en Bretagne la couleur du chapeau ne pouvait guère laisser de doute. Cependant je n’ai eu cette idée que longtemps après. Un rare bon sens, et cependant jamais un mot, ni une seule pensée qui eût pu convenir à un homme. Voilà la femme parfaite, telle qu’on la trouve si rarement en France. Celle-ci est assez grande, admirablement bien faite, mais peut-être avec le temps prendra-t-elle un peu trop d’embonpoint.

Il me semblait, et je crois vrai, que les qualités de son âme étaient bien différentes de celles que l’on trouve ordinairement chez les femmes remarquables par la beauté. Ses sentiments, quoique énergiques, ne paraissaient qu’autant que la plus parfaite retenue féminine pouvait le permettre, et l’on ne sentait jamais l’effort de la retenue. Le naturel le plus parfait recouvrait toutes ses paroles. Il fallait y songer pour deviner la force de ses sentiments ; un homme, même doué d’assez de tact, eût fort bien pu ne pas les voir.

Le motif souverain qui, à tort ou à raison, m’a détourné de

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MÉMOIRES l’idée de suivre un peu ces dames, c’est que je voyais très-bien que la demoiselle au chapeau vert s’était aperçue de l’extrême attention que je cherchais pourtant à cacher autant qu’il était en moi : tôt ou tard il eût fallu s’en séparer, et sans son estime.

Les traits de la Vénus de Milo expriment une certaine confiance noble et sérieuse qui annonce bien une âme élevée, mais peut s’allier avec l’absence de finesse dans l’esprit. Il n’en était pas ainsi chez ma compagne de voyage : on voyait que l’ironie était possible dans ce caractère, et c’est, je crois, ce qui me donna tout de suite l’idée d’une des statues de Michel Colomb. Cette possibilité de voir le ridicule, qui manque à toutes les héroïnes de roman, n’ajoutait-elle pas un prix infini aux mouvements d’une grande âme, tels que la conversation ordinaire peut les exprimer ? Cette physionomie renvoyait bien loin le reproche de niaiserie, ou du moins d’inaptitude à comprendre, que fort souvent la beauté grecque ne s’occupe pas assez de chasser de l’esprit du spectateur.

C’est là, selon moi, le grand reproche auquel la suite des siècles l’a exposée. À quoi elle pourrait répondre qu’elle a voulu plaire aux Grecs de Périclès, et non pas à ces Français qui ont lu les romans de Crébillon. Mais moi, qui naviguais sur la Loire, j’ai lu ces romans, et avec le plus vif plaisir.

Après cette rencontre d’un instant, et les illusions dont malgré moi mon imagination l’a embellie, il n’était plus au pouvoir de rien, à Nantes, de me sembler vulgaire ou insipide.

Voici le résultat d’une longue soirée : tout ce qui est lieu commun à Paris fait les beaux jours de la conversation de province, et encore elle exagère. Un artiste célèbre de Paris a cinq enfants, le provincial lui en donne huit, et se montre fier d’être aussi bien instruit. Un ministre a-t-il économisé cinq cent mille francs sur ses appointements, le provincial dit deux millions. C’est ce que j’ai bien vu ce soir dans les conversations amenées par le spectacle. On donnait la première représentation à Nantes de la Camaraderie. J’étais dans une loge avec des personnes de ma connaissance ; profond étonnement de ces provinciaux. Quoi ! l’on ose parler ainsi d’une Chambre des députés ! de cette chambre qui, avant 1830, distribuait tous les petits emplois de mille francs, et les enlevait barbarement aux vingt années de service qui n’ont pas un vote à donner ! Après la stupéfaction, qui d’abord prenait bien une grande minute, on applaudissait avec folie aux épigrammes si naïves de M. Scribe. Sans se l’avouer, ces pauvres provinciaux sont bien las de ce qu’ils louent avec le plus d’emphase, les pièces taillées sur l’ancien patron, et qui ne se lassent pas d’imiter Destouches et le Tyran domestique. Ils admirent, mais ils ne louent pas encore le seul homme de ce siècle qui ait eu l’audace de peindre, en esquisses il est vrai, les mœurs qu’il rencontre dans le monde, et de ne pas toujours imiter uniquement Destouches et Marivaux. On reprochait ce soir à la Camaraderie de faire faire une élection en vingt-quatre heures ; c’est blâmer l’auteur, en d’autres termes, de ne pas s’être exposé à dix affaires désagréables, dont la première eût été décisive ; la police eût arrêté la pièce tout court.

