Mémoires d’un Touriste/53

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Michel Lévy frères (volume IIp. 233-251).


— Lyon, le… 1837.

La route de Genève ici, par le Fort-l’Écluse et le long du Rhône qui se perd, pourrait passer pour sublime si l’on comparait ses aspects à ceux des grandes lignes plates, grises, nues, des campagnes qui environnent Paris. Mais l’intérêt du paysage ne suffit pas ; à la longue, il faut un intérêt moral ou historique. Alors il y a harmonie fort agréable. Le Mozart de cette harmonie, c’est lire Tite-Live dans la campagne de Rome, à Pozzolo, sur le lac d’Albano, par exemple.

J’ai revu Ferney, à deux lieues de Genève. On s’étonne aujourd’hui de l’exiguité de cette habitation d’un homme qui avait cent mille livres de rente de 1760, ce qui veut dire deux cent cinquante mille de 1837, vu l’augmentation du luxe nécessaire et les exigences d’une vanité croissante. Car il ne faut pas estimer les sommes d’argent notées dans l’histoire uniquement par la différence de la valeur du marc d’argent à deux époques, mais bien par les dépenses de luxe, indifférentes en 1760, et dont l’absence déshonore un homme en 1837.

La position de Ferney était habilement choisie, militairement parlant. Voltaire, d’un décret de mandé pour être ouï, lancé par le parlement de Paris ou par celui de Dijon, pouvait en cinquante minutes se trouver en pays de liberté. Sans doute, les petites républiques suisses, toujours timides et déjà dévotes, comme le montre la haine de M. Haller de 1760, l’auraient bientôt rendu, mais le ministre des affaires étrangères pouvait être ennemi des parlements et ne pas le demander d’une certaine façon ; mais en quelques heures Voltaire pouvait aller en Prusse, c’est-à-dire à Neuchâtel.

Nous jugeons bien ridiculement de la position de Voltaire, au milieu du régime presque légal que ses plaisanteries nous ont valu. Pendant les vingt premières années de son séjour à Ferney, il put regarder avec inquiétude tout courrier arrivant au galop par la grande route de France. Voltaire avait la certitude d’être exécré par deux des grands corps de l’État, le clergé et les parlements, dont il avait montré la cruelle ignorance à propos de dix affaires, et enfin lors du meurtre du chevalier de la Barre et des Calas. La cour eût été bien aise de voir houspiller et avilir cet insolent poëtereau dont on parlait trop. Il y avait déjà longtemps que le garde des sceaux lui avait dit : — Sachez, monsieur, que si jamais la Pucelle paraît imprimée, je vous ferai pourrir dans un cul de basse-fosse. Or cette Pucelle fut bientôt imprimée.

Pour résister à tant d’inimitiés, si bien motivées, Voltaire aurait dû renoncer à écrire, et se faire oublier. Mais une telle contrainte était au-dessus de ses forces ; il avait horreur de l’idée d’être oublié bien plus que d’une Bastille éternelle, et tous les six mois lançait un pamphlet.

Personne en France n’a montré autant de bravoure que Voltaire. En vain saisissait-il toutes les occasions de faire une cour servile au maréchal de Richelieu et au duc de Choiseul, sa sécurité était perdue si elle était attaquée. Le lendemain de sa mise en prison, MM. de Richelieu et de Choiseul auraient dit : Mais pourquoi donc ne l’y avoir pas mis dix ans plus tôt ? Le duc de Richelieu se fût moqué de lui six mois durant, avec une extrême gaieté, s’il l’eût vu en prison ; puis l’eût oublié. Le clergé eût donné pour cent mille livres de bénéfices aux fils et aux neveux du magistrat qui le tenait en prison ; on eût offert à la favorite la nomination à deux ou trois abbayes de quarante mille livres de rente.

On eût donné deux ou trois évêchés aux protégés de madame la duchesse de Grammont, et le duc de Choiseul se fût enfin aperçu qu’un jour Voltaire, revenant à Paris, pouvait éclipser la majesté royale.

Tous ces dangers étaient réels, même aux yeux de l’homme le plus froid, et Voltaire avait une imagination puérile qui les centuplait ! Sa sécurité ne reposait que sur la déraison et le manque d’accord des gens tout-puissants, qu’il battait en brèche. Bien plus, il offensait essentiellement le roi.

