Mémoires d’un Touriste/40

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Michel Lévy frères (volume IIp. 117-122).


— Tullins, le 6 août 1837.

Hier, à Valence, il pleuvait et je fumais un cigare sur la porte de l’hôtel, comme doit faire tout bon voyageur qui cherche à voir et à connaître. L’hôte est venu, qui m’a conté l’histoire des bons vins du pays. C’est M. l’évêque de Valence qui est propriétaire de la vigne à laquelle nous devons le sublime vin de l’Ermitage. Il l’a louée à une compagnie qui, outre le prix de ferme, donne au propriétaire quatre cents bouteilles de la meilleure qualité, mais sous la condition qu’on n’en fera pas de cadeaux. On craint sans doute la comparaison avec le vin que la compagnie livre au commerce.

Je discutais sur les vins, lorsque j’ai vu descendre de la diligence de Marseille M. Buisson, négociant d’Alger, qui veut bien se charger de nos petites affaires en ce pays-là. M. Buisson se rend à Pont-en-Royans, où il possède une fabrique de draps : il cherchait une voiture ; je lui ai offert la mienne pour le mener dans son pays, que M. Bigilion m’a vanté comme fort pittoresque, et ce matin, à cinq heures, nous avons quitté Valence.

Il m’a dit, chemin faisant, de drôles de choses sur Alger, où il était il y a six jours. Avant le sage maréchal Valée, notre légèreté et notre jactance avaient si bien fait, que les Arabes croient fermement que les Français sont un peuple misérable, mourant de faim sur le rivage de la Méditerranée, autour d’une ville qui n’est pas le quart d’Alger, et que l’on nomme Marseille. Ces Français, ne sachant que devenir, viennent à Alger pour voler les bœufs ; ce sont d’ailleurs les plus fous des hommes. Un jour ils fusillent leurs prisonniers ; le lendemain, la peur naturelle qu’ils ont des Arabes leur revient, et ils accablent leurs prisonniers de cadeaux. En vérité, me dit M. Buisson, ce qu’il y aurait de plus sage, ce serait d’enlever cinquante Arabes de quarante ans, et de les conduire à Paris, où on leur donnerait un logement aux Invalides et dix francs par jour. De retour dans l’Atlas, ils diraient ce qu’ils ont vu. Jusque-là, avec tant d’esprit, notre vanité inquiète n’aura réussi qu’à se faire complètement mépriser par la gravité arabe.

L’empereur de Maroc, me dit M. Buisson, est un janséniste de cinquante ans, commandant à une société de jansénistes moroses. C’est par humilité musulmane qu’il porte le même vêtement simple que ses sujets. Ce qui les choque le plus chez les Français, c’est cette horrible habitude de s’arrêter contre un mur pour satisfaire un petit besoin.

— Mais voilà qui est anglais, disais-je à M. B.

— En fait de gravité et de décence théâtrale, les gens de Maroc, a repris M. B., en remontreraient aux Momiers. Quoique l’empereur qui règne à Maroc en 1837 ait les lèvres grosses et le teint d’un mulâtre, il n’en descend pas moins de Mahomet, et nourrit, en conséquence, un mépris infini pour le Grand-Turc, qui n’est à ses yeux qu’un homme dégénéré, et presque un infidèle.

Malgré l’extrême piété qui règne dans le Maroc, on trouve fort bien à faire assassiner un homme pour vingt-deux sous (une piécette). La religion de Mahomet, assez sage au fond, a dégénéré en pratiques, comme celle des Calabrois. Les montagnards du Maroc offrent encore exactement les mœurs décrites dans la Bible, et qui nous donnent des préceptes de morale. Un seul usage nouveau s’est introduit parmi eux, ils ont des fusils qu’ils fabriquent eux-mêmes.

Le comble des félicités humaines, pour un habitant du Maroc, c’est d’avoir des chevaux, des fusils et de la poudre ; beaucoup de poudre. Pour honorer un étranger, ils arrivent à lui ventre à terre, et lui tirent leur coup de fusil chargé à balle à deux pieds au-dessus de la tête. Ils n’y entendent pas trop malice ; ils portent leurs fusils toujours chargés à balle, pour leur sûreté, et ne connaissent point l’usage du tire-bourre.