Certes elle n’eût pas osé représenter exactement le mécanisme des élections avant 1830. (Songez à celles de votre département, que vous connaissez peut-être.)

Du temps de Molière, les bourgeois osaient affronter le ridicule. Louis XIV voulut que personne ne pensât sans sa permission, et Molière lui fut utile. Il a inoculé la timidité aux bourgeois ; mais depuis qu’ils s’exagèrent le pouvoir du ridicule, la comédie n’a plus de liberté. Les calicots, sous Louis XVIII je crois, voulurent battre Brunet, et il y eut une charge de cavalerie dans le passage des Panoramas. Nous sommes fort en arrière de ce que Louis XIV permettait. Un détail va prouver ma thèse : n’est-il pas vrai qu’il y aurait bien moins de gens offensés par la peinture exacte, et même satirique si l’on veut, des tours de passe-passe qui avant 1830 escamotaient une élection, que par les faits et gestes de Tartufe, qui, sous Louis XIV, dévoilaient et gênaient les petites affaires de toute une classe de la société ? classe nombreuse qui comptait des duchesses et des portières. Tartufe fut si dangereux, et frappa si juste le moyen de fortune des gens de ce parti, que le célèbre Bourdaloue se mit en colère, et la Bruyère, pour plaire à son protecteur Bossuet, fut obligé de blâmer Molière, du moins sous le rapport littéraire.

Aujourd’hui il n’y a qu’une voix dans la société pour se moquer des friponneries électorales antérieures à 1830 ; mais M. Scribe ne jouit pas, pour les montrer en action sur le théâtre, de la moitié de la liberté que Molière avait pour se moquer des faux dévots.

Ainsi, chose singulière ! et qui eût bien étonné d’Alembert et Diderot, il faut un despote pour avoir la liberté dans la comédie, comme il faut une cour pour avoir des ridicules bien comiques et bien clairs. En d’autres termes, dès qu’il n’y a plus pour chaque état un modèle mis en avant par le roi[6], et que tout le monde veut suivre, on ne peut plus montrer au public des gens qui se trompent plaisamment, en croyant suivre le ton parfait. Tout se réunit donc contre le pauvre rire, même les cris des demi-paysans qui se scandalisent de l’invraisemblance. Une élection improvisée en douze heures ! et par un journal ! Hé ! messieurs, il ne faut que six mois à un journal de huit mille abonnés pour faire un grand homme !

Voici textuellement ce que m’a dit ce soir un vieil officier républicain blessé à la bataille du Mans, et aujourd’hui marchand quincaillier :

« Par soi, le vulgaire ne peut comprendre que les choses basses. Il ne commence à se douter qu’un homme est grand qu’en voyant qu’au bout d’un siècle ou deux il n’a point de successeur. Ainsi fait-il pour Molière. Ce que les années 1836 et 1837 ont vu faire d’efforts inutiles en Espagne, commence à faire penser au petit bourgeois qu’après tout Carnet et Danton valaient peut-être quelque chose, quoique non titrés. »

Je lui réponds :

L’énergie semée par les exploits qui vous ont coûté un bras ne dépasse guère pour le moment la fortune de quinze cents livres de rente. Au-dessus, on a encore horreur de tout ce qui est fort ; mais le Code civil arrive rapidement à tous les millionnaires, il divise les fortunes, et force tout le monde à valoir quelque chose et à vénérer l’énergie.