Une fois jeté dans le château fort des îles Sainte-Marguerite, il y était pour vingt ans. Tous les gens de lettres applaudissaient à cette prison. (Voyez les Mémoires de Collé, de l’avocat Marais, et beaucoup d’autres.)

Voltaire, on ne saurait trop le répéter, fut l’homme le plus brave de son siècle.

À Ferney, on m’a débité de nouveau le conte que l’on me fit il y a dix ans. Voltaire, en homme d’esprit, qui n’est jamais compris par les gens épais, voulait tout faire par lui-même ; il avait tracé avec sa plume le plan du château qu’il faisait bâtir. Il avait indiqué les murs par un trait ; mais quand on fut au premier étage, toutes les pièces parurent petites, et on s’aperçut que, dans le plan, Voltaire avait oublié l’épaisseur des murs. Mon grand-père, qui est allé cinq fois voir Voltaire à Ferney, m’a raconté les peupliers cache-Pictet, l’aventure de l’aiglon maigre, et croyait à l’épaisseur des murs oubliée. Bien plus, Voltaire, avec ses cent mille livres de rente bien réelles, deux ou trois fois se crut ruiné, et fut au désespoir comme un enfant. Ses livres étaient remplis d’une infinité de petites marques en papier de trois lignes de large et six pouces de long : elles portaient un mot. Quand Voltaire voulait un fait, il grimpait au haut de l’échelle de sa bibliothèque, et lisait rapidement les mots de toutes les marques d’un volume.

Avant d’arriver au château, on voit dans l’avenue, à gauche, une église, et sur le fronton la fameuse inscription : Deo erexit Voltaire, La chambre de ce grand homme est encore dans l’état où il la laissa en partant pour Paris : tenture de taffetas bleu passé, portraits du roi de Prusse, de madame du Châtelet, de Lekain. On vend toujours aux Anglais la plume dont se servait Voltaire.

Malgré la légèreté de notre nation et la mode de haïr Voltaire, venue parmi les gens riches, le bel appartement où il est mort, à l’angle du quai et de la rue de Beaune, est resté cinquante ans inhabité.

À Genève, si par mégarde l’on nomme Voltaire, on vous dit avec un petit air de triomphe :

« Cet écrivain a été foudroyé par le moderne Bossuet. »

Afin d’offrir du moins une page agréable à certaines gens, je devrais peut-être transcrire ici ce fameux portrait de Voltaire par M. de Maistre. Bien des missionnaires de 1827 prêchaient aussi bien que cela. Pour être admiré d’un parti, il suffit de fournir des phrases toutes faites à sa haine ou à son amour.

Le fort de l’Écluse est imposant comme un roman d’Anne Radcliffe. (Il m’a rappelé sur-le-champ la sensation du passage de la Vilaine, par un jour sombre, à la Roche-Bernard.) Situé à cinquante toises au-dessus du Rhône, dans une gorge resserrée, où il n’y a de place absolument que pour le fleuve et la route, il intercepte complètement celle-ci : elle passe dans le fort même. Je me suis arrêté à l’entrée et à la sortie ; les canonniers me regardaient de travers ; j’ai vu le moment où ils me signifieraient qu’il est défendu de regarder les fortifications du roi.

Ces pauvres gens doivent s’ennuyer si mortellement dans cette triste garnison, qu’il faut bien leur pardonner de montrer leur pouvoir.

Je suis allé voir la perte du Rhône ; rien de plus simple : ce fleuve impétueux courait entre deux rochers très-rapprochés. Une tranche de rocher fort inclinée vers le lit du fleuve, comme on en voit souvent dans ces montagnes, et séparée de la tranche voisine par un lit de terre, aura glissé dans le fleuve à la suite de quelque grand dégel. Mais ces énormes morceaux de roc n’ont pas intercepté assez hermétiquement le lit du Rhône pour l’obliger à former un lac ; il coule au fond de son lit recouvert de gros blocs de rochers, et va reparaître à cent pas plus loin.

J’ai dit, je crois, qu’un bateau à vapeur allait remonter de Lyon jusqu’à la renaissance du Rhône. On va faire un chemin le long de la partie de son lit qui est recouverte de rochers (la perte du Rhône), et un second bateau à vapeur conduira, du lieu où il se perd, à Genève. Il y aura des vues curieuses, mais un peu uniformes du fond de cette sorte de gouffre.

Après avoir été vexé ferme à la douane de Bellegarde et avoir eu la faiblesse de me mettre en colère, j’ai eu recours aux consolations physiques : j’ai bu une bouteille de vin de Champagne à la santé du premier aide de camp de maréchal qui se donnera le plaisir de bâtonner les douaniers.