Lorsqu’une jeune fille se marie, on la met dans un panier sur une mule, on conduit la mule au milieu d’un champ, et tous les cavaliers de la tribu viennent au grand galop décharger leurs fusils entre les jambes de la mule.

M. B. admire beaucoup Abd-el-Kader : ce jeune général de vingt-neuf ans en sait plus que nos généraux de cinquante, et peut devenir un grand homme. M. B. fait une grande différence entre l’Arabe auquel on peut faire comprendre son véritable intérêt, et le Turc, comme Achmet, de Constantine, que rien ne peut détourner de l’idée qu’il a une fois conçue.

Le Turc est peut-être l’être le plus vertueux que l’on rencontre au dix-neuvième siècle, et toute cette vertu n’est que de l’obéissance au Coran, fort supérieur à un autre livre. Au reste, cette guerre d’Afrique pourra donner quelques idées nouvelles à la fatuité française, qui croit tout savoir.

J’avais bien lu dans Volney que les Français n’ont pas le génie de la colonisation ; M. B. ne dit pas un mot qui ne confirme cette triste vérité : il loue beaucoup quatre ou cinq officiers employés en Afrique, et qui, si on les élevait en grade, promettraient des généraux comme ceux de 93. Ils ont daigné apprendre l’arabe. Il y a souvent des suicides ; et ce sont, en général, des sous-officiers qui se font sauter la cervelle. La vie est estimée partout ce qu’elle vaut, c’est-à-dire peu de chose.

Des négociants établis à Alger offrent au gouvernement français sept cent mille francs par an de la saline d’Arsew ; on n’emploierait que dix heures, par mer, pour transporter le sel à Alger. Mais il faudrait avant tout, en ce pays, un gouverneur ayant une volonté de fer. C’est comme sachant vouloir que les Arabes se moquent de nous, qui n’avons que les avantages d’une vieille civilisation.

C’est en devisant ainsi à perte de vue, et sans mission, comme disent les journaux vendus, que nous avons passé à Romans, jolie petite ville sur l’Isère, où nous avons trouvé un excellent melon et de fort bonne eau-de-vie. La chaleur était accablante. Sur les onze heures, et une lieue avant Saint-Marcellin, nous avons quitté la grande route, et nous avons pris sur la droite, vers le curieux château de la Sône, qu’habitait autrefois la belle madame Jubié. Dans ce lieu féodal, tête de pont sur l’Isère, les ancêtres de cette aimable femme avaient établi une filature de soie et d’organsin (on tord ensemble plusieurs fils de soie). Les machines furent faites en 1771 par Vaucanson lui-même : elles n’ont point vieilli. On nous a montré la machine avec laquelle il fabriquait ses chaînes.

Nous avons passé l’Isère à la Sône, sur un pont suspendu nouvellement établi : le bac rapportait cent louis ; le pont donne sept mille francs. Après avoir traversé la jolie forêt de Glaix, nous sommes arrivés à une grande descente, et au bas du coteau nous avons aperçu Pont-en-Royans. Ce village est placé là au bout du monde, tout à fait contre un rocher à pic. Les maisons sont blanches, fort petites et couvertes d’un toit fait avec des pierres blanches. Tout cela se détache sur un rocher gris foncé tirant sur le rouge. Rien de plus singulier.

La Bourne, rivière célèbre dans le pays par la transparence et la beauté de ses eaux, traverse le village en grondant, forme plusieurs cascades, et court vers l’Isère. On y pêche d’excellentes truites ; les meilleures sont tachetées de points rouges, et pèsent moins d’une livre. La Bourne a bien trente-cinq mètres de large ; il faut monter sur le pont, qui est en plein cintre et fort élevé, pour jouir de l’ensemble.

Le long de chaque maison on aperçoit certains petits tuyaux qui descendent jusque dans la rivière, et, ce qui est plus singulier, on voit tout à côté, sur les fenêtres, de nombreux petits seaux en bois, suspendus chacun à une chaînette de fer passant sur une poulie, et à chaque instant, avec ces petits seaux, les habitants, sans avoir de mauvaises pensées, puisent dans la rivière l’eau dont ils ont besoin. M. Buisson m’a fait manger d’excellentes truites ; mais à ce repas je n’ai bu que du vin.