Avant-hier on m’a fait dîner avec un homme aux formes herculéennes, riche cultivateur des environs de la Nouvelle-Orléans ; ce monsieur est comme l’ingénu, il va à la chasse aux grives, et leur emporte la tête avec une balle, pour ne pas gâter le gibier, dit-il. Je n’ai pas cru un mot de ce conte, moi qui me pique de bien tirer. L’Américain s’en est aperçu, et ce matin nous sommes sortis ensemble ; il a tué sept moineaux ou pinsons, toujours à balle franche. Il a enlevé la tête à deux merles ; mais, comme les balles vont loin, et qu’il fallait prendre de grandes précautions, nous avons regretté de n’être pas dans une forêt du nouveau monde, et mon nouvel ami a quitté sa carabine. Le canon est fort long et les balles de très-petit calibre ; on charge assez rapidement. Avec un fusil et du petit plomb, l’Américain a tué toutes les bécassines qui se sont présentées ; je ne lui ai pas vu manquer un seul coup.

M. Jam… avait dix-sept ans en 1814, lors de la fameuse bataille de la Nouvelle-Orléans, où cinq mille hommes de garde nationale mirent en déroute une armée de dix mille Anglais, les meilleurs soldats du monde, et qui venaient de se battre pendant plusieurs années contre les Français de Napoléon.

— Nous nous mettions en tirailleurs, dit M. Jam…, et en moins d’une heure tous les officiers anglais étaient tués. Les Anglais, toujours pédants, disaient que ce genre de guerre était immoral. Le fait est qu’ils n’ont jamais eu la peine de relever une sentinelle, on les frappait toutes pendant leur faction. Mais nos gens, pour arriver à portée des sentinelles, étaient obligés de marcher à quatre pattes dans la boue ; et les Anglais, non contents du reproche d’immoralité, nous appelaient encore chemises sales.

Le jour de la bataille, un seul homme de l’armée anglaise (M. le colonel Régnier, né en France) put arriver jusqu’au retranchement. Il se retournait pour appeler ses soldats, lorsqu’il tomba roide mort. Le soir, la bataille gagnée, deux de nos gardes nationaux se disputaient la gloire d’avoir abattu cet homme courageux.

— Parbleu, s’écria Lambert, il y a un moyen fort simple de vérifier la chose ; je tirais au cœur.

— Et moi je tirais à l’œil, dit Nibelet.

On alla sur le champ de bataille avec des lanternes, le colonel Régnier était frappé au cœur et à l’œil.

Trait hardi du général Jackson, qui prend sur lui de faire fusiller deux Anglais qui venaient d’être acquittés par un conseil de guerre. On dit que ces messieurs, sous prétexte de faire le commerce des pelleteries, conduisaient les sauvages au combat contre les Américains. Le fait est que dès le lendemain tous les Anglais quittent les sauvages, qui n’osent plus se montrer devant les troupes américaines.

Le jour de la bataille de la Nouvelle-Orléans, le général Jackson ose donner le commandement de toute son artillerie au brave Lafitte, pirate français, lequel demande à se battre lui et ses cinq cents flibustiers, par rancune de ce qu’il avait souffert sur les pontons anglais. La tête de Lafitte avait été mise à prix par le gouvernement américain. S’il eût trahi Jackson, celui-ci n’avait d’autre ressource que de se brûler la cervelle. Il le dit franchement à Lafitte en lui remettant son artillerie.

Mon camarade de chasse m’a donné bien d’autres détails, que j’écoute avec le plus vif intérêt. Je vais les écrire au brave R…, mon ami, qui est de Lausanne. C’est avec ces longues carabines que la Suisse doit se défendre, si jamais elle est attaquée par quelque armée à la Xerxés. Mais où trouver en Suisse un homme qui sache vouloir ? Y a-t-il encore en Europe des hommes à la Jackson ? On trouverait sans doute des Robert-Macaire très-braves et beaux parleurs. Mais, dans les circonstances difficiles, l’homme sans conscience manque de force tout à coup : c’est un mauvais cheval qui s’abat sur la glace, et ne veut plus se relever.