Rien de triste comme le lac et la ville de Nantua ; cela doit avoir cependant un genre de beauté quand le pays est couvert de deux pieds de neige et parcouru par les loups : on se glorifie alors d’avoir de l’aisance et une bonne fourrure. Si l’on veut aller à Isernore, on verra, dit-on, trois colonnes antiques debout et quelques vestiges d’un ancien temple. — Pont-d’Ain est assez joli.

Je me suis réveillé à Miribel, bourg bien situé, dans la montagne. On aperçoit à gauche, beaucoup au-dessous de soi, les plaines du Dauphiné et le Rhône ; j’ai suivi ce roi des fleuves jusqu’à Lyon.

Au moyen âge, après la barbarie du dixième siècle, la société se reforma lentement par l’amalgame des Romains et des barbares, comme la société se reforme sous nos yeux à Paris par l’amalgame de l’ancienne bonne compagnie et des nouveaux enrichis. Lorsque cet amalgame sera complet, la littérature renaîtra, il y aura une opinion publique, la camaraderie verra pâlir ses lauriers.

Au onzième siècle, lorsque la société fut de nouveau formée, elle produisit bien des choses en France, et entre autres l’architecture[1] romane, laquelle peu à peu se chargea d’ornements. Ces ornements, qui augmentaient ses grâces, finirent par déplaire. Et à la fin du douzième siècle, on lui préféra l’architecture gothique élancée et hardie, mais, quant aux ornements, d’abord simple et sévère. Peu à peu elle aussi se chargea d’ornements, et quand ses formes caractéristiques eurent disparu sous les accessoires, la mode l’abandonna à son tour. C’est alors qu’on revint aux formes antiques : c’est la renaissance de l’an 1500.

Ainsi, l’on peut dire que l’excès des ornements a tué ces deux architectures, comme l’excès des ornements et de la fausse délicatesse étaient sur le point de tuer la littérature française à la fin du règne de Louis XVI. Voyez Delille et son horreur pour la moitié des mots de la langue. Sans la révolution de 1789, la littérature arrivait aux plus étonnantes niaiseries du Bas-Empire. La révolution la conduisit aux proclamations énergiques de la république, et les discours de Mirabeau et de Danton occupèrent l’attention publique, et remplacèrent la prétendue éloquence des Gerbier et des Dupaty.

Quelque chose d’analogue se passa pour l’architecture, à la mort de l’architecture romane, et, en 1500, à la mort de l’architecture gothique.

Dans les villes où il y avait des monuments romains, l’architecture romane copie de plus près l’architecture romaine. Ainsi l’on comprend que la cathédrale de Saint-Lazare, à Autun, est voisine des admirables portes d’Arroux et de Saint-André.

Il y eut aussi l’influence des matériaux. Là où se trouvait une pierre calcaire facile à tailler, la sculpture fit des progrès rapides, tandis que la Bretagne, par exemple, qui n’a que son granit noirâtre, difficile à manier, n’eut pas de sculpture. Comparez les églises du Poitou à celles de Bretagne.

L’Auvergne et le Velay, riches de produits volcaniques de couleurs différentes, eurent l’idée de mêler les couleurs dans leurs édifices ; et, dans les pays où l’on employa la brique, il y eut beaucoup de moulures.

Les riches monastères, les évêques qui se mirent à bâtir au onzième siècle et suivirent la mode de l’architecture romane, étaient dominés par une idée nouvelle ; ils songeaient à l’avenir. Ils construisaient avec soin ; des voûtes remplacèrent les toits en charpente.

Plus tard, les lourds piliers rectangulaires sont remplacés par des colonnes engagées, comme on le voit à Saint-Germain-des-Prés. Les bas-côtés circulent derrière le chœur ; on décore avec des colonnes. La sculpture, longtemps abandonnée, reparaît ; on peint les statues, les bas-reliefs, les chapiteaux. La sculpture charge les saints et les rois de vêtements magnifiques qui, pour des paysans grossiers, sont les marques les plus sûres de la puissance et de la sainteté. Il n’est pas encore question de l’expression des têtes ou des gestes. Si l’on veut bien lire les pages suivantes, on trouvera plus de plaisir à voir les églises de Rouen : on les appelle gothiques. Sous ce nom l’on comprend aujourd’hui les églises romanes et les églises appartenant réellement au style gothique.