M. B. possède un ouvrage de Nicolas Barnaud, né à Crest (Drôme) dans le seizième siècle ; mais il n’a pu le retrouver ce soir, et le temps me pressait. Barnaud, qui voyagea beaucoup, dit que l’état de France ne peut être sauvé qu’en organisant les bourgeois en milice et vendant les biens du clergé. Il faudra déporter les prêtres qui ne voudront pas se marier, et fondre les cloches. Barnaud publiait ses écrits sous le nom de Froumenteau. On voit que, deux siècles après leur réunion à la France, les Dauphinois étaient encore d’assez singulières gens.

Au moment où ce principe insolent de tout diriger vers le plus grand bien-être de tous cessa peut-être d’animer un peu ces bourgs situés dans les montagnes, et souvent séparés quatre mois de l’année de leurs voisins les plus proches par la neige et le danger des routes, Lesdiguières vint leur apprendre à se soucier fort peu du successeur de leurs dauphins, qui tenait sa cour à cent lieues de leurs frontières, et ne les protégeait pas contre le Savoyard.

Autrefois, à une demi-lieue plus loin que Pont-en-Royans, sur le chemin de Rancourel, il y avait un bac assez singulier. À cent pieds d’élévation, sur la Bourne, on voyait une grosse corde tendue d’une rive à l’autre, et les voyageurs passaient la rivière dans une benne (ou petite caisse de bois ronde) qui avait deux trous ; la grosse corde passait dans ces trous, et, avec une petite corde, on tirait la benne d’un côté de la rivière à l’autre.

Au retour de Pont-en-Royans j’ai traversé rapidement la forêt de Claix, et ensuite Saint-Marcellin, qui a un joli boulevard. En province la vue des arbres rafraîchit l’âme, comme la vue d’une ruine romaine ; c’est quelque chose qui n’est pas affecté.

Mais il faut que ces arbres ne soient pas mutilés et taillés par les ordres de M. le maire. Quelle différence, grand Dieu, avec les charmants jardins de Leipzig, de Nuremberg, etc. ! Et nous nous intitulons la belle France. C’est le pendant de Mery England, l’Angleterre gaie ; tandis que l’unique affaire de la vie d’un Anglais est de tâcher de grimper au rang supérieur, et de ne pas laisser envahir le sien ! Six heures sonnaient comme je changeais de chevaux à Saint-Marcellin ; j’ai pu encore aller coucher à Tullins, chez M. Guizard, maître de poste, auquel M. Buisson m’avait recommandé.

Mais avant d’arriver à Tullins j’ai trouvé une surprise délicieuse ; par bonheur, personne ne m’avait averti. Je suis arrivé tout à coup à une des plus belles vues du monde. C’est après avoir passé le petit village de Cras, en commençant à descendre vers Tullins. Tout à coup se découvre à vos yeux un immense paysage, comparable aux plus riches du Titien Sur le premier plan, le château de Vourey. À droite, l’Isère, serpentant à l’infini, jusqu’à l’extrémité de l’horizon, et jusqu’à Grenoble. Cette rivière, fort large, arrose la plaine la plus fertile, la mieux cultivée, la mieux plantée, et de la plus riche verdure. Au-dessus de cette plaine, la plus magnifique peut-être dont la France puisse se vanter, c’est la chaîne des Alpes, et des pics de granit se dessinant en rouge noir sur des neiges éternelles, qui n’ont pu tenir sur leurs parois trop rapides. On a devant soi le Grand Som et les belles montagnes de la Chartreuse ; à gauche, des coteaux boisés aux formes hardies. Le genre ennuyeux semble banni de ces belles contrées.

Je ne conçois pas la force de végétation de ces champs couverts d’arbres rapprochés, vigoureux, touffus ; et là-dessous il y a du blé, du chanvre, les plus belles récoltes. Je n’ai rien vu de plus étonnant en courant la sublime Lombardie, ou à Naples, dans la terre de Labour. La montagne que l’on descend à Cras fait partie de la chaîne du Jura, qui court de Bâle à Fontaneille, près Sault, dans le bas Dauphiné. J’ai dit au postillon que j’avais un éblouissement, et que je voulais marcher ; il est allé m’attendre, sans répliquer un mot, au bas de la descente. Ainsi rien n’a gâté mon bonheur.