— Nantes, le 30 juin 1837.

J’avais remarqué le musée ; c’est un bâtiment neuf qui s’élève près de la rive droite de l’Erdre. Mais je redoutais d’entrer dans ce lieu-là ; c’est une journée sacrifiée, et souvent en pure perte. Le rez-de-chaussée sert pour je ne sais quel marché.

Notre beau temps, si brillant hier à la chasse, s’est gâté cette nuit : le ciel est gris de fer ; tout paraît lourd et terne, et je suis un peu évêque d’Avranches ; mauvaise disposition pour voir des tableaux.

Nous traversons ce boulevard que j’aime tant ; place charmante, paisible, retirée ; au milieu de la ville, à deux pas du théâtre, et cependant habitée par des centaines d’oiseaux. Jolies maisons à façades régulières : belle plantation de jeunes ormes ; ils viennent à merveille : il y a ici ce qui favorise toute végétation, de la chaleur et de l’humidité.

Le musée est un joli bâtiment moderne, sur la petite place des halles ; si je connaissais moins la province, je supposerais que ces grandes salles (il y en a sept), d’une hauteur convenable, ont été construites tout exprès pour leur destination actuelle. Mais comment supposer que MM. les échevins auraient gaspillé les fonds de l’octroi pour une babiole aussi complètement improductive qu’une collection de tableaux ? Il est infiniment plus probable que le bâtiment était destiné à un grenier d’abondance.

Les provinciaux sont jaloux de Paris, ils le calomnient. « On nous traite comme des Parias, » s’écrient-ils ! mais ils imitent toujours cette ville jalousée. Or, depuis quelques années, on a renoncé à Paris à la vieille sagesse administrative qui consistait à entasser dans des magasins d’énormes quantités de blés, pour parer, disait-on, aux chances de la disette. L’administration s’est aperçue, quarante ans après que les livres le lui criaient, que cette belle invention produisait un effet contraire à celui qu’on en attendait. Elle a fait cette découverte quand des hommes, qui avaient écrit sur l’économie politique, ont été appelés aux places par la Révolution de juillet.

On a dû renoncer à Paris à l’accaparement des blés fait pour un bon motif ; les greniers construits sous l’empire, et spirituellement placés entre les faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau, sont restés inachevés.

Des greniers d’abondance nous avons fait un hôpital, à l’époque du choléra, et les Nantais auront changé les leurs en musée. Si l’on avait voulu bâtir un musée, au lieu de dalles de pierre, n’aurait-on pas mis un plancher en bois ? Il se peut fort bien que je me trompe ; mais je n’ai pas voulu faire de questions, m’attendant à un mensonge patriotique. Le genre de construction, la forme de l’édifice, m’auront induit en erreur, peu importe !

Je parcours les salles, elles sont vastes et claires ; il est facile de trouver son jour : on y verrait fort bien de bons tableaux, s’il y en avait. Mais le premier coup d’œil est peu favorable ; je n’aperçois que des croûtes ou des copies. Il ne faut pas se décourager, examinons avec soin. Je remarque :

1° Une belle tête du Christ, couronné d’épines, attribuée à Sébastiano del Piombo. Il se pourrait bien que ce fût un original. Il y a vérité, expression, couleur, dessin. Manière grandiose (l’opposé de Mignard, ou de Jouvenet, ou de Girodet). Mais je crois me rappeler que j’ai vu cette même tête dans la galerie Corsini, à Florence. Il est peu probable que l’on ait ici un original dont le prince Corsini aurait la copie. Il faudrait employer une heure à examiner ce tableau au grand jour.