Je voudrais que le lecteur bénévole se donnât la peine d’aller lire ces pages dans l’église gothique du lieu où il se trouve : à Paris, Notre-Dame, ou encore mieux Saint-Denis ; l’essentiel est d’appliquer les noms aux choses que l’on voit : meneaux, transepts, abside, etc.

Dans les Gaules, comme à Rome, les églises suivent l’une des quatre formes principales : La basilique. — La croix latine. — La croix grecque. — La forme ronde ou polygonale.

La basilique, c’est la forme d’une carte à jouer. À l’orient la basilique se termine par un demi-cercle ou abside, près duquel on place l’autel. La croix latine, c’est la forme du crucifix. Dans la croix grecque, les quatre branches de la croix sont égales, comme à Saint-Genest de Nevers.

Les façades sont flanquées de tours ; elles annoncent de loin la métropole, et d’ailleurs, au onzième siècle, elles pouvaient servir de défense. Voyons toujours dans ces édifices, vieux de sept siècles, les circonstances qui les entourèrent à leur berceau, et les croyances, si différentes des nôtres, des hommes qui les construisirent.

Les tours romanes, carrées d’abord, puis octogones, ne s’élèvent pas à une hauteur considérable. Le gothique, qui, avant tout, veut paraître hardi, les élève au contraire le plus possible. Le toit des tours romanes fut d’abord aplati ; vers le douzième siècle on les termina par une pyramide.

Les yeux et les génuflexions des fidèles devant être tournés vers l’Orient, où s’était accompli le mystère de la rédemption, et d’où revenaient tous les personnages riches ou saints du onzième siècle, la façade des églises fut placée au couchant, comme à Saint-Germain-des-Prés, à Noire-Dame, etc.

Il y a autant de portes que de nefs.

Les artistes romans considéraient la porte du milieu comme leur chef-d^œuvre. Au-dessus est une fenêtre ronde, d’abord très-petite ; mais vers la fin du douzième siècle, son diamètre est égal ou même supérieur à celui de la grande porte. La façade est terminée par un fronton, mais on le fait plus aigu que les frontons antiques.

Vous savez que, dans la ferveur des premiers chrétiens, les catéchumènes n’entraient pas dans l’église ; de là la distribution des églises romanes en quatre divisions.

1° Le vestibule intérieur ;

2° Les nefs ;

3° Le transept, ou le croisillon dans la croix latine ;

4° Le chœur.

On trouve un toit pour la nef principale et deux toits moins élevés pour les nefs latérales. S’il n’y a qu’un seul toit, les bas-côtés ont un étage supérieur. Au lieu de cet étage supérieur, on trouve souvent une étroite galerie pratiquée dans l’épaisseur du mur de la nef et se prolongeant autour du chœur.

Les fenêtres sont rares dans l’architecture romane. Au milieu du transept s’élève quelquefois une coupole : c’est le point intérieur le plus élevé d’une église. Mais dans ce cas il faut renforcer les piliers qui soutiennent ce grand poids.

Les architectes romans observèrent qu’en donnant à un pilier massif la forme d’un faisceau de colonnes ou d’une botte d’asperges, si l’on me permet cette comparaison sensible, le pilier semblait moins gros et plus léger. Dans la suite les architectes gothiques mirent des échasses à cette idée, qui devint la base de leur système de hardiesse.

Le pavé du chœur[2] fut plus élevé que le reste de l’église ; ordinairement sous le chœur il se trouvait un caveau ou crypte, où reposait le corps de quelque saint quand on en avait.

Avec le temps le chœur s’agrandit ; alors l’extrémité de l’église la plus éloignée de la porte, le fond du demi-cercle fut occupé par la chapelle de la Vierge, et le grand autel se rapprocha de la porte. Je passe sur plusieurs détails qui, placés ici, compliqueraient les idées simples et générales que je transcris en faveur du lecteur.

La sculpture prête son langage à toutes les parties des églises. Au-dessus de la porte principale, on voit le Christ entouré des apôtres ; au-dessus des portes latérales, le Jugement dernier, les Vierges sages et les Vierges folles, la Nativité, etc.

Souvent, parmi les ornements sculptés qui surchargent toutes les parties d’une église, on en remarque de ridicules, même d’obscènes ; on ne les trouvait pas tels au onzième siècle. Les convenances ont fait des progrès ; de là notre ennui.