Sébastiano, auquel un pape ami des arts avait donné l’office de sceller en plomb certaines bulles, est d’une grande ressource pour les marchands de tableaux de Rome, de Florence, de Venise, etc. Ce peintre est grand coloriste. Michel-Ange lui fournissait des dessins pour faire pièce à Raphaël et à son école, il a de l’expression, un faire grandiose ; il a l’estime des connaisseurs, et frappe même les gens qui se sont plus occupés d’argent ou d’ambition que de beaux-arts. Les marchands de tableaux, dont la vanité voyageante fait la fortune, accablent les princes russes riches et les anglais de Sébastieno del Piombo. Ces messieurs achètent pour cinquante, pour cent louis une copie fort passable qui devient un original à Moscou. Il faut frapper fort ces cœurs du Nord. Les gens du Nord ne préfèrent-ils pas le tapage allemand aux douces cantilènes du Matrimonio segreto qui leur semblent nues ?

2° Portrait d’un Vénitien à barbe rousse, attribué au Giorgion : c’est le plus beau tableau terminé de ce musée ; toutefois il n’est pas du Giorgion.

3° Le Portement de croix, attribué à Léonard de Vinci. Les figures à mi-corps sont d’une vérité d’expression remarquable. La tête du Christ a de la grandeur. La teinte générale est fort sombre ; tableau non terminé. On dirait que le peintre n’a fait usage que de glacis. Il faudrait voir de près ce tableau qui est peut-être original ; mais c’est un grand peut-être. S’il est original, il est sans prix.

4° Le livret dit que cette tête fade et blême, peinte durement, et cependant sans énergie, est du Tintoret, et de plus le portrait de Fra Paolo Sarpi, c’est-à-dire du plus grand philosophe pratique qu’aient produit les temps modernes[7].

5° Deux Canaletto : la place Navone à Rome ; je n’avais jamais vu que des vues de Venise par le Canaletto : l’autre est l’église de la Salute ; admirable lumière, grande exactitude ; mais toujours le même tableau.

6° Portrait de femme habillée en noir. Tête pleine de pensée, d’expression, de vérité, attribuée à Philippe de Champagne. Ce costume n’est-il pas beaucoup plus moderne ?

7° Fort jolie tête de sainte, que l’on dit d’Annibal Carrache. Tableau gracieux de l’école de Bologne, peut-être d’Élisabeth Sirani, l’élève du Guide. J’ai vu quelque chose de semblable dans la galerie Rossi, à Bologne.

8° Un saint meurt ayant les bras en croix. C’est hideux, vrai, un peu dur, au total, ressemblant au Guerchin, par conséquent école espagnole.

Comme je donnais mon avis insolemment à haute voix, parlant à mon nouvel ami le Vendéen et à sa femme, nous sommes abordés familièrement par un monsieur tout gris, sec et pincé. Ce personnage m’amuse, il ne manque ni d’esprit, ni de connaissances en peinture, ni même d’opiniâtreté. Il me prend pour un connaisseur, et nous voilà en conversation réglée pendant deux grandes heures.

« J’apprends que son musée est l’un des plus recommandables de France : tel tableau a été infiniment loué par le directeur de Berlin, et par M. E…, savant bien connu, jeune homme grave qui ne parle pas tous les jours, réfléchit beaucoup et ne fait connaître son opinion qu’après mûre réflexion. (Ceci était sans doute une épigramme à mon adresse. Comme le Vendéen me plaît, nous bavardions beaucoup, nous nous appelions d’un bout des salles à l’autre.) Nous avons ici, a continué l’homme pincé, près de quarante tableaux provenant de l’ancien musée Napoléon ; puis la ville a acheté à la vente de M. Cacault, Nantais et ancien ambassadeur à Rome, une grande quantité de tableaux de sa magnifique collection. »

N°9. « Voyez cette tête d’un chevalier croisé par le célèbre Canova ! Qu’en pensez-vous ? — Je la trouve au-dessous du médiocre ; c’est mou, fade, sans expression, de la vraie peinture de demoiselle. Les traits du visage sont beaux, la couleur rappelle que Canova est né à Venise et non à Florence ; mais, à tout prendre, il n y a de bon sur cette toile que le nom du grand sculpteur qui est écrit au bas. » Ce tableau provient de la galerie Cacault, et on y lit : Offerto all Illustrissimo ed Ornatissimo sig. Cacault, Ambasciatore di Francia in Roma, dal suo umilissimo servo ed amico Canova (autographe). Canova sur ses vieux jours, lassé de l’admiration que toute l’Europe (à l’exception de la France) accordait à ses statues, eut le travers de vouloir être peintre ; et, comme à Rome le ridicule ne peut atteindre un homme du talent de Canova, ce grand artiste ne cacha pas cette faiblesse.

N° 10. « Voici un original de Raphaël ! s’écrie l’homme sec. Et je vois une Madone connue, gravée vingt fois ; ceci est une copie détestable, croûte au premier chef. — Comment, lui dis-je, vous croyez cela original ? — Oui, sans doute, reprend le monsieur en redoublant de gravité ; c’est l’avis de tous les connaisseurs. »

N° 11. « Cette copie de la Vierge aux rochers de Léonard de Vinci, dit le monsieur, est parfaite ; elle est plus agréable à voir que l’original enfumé qui est au Louvre. — Sachez, monsieur, qu’au Louvre il n’y a rien d’enfumé ; nous grattons les tableaux jusqu’au vif et savons les vernir à fond. »

J’avoue que je voudrais bien avoir une galerie composée d’aussi charmantes copies ; elles me rappelleraient certains originaux que j’aime tendrement, mais auxquels je ne puis atteindre : c’est là leur unique défaut, et non d’être enfumés. À travers les injures du temps, l’œil ami des arts voit les tableaux tels qu’ils étaient en sortant de l’atelier du maître.

N° 12. Autre copie de Léonard : l’Incrédulité de saint Thomas. L’original est à Milan, à l’Ambrosiana. Copie moins agréable que la précédente, mais bien encore.

N° 13. Sainte Famille, par Otto Veuwus (vivant en 1540). Ceci est original, et provient du musée Napoléon ; un peu sec, mais naïf, vrai. Cet Allemand a vu Raphaël ou ses élèves : je ne puis croire qu’il ait deviné ce style.

N° 14. Éruption du Vésuve, par je ne sais quel Italien du dix-huitième siècle. Cela est peint comme une décoration de théâtre ; aussi y a-t-il de l’effet, cette ressource des ignorants : effet de mélodrame.

N° 15. Élisabeth, reine d’Angleterre ; excellent portrait flamand. Expression de physionomie fine, aigre, méchante ; lèvres pincées, nez pointu. Femme non mariée, et parlant de sa vertu. Sa façon de jouer avec sa chaîne d’or est admirable. Je voudrais pour beaucoup que ce portrait fût reconnu ressemblant. Il représente admirablement cette reine, qui battait ses ministres lorsqu’elle était contrariée dans ses desseins. Mais qu’importent ses faiblesses ? Elle sut régner.

N° 16. Portrait de femme assez laide, extrêmement loué par M. E…, dit mon interlocuteur. C’est un tableau espagnol, peut-être de Murillo. M. E… aura voulu faire la cour à ce brave homme ; et, comme on est accoutumé en France à la laideur des lignes, à la fausseté de la couleur, et à l’absurdité ou à l’absence du clair-obscur, ce portrait de femme passera bientôt pour un chef-d’œuvre à Nantes.

N° 17. Vieillard jouant de la vielle. Ignoble et effroyable vérité ; tableau espagnol attribué à Murillo. Il n’est pas sans mérite. Coloris sage, expression vraie. Il provient du musée Napoléon. Peut-être est-il de Vélasquez, qui, à son début, s’essaya dans des sujets vulgaires.

N° 18. Belle copie en marbre du vase de Warwick.

N° 19. L’Éducation de la Vierge, par Krayer.