En général, les sculpteurs sont fidèles au grand but de la religion : faire peur aux barbares avec l’idée de l’enfer. Ce sont donc les supplices réservés aux damnés qui font le sujet principal de leurs travaux. On trouve les images de beaucoup d’animaux que les croisés avaient vus dans l’Orient. À Saint-Sauveur de Nevers, on voit des éléphants et des dromadaires.

Il est curieux d’observer les chapiteaux des colonnes ; on les appelle historiés quand ils sont ornés de bas-reliefs représentant des êtres animés.

Dans le centre et le midi de la France, tous les chapiteaux sont historiés. En Alsace et vers l’est, les chapiteaux historiés font exception. On observe d’autres chapiteaux ornés de feuilles fantastiques ; c’est une imitation du chapiteau corinthien.

On ne connaît qu un seul genre de chapiteau qui soit tout à fait propre au moyen âge : c’est le chapiteau cubique de Sainte-Marie-du-Capitole à Cologne ; il fut à la mode sur les bords du Rhin.

Vers la fin du douzième siècle (remarquez cette date qui peut être utile à la vanité), la mode du chapiteau à feuillage fantastique remplaça celle du chapiteau à bas-reliefs, représentant des hommes ou des animaux.

Dans tout ce qui a été bâti sous l’empire de l’architecture romane, la nef offre l’apparence de la solidité ; on exagère même cette apparence, on lui sacrifie beaucoup.

Si, au contraire, en entrant dans une église, le voyageur est frappé de l’apparence de légèreté de la nef, il peut en conclure hardiment que cette nef a été bâtie dans le treizième ou le quatorzième siècle ; c’est-à-dire, lorsque le gothique eut détrôné le roman, qui avait régné pendant les onzième et douzième siècles.

Ces deux architectures ont plusieurs parties semblables. À la première vue d’une église romane, on est frappé de sa largeur, qui est grande, comparée à sa hauteur. Ni les voûtes ni les arcades ne sont fort élevées. Les murs, très-épais, sont encore appuyés par des contre-forts. Si l’on examine l’ensemble, on reconnaît la prédominance des parties pleines sur les vides. Les colonnes sont fortes, souvent trapues, les piliers massifs. Les colonnes engagées qui, dans le style roman, montent le long des murs de la nef, jusqu’à la retombée des voûtes, sont de véritables contre-forts intérieurs. Enfin, la passion de la solidité n’accorde aux fenêtres que le moins de place possible. Oserai-je dire que, par l’idée de la solidité, cette architecture pouvait conduire les imaginations à la certitude des peines de l’enfer ?

Au contraire, par un contraste complet, quant aux moyens, tout cherche à se montrer léger et aérien dans une église gothique. À l’extérieur, on remarque de loin la hauteur de sa façade et l’élancement de toute la construction. Les contre-forts eux-mêmes affectent un air léger. Si l’on entre dans cet édifice svelte, on est étonné de voir des voûtes suspendues, pour ainsi dire, sur des colonnes d’une légèreté effrayante. Il n’est plus question de ces piliers lourds et robustes de l’architecture romane ; ils sont remplacés par des faisceaux de grêles colonnettes.

Les fenêtres, si étroites quand le style roman régnait, occupent maintenant tout le haut de la travée. Les meneaux qui les divisent sont si longs et si minces que, loin de paraître ajouter à la solidité de l’arc qui les surmonte, on serait tenté de croire qu’ils s’appuient sur les vitraux. C’est une galerie ouverte à jour des deux côtés qui règne au-dessus des arcades ; elle remplace cette petite galerie sombre et solide des églises romanes. On ne conçoit pas comment les voûtes de tout l’édifice peuvent être portées par des colonnes si minces et si allongées. Les architectes eux-mêmes ne le concevaient pas. L’architecte de la charmante église de Mantes, lorsqu’il fut question de décintrer l’édifice qu’il venait d’élever, prit la fuite et vint se cacher à Paris. Il ne laissa à Mantes que son neveu, qui devait lui envoyer un cheval pour revenir si son église n’était pas tombée.

Le lecteur sait, depuis longtemps, que l’ogive existe à L’Émissaire du lac d’Albano (près de Rome). On trouve l’ogive en Nubie et en Amérique. Tous les peuples jeunes ont dû passer par là ; cet arc est de tous le plus facile à construire.