N° 20. Jeune fille qui va se faire religieuse. La beauté du sujet soutient le peintre. Elle est vêtue de bleu ; elle a quatorze ans ; elle est maladive, languissante, exaltée. Figure à la sainte Thérèse. « Attribué à un peintre italien ou à un Espagnol, dit l’homme sec, qui, après ce tableau, nous a délivrés de son esprit. »

Arrivé à cette question qu’il faut toujours se faire : Que prendre si on me laissait le choix dans ce musée ?

D’abord, et avant tout, le Portement de croix, qui peut être de Léonard. Un si grand peut être est au-dessus de tout. Ensuite, et à tout hasard, le Sébastiano del Piombo ; 3° la demi-figure attribuée au Giorgion ; 4° le portrait d’Élisabeth ; 5° la copie de la Vierge aux rochers de Léonard de Vinci.

Près de la porte d’entrée, je trouve des fragments de sculpture du moyen âge, fort curieux. Y a-t-il là quelque chose de gaulois, ou seulement du huitième siècle, comme ce que j’ai vu à la Charité, chez M. Grasset ? On a placé au-dessus de la porte le grand tableau d’Athalie, faisant massacrer sous ses yeux les cinquante fils de je ne sais quel roi d’Israël, par feu Sigalon. Le musée de Nantes pourrait en accommoder celui de Nîmes.

Je sors perdu de fatigue. J’ai des nerfs, comme dit M. de S… Promenade en bateau sur l’Erdre. J’ai beau faire, le reste de la journée est perdu. Au total, j’ai été trop sévère envers ce musée (Et tout cet article est à refaire, si jamais je repasse à Nantes. Apporter une loupe, examiner la façon dont les ongles et les cheveux sont traités dans le prétendu Portement de croix de Léonard.)

Un sous-préfet destitué, et par conséquent philosophe, me disait hier : La méfiance et le raisonnement sévère, qui font la base du gouvernement des deux chambres, achèvent de tuer en France la chevalerie. L’homme qui ne vit que pour donner aux femmes une suprême estime pour son élégance va devenir fort rare parmi nous.

En Angleterre, au contraire, MM. Brummel et d’O… ont essayé de faire revivre la loi par un amendement : la fashion.

Durant la vie de l’esprit chevaleresque, la France n’a pas eu d’artiste capable de créer le beau idéal de la société qui l’entourait, d’exprimer cette société par un marbre ou de la peinture. Rien n’est plus Bentham que le beau idéal de Raphaël. Canova, dans le Persée, bannit la force, et, en ce sens, se rapproche du sentiment qui préfère de beaucoup l’élégance à la force et l’esprit à la justice. La chevalerie a éclipsé le bon sens de la Rome antique, et le bon sens des deux chambres bannit la chevalerie. Tout cela va donner plusieurs genres de beau aux gens de goût.

Ce soir j’ai rencontré M. Charles, le père-noble de la troupe qui joue ici. Grande reconnaissance : je l’ai beaucoup connu sous-officier d’artillerie à la Martinique. C’est un homme de cœur et d’un rare bon sens. Quel aide de camp pour un ministre !

M. C. a cela de particulier, qu’il n’est dupe d’aucune apparence ; la position plutôt inférieure qu’il occupe dans la vie n’a aucune influence sur sa façon de voir les choses.

L’art de jouer la comédie ne se relèvera en France, me dit-il, que lorsque l’on cessera d’imiter le grand seigneur de cour, dont la réalité n’existe plus. Rien de plus profondément bourgeois que les manières et les figures des huit ou dix personnages estimables les plus haut placés dans l’almanach royal. Une ou deux exceptions tout au plus. Les derniers grands seigneurs ont été M. de Narbonne, mort à Wittemberg, et M. de T.

Eh bien ! reprend M. C, dès que le bourgeois de Nantes, devant qui l’on joue la comédie, voit le mot Clitandre dans la liste des personnages, il veut qu’on lui donne une copie des manières qu’il se figure qu’avait autrefois le maréchal de Richelieu. Figurez-vous, si vous pouvez, ce qu’il se figure.