Dans l’époque brillante des Orientaux, contemporaine de notre triste moyen âge, ils faisaient un assez fréquent usage de l’ogive. Au château de la Ziza, en Sicile, l’ogive figure dans les fenêtres et dans les portes[3]. En France, au contraire, l’ogive ne paraît d’abord qu’à l’intérieur des édifices, et remarquez bien ceci : on remploie pour la solidité et non pour l’ornement.

Son usage est restreint aux arcades et aux voûtes. Longtemps elle fut affectée à certaines parties intérieures de la construction ; ce n’est que fort tard qu’on s’en servit pour terminer la partie supérieure des portes, et surtout des fenêtres.

Lors du voyage à Vaison[4] nous avons remarqué que la chapelle de Saint-Quinin est du huitième siècle ; l’ancienne cathédrale de Vaison est du commencement du onzième ; ainsi l’ogive avait pénétré dans le style roman. L’église de Saint-Gilles, que l’on peut citer comme le type le plus achevé du style roman, présente des ogives dans ses parties les plus anciennes. À Paris, l’on peut étudier le style roman dans les parties inférieures de Saint-Germain-des-Prés.

On ne peut donc faire de l’ogive le signe caractéristique du style gothique ; car on la trouve dans des églises romanes ; mais on la retrouve beaucoup plus souvent dans les églises gothiques.

Nulle mesure exacte, nulle symétrie dans les édifices du moyen âge ; tout se faisait de sentiment. Dans des arcades en ligne droite, les largeurs sont rarement égales.

Une chose singulière, c’est que lorsque l’ogive parut dans le monde, elle ne réussit d’abord à se faire employer que dans des églises du second ordre. Dans celles qui étaient bâties sur de vastes plans et à l’aide de grandes richesses, c’était le plein cintre qu’on employait comme étant la forme noble. Le plein cintre était d’une exécution beaucoup plus difficile, et, pendant longtemps, l’ogive, qui parut depuis un despote si superbe, ne fut qu’un pis-aller.

Dans le Midi, au milieu de ces admirables monuments de l’architecture romaine, le plein cintre était encore à la mode, comme forme noble, jusqu’au milieu du treizième siècle. L’ogive ne l’emporta qu’après que l’astucieux Louis XI, se moquant de l’imbécillité du bon roi René, se fut emparé de ses États, et y eut fait triompher ses hommes du Nord, qui apportèrent leurs modes en Provence.

L’ogive dut son triomphe au peu de poussée qu’elle exerce sur ses côtés ; on peut donc la placer à l’extrémité de colonnes excessivement sveltes, comme à l’église de Coutances, par exemple. L’ogive favorisait, autant que possible, la mode de l’élévation et de la légèreté.

Le bonheur de l’art gothique, c’est qu’il arriva au moment de la plus grande puissance du clergé. Avec des indulgences, un archevêque disposait de milliers de travailleurs. Pendant les onzième et douzième siècles, l’on songeait à pourvoir aux besoins ; l’on n’était ni assez riche ni assez puissant pour songer à la magnificence. On construisit une quantité de petites églises, mais rarement on songea élever ces monuments magnifiques, triomphe de l’orgueil.

Au treizième siècle, au contraire, la mode ne fut point de bâtir une quantité de petites églises. On vit des princes, des villes, des nations même, se cotiser pour élever des cathédrales. L’art gothique, disposant d’immenses richesses, choisit hardiment dans l’architecture romane des formes déjà en usage et les perfectionna toutes, en ce sens qu’il les fit servir à ce grand but qu’il ne perdait jamais de vue, la légèreté.

Ainsi l’architecture romane avait des colonnes, mais timides et trapues ; l’architecture gothique les allonge démesurément ; elle en fait un de ses principaux moyens de décoration. Souvent, comme dans la charmante cathédrale de Dol[5], en Bretagne, ces colonnes allongées ne servent en rien à la solidité ; elles ne sont qu’un admirable moyen d’augmenter l’apparence de la légèreté.

Nous voyons de hautes nefs, divisées par des colonnettes, sur lesquelles semble reposer la masse d’une voûte élevée. Voir le réfectoire du prieuré Saint-Martin, à Paris, et la chapelle basse de la Sainte-Chapelle. Par un artifice de construction, cette masse, en réalité, ne porte point sur ces colonnettes, mais sur des murs latéraux, d’une solidité à toute épreuve. On porta si loin la passion pour l’apparence de la légèreté, que l’on s’étudia à dissimuler tous les moyens qui peuvent garantir la solidité. Ce principe de l’architecture romaine et de l’architecture romane était devenu comme le laid idéal des architectes gothiques, auxquels nous devons les chefs-d’œuvre du genre ; par exemple, Saint-Ouen de Rouen.

Pour soutenir en l’air, à une prodigieuse hauteur, ces routes de la cathédrale de Strasbourg, qui, même au point où en sont arrivées la mécanique et les sciences mathématiques, font encore aujourd’hui le sujet de notre étonnement, on augmenta successivement les contre-forts ; de tous côtés on lança des arcs-boutants ; on n’hésita pas à sacrifier l’extérieur des faces latérales de l’église de Bourges, par exemple, à l’effet que l’on espérait de l’intérieur.

L’architecture romane aimait les corniches saillantes ; elle marquait fortement les lignes horizontales. L’architecture gothique a ces lignes en horreur ; nous avons vu à la cathédrale de Coutances[6] qu’elle emploie tous les moyens pour fixer l’attention sur les lignes verticales.

Les architectes du quatorzième siècle ont eu recours à tous les moyens pour faire pyramider l’ensemble du frontispice. Par la multitude de leurs pinacles, ils font oublier entièrement les lignes horizontales.

Quant aux ornements, les cathédrales du treizième siècle commencent avec les ornements du douzième, à peine modifiés ; on avait déjà renoncé, sur la fin du douzième siècle, à placer des hommes ou des animaux en bas-reliefs aux chapiteaux des colonnes ; on employait des feuillages fantastiques.

L’architecture du quatorzième siècle, pouvant disposer de grandes richesses, employa des feuillages fidèlement copiés de ceux qu’offre la nature ; on trouve des feuilles de chêne, de châtaignier, etc., rendues avec une finesse et une vérité qu’il est impossible de surpasser. Les statues roides et longues du douzième siècle prennent du mouvement et de la grâce au treizième ; on commence à travailler d’après nature ; mais la plus grande variété dans les détails continua à être à la mode.

Ce fut donc au quatorzième siècle que l’architecture gothique arriva à son plus haut point de splendeur. Elle brille alors par la hardiesse du plan, par l’habileté de l’exécution et par la finesse du travail.


— Lyon,..... 1837.

On dirait que l’étude des antiquités détruit nécessairement dans la tête d’un homme la faculté de raisonner, tant ces savants deviennent gobe-mouches et bientôt pédants et académiciens (c’est-à-dire, n’osant plus dire la vérité sur rien, de peur d’offenser un collègue).

Un savant en ogive, que je rencontre en Suisse, et d’après lequel j’ai esquissé ce caractère, me dit : « Vous n’aurez jamais rien vu de beau si vous n’allez à Notre-Dame de Brou (en Bresse). » Je n’en ai pas le temps (ou plutôt je n’ai pas assez de respect pour le mérite de la difficulté vaincue en sculpture).

Notre-Dame de Brou est la dernière église inspirée par le génie gothique ; elle fut commencée en 1511 (Raphaël, né en 1483, avait alors vingt-huit ans ; la lumière régnait en Italie ; les Gaules étaient encore dans les ténèbres)[7]. Les curieux peuvent demander dans une bibliothèque la bonne Histoire que le père Rousselet a donnée de l’église royale de Brou. Qu’on juge de la patience des ouvriers et du goût des princes qui payaient : tout ce qui semblerait difficile à exécuter en métal, à Brou on le trouve exécuté en marbre. Il y a des feuilles de vigne éloignées de trois pouces du bloc de marbre duquel on les a tirées, et tout le chœur, long de quatre-vingt-dix-sept pieds, est de ce travail. Cette patience, cette abnégation, plus que monastique, peuvent-elles s’allier avec le moindre génie ? Dans un autre genre, cette patience sublime donne le talent de ces littérateurs d’Académie, que la monarchie absolue aime tant à récompenser.

Les trois mausolées des fondateurs de l’église de Brou : Marguerite de Bourbon, Philibert le Beau, son fils, et Marguerite d’Autriche, femme de ce dernier, offrent la réunion de toutes les impossibilités vaincues.

Cette église a coûté vingt-cinq ans de travail et deux millions deux cent mille francs d’alors, somme énorme. Quelle différence pour la gloire de Brou, si un bon génie eût inspiré l’idée de demander un plan d’église à Michel-Ange, ou deux tableaux à Raphaël !