On ne verra des acteurs passables, poursuit le sous-officier, que quand les enfants de douze ans qui ont joué la comédie à Paris, sur le théâtre de l’Odéon et au passage de l’Opéra, en auront vingt-cinq. En arrivant à l’âge des passions, il ne sera plus question pour eux ni de timidité, ni de mémoire, ni de gestes, etc. Ils pourront ne plus donner leur attention au mécanisme de l’art, et la concentrer tout entière sur la chose à imiter et à idéaliser. Si la nature leur a donné des yeux pour reconnaître quelle est l’apparence extérieure d’un jeune homme né avec quarante mille livres de rente, ils pourront en donner l’imitation dans le rôle de Clitandre. Alors, autre malheur : on remarquera que les paroles de ce rôle jurent avec les manières vraies du dix-neuvième siècle.

La sagesse des plus jolies actrices du Théâtre-Français est exemplaire ; elles refusent à Londres des offres singulières. Ces dames pourront donc représenter la femme française de notre siècle qui est sage et impérieuse avant tout.

— Rien de pitoyable comme les comédiens actuels, poursuit M. C… ; ces pauvres gens n’ont rien à eux, pas même leur nom. Plusieurs ne manquent pas de véritables dispositions : mais le provincial ne veut pas laisser faire dans l’art de jouer la comédie la révolution qui s’est opérée dans l’art de l’écrire. Il en est toujours aux copies de Fleury.

« Belle révolution ! disent-ils. Une emphase abominable ; rien de naturel ; la peur continue d’être simple ; des personnages qui récitent des odes. Beaux effets du romantisme ! »

— Le romantisme ou la déroute des trois unités était une chose de bon sens ; profiter de la chute de ce tyran absurde pour faire de belles pièces est une chose de génie, et le génie français se porte maintenant vers l’Académie des sciences ou vers la tribune. Si M. Thiers ne parlait pas, il écrirait.

En 1837, l’Allemagne, et surtout l’Italie, ont de bien meilleurs acteurs que la France. Où est notre Domeniconi, notre Amalia Bettini, qui a la bonté de se croire inférieure à mademoiselle Mars ? Ce sont les villes où elle joue qui sont inférieures à Paris. Les troupes en Italie changent de résidence tous les quatre mois, et le plus grand talent doit faire de nouveaux efforts pour réussir. Bologne aurait grand plaisir à siffler ce que Florence vient d’applaudir. Quel père noble de Paris l’emporte sur Lablache ?



  1. Page 17, édition Michaud, 1837.
  2. Si j’y vais, qui reste ici ? Si je reste, qui y va ?
  3. N’en croyez sur l’Italie que les Annales de Muratori et ses lumineuses dissertations.
  4. La France a autant d’habitants qu’elle peut produire ou acheter de fois quatre quintaux de blé. Il naît toujours dans un pays plus d’enfants qu’il n’en peut nourrir. La société perd la nourriture de tous les enfants qui meurent avant de pouvoir travailler. Le lecteur admet-il ces idées, qui à Rhodez sembleraient de l’hébreu ?
  5. Voir Racine et Shakspeare, brochure de 1824. Depuis, on a abandonné le mot romantisme ; mais la question n’a pas fait un pas, et ce n’est pas la faute du romantisme si jusqu’ici il n’a rien paru qui vaille le Cid ou Andromaque. Chaque civilisation n’a qu’un moment dans sa vie pour produire ses chefs-d’œuvre, et nous commençons à peine une civilisation nouvelle. Je vois une exception à ce que dessus : Caligula, tragédie, fait connaître ce fou couronné, et les fous qui le souffraient.
  6. C’est en ce sens que Molière fut un écrivain gouvernemental : aussi mourut-il avec soixante mille livres de rente.
  7. Voir l’admirable histoire de sa vie par le moine son compagnon, qui lui succéda dans la place de théologien de la république de Venise.