Au lieu de cela, on a fait faire des gardes d’épée en marbre, sculptées à jour. (Les statues sont assez bonnes ; le sculpteur, qui entendait son métier, savait que la statuaire ne peut vivre que par le nu.)

Depuis trois cents ans, les nudités de Brou ne choquaient personne ; mais, en 1832, les séminaristes de Brou se sont scandalisés, et le marteau a fait justice de tout ce qui offensait leurs chastes regards.

À deux ou trois lieues de Lyon, on trouve une allée d’arbres qui suit les bords du Rhône, et vous introduit dans la seconde ville de France.

Le bateau pour Avignon ne partant que demain matin, j’ai employé la soirée à revoir Fourvières.

À la nuit, je suis entré au spectacle. Comme, grâce au ciel, je ne vais jamais à l’Opéra-Comique, j’avais presque oublié ce que c’est qu’une haute-contre française, et surtout une voix haute et aigre de femme, criant un air de bravoure et applaudie à tout rompre.

J’ai quitté la salle après dix minutes. Quelle absence d’idées chez les compositeurs les plus célèbres ! Il faut que la camaraderie musicale soit encore mieux organisée que la camaraderie littéraire. Je ne connais aucune œuvre imprimée qui ait obtenu un aussi grand succès, avec une telle absence d’idées.

Ces opéras français me rappellent toujours un vers d’Horace, que, sans doute, j’applique mal :

Non satis est pulchra esse poemata dulcia sunto.

Qu’est-ce que la musique qui, avant tout, n’est pas un bonheur pour l’oreille ?

C’est cette douceur que n’avait jamais la musique de ce soir, imitée de Weber. Grand Dieu ! rendez-nous Dalayrac. Les Français ne sont décidément ridicules que lorsqu’ils parlent musique. Tout ce que Rousseau a dit il y a quatre-vingts ans était encore exactement vrai ce soir.

Le gouvernement anglais est le seul, en Europe, qui me paraisse valoir la peine d’être étudié. Partout ailleurs, c’est un despote, bonhomme au fond, mais timide et trompé à plaisir, par des nobles ou des généraux, remplis de haine, mais plus ou moins imbéciles.

Pour justifier cette épithète, qui peut sembler dure au premier moment, je dirai que je ne l’applique ici qu’à l’art de gouverner. Voyez le duc de Saint-Simon, l’auteur des Mémoires sur la cour de Louis XIV ; sans doute, il valait cent fois mieux que tous ses successeurs ; c’était un homme d’un grand esprit ; il est pourtant d’avis qu’il faut sans cesse augmenter le pouvoir royal. Or il écrivait vers 1733, juste soixante ans avant 1793. Aujourd’hui il est de toute évidence, même pour l’esprit le moins exercé, qu’en 1733 le pouvoir royal aurait dû créer une Chambre de pairs héréditaires, et la composer des cinq cents nobles les plus riches. Cette Chambre aurait eu pour unique mission celle d’examiner et de voter le budget. À l’instant la révolution de 1789 devenait impossible.

Dans l’état bien plus favorable de liberté où l’ineptie des ministres nous a jetés, ce n’est que dans ce qui arrive en Angleterre que nous pouvons puiser des conjectures sur le sort que l’avenir nous réserve. Je suis donc, je l’avoue, d’une curiosité d’enfant pour tout ce qui arrive dans ce pays si mal connu.

Chose singulière, en 1648, lors des barricades et de la révolte de Paris, dirigée par le célèbre cardinal de Retz, alors coadjuteur, contre le Mazarin, nous avons été à deux doigts du gouvernement où il n’y a pas de budget exécutoire sans l’approbation d’une assemblée raisonnablement nombreuse, quatre cents membres, par exemple.



  1. Sur le même sujet, voir les Mémoires d’un Touriste, t. I, p. 198, et 228 à 235.
  2. Paveant illi, at ego non paveam, disait un curé.
  3. Hittorff, Voyage en Sicile.
  4. Département de Vaucluse. Voir Mémoires d’un Touriste, t. I, p. 203 et suivantes.
  5. Mémoires d’un Touriste, t. II, p. 48.
  6. Mémoires d’un Touriste, t. II, p. 69.
  7. La restauration de la façade principale de l’église de Brou a été achevée vers la fin du mois de septembre 1851. Toutes les parties ornementées sont rendues à leur élégance primitive. Le 12 octobre 1851, la statue de saint André, qui orne et domine cette façade, a repris sa place à la suite d’une cérémonie religieuse.